LIVRE IV J
après i ivè : car chacun est partie île s"on espèce
et non d'un antre individu.
Pour empêcher îa pitié de dégénérer en faiblesse, iî faut donc îa généraliser et l'étendre sur. tout le genre humain. Alors "on ne s'y livre qu'autant qu'elle est d'accord avec la justice, parce que, de toutes les vertus, la justice est celle qui concourt le plus au bien commun des hommes. 11 faut par raison, par amour pour nous, avoir pitié de notre espèce encore plus que de noire prochain ; et c'est une très grande cruauté envers les hommes que la pitié pour les méchants.
Au reste, il faut se souvenir que tous ces moyens par lesquels je jette ainsi mon élève hors de lui-même, ont cependant toujours un rapport direct à lui, puisque non seulement il en résulte une jouissance intérieure, mais qu'en le rendant bienfaisant au profit des autres je travaille à sa propre instruction.
J'ai d'abord donné les moyens, et imainîenani: montre l'effet. Quelles grandes vues je vois s'arranger peu à peu dans sa tête l Quels sentiments sublimes étouffent dans son cœur le germe des petites passions ! Quelles net-
é de jui e ! quelle justesse de raison je vois se : en lui cultivés, de l'expérience
i concentre les vœux d'une âme grande dans l'étroite borne des possibles, et fait qu'un homme supérieur aux autres, ne pouvant les élever à sa mesure, sait s'abaisser à la leur î Les vrais principes eu juste, les vrais modèles du beau, tous les rapports moraux des êtres, toutes les idées de l'ordre se gravent dans son entendement ; il voit la place de chaque chose et la cause qui l'en écarte ; il voit ce qui peut faire le bien et ce qui l'empêche : sans avoir éprouvé les passions humaines, il connaît leurs illusions et leur jeu.
J'avance, attiré par la force des choses, mais sans m'en imposer sur les jugements des lecteurs. Depuis longtemps ils me voient dans le pays des chimères ; moi je les vois toujours dans le pays des préjugés. En m'écartant si fort des opinions vulgaires, je ne cesse de les avoir présentes à mon esprit : je les examine, je les médite, non pour les suivre ni pour les fuir, mais pour les peser à la balance du raisonnement. Toutes les fols qu'il me force à m'ecarter d'elles, instruit par l'expérience, je me tiens déjà pour dit qu'ils ne m'imiteront pas, je sais que, s'obstinant à n'imaginer possible que ce qu'ils voient, ils prendront le ieune homme que je figure pour un être imaginaire et fantastique,, parce qu'il diffère .de ceux guxcfueïs. ils le
comparent ; sans songer qu'il faut bien qu'il cri 'diffère, puisque élevé tout, différemment, affecté de sentime* tout contraires, instruit tout autrement qu'eux, il ses beaucoup plus surprenant qu'il leur ressemblât que d'être tel que je le suppose. Ce n'est pas l'homme de l'homme, c'est l'homme de la nature : assurément il doit être fort étranger à leurs yeux.
En commençant cet ouvrage, je ne supposais rien que tout le monde ne pût observer ainsi que moi, parce qi est un point, savoir la naissance de l'homme, duquel nous partons tous également ; mais plus nous avançons, moi pour cultiver la nature, et vous pour la dépraver, plus nous nous éloignons les uns des autres. Mon élève, à six ans, différait peu des vôtres que vous n'aviez pas eu. le temps de défigurer ; maintenant ils n'ont plus rien de semblable, et l'âge de l'homme fait, dont il approche, doit le montrer sous une forme absolument différente, si je n'ai pas perdu tous mes soins. La quantité d'acquis est peut-être assez égale de part et d'autre; mais les choses acquises ne se ressemblent point. Vous êtes étonnés de trouver à l'un des sentiments sublimes dont les autres n'ont pas le moindre germe ; mais considérez aussi que ceux-ci sont déjà tous philosophes et! théologiens, avant qu'Emile sache ce que c'est que philosophie, et qu'il ait même entendu parler de Dieu.
Si donc on venait me dire : Rien de ce que vous supposez n'existe ; les jeunes gens ne sont point faits ainsi ; Us ont telle ou telle passion : ils font ceci ou cela : c'est comme si l'on niait que jamais poirier fût un grand arbre, parce qu'on n'en voit que de nains dans nos jardins.
Je prie ces juges, si prompts à la censure, de considérer que ce qu'ils disent là je le sais tout aussi bien qu'eux, que j'y ai probablement réfléchi plus longtemps, et que, n'ayant nul intérêt" à leur en imposer, j'ai droit d'exiger qu'ils se donnent au moins le temps de chercher en quoi je me trompe : qu'ils examinent bien la constitution de l'homme, qu'ils suivent les premiers développements du cceur dans telle ou telle circonstance, afin de voir combien un individu peut différer d'un autre par la force de l'éducation ; qu'ensuite ils comparent la mienne aux effets que je lui donne, et qu'ils disent en quoi j'ai mal raisonné, je n'aurai rien à répondre.
Ce qui me rend plus affirmatif, et je crois plus excusable de l'être, c'est qu'au lieu de me livrer à l'esprit de syal au i ison-
uoient et ne me fie qu'à l'i i ne me fonde