LIVRE II
cherche, et ne sert qu'à les rendre toujours plus craintifs. Ni la raison ni l'habitude ne peuvent rassurer sur l'idée d'un danger présent dont on ne peul connaître le degré ni l'espèce, ni sur la crainte des surprises qu'on a souvent éprouvées. Cependant, comment s'assurer de tenir toujours votre élève exempt de pareils accidents? Voici le meilleur avis, cerne semble, dont on puisse le prévenir là-dessus. Vous êtes alors, dirais-je à mon Emile, dans le cas d'une juste défense; car l'agresseur ne vous laisse pas juger s'il veut vous faire mal ou peur, et, comme il a pris ses avantages, la fuite même n'est pas un refuge pour vous. Saisissez donc hardiment celui qui vous surprend de nuit, homme ou bête, il n'importe; serrezle, empoignez-le de toute votre force; s'il se débat, frappez, ne marchandez-point les coups; et, quoi qu'il puisse dire ou faire, ne lâchez jamais prise que vous ne sachiez bien ce que c'est. L'éclaircissement vous apprendra probablement qu'il n'y avait pas beaucoup à craindre, et celte manière de traiter les plaisants doil naturellement les rebuter d'y revenir.
Quoique le ton. lier soit de tous nos sens celui dont nous avons le plus continuel exercice, ses jugements restent poutant, comme je l'ai dit, imparfaits et grossiers plus que ceux d'aucun autre, parce que nous mêlons continuellement à son usage celui de la vue, et que, l'œil atteignant à l'objet plus tôt que la main, l'esprit juge presque toujours sans elle. En revanche, les jugements du tact sont les plus sûrs, précisément parce qu'ils sont les plus bornés; car, ne s'étendant qu'aussi loin que nos mains peuvent atteindre, ils rectifient l'élourderie des autres sens, qui s'élancent au loin sur des objets qu'ils aperçoivent à peine, au lieu que tout ce qu'aperçoit le toucher, il l'aperçoit bien. Ajoutez que, joignant, quand il nous plaît, la force des muscles à l'action des nerfs, nous unissons, par une sensation simultanée, au jugement de la température, des grandeurs, des figures, le jugement du poids et de la solidité. Ainsi le loucher, étant de tous les sens celui qui nous instruit le mieux de l'impression que les corps étrangers peuvent faire sur le nôtre, est celui dont l'usage est le plus fréquent, et nous donne le plus immédiatement la connaissance nécessaire à notre conservation.
Gomment le toucher exercé supplée à la vue, pourquoi ne pourrait-il pas aussi suppléer à l'ouïe jusqu'à certain point, puisque les sons excitent dans les corps sonores des ébranlements sen-
siblesau tact? En posant une main sur le corps d'un violoncelle, on peut, sans le secours des yeux ni des oreilles, distinguer, à la seule manière dont le bois vibre et frémit, si le son qu'il rend est grave ou aigu, s'il est tiré de la chanterelle ou du bourdon. Qu'on exerce le sens à ces différences, je ne doute pas qu'avec le temps on n'y pût devenir sensible au point d'entendre un air entier par les doigts. Or, ceci supposé, il est clair qu'on pourrait aisément parler aux sourds en musique; car les tons et les lemps, n'étant pas moins susceptibles de combinaisons régulières que les articulations et les voix, peuvent être pris de même pour les éléments du discours.
Il y a d-^s exercices qui émoussent le sens du toucher et le renient plus obtus; d'aulres, au contraire, l'aiguisent et le rendent plus délicat et plus fin. Les premiers; joignant beaucoup de mouvement et de force à la continuelle impression des corps durs, rendent la peau rude, calleuse, et lui oient le sentiment naturel ; les seconds sont ceux qui varient ce même sentiment par un tact léger et fréquent, en sorle que l'esprit, attentif à des impressions incessamment répétées, acquiert la facilité de juger toutes leurs modifications. Cette différence est sensible dans l'usage des instruments de musique : le toucher dur et meurtrissant du violonceile, de la contre-basse, du violon même, eu rendant les doigts plus 0 ex i blés, racornit leurs extrémités. Le toucher lisse et poli du clavecin les rend aussiflexibles et plus sensibles en même temps. En ceci donc le clavecin est à préférer.
Il importe que la peau s'endurcisse aux impressions de l'air et puisse braver ses altérations; car c'est elle qui défend tout le reste. A cela près, je ne voudrais pas que la main, trop servilement appliquée aux mêmes travaux, vint à s'endurcir, ni que sa peau devenue presque osseuse perdit ce sentiment exqui- qui donne à connaître quels sont les corps sur lesquels on lapasse, et, selon l'espèce de contact, nous lait quelquefois, dans l'obscurité, frissonner en diverses manières.
Pourquoi faul-il que mon élève soit forcé d'avoir toujours sous ses pieds une peau de bœuf? Quel mal y aurait-il que la sienne propre pût au besoin lui servir de semelle? Il est clair qu'en cette partie la délicatesse de la peau ne peut jamais être utile à rien, et peut souvent beaucoup nuire. Eveillés à minuit au cœur de l'hiver par l'ennemi dans leur ville, les Genevois trouvèrent plus tôt leurs fusils que leurs souliers. Si nul d'eux