‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 89 sur 300 · LIVRE II ilS · texte numérisé non relu

LIVRE II ilS

rience, lui tiennent lieu de droit et d'autorité. Donnez-lui l'habit et le nom qu'il vous plaira, peu importe, il primera paitout, il deviendra partout le chef des autres : ils sentiront toujours sa supériorité sur eux : sans vouloir commander il sera le maître; sans savoir obéir, ils obéiront.

Il est parvenu à la maturilé de l'enfance, il a vécu de la vie d'un enfant, il n'a point acheté sa perfection aux dépens de son bonheur ; au contraire, ils ont concouru l'un à l'autre. En acquérant toute la raison de son âge, il a été heureux et libre autant que sa constitution lui permettait de l'être. Si la fatale faux vient moissonner en lui la fleur de nos espérances, nous n'aurous point à pleurer à la fois sa vie et sa mort, nous n'aigrirons point nos douleurs du souvenir de celles que nous lui aurons causées; nous dirons: Au moins il a joui de son enfance ; nous ne lui avons rien fait perJre de ce que la nature lui avait donné.

Le grand inconvénient de cette première éducation est qu'elle n'est sensible qu'aux hommes clairvoyants, et que, dans un enfant élevé avec tant de soin, des yeux vulgaires ne voient qu'un polisson. Un précepteur songe à son intérêt plus qu'à celui de son disciple; il s'attache à prouver qu'il ne perd pas son temp*, et qu'il gagne bien l'argent qu'on lui donne, il le pourvoit d'un acquis de facile étalage et qu'on puisse montrer quand on veut; il n'importe que ce qu'il lui apprend soit utile, pourvu qu'il se voie aisément. Il accumule, sans choix, sans discernement, cent fatras dans sa mémoire. Quand il s'agit d'examiner l'enfant, on lui fait déployer sa marchandise; il l'étalé, on est content, puis il replie son ballot, et s'en va. Mon élève n'est pas si riche, il n'a point de ballot à déployer, il n'a rien à montrer que lui-même. Or un enfant, non plus qu'un homme, ne se voit pas en un moment. Où sont les observateurs qui sachent saisir au premier coup d'oeil les traits qui le caractérisent? Il en est, mais il en est peu; et sur cent mille pères, il ne s'en trouvera pas un de ce nombre.

Les questions trop multipliées enuuient et rebutent tout le. monde, à plus forte raison les enfants. Au bout de quelques minutes leur attention se lasse, ils n'écoulent plus ce qu'un obstiné questionneur leur demande, et ne répondent plus qu'au hasard. Cette manière de les examiner est vaine et pédantesque; souvent un mot pris à la volée peint mieux leur sens et leur esprit que ne feraient de longs discours ; mais il faut

prendre garde que ce mot ne soit dicté ni fortuit. Il faut avoir beaucoup de jugement soi-même pour apprécier celui d'un enfant.

J'ai ouï raconter à feu milord Hyde qu'un de ses amis, revenu d'Italie après trois ans d'absence, voulut examiner les progrès de son fils âgé de neuf à dix ans. Ils vont un soir se promener avec son gouverneur et lui dans une plaine où des écoliers s'amusaient à guider des cerfs-volants. Le père en passant dit à fils : Ouest le cerf-volant dont voilà l'ombre? Sans hésiter, sans lever la tête, l'enfant dit : Sur le grand chemin. Et en effet, ajoutait milord Hyde, ie grand chemin était entre le soleil et nous. Le père, à ce mot, embrasse son fils, et, finissant là son examen, s'en va sans rien dire. Le lendemain il envoya au gouverneur l'acte d'une pension viagère outre ses appointements.

Quel homme que ce père-là! et quel fils lui était promis1! La question est précisément de l'âge : la réponse est bien simple; mais voyez quelle netteté de judiciaire enfantine elle suppose! C'est ainsi que l'élève d'Aristote apprivoisait ce coursier célèbre qu'aucun écuyer n'avait pu dompter.

1. Une lettre de Rousseau à Mmt Latour de Franqueville, du 26 septembre 1762, nous apprend que ce jeuue homme était le comte de Gisors, fils unique du maréchal de Bclle-Isle, et qui dès lors donnait en effet les plus grandes espérances. Il en sera encore parlé ci-après au livre V. (A.)

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