LIVRE I
jamais à sortir de sa chambre, comme devant être sans cesse entouré «le ses gens? Si le malheureux fait un seul pas sur 1* terre, s'il descend d'un seul degré, il est perdu. Ce n'est pas lui apprendre à supporter la peine; c'est l'exercer à la sentir.
On ne songe qif'à conserver son entant; ce n'est pas assez. on doit lui apprendre à se conserver étant homme, à supporter les coups du sort, à braver l'opulence et la misère, à vivre,, s'il le faut, dans les glaces d'Islande ou sur le brûlant rocher de Malte. Vous avez beau prendre des précautions pour qu'U ne meure pas, il faudra pourtant qu'il meure, et, quand sa mort ne serait pas l'outrage de vos soin*, encore seraient-ilsmal entendus. Il s'agit moins de l'empêcher de mourir que de le faire vivre. Vivre, ce n'est pas respirer, c'est, agir, c'est faire usage de nos organes, de nos sens, de nos facultés, de toutesles parties de nous-mêmes, qui nous donnent le sentiment de notreexistence. L'homme quia le plus vécu n'est pas celui que a compté le plus d'années, mais celui qui a le plus senti La vie. Tel s'est fait enterrer à cent ans, qui mourut dès sa naissance. Il eût gagné d'aller au tombeau dans sa jeunesse, s'LH eût vécu du moins jusqu'à ce temps-là.
Toute notre sagesse consiste en préjugés serviles; tous nosusages ne sont qu'assujettissement, gêneeteontrainte. L'homme civil nait, vit et meurt dans l'esclavage : à sa naissance ou le coud dans un maillot; à sa mort on le cloue daus une bière, tant qu'il garde la figure humaine, il est enchaîné par nos inslitulions.
On dit que plusieurs sagrs-femmes prétendent, en pétrissant la tête des enfants nouveau-nés, lui donner une forme plusconvenable, et on le souffre! Nos têtes seraient mal de la façon de l'Auteur de noire être : il nous les faut façonner au dehorspar les sages-femmes, et au-dedans par les philosophes. Les- Caraïbes sont de la moitié plus heureux que nous.
« A peine l'enfant est-il sorti du sein de la mère, et à peine « jouit-il de la liberté de mouvoir et d'étendre ses membres,. « qu'on lui donne de nouveaux liens. On l'emmaillotte, on le « couche la tète fixée et les jambes allongées, les bras pendants « à côté du corps; il est entouré de linges et de bandages de « toute espèce, qui ne lui permettent pas de changer de situa- « tion. Heureux si on ne l'a pas serré au point de l'empêcher « de respirer, et si on a eu la précaution de le coucher sur le « côté, afin que les eaux qu'il doit rendre par la bouche
« puissent tomber d'elles-mêmes? car ii n'aurait pas la liberté « de tourner la tète sur le côté pour en faciliter l'écoule- « ment*. »
L'enfant nouveau-né a besoin d'étendre et de mouvoir ses membres, pour les tirer de l'engourdissement où. rassemblés en un peloton, ils ont resté si longtemps. On les étend, il est vrai, mais on les empêche de se mouvoir; on assujettit la tète même par des têtières : il semble qu'on a peur qu'il n'ait lair d'être en vie.
Ainsi l'impulsion des parties internes d'un corps qui tend à l'accroissement trouve un obstacle insurmontable aux mouvements qu'elle lui demande. L'enfant fait continuellement des efforts inutiles qui épuisent ses forces ou retardent leurs progrès. Il était moins à l'étroit, moins gêné, moins comprimé dans l'amnios qu'il n'est dans ses langes; je ne vois pas ce qu'il a gagné de naître.
L'inaction, la contrainte où l'on retient les membres d'un enfant, ne peuvent que gêner la circulation du sang, des humeurs, empêcher l'enfant de se fortifier, de croître, et altérersa constitution. Dans les lieux où l'on n'a point ces précautions extravagantes, les hommes sont tous grands, forts, bien proportionnés. Les pays où l'on emmaillotte les enfants sont ceux qui fourmillent de bossus, de boiteux, de cagneux, de noués, de rachitiques, de gens contrefaits de toute espèce. De peur que les corps ne se déforment par des mouvements libres, on se hâte de les déformer en les mettant en presse. On les rendrait volontiers perclus pour les empêcher de s'estropier.
l'ne contrainte si cruelle pourrait-elle ne pas influer sur leur humeur ain-i que sur leur tempérament? Leur premier sentiment est un sentiment de douleur et de peine : ils ne trouvent qu'obstacles à tous les mouvements dont ils ont besoin : plus malheureux qu'un criminel aux fers, ils font de vains efforts, ils s'irritent, ils cri-mt. Leurs premières voix, dites-vous, sont des pleurs? Je le crois bien : vous les contrariez dès leur naissance; les premiers dons qu'ils reçoivent de vous sont des chaînes; les premiers traitements qu'ils éprouvent sont des tourments. N'ayant rien de libre que la voix, comment ne s'en serviraient-ils pas pour se plaindre?