SOUVERAINS
.... les vols Vers la beauté toujours plus claire et plus certaine.
E. V., les Spectacles.
La dépendance de la poésie à l'égard de la vie s'affirme selon un processus analogue à celui de la combustion. Ce sont les phénomènes du monde extérieur qui viennent alimenter le feu sacré qui brûle au plus intime du poète et sa passion d'artiste. Ce sont eux qu'il transforme en flammes et qu'il embrase en s'embrasant luimême. A mesure que la circulation sanguine se ralentit, la flamme s'affaiblit, l'incendie s'apaise, et, peu à peu, de purs cristaux, résultat de cette combustion, apparaissent comme le résidu
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laissé par les réalités soumises à ce feu intérieur. Dans sa jeunesse et pendant son âge d'homme, Verhaeren a mis dans son œuvre une ardeur intense, effrénée, pareille à une flamme haute et libre. Dans les œuvres du quinquagénaire, il semble que la passion se soit apaisée et que seul persiste le désir d'atteindre le but de cette passion et de dégager la loi intérieure de cette agitation. L'enthousiasme immédiat que lui apporte la combustion elle-même, c'est-à-dire la transformation des données extérieures en visions poétiques, ne peut plus lui suffire dès l'instant qu'il y manque le résidu philosophique de la connaissance. En effet, on ne peut admettre qu'il soit possible de considérer le présent avec une certaine profondeur si Ton se refuse à en franchir les limites. Tout état présent contient en même temps son existence antérieure et son devenir. On ne peut concevoir un présent si absolu qu'il ne soit si intimement lié au passé et à l'avenir. Toute manifestation présente un caractère constant d'éternité, dès qu'on l'envisage du côté intérieur. A présent que le poète délaisse l'extériorité pittoresque du monde pour tourner sa vision en lui-même, vers la psychologie, à mesure qu'à travers les contingences
phénoménales il approche de l'essence même des forces, il lui faut saisir, derrière la variabilité des choses, leur qualité constante. Toute analyse vraiment sérieuse aboutit toujours à la découverte d'un élément primordial. De tout point de la surface de la terre, une ligne droite perpendiculaire à la tangente aboutit à son centre : il en est ainsi de la voie logique, qui, de toutes choses, même des manifestations éphémères, conduit directement au centre de la force. Aucune connaissance des phénomènes actuels ne saurait être féconde si elle ne s'appuie sur la connaissance des lois éternelles, et si elle n'interprète les manifestations changeantes comme les transformations de phénomènes primordiaux invariables. Dans l'incroyable développement organique de notre poète, ce passage de l'âge viril à un âge plus avancé, de l'observation simple à la connaissance profonde, correspond à un nouveau moment artistique. Un passage, c'est-à-dire autre chose qu'une transformation, et qui tient à la fois de l'évolution et de la régression, ainsi qu'il apparaît dans la forme même du poème, lequel tend à se figer, au lieu de se transformer. Le gain acquis par l'homme viril est définitif; c'est le sentiment conscient de ces
acquisitions qui en accentue la valeur. Après l'âge viril, la vie n'apporte sans doute plus rien de nouveau ; l'équilibre statique est réalisé, mais il s'y ajoute une compréhension plus large de l'existence. La vie, ce n'est plus la lutte, l'agitation, la course de tous les instants : vivre, c'est posséder. Tout ce que la passion a conquis par son élan et par ses combats, le repos à présent en règle l'ordonnance et en détermine l'appréciation. Chez Verhaeren, ce passage de la jeunesse à l'âge mûr s'est effectué, dans le sens de Nietzsche, du dionysien à l'apollinien, c'est-àdire de la surabondance à l'harmonie. Le désir du poète est désormais : « Vivre ardent et clair », vivre passionnément, mais sans cesser de veiller sur la flamme intérieure; il n'y a plus de nervosité fébrile. De plus en plus maintenant les livres de Verhaeren semblent se cristalliser: ce ne sont plus des bûchers à la flamme ardente et libre, ils scintillent et ils rutilent comme des pierres précieuses aux mille facettes. La violence du feu, les vapeurs de la fumée sont dissipées: il ne reste plus que les purs résidus qui brillent d'une lueur claire. Les visions sont devenues des idées. Et de la lutte intestine des énergies terrestres ressortent desloisimmuables
De toute sa volonté, durant ces dernières années et dans ses dernières œuvres, Verhaeren tend à réaliser le poème cosmique. Par la trilogie des villes, il s'est emparé du monde extérieur, tel qu'il s'offre actuellement à nous : il l'a attiré à lui et s'en est rendu le dominateur. Dans des visions passionnées, il avait tracé l'image de ce monde, il avait conquis toutes ses formés ; il s'en était emparé pour en faire un monde à lui et le dresser en face du monde véritable. Mais lorsque le poète veut se créer tout un univers, et le concevoir dans ses possibilités comme dans ses réalités, il ne peut se contenter d'en façonner la forme et d'en imaginer la figure, il faut encore qu'il lui insuffle une âme, qu'il lui donne un organisme, qu'il lui trouve une origine et lui assigne un développement. Il ne suffit pas qu'il en comprenne le côté pittoresque et le mécanisme énergétique : il en doit faire une complète encyclopédie. Il faut qu'il lui crée une mythologie, une dynamique nouvelle, une nouvelle morale, une nouvelle éthique et une nouvelle histoire. Au-dessus de ce monde, ou dans ce monde, il placera un Dieu, agissant sur ses variations. Et la description de ce monde ne s'arrêtera pas au présent, mais elle embras-
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sera tout son devenir, passé et futur, de façon à ce qu'il possède également la présonnance et la résonance. Cette volonté d'atteindre au poème cosmique, les derniers volumes de Verhaeren, les plus parfaits, les manifestent tous : les Visages de la Vie, les Forces tumultueuses, la Multiple Splendeur, les Rythmes souverains, tous ces livres qui, rien que par leur titre, semblent vouloir d'un geste magnifique embrasser toute la voûte du ciel ! Ils sont comme les piliers d'une construction géante, les larges strophes du poème cosmique. Le dialogue ne s'y engage plus seulement avec l'époque contemporaine, mais avec tous les temps. Ces livres brûlent de s'élancer vers l'avenir et débordent de lyrisme. Ils vont jusqu'à embraser les domaines voisins, la philosophie et la religion, pour leur suggérer des possibilités nouvelles. Ce n'est pas par un simple besoin d'esthétique, que Verhaeren veut se mettre d'accord avec les réalités, et ce n'est pas par jeu poétique seulement qu'il s'efforce de se rendre maître des possibilités nouvelles : il y apporte un souci d'ordre moral et religieux. Ses derniers volumes, les plus importants, ne se bornent pas à envisager le monde dans ses manifestations isolées, ils tâchent à enclore la forme nou-
velle dans l'expression dune nouvelle loi. Dans les Visages de la Vie, Yerhaeren a magnifié les forces éternelles : douceur, joie, force, activité, enthousiasme; dans les Forces tumultueuses, la mystérieuse dynamique de l'union, qui transparait à travers toutes les formes du réel; dans la Multiple Splendeur, il a chanté le rôle éthique de l'admiration, le rapport heureux de l'homme avec les choses et avec lui-même; dans les Rythmes souverains, enfin, il a donné l'exemple du plus auguste idéal. Pour lui, depuis longtemps, la vie ne consiste plus à contempler et à observer :
Car vivre, c'est prendre et donner avec liesse. (4)
Peu à peu de la description et de l'analyse poétiques est monté un véritable hymne : les « laudi del cielo, del mare, del mondo », les chants de l'univers et du moi, et, au-dessus de ceux-ci, les chants qui montrent l'univers et le moi en harmonie et qui empruntent leur beauté à cette union. Le sentiment lyrique est devenu cosmique; la connaissance aboutit à l'extase. Après avoir connu que rien ne saurait demeurer
(1, « Un soir » {les Forces tumultueuses .
dans l'isolement, que tout est soumis è Tordre d'une loi unique et universelle, le poète s'élève à une connaissance supérieure : la foi. Audessus de l'observation cosmique, il atteint le sentiment cosmique. La conclusion de ces œuvres se résout en un magnifique optimisme, en une confiance religieuse qui proclame que tous les organismes seront réglés, que l'homme de plus en plus prendra conscience de la terre, ^t que chacun saura découvrir en soi-même la loi cosmique qui lui permettra de tout saisir dans le lyrisme, l'enthousiasme et la joie.
Ici, la poésie de Yerhaeren dépasse infiniment les bornes de la littérature. C'est de la philosophie : c'est même de la religion. De tout temps et dès l'origine, Verhaeren fit preuve d'un esprit éminemment religieux. Durant son enfance, c'est le catholicisme qui lui inspirale sentiment le plus profondément vital; la communion fut l'acte le plus sacré de son existence :
Oh ! comme alors mon âme était anéantie
Dans la douceur et la ferveur !
Comme je me jugeais pauvre et indigne
De m'en aller si près de Dieu !
Comme mon cœur était doux et pieux Et rayonnant parmi les grappes de sa vigne ! Je me cachais pour sangloter d'amour;
J'aurais voulu prier toute ma vie, A l'aube, au soir, la nuit, le jour, Les mains jointes, les deux yeux ravis Par la tragique image Du Christ saignant vers moi tout son pardon. ({}
La crise de l'adolescence emporta tout ce catholicisme. Devant la contemplation et l'admiration de tant de nouveautés, la religiosité s'effaça. Devant la vie, le sentiment extatique disparut. Maintenant, Verhaeren est revenu aux spéculations de la métaphysique. Le désir ancien renaît en lui. Pourtant les dieux d'autrefois sont morts : Pan et le Christ. Alors il sent le besoin de trouver dans cette identité du moi avec l'univers une certitude nouvelle, un Dieu nouveau. Les conflits récents l'obligent à souhaiter un nouvel équilibre : la violence de ses sentiments religieux lui fait un besoin de la croyance. Contre toutes les réalités, il veut élever, pour y croire, toutes les possibilités. Pour qu'il puisse se donner à toutes les choses, à tout, il lui faut nécessairement une nouvelle connaissance.
L'image du monde serait imparfaite, sans un Dieu qui la domine. La réalité n'est qu'un des aspects changeants de l'éternité, et tout le désir
(1) « Les Pâques » (les Tendresses premières).
du poète est d'en trouver la nouvelle forme. Ce désir est bientôt satisfait : ce Dieu, Verhaeren le découvre dans l'humanité même, et cette certitude lui donne la joie la plus haute, la fierté suprême de la vie :
Voici l'heure qui bout de sang et de jeunesse.
Un vaste espoir, venu de l'inconnu, déplace L'équilibre ancien dont les âmes sont lasses ; La nature paraît sculpter Un visage nouveau à son éternité. (1)
Sculpter ce nouveau visage est l'effort des derniers ouvrages de Verhaeren, des livres de sa maturité. La négation tenace de jadis y fait place à l'affirmation joyeuse et sonore de la vie, et tout ce que le passé comptait de possibilités magnifiques s'est désormais réalisé avec une richesse jusqu'ici insoupçonnée.
(1) « La Foule » {les Visages de la Vie).
Il faut aimer, pour découvrir avec génie. E. V., Un Soir.
Pour comprendre l'œuvre de Verhaeren comme œuvre d'art, il ne faut pas perdre de vue que ce poète est un pur lyrique. Et, par lyrique, il ne faut pas entendre seulement un homme qui écrit en vers, mais, dans une acception plus élevée, un homme pour qui tout devient une source d'émotion lyrique, un homme qui se sent en communion avec l'âme universelle des choses. Il existe des affinités secrètes entre la constitution intime d'un individu et ses instincts, le but de ses énergies, sa conception
2iù EMILE VERHAEREN
du monde. Un mathématicien sera tout naturellement conduit à créer une certaine harmonie, une certaine loi de constance, entre les rapports de toutes les valeurs du Cosmos. Verhaeren, poète lyrique, anime de son lyrisme toutes les forces de l'univers. Ne disons pas qu'il s'est limité à la poésie. Bien au contraire, il en a brisé les cadres étroits, il a vivifié toutes les formes littéraires, au souffle ardent de son inspiration. Dans toute son œuvre, on ne peut citer qu'un ouvrage qui soit écrit en prose. C'est un petit recueil de nouvelles, qui date de ses débuts, et qu'on ne trouve plus en librairie. Verhaeren le considérait, d'ailleurs, comme un essai : il n'avait pas encore trouvé sa formule définitive ; nous en avons la preuve, puisque lui-même mit plus tard en vers l'une des nouvelles de ce recueil, l'histoire du sonneur dans la tour brûlante. Je citerais maints poèmes de lai, qui, à vrai dire, ne sont pas autre chose que des nouvelles, et d'autres où l'on suit une intrigue, le jeu d'une action dramatique et d'où la poésie paraît absente ; mais en tous on sent vibrer un sentiment poétique, tous sont lyriquement conçus. Son enthousiasme éclate même dans sa critique artistique et dans cet
LE LYRISMF. UNIVKHSEL 247
admirable ouvrage sur Rembrandt, où, s abandonnant à des souvenirs personnels, il nous révèle la force des liens qui attachent l'artiste au milieu dans lequel il se développe. Et plus d'un de ses poèmes n'est qu'une formule esthétique immatérialisée. L'origine du langage, le phénomène social de l'émigration, l'antagonisme économique de l'agriculture et de l'industrialisme, voilà des questions qui ne semblent se prêter qu'à des études réfléchies, méthodiques et synthétiques. Mais Verhaeren, et c'est le trait dominant de sa nature, ne peut traiter avec calme un sujet : consciemment ou non, il s enthousiasmera, et son émotion ïarrachera à la banalité des contingences. Poésie, philosophie, art, tout pour lui devient une source de poésie. D'ailleurs, tous les grands poètes d'aujourd'hui, Walt Whitman, Dehmel, Garducci, Rilke, Stefan George, quand ils sont parvenus à un certain développement artistique, n'admettent plus, pour leur inspiration, d'autre forme que le lyrisme. Le lyrisme, adopté comme formule esthétique, ne se développe que par l'abandon de tout autre forme poétique.
De l'œuvre de Verhaeren se dégage un lyrisme universel, un enthousiasme débordant,
une vision grandiose du monde, évoluant, à travers toutes choses, dans un effort puissant et continuel. Le poète ne se propose pas de décrire l'univers à travers des poèmes isolés, de l'analyser en impressions multiples, mais de le résumer en un poème magnifique. 11 n'observe pas : il s'émeut. Un tel lyrisme ne peut puiser sa force que dans des émotions violentes. Ce n'est pas, comme chez beaucoup, dans de tièdes crépuscules, dans de troublantes mélancolies, que jaillira l'expression lyrique. Une joie impétueuse de vivre exalte le poète : ardeur qui s'exaspéra jusqu'au paroxysme au cours de sa crise, se changea plus tard en un pur enthousiasme, mais qui fut toujours une ardeur vitale.
Les impressions, chez Verhaeren, n'agissent pas seulement sur les centres nerveux : elles échauffent le sang, contractent les muscles, déterminent une tension violente qui libère de toutes ses énergies latentes un cerveau plein de force et de santé. Le désir de créer de la force est l'émotion lyrique essentielle de Verhaeren. Il veut enthousiasmer les autres, il veut s'enthousiasmer lui-même, car l'enthousiasme est toujours un état plus avancé de l'extase. S'exalter,
exercer ce « pouvoir magique de s'hypnotiser soi-même (1) », telle est la fin de son lyrisme. Lorsqu'il s'abandonne à son inspiration, il se parle à lui-même, il se donne cette impulsion dont les autres ressentiront le contre-coup. Maintenant, point de regrets stériles dans son œuvre, point de plainte, point de désir : partout une force, une richesse débordante. Jamais de découragement: toujours un incessant effort vers la vie. Sa poésie n'incline pas à la rêverie, comme la musique ; elle ne symbolise pas, comme la peinture : elle agit, à la façon d'un vin généreux.
Son lyrisme fortifie et décuple toutes les sensations, il triomphe de tous les obstacles, il aboutit à un allégement, à une béatitude, à une ivresse délicieuse, détachée de tout lien matériel. Cette ivresse à laquelle il s'élève est, pour le poète, « non seulement la glorification de la nature, mais la glorification même d'une vision intérieure ». Son attitude n'est point l'indifférence ou la douleur : c'est le geste sublime et irrésistible d'une main qui se tend vers le monde, qui adjure l'humanité, ani-
(1) Albert Mockel, Emile Verhaeren.
mant et réchauffant tous les courages. Geste toujours spontané et communicatif par lequel le poète s'élance vers les choses, se dégageant de la matière. Celui qui pénètre cette poésie sent battre ses artères, éprouve un besoin irréfléchi d'activité, se sent gagné par un enthou» siasme qui le pousse à l'action. Et c'est là le ternie de cette poésie : vivifier les sensations, animer l'esprit, réchauffer le cœur, développer les énergies et décupler les forces vitales.
Ce n'est pas seulement cette émotion essentielle qui distingue Verhaeren de tous les poètes qui transposent dans leurs vers des tristesses, des désirs, des intrigues et de la douleur. Verhaeren se meut dans une autre sphère : je dirais volontiers qu'il faut voir en lui un poète du jour. Nos poètes modernes semblent s'exalter dans les ténèbres : leur esprit indécis se plaît à la pénombre des crépuscules, où les choses s'adoucissent, et revêtent naturellement une forme poétique. Gomme Tristan, ils ont horreur de la lumière, qui dissipe le rêve ; ils s'entourent de clair-obscur. Les vrais lyriques, au contraire, ont toujours chanté le jour : tels les Grecs, auxquels le monde apparaissait, sous l'éclat du soleil, dans son éternelle et joyeuse
beauté : tels tous ceux qui, comme l'Américain Walt Whitman, se sentent pleins de force et d'énergie. Dehmel est un des rares en Allemagne qui ose regarder l'univers en face, sans crainte d'en être blessé. Verhaeren, lui, se sent attiré par la netteté et l'intensité des impressions, par l'éclat des couleurs. Il ne considère pas les choses dans leur sommeil, alors qu'elles s'offrent d'elles-mêmes à l'inspiration du poète, il les contemple au grand jour, alors qu'elles semblent se défendre et se raidir contre les atteintes du lyrisme. Il goûte le jour, qui accuse les contrastes, la lumière, qui réchauffe le sang, la pluie qui pénètre la peau, le vent qui fouette les nerfs; il aime le froid, le bruit, tout ce qui nous heurte violemment et nous force à réagir. Aux formes souples et molles, il préfère les contours arrêtés. Il sourit à la sombre et menaçante Tolède plutôt qu'à la douce Florence aux rêves d'or. Son esprit mâle et combattif se plaît aux paysages tourmentés et tragiques; il recherche les grandes villes bruyantes, où l'air est chargé de fumées et d'émanations délétères.
Sa nervosité n'a rien de maladif. Il ne vibre pas, à la moindre excitation, pour se trouver ensuite désarmé devant une impression trop vio-
lente. Ses sens ne sont pas non plus émoussés : ils sont sains et normaux, ils ressentent profondément les sensations vives du dehors. Au rebours des autres poètes qui s'exaltent à la plus petite sollicitation et restent impuissants en face d'un spectacle qui dépasse leur sensibilité, Yerhaeren ne se laisse pas facilement impressionner, mais, s'il est violemment heurté, il réagit fortement. L'art est, à ses yeux, un combat. Il n'aime pas les choses « poétiques » qui se présentent à lui dans tout le charme de leur beauté, mais bien celles qu'il faut conquérir et dominer. Par là s'affirme le caractère vraiment mâle de son art. Personne, en lisant son œuvre, ne serait tenté de l'attribuer à une femme, et il faut bien d'ailleurs reconnaître que notre poète n'a pas encore trouvé un public féminin. Ce n'est pas un élégiaque en effet, c'est un lutteur aux prises avec toutes les forces vives, et leur arrachant les voiles de leur intime beauté.
Certe recherche et cette conquête d'impressions individuelles devient bientôt la conquête du monde entier. Car Verhaeren se refuse à rejeter une sensation quelconque sous prétexte qu'elle apparaîtrait comme dépourvue de lyrisme : il ne veut pas distraire quelque élément de cette masse
homogène que forme la réalité. Cette réalité, il la forge au gré de son inspiration, il la coule dans le moule d'un vaste poème lyrique. Voilà le secret de son œuvre, voilà le but de ses efforts. Et nous sentons, du même coup, combien il s'éloigne de la généralité des poètes. Ceux-ci s'abandonnent au monde extérieur: ils recueillent les sensations qui voltigent autour d'eux, comme de légers papillons, et viennent se fixer dans leurs vers, épinglées avec amour. Verhaeren, lui, saisit l'âme universelle des choses : il transforme l'univers, et le recrée par l'effort de son enthousiasme. Il est le poète lyrique que Carducci décrit en des vers inoubliables; non pas le fainéant qui somnole, non pas le jardinier qui fleurit les parterres et cueille, pour les dames, des violettes aux corolles tremblantes.
// poêla e un grande arliere,
Che al mesliere Fece i muscoli d'acciaio, Capo ha fier, collo robuslo,
Nudo il busto, Duro il braccio, e Vocchio gaio.
Ce « piccia, piccia », ce rythme de Carducci, ce marteau d'airain retombant sur l'enclume,
nous révèle le mouvement poétique de Verhaeren. Tous ses poèmes sentent le travail, la lutte acharnée : le poète ne s'y raconte pas. Ses manuscrits évoquent l'image d'un champ de bataille. Ce n'est pas un poète de circonstances, comme Gœthe : il ne s'abandonne pas à une impression soudaine et fugitive : il anime de son lyrisme une idée complexe, qu'il s'agisse d'une perception sensible ou d'une donnée philosophique. Sa passion avive d'abord cette pensée, que son lyrisme forge ensuite sous le marteau sonore du rythme et métamorphose en poème. Les « flamandes », les « moines » le séduisent comme autant de problèmes particuliers : ce sont comme des champs de lyrisme qu'il circonscrit, qu'il laboure, qu'il ensemence pour les abandonner ensuite à tout jamais. Car un sujet a cessé de l'intéresser dès qu'il en a fait jaillir toute la poésie latente. La lutte, pour lui, est continuelle, et ce sont chaque jour des projets nouveaux à ébaucher, une tâche nouvelle à entreprendre. Cette méthode ne plaira sans doute pas à l'amateur profane, qui voit dans le lyrisme une source d'émotion préexistante : elle séduira l'artiste, qui en appréciera la vigoureuse concision, l'effort synthétique et
conscient se traduisant, non pas en un poème, mais en une œuvre lyrique complète. L'art de Verhaeren, le travail de sa vie ne sauraient s'expliquer par un sentiment quelconque, non plus que par un simple enthousiasme. Une telle conception a ses lois tout comme une pièce de théâtre, et ces lois ont leur principe dans les forces vives de l'intelligence, dans cet instinct d'acquisition et de distribution rationnelle des connaissances, et surtout dans ce besoin d'unité qui n'admet aucune lacune, aucune incertitude. Dans l'œuvre de Verhaeren s'affirme une volonté lyrique d'une puissance admirable. Il n'a pas exploité une formule esthétique toute faite : ses veines étaient gonflées d'un lourd sang germanique, et, de même que l'adresse physique lui manquait, lui faisait défaut fort heureusement cette facilité de l'artiste qui s'élève rapidement à un niveau moyen. Son œuvre, sa forme, son rythme, sa conception du monde, sa philosophie et son éthique, tout en lui atteste le travail, la création pénible d'une passion ardente et d'une volonté tenace; mais la vie s'y manifeste aussi, dans toute sa puissance organique. Car Verhaeren est de ceux qui apprennent lentement et sûrement, non point avec l'expérience des autres,
2o6 EMILE VERHAEREN
mais avec leur expérience personnelle. De tels esprits n'oublient pas, ils ne laissent rien se perdre. Ils croissent comme les forces de la nature, semblables à ces vieux arbres dont la sève s'épanouit d'anneau en anneau et qui, chaque année, s'élèvent plus haut vers le ciel, dans un horizon plus vaste et plus infini.
L'œuvre de Verhaeren est le produit d'un labeur continu, acharné, qui puisa sa force dans les sources mêmes de la vie : aussi est-il aisé d'en suivre le développement et la croissance, dans sa trame harmonieuse et vivante. Mieux qu'aucune œuvre lyrique moderne, elle semble dans son évolution profondément humaine symboliser l'enchaînement des saisons. C'est l'éveil du printemps, la torpeur de l'été, puis la maturité de l'automne, et la clarté froide de l'hiver, se succédant par dégradations insensibles.
A ses débuts, alors que d'autres sont déjà parvenus au terme de leur évolution littéraire, Verhaeren dut lutter pour donner à sa pensée une forme personnelle. Il ne pénétra pas du premier coup dans l'intimité du monde extérieur : longtemps il s'absorba dans la contemplation pittoresque de ses manifestations purement externes. Puis il s'essaya, comme un élève,
et s'affermit bientôt, se dégageant brusquement de toute entrave.
Nous le voyons ensuite, dans le plein épanouissement de son évolution littéraire et de sa perception du monde : il se crée une forme propre, l'univers se révèle à lui dans l'harmonieuse correspondance de ses lois internes et de ses apparences sensibles. Élève autrefois, le voici maître de la matière, capable de découvrir et d'enseigner les énergies latentes de l'univers, les principes des forces vives, et l'immatérielle éternité de la matière changeante. De la contemplation passive, il s'est haussé jusqu'à la création artistique et passionnée. La fin de l'art n'est-elle pas de nous dévoiler les lois du monde, de convertir en forces conscientes les forces inconscientes ? De la réalité, l'art s'élève aux sphères suprasensibles, à la foi, à la religion. Comme tous les poètes auxquels la vie s'est révélée dans son organique splendeur, Verhaeren, dans son propre développement, suit les stades qui marquent l'évolution ascensionnelle de l'humanité.
Réunir notre esprit et le monde
Dans les deux mains d'une très simple loi profonde.
E. V., V Attente.
Après les évocations grandioses de la vie urbaine et de la prodigieuse évolution de la démocratie, il y eut comme un temps d'arrêt dans l'effort littéraire de Yerhaeren. C'est un intermède lyrique d'opuscules où de courts poèmes célèbrent les douze mois de Tannée, chantent les joies confiantes de l'amour conjugal, et font revivre les légendes flamandes en des récits pittoresques. Puis, c'est Toute la Flandre, ce monument élevé à la gloire de la patrie, où apparaissent, en une succession de tableaux, les villes,
svvnii.-r. Bû'J
îes rivages, les héros et les grands hommes du pays.
Mais bientôt Verhaeren poursuit son chemin a travers le monde terrestre : il traverse de nouveau les villes bruyantes, les champs fertiles qui bordent la mer, et les paysages qui se déroulent dans les Flamandes, lès Moines, les Villes teniaculaires, les Campagnes hallucinées. Ainsi la spirale revient à son point de départ, si Ton s'en tient à la définition que Gœthe donne de l'évolution, mais c'est sur un plan supérieur, dans un cercle plus étroit, plus élevé, plus proche de la limite idéale et finale.
Verhaeren embrasse de nouveau le monde moderne, mais son regard, au delà des apparences, pénètre les causes. L'univers ne lui donnait auparavant qu'un ensemble de perceptions sensibles, qu'il transvaluait en données éthiques : il s'offre maintenant à lui, dans sa signification métaphysique, dont il dégage toute la valeur morale.
Ce n'est plus une vision fragmentaire où le poète rassemble, comme en un jeu de cartes, les images et les évocations qu'enfantent son imagination : c'est une chaîne vivante reliant tous les anneaux épars. Les apparences ne se pré-
sentent plus isolées et détachées, mais dans le cercle d'une fin suprême qui les enchaîne. Aussi son inspiration ne va-t-elle plus éclore en des poésies séparées, mais en poèmes qui seront des chapitres d'un poème universel. Car le monde revêt à ses yeux d'autres formes, depuis qu'il l'entrevoit dans un enthousiasme conscient. Le surmenage de l'époque ne lui apparaît plus comme un phénomène isolé, mais comme la manifestation d'un principe permanent d'activité, d'une énergie vitale ; ce n'est plus un accident, c'est l'affirmation d'une tendance originelle reflétant les aspirations de l'humanité tout entière. Et, de même que son inspiration lui faisait entrevoir une synthèse de l'énergie, de même la connaissance des lois qui régissent l'univers le conduit à un principe suprême, à une loi cosmique. Les lois créées par l'exaltation lyrique enveloppent la réalité comme une voûte céleste. Elles ne reflètent plus les imaginations confuses de l'adolescent que trouble le spectacle de la vie ; on n'y sent plus des aspirations inconscientes, vagues, obscurément inquiètes, mais cette ardeur impatiente qui pousse l'homme à franchir les limites de la vie pour s'élever jusqu'à la frontière qui sépare le monde terrestre
de l'irréel. C'est l'utopie, asservissant toutes les réalités, c'est le monde transformé par un rêve divin. Verhaeren découvre dans tout l'univers un effort cosmique. « Le monde est trépidant de trains et de navires (1). » De tous côtés l'humanité se meut et s'agite : partout éclate l'énergie vitale, partout se poursuit la marche vers l'invisible, et peut-être vers l'inaccessible. Ces forces, qui lui apparaissaient autrefois séparément, se révèlent maintenant à lui dans leur intime cohésion; à travers les actes inconscients des individus, il entrevoit un idéal : le but de l'humanité. Dans toutes les manifestations de la vie matérielle il découvre des forces éternelles : ivresse, énergie, triomphe, joie, erreur, attente, illusion. Et ces forces, ou plutôt ces formes d'une force essentielle, animent toute sa poésie. C'est ainsi que, dans les Visages de la Vie, il analyse le désir sous ses multiples aspects et ses fins diverses. 11 suit ce sentiment dans les différentes sphères de l'activité humaine : il décrit toutes les inquiétudes, toutes les aspirations, toute la beauté du désir.
Mais ce ne sont pas seulement les manifestations humaines qui se révèlent à lui dans une
(1) « La Conquête » [la Multiple Splendeur).
262 EMILE YERHALREN
connexité plus étroite. S'il traite un sujet qu'il avait abordé déjà dans ses ouvrages antérieurs, et qu'on compare, à son inspiration première, la forme définitive de sa pensée, on est frappé des progrès qu'atteste l'évolution des dernières années. Ainsi le vent lui avait inspiré un de ses premiers lieds : c'était alors un ouragan funeste, qui renversait les chaumières, ébranlait les cheminées, s'engouffrait violemment dans les maisons, et dévastait les champs, au souffle glacé de l'hiver. Force aveugle, splendide, mais inutile ; accident inexplicable, phénomène isolé de la nature. Maintenant le poète aperçoit, dans sa vision mondiale, le voyageur cheminant à travers l'éternité : le vent pousse les navires sur les mers ; il a traversé tous les pays; il s'est imprégné du parfum des fleurs lointaines, qu'il nous apporte ; il pénètre en nous, comme une épice, nous ranimant et nous vivifiant. Le poète aime en lui une de ces forces qui contribuent à accroître le sentiment vital.
Si j'aime, admire et chante avec folie, Le vent,
C'est qu'il grandit mon être entier et c'est qu'avant
SYNTHÈSE MB
De s'infiltrer, par mes poumons et par mes pjfrtf
Jusques au sang dont vit mon corps, Avec sa force rude ou sa douceur profonde, Immensément, il a étreint le monde. (1
L'arbre devient le symbole du renouvellement éternel de la force, de la lutte contre les rigueurs de l'hiver et du destin, de l'effort vers les beautés nouvelles du printemps. La montagne n'est plus pour lui une modification arbitraire des lignes d'un paysage, c'est une puissance qui enferme dans ses profondeurs les minerais et les sources, et dont les hauteurs offrent aux regards les vastes horizons des perspectives lointaines. La forêt, c'est le labyrinthe aux sentiers innombrables, c'est le chœur des voix multiples de la vie. Tout, dans la nature, nous rajeunit et développe notre vitalité.
Une transformation absolue des valeurs se produit, dans l'inspiration du poète, depuis qu'il voit le monde dans toute sa connexité. Le voyage, qui n'était pour lui qu'une fuite devant les réalités, devient la recherche des nouveautés lointaines, des possibilités inconnues. Le rêve n'est plus l'illusion, mais le passage de la réalité présente à la réalité future. L'Europe n'est
(1) « A la gloire du vent » [la Multiple Splendeur,.
plus à ses yeux un groupement de nations, une abstraction géographique : c'est le symbole grandiose de la conquête. Il ne méprise pas l'or et l'argent comme des agents de matérialisation dans la vie, mais estime en eux des stimulants qui nous poussent à de nouvelles ambitions. La mer, dont le rythme troublant se répercute sur toutes les côtes, n'est plus la force avide qui ronge la terre : c'est le flot sacré, symbole d'une énergie en perpétuel mouvement, c'est « la mer nue et pure, comme une idée (i) ». Dans la cohésion intime de toutes choses, le poète se sent en communion avec l'univers : il ne la perçoit plus, il l'aime; la mer lui donne une impression physique.
Ma peau, mes mains et mes cheveux
Sentent la mer
Et sa couleur est dans mes yeux. (2)
De même que, chaque fois qu'il entre en contact avec les flots, il sent se renouveler son sentiment vital, de même il croit à une résurrection du corps au sein de la mer; et l'émergence hors des flots lui apparaît comme un « nouveau
(1) « L'Eau » (les Visages delà Vie).
(2) « Au bord du quai » {idem).
moment de conscience ». Verhaeren est revenu à la conception d'une connexité universelle : il ne voit plus, dans la nature et dans l'humanité, d'apparences qui ne soient des symboles de l'instinct primordial de la vie, qui ne puissent stimuler et développer sa vitalité.
Ce sentiment détermine toutes ses impressions, et cette unité de ses sensations le porte à une harmonie analogue dans sa conception du monde. A Vunilé de l'enthousiasme, correspond l'unité de l'univers, le sentiment moniste. Toute sensation nouvelle l'anime, l'élève, accroît son sentiment vital, de même toutes les manifestations, tous les actes doivent aboutir à une synthèse. Les diverses forces en présence créent une force unique : les lois multiples du monde se résument en une seule loi.
Toute la vie, avec ses lois, avec ses formes,
— Multiples doigts noueux de quelque main énorme —
S'entr"ouvre et se referme en un poing : l'unité. (1)
Au reste, cette énergie humaine, qui éclate dans toutes les formes de l'activité, n'est qu'une lutte générale contre un élément extérieur, contre un obstacle qui rend la vie plus difficile,
(1) « La Conquête » (les Forces tumultueuses).
plus stérile et plus douloureuse : obstacle qui comprime le sentiment vital. Cet élément, qui s'oppose au développement de l'humanité, c'est, pour Yerhaeren, la domination de la nature, les mystères de l'intervention divine, la sujétion de l'homme à la fatalité, bref cette divinité étrangère. Dès que Thumaniténe dépendra que d'elle-même et de ses propres forces, elle goûtera pleinement toutes les joies de la nature.
La lutte de l'homme pour parvenir à la divinité, pour conquérir son indépendance et s'affranchir du hasard et du surnaturel, voilà la grande conception métaphysique qui se dégage de l'œuvre de Verhaeren. Ses derniers ouvrages n'ont d'autre objet que ce combat suprême livré par l'humanité pour se libérer de toutes les entraves forgées par la nature et qui s'opposent à son effort vers les éléments premiers des choses. Combat héroïque et décisif.
Rien n'est plus haut, malgré l'angoisse et le tourment,
Que la bataille avec l'énigme et les ténèbres. (1)
C'est lalutte contre l'obscurité, contre l'inconnu, contre les cieux, contre les lois qui stérilisent les énergies. Et, depuis mille ans, l'humanité
(1) « Les Cultes » (les Forces tumultueuses).
marche inconsciemment vers ce but unique : l'indépendance qui la rendra maîtresse de ses destinées.
L'homme dans l'univers n'a qu'un maître, lui-même, Et l'univers entier est ce maître, dans lui. (1)
Aujourd'hui encore, nous sommes à la merci du sort, d'aucuns diront de la Divinité. Triompher du sort, et substituer à ses caprices la loi de notre volonté propre, voilà le grand effort qui s'impose à nous dans l'avenir. Déjà nous avons remporté quelques victoires. Nous avons détourné la foudre, la force céleste la plus redoutable; nous avons supprimé les distances, nous avons transformé les énergies naturelles, et, grâce aux mutualités, nous avons conjuré les fléaux de la nature. Chaque année est marquée par un progrès nouveau dans l'étude et dans le traitement des maladies; et des éléments qui échappaient à toute prévision se soumettent aux calculs de la science.
Mais cet inconnu doit être de plus en plus la proie de l'homme, qui s'efforce de « fouiller l'inconnu (2) ». Le regard humain pénètre tou-
(1) « Les Villes » {les Forces tumultueuses).
(2) « La Ferveur » {la Multiple Splendeur).
jours plus avant dans les ténèbres souterraines et dans les mystères de l'univers.
Or aujourd'hui c'est, la réalité
Secrète encor, mais néanmoins enclose
Au cours perpétuel et rythmique des choses,
Qu'on veut, avec ténacité,
Saisir, pour ordonner la vie et sa beauté
Selon les causes, (i)
Tous les hommes sontdes soldats dans cettebataiile pour l'affranchissement de l'humanité : tous combattent côte à côte, en rangs invisibles. Que l'un d'eux dérobe à la nature un secret scientifique, que tel autre crée une loi nouvelle ou anime l'univers au souffle de sa poésie, chacun arrachera un lambeau du voile qui couvre la réalité. A chaque pas que l'humanité fait à travers les ténèbres, à chaque victoire qu'elle remporte, la divinité perd de son pouvoir sur elle, jusqu'à ce qu'enfin il ne reste plus rien du Dieu de jadis, et que les mots d'humanité et de divinité se confondent insensiblement en une expression identique.
Héros, savant, artiste, apôtre, aventurier, Chacun troue à son tour le mur noir des mystères Et, grâce à ces labeurs groupés et solitaires, Lêtre nouveau se sent l'univers tout entier. (2)
(1) « Vers le futur » [les Villes ienlaculaires).
(2) « La Folie » (les Forces tumuliueuses).
SYNTHESK 269
Si l'on s'élève à une conception aussi haute, les diverses professions humaines prennent une valeur poétique nouvelle.
Au premier rang des combattants, se présentent ceux qui se sont donné pour loi d'élargir le cercle de nos connaissances : ce sont les hommes de science. Seul peut-être parmi les poètes modernes, Verhaeren a élevé la science au même niveau que la poésie. Lui qui découvrait jadis dans l'industrialisme et dans la démocratie une nouvelle valeur esthétique, il découvre aussi à la science une valeur nouvelle, au point de vue moral et religieux. La science était un obstacle pour la plupart des poètes, qui redoutaient les lumières delà réalité. Elle dissipait les mythes, elle ébranlait les superstitions idéales, inséparables à leurs yeux de la poésie. Ils la trouvaient laide, parce qu'elle se présentait sans artifice et qu'ils n'en pénétraient pas la beauté intrinsèque. Aussi la valeur morale n'est-elle point ici dans la méthode, mais dans la fin. La science, pour Verhaeren, c'est le glorieux combat des héros nouveaux vers une conception nouvelle des choses : « Le monde entier est repensé par leurs cervelles (1). » Il n'ignore pas
(1) « La Conquête » (les Forces tumultueuses).
que ces expérimentations fragmentaires qui, dans mille endroits à la fois, sanatoria, salles de cours, observatoires, laboratoires, se poursuivent aujourd'hui avec le concours de microscopes, d'analyses chimiques, de clichés photographiques, de pesées, de calculs, il sait que ces expériences, renouvelées et rapprochées les unes des autres, mettront sur la voie de grandes découvertes qui contribueront à accroître notre sentiment vital. Cet hymne qu'il consacre à la science est aussi un hymne à notre époque. Car, en aucun temps, l'homme n'a lutté avec une conscience plus vive pour élargir ses connaissances : jamais il ne montra plus d'ardeur pour acquérir des données nouvelles, pour aboutir à une nouvelle transvaluation.
L'acharnement à tout peser, à tout savoir Fouille la forêt drue et mouvante des êtres. (1)
En paroles inspirées, Verhaeren célèbre la science comme le plus grand effort des temps présents et des temps passés. Il sait en effet que les formules que nous acceptons aujourd'hui comme les plus incontestables sont le prix d'une conquête laborieuse qui se poursuivait il y a
(1) « Vers le futur » les Villes tentaculaires).
mille ans ; il sait que ce sol que nous foulons aux pieds, avec insouciance, fut arrosé jadis du sang de martyrs.
Dites ! quels temps versés au gouffre des années, Et quelle angoisse ou quel espoir des destinées, Et quels cerveaux chargés de noble lassitude A-t-il fallu pour faire un peu de certitude?
Dites ! les feux et les bûchers; dites ! les claies; Les regards fous, en des visages d'effroi blanc; Dites! les corps martyrisés, dites ! les plaies Criant la vérité, avec leur bouche en sang. (1)
Il n'oublie pas non plus que les conquêtes d'aujourd'hui ne sont encore que des hypothèses devant les vérités de demain. L'erreur est inévitable, mais elle ouvre des horizons nouveaux. Ainsi que le dit fort justement le poète tchèque Brezina, tout but est une île ilottantequi s'éloigne dès que nous approchons. Le but suprême, c'est l'effort, c'est la vie portée à son plus haut degré. Rien de banal dans l'optimisme de Verhaeren. Il est assez mystique pour comprendre que l'inconnaissable et l'inaccessible prêtent aux choses leur impénétrable beauté. Mais cette certitude ne doit pas altérer notre enthousiasme
(1) « La Recherche » {les Villes tentaculaires).
EMILE YERHAEREN
Partons quand même, avec notre âme inassouvie
Puisque Ja force et que la vie
Sont au delà des vérités et des erreurs, (i)
Si certaines réalités nous demeurent éternellement intangibles, « plutôt que d'en peupler les coins par des chimères, nous préférons ne point savoir (2) ». Plutôt un monde sans dieux qu'avec de faux dieux, plutôt une connaissance incomplète qu'une connaissance mensongère.
Ici d'ailleurs, où les héros de la science touchent aux limites du savoir humain, d'autres combattants se tiendront à leurs côtés et leur porteront secours. Ce sont les poètes, dont l'inspiration franchira les bornes assignées à la science. Ils devront découvrir la synthèse entre la science et la religion, entre les puissances terrestres et divines, cette synthèse nouvelle qui peut se résumer ainsi : la foi religieuse en la science. Leur optimisme forcera l'humanité à croire en elle, comme jadis elle croyait aux dieux, sans preuves : pour cette religion nouvelle, ils exigeront une foi semblable à celle que les Pères de l'Église réclamaient autrefois pour les croyances anciennes. Aux négations premières
(1) «L'Erreur » (les Forces tumultueuses).
(2) « La Ferveur ■ 'la Multiple Splendeur).
de Verhaeren succède une affirmation triomphante. Lui, qui disait jadis, au début de son œuvre :
Toute science enferme au fond d'elle le doute, Comme une mère enceinte étreint un enfant mort, il)
il est aujourd'hui parmi les plus enthousiastes et les plus optimistes.
Là où quelques rares esprits se débattent encore,
Oh ! c©6 luttes là-haut entre ces dieux humains ! (2)
là où le savoir hésite sans trouver sa voie, les poètes doivent, avec un enthousiasme confiant, indiquer le chemin. A la certitude de la loi ils ajouteront les pressentiments du rêve ; tandis que d'autres provoqueront l'enthousiasme par leurs connaissances, eux provoqueront la connaissance par la force de leur conviction. S'ils viennent à manquer de preuves, la foi leur donnera l'assurance nécessaire. « Nous croyons déjà ce que d'autres sauront (3). » Ils devinent l'inconnu, ils découvrent la vérité avant qu'elle
(1) « Méditation » (les Moines).
(2) « Le- Penseurs » (la Multiple Splendeur).
(3) « La Srience » [les Forces tumultueuses).
se manifeste, ils formulent l'hypothèse avant qu'aucun argument ne l'appuie.
Pendant que se disputent et s'embrouillent èncor, A coups de textes morts Et de dogmes, les sages. (1)
ils entrevoient déjà les idées nouvelles. Ils ont déjà des croyances qui s'imposeront dans la suite aux générations futures, et goûtent par avance des joies que seule la postérité connaîtra pleinement. Jamaisle doute ne les effleure : ils prédisent avec certitude la conquête des airsT la disparition des maladies, une vie plus aisée et plus joyeuse ; ils n'imposent aucune limite au progrès, et leur inspiration triomphe de tous les obstacles. « Le cri de Faust n'est plus le nôtre ! (2) » Le problème du « oui » ou du « non » est depuis longtemps résolu par une affirmation énergique, s'écrie avec joie le poète : nous n'hésitons plus entre la possibilité et l'impossibilité de la connaissance ; et cette conviction confiante est la connaissance suprême de la vie. C'est à cet optimisme des poètes que devront s'abandonner les autres novateurs, c'est dans ce rêve idéal qu'ils puiseront les énergies nécessaires.
(1) « L'Action » (les Visages de la Vie).
(2) « La Science » (les Forces tumultueuses).
SYNTH liS i: 275-
Ainsi tous les hommes s'uniront pour assiéger les ténèbres, pour parvenir jusqu'à la divinité, afin
D'emprisonner quand même, un jour, l'éternité, Dans le gel blanc d'une immobile vérité. (1)
Dans cette recherche de la vérité dernière, le Dieu-Homme qui doit se révéler à eux, les poètes et les savants sont les nouveaux saints d'une religion nouvelle, eux et tous ceux dont le front brûle de la fièvre du travail, dont les mains s échauffent au feu des expériences, dont les nerfs se tendent à éclater, dont l'œil s'atrophie par la lecture des livres. C'est à eux que Verhaeren adresse cet hymne :
Qu'ils soient sacrés par les foules, ces hommes Qui scrutèrent les faits pour en tirer les lois. (2)
L'admiration de Verhaeren pour les ouvriers de l'œuvre nouvelle, pour les « saccageurs d'infini (3) » va plus loin. Ce n'est pas seulement le poète ou le penseur, qui élargit l'horizon de la
(1) « Les Penseurs » (la Multiple Splendeur).
(2) « La Science » (les Forces tumultueuses).
(3) « Et quel fervent éclair ils lançaient de leurs n.ains
Quand leur vaste raison, héroïque et profonde, Saccageait l'infini et recréait le monde ! »
« Les Penseurs » [la Multiple Splendeur).
vie, ce sont tous ceux qui créent, qui travaillent. « Seul existe qui crée (1 ;. » Son hymne s'adresse également aux ouvriers qui, sans comprendre le but de leur travail, peinent chaque jour dans les mines: eux aussi, ils édifient des constructions sur la surface du sol ; ils élèvent des montagnes sur des étendues planes, ils projettent sur la mer les feux des phares, ils construisent des machines et les grands télescopes qui servent à l'étude des astres ; tous forgent l'outillage de la connaissance et préparent l'ère nouvelle.
Les marchands aussi, qui lancent leurs navires sur les eaux, qui relient les régions les plus éloignées, tissent la trame de la grande unité. Les commerçants qui dispersent l'or, qui activent la circulation artérielle du monde, prennent part également à la lutte contre les ténèbres. Leur entente fait la force de l'humanité et prépare l'heure proche, inévitable. Car
Il viendra l'instant, où tant d'efforts savants et ingénus^ Tant de génie et de cerveaux tendus vers l'inconnu, Quand même, auront bâti sur des bases profondes Et jaillissant au ciel, la synthèse du monde ! (2)
(1) « La Mort » (la Multiple Splendeur).
(2) « La Recherche » (les Villes lent oculaires).
C'est l'heure où, dans des aurores embrasées, luiront les jours de l'avenir. Des milliers d'êtres travailleront, combattront, jusqu'à ce que vienne celui qui posera la pierre dernière de l'édifice,, « le tranquille rebelle (1) », le Christ de cette nouvelle religion.
C'est que celui qu'on attendait n'est point venu,
Celui que la nature entière
Suscitera un jour, âme et rose trémière,
Sous les soleils puissants non encore connus ;
C'est que la race ardente et fine,
Dont il sera la fleur,
N'a point multiplié ses milliers de racines
Jusqu'au tréfonds des profondeurs. (2)
Cette évocation s'élève, ardente et fervente, dans l'œuvre de Verhaeren. L'humanité chemine sans relâche. Jadis l'univers était, pour elle, rempli de la divinité. « Jadis toutFinconnu était peuplé de dieux (3). » Puis un Dieu unique s'empara du droit et de la puissance. Mais, d'année en année, l'humanité a surpris les secrets de cet inconnu. Peu à peu elle a soumis le sort à ses lois, la foi à la connaissance, la peur au courage. La puissance divine tombe insensiblement
(1) « L'Attente » {les Visages de la Vie).
(2) Id. {idem).
(3) « La Folie » {les Forces tumultueuses).
aux mains des hommes, qui, de plus en plus, gouvernent leur vie, jusqu'à ce qu'enfin ils soient maîtres de toutes choses : sans cesse ils se dégagent des liens qu'ils n'ont pas forgés euxmêmes, ils s'affranchissent de la nature pour l'asservir à leur tour.
La volonté du sort
Devient de plus en plus la volonté humaine. (1)
L'homme incarnera les dieux, il s'identifiera avec les destins : ses frères seront ses saints, et la terre son paradis. Cette idée, Verhaeren Ta exprimée sous une forme admirable dans son dernier volume, grâce au symbole d'Adam et Eve. Eve, après avoir été chassée, retrouve un jour la porte du paradis, toute ouverte. Mais elle ne la franchit pas, car sa joie suprême, son paradis sont dans l'activité et dans la volupté terrestres. Jamais les voluptés de la vie et de la terre n'ont été plus fortement, plus ardemment exaltées que dans ce symbole. Jamais on n'a chanté avec plus d'enthousiasme que ce poète l'hymne de l'humanité, — peut-être parce que plus que tout autre il avait prêché, avec une opiniâtreté farouche, la négation de la vie. Sans
(1) « Ma Race » iles Forces tumultueuses).
cesse, dans une harmonie, éclatent des notes opposées qui s'accordent. Le dernier conflit entre l'homme et la nature s'apaise dans le sentiment extatique de l'humanité divine.
Ainsi se referme, d'une façon imprévue, le cercle de l'évolution de Verhaeren. L'œuvre de l'homme mûr évoque ses jours d'adolescence sur les bancs du collège de Gand, où s'était assis également Maeterlinck, l'autre grand Flamand. Tous deux, après s'être égarés, se sont retrouvés au point culminant de leur existence, dans une même conception du monde. Car la pensée dernièredeMaeterlinck,qui se reflète dans la Sagesse et la Destinée, est que le sort de l'homme est en lui-même, que son progrès dernier et son devoir suprême est de subjuguer le destin, la réalité, et Dieu. Cette pensée profonde, qui a fleuri, à deux reprises, sur la terre flamande, est le résultat de deux inspirations différentes. Maeterlinck La recueillie dans la mystique du silence, Verhaeren l'a fait jaillir du tumulte de la vie. Ce n'est pas dans la pénombre des rêves qu'il a trouvé son Dieu : c'est dans la lumière des rues, partout où l'homme travaille, partout où, parmi les heures pénibles, fleurit la fleur tremblante de la joie.
La vie est à monter et non pas à descendre.
E. V., les Rêves.
Il faut admirer tout pour s'exalter soi-même Et se dresser plus haut que ceux qui ont vécu.
E. V., la Vie.
L'unité, voilà l'idéal métaphysique que Verhaeren s'est formé dans sa conception de la vie, — conception d'abord synoptique et passionnée, puis de plus en plus méthodique et logique. Lui-même, au cours d'une enquête, se référait à cette idée, dont il faisait un des éléments de son programme poétique :
La poésie me semble devoir aboutir prochainement à un très clair panthéisme. De plus en plus les esprits
droils et sains admettent l'unité du monde. Les anciennes divisions entre l'âme et le corps, entre Dieu et l'univers. s'efTacent. L'homme est un fragment de l'architecture mondiale. Il a la conscience et l'intelligence de l'ensemble dont il fait partie... Il se sent enveloppé et dominé et en même temps il enveloppe et il domine. Il devient en quelque sorte, à force de prodiges, ce Dieu personnel auquel ses ancêtres croyaient. Or, je le demande, est-il possible que l'exaltation lyrique reste longtemps indifférente à un tel déchaînement de puissance humaine et tarde à célébrer un aussi vaste spectacle de grandeur? Le poète n'a qu'à se laisser envahir à cette heure par ce qu'il vit, entend, imagine, devine, pour que les œuvres jeunes, frémissantes, nouvelles, sortent de son cœur et de son cerveau (1).
Mais les grands poètes ne découvrent jamais de principe intellectuel, de précepte moral, qui ne reflète le fond même de leur nature intime.
De nombreux procédés d'investigation s'offrent aux penseurs, aux observateurs réfléchis : il n'est, pour le poète lyrique, d'autre philosophie poétique de la vie, qu'une observation s'élevant au lyrisme. L'emploi des mesures et des calculs,
(1) G. Le Cardonnel el Cn. Vellay, la Littéralure contemporaine.
une étude raisonnée des lois de la pesanteur conduiront le philosophe à l'unité de la connaissance. Le poète, lui, ne discernera l'évolution du monde vers l'harmonie et l'unité qu'à travers une extase et dans un enthousiasme débordant. Dans sa propre admiration, il reconnaîtra une loi cosmique: il fera de son lyrisme une condition vitale. Pour le poète « toute la vie est dans l'essor». Verhaeren, qui ne décrivit jamais les choses dans leur état statique, mais dans leur activité interne, ne conçoit V univers que dans une agitation perpétuelle et passionnelle.
La passion a toujours gouverné ses rapports avec le monde extérieur. 11 s*est échauffé au contact de la vie, comme un amoureux en présence delà femme qu'il désire. Seule le satisfait la possession de ce pour quoi il a lutté. Nous n'avons aucune action sur les choses, tant que nous nous bornons à les regarder avec un calme insouciant comme nous considérerions un spectacle, un tableau qui se déroulerait à nos yeux. Pour saisir les rapports qu'elles ont avec nous, les liens qui rattachent le poète à l'univers, et tous les hommes entre eux, il faut passer de l'analyse à l'évaluation, il faut ressentir une sympathie ou une antipathie personnelles. Déjà,
la première crise qu'avait traversée Verhaeren lui avait révélé la stérilité de la négation : au sortir de cette crise il avait compris que nous ne pouvons vraiment prendre contact avec le monde extérieur, que si nous l'acceptons, que si nous en affirmons l'existence, que s'il nous inspire de l'amour ou de l'enthousiasme.
Pour vivre clair, ferme et juste,
Avec mon cœur, j'admire tout
Ce qui vibre, travaille et bout
Dans la tendresse humaine et sur la terre auguste. (1)
Nous n'avons vraiment d'action sur les choses qu'autant que nous en avons, à un point de vue très général, pénétré la beauté, l'impérieuse nécessité, la vie intime. L'univers réclame de nous une adhésion absolue. Aussi la loi de notre développement est-elle d'accroître notre pouvoir de compréhension et d'admiration, de nous sentir dans une communion de plus en plus étroite avec le monde extérieur. Il ne suffit pas d'observer, ni même de comprendre. Un phénomène n'entre à vrai dire dans le domaine de notre conception, que lorsqu'il est accepté par nous dans sa véritable signification, dans sa rigoureuse nécessité.
(1) « Autour de ma maison » (7a Multiple Splendeur).
284 EMILE YERHAEKEN
Pour dégager les lois des choses — et la beauté n'est jamais que l'incarnation d'une invisible loi naturelle — il faut d'abord les avoir reconnues avec enthousiasme, puis avoir accepté leur nécessité. « Il faut aimer, pour découvrir avec génie (1). » Aussi devons-nous toujours nous efforcer de dominer les tendances négatives de notre nature, nous défendre contre toute exclusion, tuer en nous l'esprit critique, accroître notre sens du positif, et rendre l'affirmation possible. Là encore, Verhaeren rencontre l'idéal dernier de Nietzsche : « La préservation de soi, la défense des approches nécessitent une déperdition de forces, une déperdition de l'énergie, dans un but purement négatif (2). » La critique est stérile. Sur ce point, comme sur tous les autres, Verhaeren est un relativiste de valeurs : il sait qu'elles se transforment sans cesse pour aboutir à une valeur suprême. El cy est pourquoi l'enthousiasme, qui nesi que le symbole de la survaluation, lui semble une force plus puissante pour nous acheminer vers la conception d'une justice supérieure que la justice soi-disant absolue. Car, et c'est un point fondamental, il y a
(1) « Un soir » {les Forces tumultueuses).
(2) Nietzsche, Ecce Homo trad. Henri Albert).
moins de risque que davantage à exagérer, par notre admiration, l'importance des choses, étant donné d'ailleurs qu'elles conservent leur valeur intrinsèque, indépendante de nos sympathies ou de nos antipathies; cette exagération à laquelle nous conduit notre imagination est en effet purement psychique. « Aimer, c'est s'asservir; admirer, se grandir (1). » En développant sans cesse, avec une intensité toujours nouvelle, notre force d'admiration, nous nous enrichissons, et nous voyons au contraire s'appauvrir ces êtres pusillanimes qui n'ont que des conceptions fragmentaires et ne peuvent se représenter l'ordre général de l'univers. Plus on admire, plus on possède.
Il faut admirer tout pour s'exalter soi même Et se dresser plus haut que ceux qui ont vécu De coupables souffrances et de désirs vaincus. (2)
L'admiration, dans sa signification la plus haute, c'est la subordination à une cause externe. Plus on dompte son orgueil, plus on s'élève. Il faut plus d'énergie pour se maîtriser soi-même et se dévouer, par admiration, que pour s'enorgueillir et mépriser les autres.
(1) « La Ferveur » (la Multiple Splendeur).
(2) « La Vie » (idem].
26$ EMILE VEHHAEREN
Et voici qu'un nouveau problème éthique apparaît pour Verhaeren. Il conçoit toute une gradation de valeurs, d'après le degré de liberté et de franchise qu'un homme peut mettre dans son aimiration. Le plus avancé, à ce point de vue, c'est celui qui ne se dérobe à aucune impression, qui s'oublie lui-même dans toutes les manifestations de la vie. C'est dans cette ardeur à se donner que se marque le progrès moral.
Oh ! vivre et vivre et se sentir meilleur A mesure que bout plus fervemment le cœur ; Vivre plus clair, dès qu'on marche en conquête ; Vivre plus haut encor, dès que le sort s'entête A dessécher la force et l'audace des bras. (1)
Cet enthousiasme universel et continu doit être si vif qu'au terme de cette évolution, l'àme est saisie de vertige. La loi lyrique de l'extase suprême devient ainsi la norme éthique.
Il faut en tes élans te dépasser sans cesse, Etre ton propre étonnement. (2)
Par sa conception d'un enthousiasme perpétuel, Verhaeren a créé l'équivalent poétique d'un autre instinct humain, également puis-
(1) « L'Action » [les Visages de la Vie)
(2) « L'Impossible » les Forces liimultaeiises ).
saut: il a opposé un idéal éthique à un idéal métaphysique. Si, jusqu'ici, le désir de la connaissance, cette lutte sublime pour la conquête de l'inconnu, semblait seule capable de lier, par un rapport éternellement vivant, l'humanité et les forces nouvelles qui s'offraient à elle, une admiration continuelle, qui s'exalte jusqu'à l'extase, révèle un instinct peut-être plus précieux encore. Admirer, c est plus que comprendre et que connaître. Il est plus beau de se donner entièrement, par amour, que de s'abandonner à une curiosité universelle. « Tout affronter vaut mieux que tout comprendre (1). » Car, au fond de toute connaissance, subiste un reste d'égoïsme, une trace de l'orgueil que provoque la conquête, tandis que l'admiration ne renferme qu'un sentiment d'humilité, de cette humilité profonde qui contribue à l'épanouissement absolu de la vie.
La connaissance est souvent obligée de s'arrêter en face d'énigmes redoutables : les ténèbres obscurcissent à chaque instant la voie dans laquelle elle s'engage. Dans l'admiration, dans l'extase, aucune limite ne s'impose au moi. Si maintes valeurs se refusent à la connaissance, aucune ne se dérobe entièrement à l admiration
(1) « Les Rêves » {la Multiple Splendeur).
Les moindres phénomènes prennent de l'importance, pour qui les considère avec sympathie. Et plus ils nous paraissent considérables, plus notre vie s'élargit, plus notre moi se développe dans l'infini. L'œuvre éthique suprême, pour un homme vraiment supérieur, sera de découvrir, dans chaque objet, la plus haute valeur qu'il recèle, de dégager cette valeur des obstacles dont l'entourent l'indifférence ou l'antipathie. La sublime grandeur d'un noble enthousiasme sera de ne point s'effrayer des résistances que la réalité semble lui opposer. Lorsque la beauté en est absente, on y découvre une force qui, par sa puissance, atteint encore à la beauté. Si la nature nous paraît parfois étrangère et laide, dans le sens que nous avons admis jusqu'ici, ce sera pour nous une œuvre admirable que de trouver en elle une signification esthétique nouvelle. Découvrir, dans un monde nouveau, ces attraits ignorés, voilà l'œuvre considérable d'un e(]orl poétique qui parvient de l'état d'inconscience à l'état de conscience, qui, de la connaissance, s'élève jusqu'à la loi.
Verhaeren a compris le caractère sublime de ces grandes villes qui paraissent à tous stériles et déplaisantes ; tous les poètes avaient horreur
de la science, qui leur semblait exclure le lyrisme : Verhaeren Ta chantée comme la manifestation la plus noble de la vie. Il n'ignore pas en effet que tout se métamorphose sans cesse, que « ce qui fut hier le but est l'obstacle demain (1) », et qu'inversement l'obstacle d'aujourd'hui sera le but de la génération prochaine. 11 a dégagé la puissance poétique des conceptions où s'est marqué, dans ces dernières années, au sein des cités nouvelles, le mouvement architectonique. Il a compris les grands magasins comme de vastes entrepôts pour la vie intellectuelle, comme des réserves nouvelles de forces pour les diverses manifestations artistiques, ainsi que furent jadis les cathédrales. Dans la fumée des grandes villes, il a vu, pour les peintres, des colorations nouvelles, pour les philosophes, des problèmes qui ne s'étaient pas encore posés. Il a prévu que les choses dont la grandeur nous semble aujourd'hui sans attrait se révéleraient bientôt à nous dans leur harmonique beauté. L'enthousiasme pour les forces inconnues triomphe, chez Verhaeren, de la résistance que lui oppose le respect de la tradition. Il a rendu service à notre époque en reconnais-
(1) « L*Impossible » (les Forces tumultueuses).
sant. en proclamant le premier les grands impressionnistes, tous les novateurs de l'art et de la poésie. N'écarter aucune nouveauté, n'être étranger à aucune manifestation, c'est pour lui comprendre le monde, en dégager la véritable vie. L'échelle des valeurs aboutit là-haut à cet idéal absolu de l'admiration universelle, admiration pour le futur en même temps que pour le présent, pour l'intime correspondance de chaque être avec son époque, avec son milieu.
Cette admiration infinie anéantit l'égoïsme, obstacle éternel aux relations vraiment humaines ; elle nous met en communion fraternelle avec le monde extérieur, elle rend également possible une certaine égalité dans les rapports entre hommes. La Multiple Splendeur, cet ouvrage où le poète a dégagé la formule définitive de ses conceptions éthiques, devait primitivement s'intituler : Admirez-vous les uns les autres. L'idéal le plus élevé y était ce don de soi-même qui se répand et s'offre au monde, à l'humanité entière. L'énergie, la force, et par suite la conquête, l'oppression, n'y affirment pas, comme dans les œuvres précédentes, le sens profond de la vie : il chante la bonté, l'effusion qui se livre et nous unit à tout. Seule, l'admiration
extatique peut atteindre à un tel degré de grandeur.
11 faut aimer, pour découvrir avec génie. (1
L'admiration et l'amour sont les forces les plus puissantes du monde. L'amour sera la forme dernière des relations futures, il sera le principe de tous les rapports terrestres, le fondement de l'entente sociale.
L'amour dont la puissance encore est inconnue,
Dans sa profondeur douce et sa charité nue,
Ira porter la joie égale aux résignés ;
Les sacs ventrus de l'or seront saignés
Un soir d'ardente et large équité rouge ;
Disparaîtront palais, banques, comptoirs et bouges;
Tout sera simple et clair, quand l'orgueil sera mort,
Quand l'homme, au lieu de croire à l'égoïste effort,
Qui s'éterniserait, en une âme immortelle,
Dispensera vers tous sa vie accidentelle ;
Des paroles, qu'aucun livre ne fait prévoir.
Débrouilleront ce qui paraît complexe et noir ;
Le faible aura sa part dans l'existence entière,
Il aimera son sort — et la matière
Confessera peut-être, alors, ce qui fut Dieu. (ÎJ
Cet idéal moral tout nouveau, Yerhaeren l'a résumé en termes plus élevés, plus amples,
(1) « Un soir » (les Forces tumultueuses).
(2) « Le Forgeron » (les Villages illusoires).
LM1LE VERHAElîEN
comme une table de la loi, dans la formule suivante :
Si nous nous admirons vraiment les uns les autres, Du fond même de notre ardeur et notre foi, Vous les penseurs, vous les savants, vous les apôtres, Pour les temps qui viendront vous extrairez la loi.
Nous apportons, ivres du monde et de nous-mêmes, Des cœurs d'hommes nouveaux dans le vieil univers. Les Dieux sont loin et leur louange et leur blasphème; Notre force est en nous et nous avons souffert.
Xous admirons nos mains, nos yeux et nos pensées, Môme notre douleur qui devient notre orgueil; Toute recherche est fermement organisée Pour fouiller l'inconnu dont nous cassons le seuil.
S'il est encor là-bas des caves de mystère Où tout flambeau s'éteint ou recule effaré, Plutôt que d'en peupler les coins par des chimères Nous préférons ne point savoir que nous leurrer.
Un infini plus sain nous cerne et nous pénètre ; Notre raison monte plus haut ; notre cœur bout ; Et nous nous exaltons si bellement des êtres Que nous changeons le sens que nous avons de tout.
Cerveau, tu règnes seul sur nos actes lucides ; Aimer, s'est s'asservir ; admirer, se grandir ; 0 tel profond vitrail, dans l'ombre des absides, Qui reflète la vie et la fait resplendir !
LA FERVEUR ERIGEE i:\ ÉTHIQUE 898
Aubes, matins, midis et soirs, toute lumière
Est aussitôt muée en or et en beauté,
Il exalte l'espace et le ciel et la terre
Et transforme le monde à travers sa clarté (1)
Cette force qui, par l'enthousiasme, nous permet de nous reconnaître en tout, de communier avec tout ce qui a une existence tangible, c'est le panthéisme, c'est la conception germanique du monde. Mais, chez Yerhaeren, le panthéisme parvient à son expression la plus haute. L'identité, pour lui, ne nous donne pas simplement une représentation intellectuelle du monde extérieur : elle nous fait participer à sa vie. Nous ne nous sentons pas seulement semblables aux choses, d'âme et de corps : nous nous sentons indissolublement liés à elles. Quiconque admire une force extérieure, au point de pénétrer jusqu'au principe intime qui V anime, de se dissoudre et de s'anéantir pour s absorber entièrement en elle, se sent vraiment identique à elle, en celte minute d'extase. L'extase n'est pas, ainsi que le signifie le sens grec du mot, le fait de s'extérioriser et de se perdre, mais au contraire de se retrouver dans les choses. Et c'est par là que la conception cosmique de Yerhaeren
(1) « La Ferveur » (la Multiple Splendeur).
294 EMILE VERIIAERE.X
dépasse le panthéisme. 11 ne se contente pas de communiquer avec le monde extérieur, de se refléter en lui : il vit de la vie universelle. Il ne sent pas seulement son sang se répandre dans les êtres qui l'entourent. A vrai dire, il ne sent plus son propre sang : la sève ardente du monde bouillonne dans ses artères. Je ne sais rien de plus vibrant que ces minutes où Verhaeren s'abandonne à une ivresse cosmique sans égale, où le monde extérieur et la notion de son propre Moi se confondent en lui :
Je ne distingue plus le monde de moi-même, Je suis l'ample feuillage et les rameaux flottants, Je suis le sol dont je foule les cailloux pâles Et l'herbe des fossés où soudain je m'affale Ivre et fervent, hagard, heureux et sanglotant. (1)
Toutes les formes de la nature ont ému sa sensibilité :
J'existe en tout ce qui m'entoure et me pénètre. (2)
Tous les phénomènes extérieurs lui apparaissent comme des manifestations de sa propre activité, comme des instants de sa propre existence :
(1) « Autour de la maison » {la Multiple Splendeur).
(2) « La Joie » {idem).
Oh ! les rythmes fougueux de la nature entière Et les sentir et les darder à travers soi ! Vivre les mouvements répandus dans les bois, Le sol, les vents, la mer et les tonnerres; Vouloir qu'en son cerveau tressaille l'univers. (1)
Les vagues de l'enthousiasme sont ici de plus en plus fortes: l'appel à l'union, grâce à une admiration universelle, devient une objurgation de plus en plus pressante :
Magnifiez- vous donc et comprenez-vous mieux! (2)
Si l'humanité n'a pu pendant longtemps s'élever à des rapports harmonieux, c'est parce qu'elle manquait d'enthousiasme. Les hommes étaient sceptiques et méfiants. « Magnifiez-vous donc et comprenez-vous mieux », leur crie Verhaereri, « admirez-vous les uns les autres». Dans cette phase dernière de la connaissance, il se rencontre de nouveau avec ce poète américain qui, après une évolution très différente, exalte lui aussi, dans son poème Parti de Paamanok, la passion et l'enthousiasme suprêmes :
(1) « L" En-avant • les Forces tumultueuses).
(2) « A la louange du corps humain •> {la Multiple Splendeur).
Je dis que nul homme jusqu'ici n'a été assez pieux de
moitié, Nul encore n'a assez adoré ni professé le culte de moitié, Nul n'a commencé de songer combien divin il est luimême et combien certain est le futur (1).
La véritable volupté réside dans cette exaltation suprême. Aussi les conceptions idéales de Verhaeren ne sont-elles pas des règles froides, inertes, mais bien un hymne vibrant.
Aimer avec ferveur soi-même en tous les autres Qui s'exaltent de même en de mêmes combats Vers le même avenir dont on entend le pas; Aimer leur cœur et leur cerveau pareils aux vôtres Parce qu'ils ont souffert, en des jours noirs et fous, Même angoisse, même affre et même deuil que vous.
Et s'enivrer si fort de l'humaine bataille — Pâle et flottant reflet des monstrueux assauts Ou des groupements dor des étoiles, là-haut — Qu'on vit en tout ce qui agit, lutte ou tressaille Et qu'on accepte avidement, le cœurt ouvert, L'âpre et terrible loi qui régit l'univers. (2)
Eterniser, transformer en un sentiment vital, permanent et rigoureux, ces instants mystiques de l'extase, ces minutes d'identité que chacun de nous a connus aux époques décisives de son existence, telle est l'intention dernière de Verhaeren.
(1) Walt Whitman. Feuilles d'herbe (farad. Léon Bazalçotte).
(2) « La Vie ■ [la Multiple Splendeur).
Sa conception du monde se ramène à cet idéal d'une identité du Moi et du monde extérieur, identité qui s'impose comme une sensation continue et que la passion renouvelle sans cesse.
Lorsque tout nous apparaît, non plus comme un objet d'observation mais comme une sensation vitale, il en résulte un enrichissement tel de notre être, que la volupté pénètre dans notre vie jusqu'alors végétative, insoucianteet somnolente. Ce n'est pas tel ou tel plaisir isolé auquel tend l'art de Verhaeren, mais le plaisir unanime que donne la vie sous toutes ses formes. Ce qu'il dit de Juliers, le héros flamand : « l'existence était sa volupté (1) », représente également l'expression de son désir le plus vif. Il veut la vie, non pas seulement pour remplir les courts moments qui sont accordés à chacun de nous, mais pour goûter pleinement le bonheur de vivre, la jouissance qui témoigne, à chaque instant, de la réalité de notre existence. C'est dans un semblable moment d'exaltation qu'il s'écrie :
Il me semble jusqu'à ce jour n'avoir vécu Que pour mourir et non pour vivre. 2)
(1) « Guillaume de Juliers » (les Héros].
(2) « Un matin » [les Forces tumultueuses.
Voilà un cri qui traduit, en termes inoubliables, l'extase dernière de la vitalité ; le sentiment vital ici est synonyme de volupté suprême.
Vue fois de plus, comme dans bien d'autres parties de l'œuvre du poète, le cercle se ferme ; le terme de la connaissance revient à son point de départ; nous retrouvons un sentiment inné, instinctif, parvenu à un état de conscience parfaite. Le premier et le dernier ouvrage de Verhaeren, les Flamandes comme les Rythmes souverains, chantent la force de la vie. Mais dans le premier la vie apparaît, sous sa forme sensible, comme un plaisir physique inconscient : dans le dernier, se révèle un sentiment vital raisonné qui parvient à son épanouissement complet.
Toute l'évolution de Verhaeren — qui s'accorde, sur ce point, avec les grands poètes allemands, avec Nietzsche et Dehmel — tend, non pas vers la limitation des instincts primordiaux, mais vers leur développement logique. Ses derniers livres ainsi que ses premiers ouvrages renferment des descriptions de son pays, mais son horizon s'est élargi au spectacle de l'univers. Ainsi le sentiment vital reparaît dans son œuvre comme le sens véritable de la vie : mais il s'est exalté de toutes les connaissances acquises, de
toutes les victoires remportées. La passion, qui n'était autrefois qu'une rébellion désordonnée, est devenue une loi, un instinct où se manifeste la joie de vivre et le plaisir sous toutes ses formes. Yerhaeren a maintenant l'orgueil légitime de sa force :
Je marche avec l'orgueil d'aimer l'air et la terre,
D'être immense et d'être fou
Et de mêler le monde et tout
A cet enivrement de vie élémentaire. (1)
La santé des races fortes, qu'il chantait autrefois en pensant aux gars et aux filles de sa patrie, il la célèbre maintenant en lui. L'identité entre le monde et son moi est si parfaite, que, lorsqu'il veut exalter la beauté de l'univers, il se voit obligé de la considérer en lui et dans son propre corps. Lui qui. jadis, haïssait ce corps comme une prison dont l'homme ne peut s'évader, lui qui voulait se « cracher soi-même », emprunte à son moi une des strophes dont il compose son hymne à l'univers :
J'aime mes yeux, mes mains, ma chair, mon torse
Et mes cheveux amples et blonds,
Et je voudrais, par mes poumons,
Boire l'espace entier pour en gonfler ma force. (2)
(1) « Un matin » {les Forces tumultueuses).
(2) Id. (idem.)
S'il exalte sa propre personnalité, ce n'est pas par vanité, mais par gratitude. Il ne voit, dans son corps, qu'un organisme qui lui permet de goûter la beauté, la puissance, toutes les splendeurs du monde, et de ressertir, avec une profonde émotion, la joie universelle des choses. Quoi de plus admirable que ce cri de reconnaissance que l'homme mûr adresse à ses yeux, à ses oreilles, à sa poitrine, qui lui font apprécier la beauté du monde avec la même intensité qu'auparavant :
Soyez remerciés, mes yeux,
D'être restés si clairs, sous mon front déjà vieux,
Pour voir au loin bouger et vibrer la lumière;
Et vous, mes mains, de tressaillir dans le soleil ;
Et vous, mes doigts, de vous dorer aux fruits vermeils
Pendus au long du mur, près des roses trémières.
Soyez remercié, mon corps,
D'être ferme, rapide, et frémissant encor
Au toucher des vents prompts ou des brises profondes ;
Et vous, mon torse clair et mes larges poumons,
De respirer au long des mers ou sur les monts,
L'air radieux et vif qui baigne et mord les mondes. ,1)
C'est ainsi qu'il célèbre tout ce qui se rattache à lui par une affinité quelconque : son
(1) « La Joie » {la Multiple Splendeur).
corps, sa race, ses ancêtres, auxquels il doit l'existence ; son pays, qui lui a donné la jeunesse ; les villes qui découvrent à ses regards d'amples horizons ; il chante l'Europe et l'Amérique, le passé et l'avenir. Et comme il se sent lui-même fort et sain, il voit le monde entier également sain et harmonieux. C'est là, dans la poésie de Verhaeren, un sentiment nouveau qui ne s'était peut-être encore rencontré chez aucun poète : l'amour de l'univers, la joie de vivre ne sont pas pour lui émotion intellectuelle, au contraire, l'unité cosmique lui est comme un plaisir physique qui échauffe le sang, qui envahit les nerfs et les muscles. Les strophes du poète, ainsi que Bazalgette le dit fort justement, sont véritablement « une décharge d'électricité humaine (1) »» La joie devient une exaltation corporelle, une ivresse, un épanouissement sans égal:
Nous apportons, ivres du monde et de nous-mêmes, Des cœurs d'hommes nouveaux dans le vieil univers. [SJ
Aucune désharmonie ne s'accuse plus entre les différents poèmes de Verhaeren. C'est un
(1) Léon Bazalgette. Emile Verhaeren.
(2) « La Ferveur » {la Multiple Splendeur).
débordement d'enthousiasme, un enivrement de soi-même; l'extase suprême du sentiment vital domine à présent les effervescences isolées d'autrefois, elle s'élève aujourd'hui fière et forte, elle semble un être vivant qui tiendrait dans ses mains une torche dont la flamme se dresse, dans un mouvement joyeux et triomphal, vers l'avenir, « vers la joie ».
Nous touchons ici au terme de l'évolution éthique de Verhaeren. Et sans doute aucune exaltation, aucune connaissance nouvelle ne pourrait transformer ni anoblir cette forme suprême de beauté. Dans cette conception finale, se révèle une richesse extraordinaire de forces et toute Tinspiration d'un de nos écrivains les plus hardis et les plus admirables. La force lui apparaissait jadis comme le véritable sens du monde : une connaissance plus approfondie lui enseigne que c'est la bonté, l'admiration. 11 voit dans cette dernière force — maintenant aussi intensément intérieure qu'elle s'appliquait jadis aux manifestations purement extérieures — non plus un instrument de conquête, mais un dévouement à l'humanité, à la nature, une humilité sans bornes. Cette connaissance ultime apparaît comme un arc-en-ciel réconciliateur, qui efface
1 etrangeté sauvage ef. l'apparente hétérogénéité
des premières œuvres du poète. Au-dessus des Forces tumultueuses brille la Multiple Splendeur. Et Ton peut dire de \ erhaeren cette parole appliquée par lui à l'humanité :
La joie et la bonté sont les fleurs de sa force. (1)
\l) « Les Mages » {la Multiple Splendeur).
Ceux qui vivent d'amour vivent d'éternité. E. V., les Heures d'après-midi.
Si moderne que soit l'œuvre de Verhaeren, elle semble pourtant, à un point de vue, s'éloigner de notre époque et bannir certaines préoccupations artistiques auxquelles tous les poètes ont cédé. L'amour est, pour ainsi dire, absent de sa poésie. Non seulement, chez lui, ce sentiment ne domine pas, comme chez la plupart, toutes les autres impressions, mais il ne détermine aucune de ses conceptions ; c'est une arabesque légère qui dresse sa courbe fragile au-dessous des masses architecturales de son œuvre.
D'autres sentiments l'exaltent. L'amour se dépouille, pour lui, de toute signification sexuelle : il se confond avec l'enthousiasme, le dévouement, l'extase. Il ne voit pas, dans la différence des sexes, la manifestation primordiale, mais Tune des mille manifestations du combat vital. Le désir de la femme, l'instinct sexuel ne représente qu'une force dans le jeu des autres forces : ce n'est pas la puissance suprême, comme pour Dehmel, à qui toutes les grandes énergies cosmiques ne se révèlent qu'à travers le conflit de l'homme et de la femme.
Ce n'est pas le flambeau de l'amour qui éclaire les horizons de sa poésie, mais la flamme ardente d'un pur instinct intellectuel. Alors que la plupart des poètes débutent par des œuvres amoureuses, on ne rencontre dans ses premiers ouvrages que des paysages, des moines, des travailleurs. Ses drames ne traitent que des conflits masculins. Cette particularité contribue à isoler son œuvre, par elle-même si différente déjà de celle des autres lyriques. L'amour n'est pour lui qu'une feuille de l'arbre du monde, et ce n'est ni la dernière, ni la première. Trop de forces diverses et la synthèse de toutes ces forces ont inspiré à ce poète une passion, une extase trop
ferventes pour que l'appel du désir put couvrir les autres voix qui s'élèvent en lui.
Le rôle secondaire que joue l'amour dans l'œuvre de Verhaeren n'est pas une lacune à mes yeux, et ne dénote aucune faiblesse dans son tempérament lyrique. Si je ne craignais de paraître paradoxal, je dirais que l'absence de cet élément poétique accuse une personnalité plus vigoureuse. L'inspiration de Verhaeren est trop virile pour que la femme s'imposât, à son imagination, comme un problème fondamental. L'homme vraiment fort voit dans l'amour un phénomène naturel, qui ne saurait être un obstacle et ne peut être la cause d'un conflit vital. Or, un phénomène naturel ne devient jamais un problème pour l'artiste. L'amour n'a pas troublé la jeunesse de Verhaeren : il n'y attachait pas assez d'importance, ses préoccupations poétiques la portant alors, non pas vers la réalité de la femme, mais vers la conquête suprême, vers une conception du monde, encore incertaine et éloignée. L'homme véritable, tel que le conçoit Verhaeren, ne gaspille pas ses énergies dans l'amour. Il est avant tout porté vers la métaphysique, avide d'acquérir des connaissances, de découvrir la statique du monde, « Eve
voulait aimer, Adam voulait connaître (i;. » Cette idée, Verhaeren l'a exprimée avec plus de vigueur encore dans son poème de jeunesse : les Forts.
Les forts montent la vie ainsi qu'un escalier,
Sans voir d'abord que les femmes sur leurs passages
Tendent vers eux leurs seins, leurs fronts et leurs vi-
Indifférents aux séductions de l'amour, les hommes vraiment énergiques et supérieurs s'élèvent vers le ciel, vers les connaissances intellectuelles ; ils cueillent les fruits des étoiles et des comètes : et ce n'est qu'au retour, après avoir battu les sentiers solitaires, qu'ils s'arrêtent près des femmes, pour déposer entre leurs mains les mystères de l'univers. Ce n'est pas dans la jeunesse , mais à F âge viril et dans la pleine maturité de l 'esprit, que la femme peut devenir le but véritable de la vie. Aussi est-il curieux de constater que ce sonnet où Verhaeren entrevoit son destin est une œuvre de jeunesse.
Car l'image des femmes ne l'a pas arrêté ni
(1) « Le Paradis » [les Rythmes souverains). '2 « Hommage » [les Bords de la route).
détourné : l'amour l'a occupé sans l'absorber. Ce n'est que plus tard, en ces années de crise où ses forces s'épuisaient, où ses nerfs se brisaient sous une tension trop forte, c'est alors que, la solitude se dressant en face de lui comme une ennemie, une femme est entrée dans sa vie.
Alors seulement l'amour, le mariage, symboles individuels de l'ordre externe et éternel, lui donnèrent le repos et la paix. A cette femme, Verhaeren consacra ses seuls vers d'amour.
Car dans son œuvre, qui se développe comme une trilogie, dans cette symphonie souvent brutale, il est aussi un mol et doux andante, une trilogie amoureuse. Ses trois volumes : les Heures claires, les Heures d'après-midi, et les prochaines Heures du soir ont une valeur artistique plus discrète, mais non moins réelle que ses grands poèmes. Ces livres réservent au lecteur un véritable étonnement. On s'attendait, de la part de cet homme sauvage et passionné, à des extases de visionnaire, à des ardeurs fougueuses. Tout au contraire, ces ouvrages ne s'adressent pas à une foule, mais aune seule personne : aussi ne doit-onpas les lireàvoix haute, mais à mi-voix. La conscience religieuse — car, en un certain
sens, toute poésie est chez Verhaeren religieuse — revêt ici une forme nouvelle. Le poêle ne prêche pas, il prie. Ses courts poèmes sont des pages personnelles de sa vie intime, des aveux d'une passion infinie, mais comme voilés d'une pudeur délicate. « 0 la tendresse des violents », dit Bazalgette, en faisant allusion à ces œuvres. Et l'on ne peut imaginer, en effet, spectacle plus touchant que celui de ce grand lutteur qui baisse la voix comme en un pieux recueillement.
L'homme fort et brutal, de peur de blesser une femme frêle, la touche avec douceur, avec précaution, comme un être fragile : ainsi les vers de Verhaeren s'élèvent en un doux murmure ; de peur de froisser des sentiments trop délicats, le poète comprime les élans farouches de sa passion.
Combien admirables, ces poèmes qui semblent par la main doucement vous prendre pour vous mener dans un jardin ! Nous ne voyons plus ici les horizons gris de la cité avec ses usines, nous n'entendons plus le tumulte des rues, nous ne percevons plus ce rythme qui précipite sa course ainsi qu'un torrent : c'est une douce musique qui s'élève, pareille au murmure d'une source jaillissante. On ne se sent plus
jeté par la passion et l'extase à travers les espaces de l'humanité et l'immensité des cieux; il ne s'agit plus de susciter en nous le farouche enthousiasme, mais la tendresse et la ferveur. La voix est douce qui était rauque. On ne voit que couleurs cristallines et transparentes. Ce qui s'exprime là, c'est la formidable puissance du silence, de ce silence qui donne leur force aux grandes passions. Ces poèmes correspondent intimement à chacun des éléments de la nature ; mais ce n'est pas avec un ciel embrasé, le tonnerre ou les ouragans qu'ils s'accordent, c'est avec la paix du jardin, le calme de la maison. Là, chantent les oiseaux; là, les fleurs embaument; il semble que des grappes de silence pendent aux rameaux des arbres en fleurs. Les événements n'ont plus de réalité extérieure. Toute la poésie familière de la vie — qui n'est plus celle de la rue — sort, pour ainsi dire, des murs pour engager de doux dialogues sur de petites choses ; les événements sont ceux de l'intimité personnelle, de la vie quotidienne, dans l'intervalle des grandes extases. A la lueur tamisée de la lampe qui éclaire la chambre, les âmes se taisent pour échanger de merveilleuses confidences :
Et l'on se dit les simples choses :
Le fruit qu'on a cueilli dans le jardin ; La fleur qui s'est ouverte, D'entre les mousses vertes, Et la pensée éclose, en des émois soudains, Au souvenir d'un mot de tendresse fanée Surpris au fond d'un vieux tiroir, Sur un billet de l'autre année. (1)
La profondeurs des sentiments, la reconnaissance, le don de soi s'adressent ici à Tunique élue. Dans les autres poèmes, le monde entier y avait part. Verhaeren en effet a connu la faveur d'une incessante réceptivité, d'une grâce continuelle. Son merveilleux élan que rien n'arrête, sa joie perpétuellement jaillisante — qui est tout le secret de son art — concourent ici à l'expression de son amour et de sa reconnaissance. Ainsi qu'Orphée, vainqueur de l'Enfer, montait vers Eurydice, le poète malade, levant ses mains jointes, s'élève vers la femme aimée qui l'a sauvé des affres de l'obscurité. Sans cesse il lui est reconnaissant de la bonté des heures qu'il lui doit ; toujours le souvenir de leur première rencontre lui revient aux lèvres ; il ne
(1) « C'est la bonne heure où la lampe s'allume a [les Heures d'après-midi).
peut oublier ces jours heureux qui ont ensoleillé sa vie :
Avec mes sens, avec mon cœur et mon cerveau,
Avec mon être entier tendu comme un flambeau Vers ta bonté et vers ta charité,
Je t'aime et te louange et je te remercie D'être venue, un jour,, si simplement, Par les chemins du dévouement,
Prendre en tes mains bienfaisantes, ma vie. {i)
Gomme agenouillés et les mains jointes sont ces vers.
Les Heures d'après-midi, ce deuxième volume de la trilogie, est peut-être le plus beau et le plus caractéristique. Car le sentiment amoureux s'y élève à une beauté morale, à une profondeur d'impression qu'on ne peut puiser que dans la plus noble expérience de la vie. Ecrit après quinze années de mariage, ce livre ne révèle pas un amour moins ardent. Ce fut en effet une règle constante pour Verhaeren que de ne jamais laisser ses sentiments se refroidir et s appauvrir, mais de les aviver sans cesse. Ainsi son amour, loin de s'atliédir, se fait plus fort et plus sublime ; il triomphe de cet obstacle redoutable : l'habi-
(1) « Avec mes sens, mon cœur et mon cerveau » (les Heures d'après-midi .
tude. Cet amour, que vivifie une extase perpétuelle, vibre d'une passion sans cesse renouvelée. Être calme, c'est déjà s'amoindrir. « Je te regarde, et tous les jours je te découvre (1). » Chaque jour a ranimé ce sentiment en l'affranchissant des joies purement physiques qui s'y mêlaient à l'origine. Ici, comme dans l'œuvre entière de Verhaeren, la sensualité a toujours été spiritualisée par ia passion. Ce ne sont plus des attraits extérieurs qui charment ces amants à mesure qu'ils avancent dans la vie. Les lèvres ont pâli, le corps a perdu de sa fraîcheur, la chair de son éclat et de sa couleur ; les années d'union ont marqué les visages de leur empreinte. Seul l'amour a survécu dans les heures d'automne, il a dominé la matière : les altérations physiques n'ont pu l'atteindre, car lui-même se transformait, en s'exaltant, en se renouvelant sans cesse. 11 est inébranlable et sûr.
Puisque je sais que rien au monde Ne troublera jamais notre être exalté
Et que notre Ame est trop profonde Pour que l'amour dépende encor de la beauté. (w2;
(1 « Voici quinze ans déjà » [let Heures d'aprcs-midi). (2] « Les baisers morts dos défuntes années » idem.).
Le temps est enchaîné : l'avenir, la mort même, ne sauraient inspirer de craintes : « Qui vit d'amour, vit d'éternité. » L'amant ne redoute pas de voir ses sentiments s'évanouir dans cette mort qui se dresse au terme de toute route. Rien ne peut l'émouvoir dès qu'il se sait aimé. C'est une idée que Verhaeren a exprimée dans des vers admirables :
Vous m'avez dit, tel soir, des paroles si belles Que sans doute les fleurs, qui se penchaient vers nous, Soudain nous ont aimés et que l'une d'entre elles, Pour nous toucher tous deux, tomba sur nos genoux. Vous me parliez des temps prochains où nos années, Comme des fruits trop mûrs, se laisseraient cueillir ; Comment éclaterait le glas des destinées, Et comme on s'aimerait en se sentant vieillir. Votre voix m'enlaçait comme une chère étreinte, Et votre cœur brûlait si tranquillement beau Qu'en ce moment j'aurais pu voir s'ouvrir sans crainte Les tortueux chemins qui vont vers le tombeau. (1)
Un troisième volume, les Heures du soir, fermera le cycle : ce sont les poèmes de l'âge. Les heures du printemps et celles de l'été ont sonné : elles s'évanouissent lentement dans les brouillards du souvenir. Bientôt, en cette couronne,
(1) « Vous m'avez dit, tel soir, des paroles si belles » 'les Heures d'après-midi).
les fleurs pâlies de l'automne se marieront aux fleurs éclatantes,
. . . . à votre ronde ardente et douce Tournant, dans l'ombre et le soleil, sur les pelouses. Tel un suprême, immense et souverain espoir, — Les pas et les adieux de mes « heures de soir ». (1)
J'aime beaucoup ces courts poèmes de tendresse de Verhaeren : j'y goûte un charme différent, mais no i moindre, que dans ses œuvres plus fortes et plus élevées. Et j'ai peine à comprendre pourquoi ses poésies ne se sont pas répandues davantage, celles-là tout au moins, car je conçois que certains esprits, par respect pour les traditions, par peur de la nouveauté, aient été choqués par la lecture de ses grands ouvrages. Depuis la Bonne Chanson, de Verlaine, cette mélodie si douce et si vibrante, depuis les lettres de Browning, jamais le bonheur conjugal ne fut chanté comme en ces strophes. Jamais l'amour spiritualisé n'a atteint à cette pureté, à cette noblesse si franche, si morale, dans la plus haute acception de ce mot. J'ai une prédilection particulière pour ces « poèmes francs et doux », car ici, derrière l'homme
(1) « Heures du matin clair »> [Heures d'après-midi}.
sauvage. extatique, derrière l'être fort et passionné : le poète, on en voit un autre que la vie nous a donné d'apprécier : l'homme simple, calme, humble, plein de douceur et de bonté. Ici, au delà de l'extase poétique, nous rencontrons cet esprit supérieur qu'est Verhaeren, en qui nous vénérons non seulement une puissance poétique mais aussi une perfection humaine. Par cette porte lumineuse nous pénétrons dans la vie intime du poète.
Je suis d'accord avec moi-même.
Et c'est assez.
Camille Lemonnier, qui fut un maître pour Verhaeren, dans ses jeunes années, et qui ne cessa de demeurer son ami, a, au cours d'une fête organisée par la Relgique en l'honneur de son grand poète, et célébrant dans un admirable discours l'amitié trentenaire qui l'unissait à lui, exprimé une pensée fort belle :
Les temps viendront où, pour apparaître avec quelque crédit devant les hommes, il sera nécessaire de justifier qu'on fut un homme soi-même.
Puis il a montré combien Yerhaeren répondait pleinement à cet idéal futur, combien il fut un homme, dans la mesure où l'être humain éveille l'idée d'une esthétique parfaite. Car, pour créer une œuvre d'art, il faut réaliser soi-même une œuvre d'art. Et celui-là surtout qui formule des maximes éthiques nous autorise à l'interroger sur sa vie privée et sur ses règles de conduite.
A travers l'œuvre poétique de Yerhaeren apparaît l'idéal artistique d'une grande vie dans le jeu de ses forces puissantes et victorieuses. Seul d'ailleurs un être harmonisé et vigoureux pouvait produire un tel effort intellectuel auquel n'eût suffi une certaine vivacité, une certaine ingéniosité d'esprit. Yerhaeren ne fut jamais un tempérament équilibré, aussi son effort a-t-il été double.
Ce fut une nature débordante, excessive, qui dut se maîtriser : tous les germes de débauche et de dispersion étaient en lui, ses forces risquaient de se gaspiller et de se perdre. Des penchants si contraires ne pouvaient s'équilibrer que grâce à une discipline sûre, grâce à des principes inébranlables. Seule, une nature profondément humaine pouvait concentrer en une
force unique tant de forces hétérogènes. La même santé large qu'on respire au début et à la fin de son œuvre anime le commencement et le terme de sa vie. L'adolescent, né dans cette saine terre flamande, a hérité de tous les instincts de cette forte race, et d'abord de la passion. Ses jeunes années débordent de passion. Le poète a donné libre cours à son exubérance : son intempérance s'est manifestée en tout, dans l'étude, dans Fivresse, dans les relations sociales, dans le plaisir, dans la vie artistique. Ses facultés s'exaltèrent jusqu'à la limite extrême où ses forces lui permettaient d'atteindre ; puis, au dernier moment, il fit un retour sur lui-même et retrouva la santé. L'harmonie qui se révèle aujourd'hui dans son existence n'est pas un don de la fortune, mais un fruit de l'expérience. Verhaeren sut revenir en arrière à l'instant décisif; comme Antée, il retrempa ses forces à la fontaine de Jouvence de son pays, dans le calme repos de la famille. Le sol, le pays l'appelèrent à eux. Au point de vue lyrique comme au point de vue purement humain, son retour en Belgique marque sa délivrance, le triomphe artistique que réalisa sa vie . Pareil à ce navire que le poète a chanté dans la Guirlande des Dunes et qui, après
avoir sillonné les mers, revient à demi brisé vers la Flandre, ainsi Verhaeren atterrit de nouveau dans le port où il avait appareillé. Il a célébré la Flandre, non pas en poète régional, mais en poète national. Il a relié l'avenir et le passé au présent : il a chanté la Flandre et J'univers, non pas en des poésies séparées, mais en un poème unique. « Verhaeren élargit de son propre souffle Thorizon de la petite patrie, et. comme le fit Balzac de son ingrate et douce Touraine, il annexe aux plaines flamandes le beau royaume humain de son idéalité et de son art (1). » Il est revenu à la race, à la nature aux forces éternelles de santé et dévie.
Maintenant il vit au Caillou-qui-bique, petit hameau wallon. Trois ou quatre maisons se dressent dans ce petit village, loin du chemin de fer : la forêt les entoure, et pourtant les champs sont tout proches. La plus petite, qui n'a que quelques pièces, avec un jardin paisible, est celle du poète. Là s'écoule son existence, dans un calme propice à l'éclosion des grandes œuvres : il s'entretient seul à seul avec la nature, et ce sont des dialogues que ne trouble
(1) Note biographique de Francis Vielé-Griffin préfaçant YÉmile Verhaeren d'AlLert Mockeî.
plus la voix des hommes ni le tumulte des villes. Il embrasse l'univers dans le rêve de ses vastes conceptions. Sa nourriture est saine et rustique. Il traverse les champs de bon matin, cause familièrement avec les paysans et les humbles bourgeois, qui lui confient leurs soucis, leurs petites affaires : il les écoute avec ce vif intérêt qu'il porte à toute forme, à toute manifestation de la vie. Ses grands poèmes s'élaborent au cours de ses marches à travers champ : son pas de plus en plus rapide scande le rythme de ses vers; le vent leur apporte sa mélodie ; le lointain, l'évocation des larges horizons. Ceux qui furent ses hôtes reconnaissent dans ses poèmes des paysages, des maisons, des aspects, des personnages ; ils y retrouvent les travaux des petits artisans, et, par la magie de ses vers, des impressions ténues et légères se métamorphosent en sensations vigoureuses, brûlantes et comme éternelles.
Il passe l'été et l'automne en pays wallon, mais, au printemps, il gagne le bord de la mer, chassé par la fièvre des foins. Cette maladie m'a toujours paru symboliser fart et le sentiment vital de Verhaeren, car c'est un mal élémentaire, si je puis dire: quand le pollen s'égrène au
souffle du vent, quand le printemps s'abat sur une contrée, l'homme sensible à ces phénomènes s'émeut au point d'avoir les yeux pleins de larmes, ses sens s'irritent, son esprit s'affole. Cette souffrance organique, cette douleur latente qui annonce le printemps, ce déchaînement exaspéré des forces vitales, cette pression de l'atmosphère ont toujours été pour moi comme un symbole du sentiment instinctif et physique que la nature inspire à Verhaeren. L'univers qui lui communique toutes ses extases, toutes ses voluptés obscures et muettes, semble aussi lui confier ses douleurs mystérieuses. Les phénomènes naturels paraissent ébranler son sang, son cerveau : entre le monde et le poète s'affirme une identité plus parfaite que chez les autres hommes.
Ces premières angoisses du printemps chassent Verhaeren vers les rivages de la mer ; il aime les rafales du vent, les élans sauvages des flots déchaînés. Il y travaille peu, car l'agitation de la mer l'agite lui-même. Elle berce ses rêves, sans lui inspirer une œuvre.
Mais Verhaeren n'est plus un primitif. Trop de liens le rattachent à ses contemporains, aux efforts, aux créations de l'esprit moderne, pour
LA VIE DE VERHAKREN COMME OEUVRE D ART :52:î
qu'une existence rustique puisse le satisfaire complètement. Il offre cette diversité de goûts que présente l'homme d'aujourd'hui, lequel se sent proche de la nature, mais ne peut cependant se priver de sa fleur suprême : la culture. 11 passe l'hiver à Paris, la plus vivante des capitales : si le silence est pour lui une nécessité intérieure, il trouve une excitation précieuse dans l'agitation bruyante des grandes villes. Il s'abandonne avec joie au mouvement des rues, il s'enthousiasme pour les livres, les tableaux, les hommes. Il suit depuis de longues années, dans ses moindres détails, le développement artistique, sympathisant avec les talents qui se découvrent et s'affirment.
Il combine d'ailleurs fort heureusement ses goûts de solitude et ses instincts de sociabilité. Ce n'est pas à Paris même qu'il séjourne, mais à Saint-Cloud, dans une petite maison pleine de tableaux et délivres et que fréquentent assidûment de bons amis. L'amitié, une camaraderie cordiale etjoyeuse,onttoujoursété uneconditiondel'existence pour cet homme qui sait se donner avec une si aimable spontanéité. Aucun de nos poètes d'aujourd'hui n'a peut-être autant d'amis et de si bons amis. Rodin, Maeterlinck, Lemonnier,
Meunier, André Gide, Vielé-Griffin, Carrière, Signac, Van Rysselberghe, tous ces hommes dont le talent s'est manifesté dans des créations originales, entretiennent ou ont, entretenu avec lui des rapports intimes. C'est dans ce cercle restreint qu'il passe ses journées de Parisien; il évite soigneusement ce qu'on nomme la société, et se tient à l'écart des salons où se font les réputations, où se débattent les intérêts commerciaux de l'art. Il est d'une extrême simplicité, et cette modestie l'a rendu toute sa vie indifférent aux succès matériels: jamais il n'a voulu changer sa manière de vivre, jamais il n'a connu le désir de briller et d'exciter l'envie. Alors que le succès troublait les autres, les aiguillonnait et les affolait, il a toujours poursuivi sa route avec un calme inébranlable. Il a travaillé, laissant son œuvre se développer lentement et d'elle-même. Aussi la gloire qu'il s'est acquise, par des efforts suivis et continus, n'a-t-elle pas été un poids trop lourd pour ses épaules. C'est un véritable plaisir de voir comment il a soutenu cette dernière et suprême épreuve, comment il a su la supporter sans faiblir, avec joie, mais sans orgueil. La Belgique le célèbre aujourd'hui comme son plus grand poète. En France, c'est surtout la jeunesse
qui vient à lui avec enthousiasme. Mais il est particulièrement sensible aux sympathies que son lyrisme a provoquées parmi les peuples étrangers, en Europe et même en Amérique. Il est fier d'avoir vu les petites rivalités nationales s'apaiser devant son œuvre, il est fier surtout d'avoir vu la jeunesse se ranger spontanément à ses côtés. Il a toujours porté aux jeunes un intérêt très vif, il a toujours accueilli et soutenu les débutants avec la plus grande bienveillance. Tout art étranger provoque en lui un enthousiasme passionné. Le sentiment suprême d'identité qui l'anime lui inspire une impartialité extrême dans ses admirations : c'est une joie véritable que de goûter avec lui des chefs-d'œuvre et de partager son exaltation.
On est quelque peu étonné du contraste apparent qui se révèle chez Verhaeren entre l'art poétique et l'art de la vie. Car jamais on n'imaginerait, à travers ce poète fervent, cet homme calme et bon. Son visage — qui tenta plus d'un peintre et plus d'un sculpteur — ne laisse transparaître que des passions et des extases : son front, sous ses boucles grisonnantes, est creusé par les sillons profonds que grava la crise d'autrefois. Sa moustache tombante, comme
celle de Nietzsche, donne à sa physionomie un air de puissance et de gravité. La race forte où il puise son origine se manifeste dans son ossature saillante, dans ses lignes frustes, et plus encore peut-être dans sa démarche pesante et courbée, d'un rythme étrange : c'est la démarche grave du laboureur, qui semble scander les vers harmonieux du poète.
Mais la bonté resplendit dans ses yeux couleur de mer, dont l'éclat n'a pas été altéré par la fatigue des années de fièvre ; la clarté, la fraîcheur de l'âme se révèlent dans ses gestes empreints d'une si franche cordialité.
Son visage exprime la force, à première vue, mais cette force paraît bientôt maîtrisée par la bonté. Ainsi toute physionomie véritablement expressive trahit les sentiments intimes de l'homme.
Bien des gens analyseront un jour l'art de Verhaeren, qui a déjà séduit beaucoup d'esprits. Mais personne peut-être ne le goûtera autant que certains apprécient aujourd'hui l'art de sa vie : cette personnalité originale. Ceux-là l'aiment avec cette angoisse et cette joie qui nous attachent aux biens qu'on peut perdre et qu'on sait ne pas pouvoir remplacer. Tous les contrastes
qui éclatent entre la modestie, la douceur, la cordialité de l'homme, et la violence, l'héroïsme, l'âpreté de son œuvre, s'accordent dans cette personnalité en une harmonieuse synthèse. L'Unité d'impression est chose qui se vit. Si Ton se retire, ou qu'on ferme un livre, après un entretien avec lui, on ressent une même joie intense, un enthousiasme égal, un pareil sentiment de bonheur qui fait paraître la vie plus pure, plus constante, plus éternelle. Cette impression de vie idéalisée parla ferveur et la bonté se dégage donc , également vive, de son œuvre et de sa propre existence. A son contact, l'être humain s'enrichit, les sentiments s'exaltent au souffle d'une passion ardente et joyeuse, et nous nous inclinons devant cet impératif suprême : la reconnaissance.
Les grands courants qui traversent tout ce qui vit Étaient, avec leur force, entrés dans son esprit, Si bien que, par son âme isolée et profonde, Ce simple avait senti passer et fermenter le monde.
E. V., le Meunier.
\ Le sentiment que nous avons de notre responsabilité est, en dernière analyse, le stimulant suprême et décisif de notre activité : il nous détermine à réaliser entièrement notre œuvre, à développer nos énergies latentes. Si nous nous abandonnons à ce sentiment, la vie nous apparaît, en quelque sorte, comme une faute monstrueuse que tous nos efforts doivent tendre à racheter, le but de notre existence se révèle à nous
dans sa signification la plus haute, dans son acception la plus large, nos facultés, nos aspirations personnelles s'affirment, dans leur expression la plus franche et la plus élevée.
Ce but de l'existence est circonscrit, pour la plupart, dans une fonction, dans un métier, dans une occupation déterminée. Il est indéfini, incommensurable pour l'artiste, qui ne peut assigner un terme au développement de sa personnalité. Et comme l'artiste n'a d'autre devoir, en définitive, que de traduire aussi fidèlement qu'il peut ses impressions intimes, sa responsabilité se confond avec la mission qui lui est dévolue de porter sa vie, son talent, à leur perfection dernière, et, selon le mot de Goethe, « d'étendre jusqu'à l'éternité une existence brève ». L'artiste est responsable de son talent, car il doit le manifester. Plus l'idée qu'on se forme de l'art est élevée, plus il nous apparaît comme un symbole d'harmonie dans l'ordre universel des choses, plus aussi celui qui crée doit avoir une conscience profonde de sa responsabilité.
Verhaeren est peut-être de tous les poètes modernes celui qui a le plus éprouvé ce sentiment. Le lyrisme n'est pas seulement pour lui la notation d'impressions personnelles, mais
aussi l'évocation des luttes, des aspirations, des efforts d'une époque, la souffrance et l'ivresse d'un monde nouveau qui se prépare. C'est parce que son œuvre embrasse, exprime toutes les réalités présentes, qu'il a si bien compris son devoir en face de l'avenir, un véritable poète devant, selon lui, traduire l'évolution intellectuelle de son temps. Car nos descendants qui étudieront notre art dans les monuments, nos peintres dans les tableaux, nos philosophes dans l'organisation de la société, ne manqueront pas de chercher dans les poèmes et les livres des écrivains une réponse à cette question : '< Quelles furent vos espérances, vos impressions, vos conceptions du monde; qu'avez-vous pensé des villes, des hommes, des dieux, de l'univers? » Serons-nous — voilà ce que doit se demander un artiste — en mesure de leur répondre ?
C'est dans cette conscience de sa responsabilité que réside la grandeur de l'œuvre de Verhaeren. Peu de poètes aujourd'hui se soucient de la réalité. Les uns nous invitent au plaisir, d'autres amusent et divertissent au théâtre un public désœuvré, dautres décrivent leurs propres souffrances, réclament notre pitié, font appel à
notre sensibilité, sans avoir jamais partagé les sentiments qui nous animent. Yerhaeren s'élève au-dessus de l'enthousiasme ou du mépris de ses contemporains et se tourne vers les générations futures :
Celui qui me lira dans les siècles, un soir, [cendre, Troublant mes vers, sous leur sommeil ou sous leur Et ranimant leur sens lointain pour mieux comprendre Comment ceux d'aujourd'hui s'étaient armés d'espoir, Qu'il sache, avec quel violent élan, ma joie S'est à travers les cris, les révoltes, les pleurs, Ruée au combat fier et mâle des douleurs, Pour en tirer l'amour, comme on conquiert sa proie. (1)
L'idée très haute qu'il s'est faite de son devoir Ta conduit à ne rester indifférent à aucune manifestation de l'activité de notre époque : car nos descendants, il le sait, tiendront à connaître les impressions que nous produisit, à un moment où elle nous semblait mystérieuse et pleine de périls, telle transformation à laquelle leur esprit sera parfaitement accoutumé. Yerhaeren a voulu satisfaire cette curiosité.
Le véritable poète de notre temps doit décrire les malaises et les troubles de notre évolution
(1) « Un soir »> (les Forces tumultueuses).
sociale, la formation continue dune esthétique nouvelle conforme à cette évolution, les révoltes, les crises, les luttes que suscite toute innovation avant d'être pleinement comprise et accept e. Verhaeren a tenté de représenter toute notre époque dans son expression physique et intellectuelle. Son lyrisme est le symbole de l'Europe à la fin du siècle précédent et dans son état actuel. C'est une encyclopédie poétique de notre temps, d'où se dégage l'atmosphère spirituelle de notre monde au tournant du vingtième siècle.
L'Europe entière parle par sa voix, et cette voix s'élève au-dessus du siècle présent. Aussi l'appel du poète a-t-il éveillé déjà plus d'un écho. En Belgique, Verhaeren est avant tout le poète national, qui chanta les landes, les villes, les dunes, et célébra le passé de la Flandre. Il a ranimé l'orgueil de son pays, et son génie est trop proche de ses compatriotes pour qu'ils en pénètrent toute l'ampleur. En France même, bien peu s'en forment une idée exacte. La plupart l'embrigadent dans le bataillon littéraire des symbolistes et des décadents : il passe à leurs yeux pour un novateur en prosodie, pour un intrépide et génial révolutionnaire. Certains pourtant ont saisi la nouveauté et l'importance de son œuvre lyrique et ap-
précié l'harmonieuse synthèse de sa conception cosmique. On relève déjà des traces de son influence. Chez beaucoup de poètes on remarque l'empreinte de ce lyrisme nouveau qu'il créa : Jules Romains, de la lignée poétique de Verhaeren, a donné une forme particulièrement saisissante à son symbolisme des grandes villes. Mais il est surtout compris de ces Français qui, comme lui, ressentent profondément toutes les manifestations vivantes et puissantes qui se font jour à l'étranger, de ceux qui éprouvent le désir éthique d'une transvaluation interne, d'une transformation de races, d'une union internationale : tel Léon Bazalgette, qui révéla à la France l'œuvre de Walt Whitman, ce prophète de tout art vigoureux et sincère, fondé sur la réalité.
L'enthousiasme éclate surtout dans ces pays qui traversent eux-mêmes une crise éthique et sociale, dans ces nations où la foi religieuse est un instinct vital, où l'âme aspire éternellement à Dieu : ce sont tout d'abord la Russie et l'Allemagne.
Le poète des Mlles tentaculaires est plus célèbre en Russie que partout ailleurs : son lyrisme évoque les réorganisations sociales, sa poésie est enseignée dans les universités, et les
cercles intellectuels le considèrent comme le guide moral des tendances modernes. Valère Brussov, le jeune et distingué poète, l'a traduit et Ta mis ainsi à la portée du peuple.
Ses ouvrages commencent également à se répandre dans les autres pays slaves. Il ne rencontre que des partisans en Allemagne, ce pays des transvaluations, qui préfère la poésie à toutes les formes de la critique littéraire, et qui place dans une conception cosmique le plus noble effort d'une vie et d'une œuvre. Richard Dehmel, Rainer-Maria Rilke ont pour lui une admiration presque fraternelle; Johannès Schlaf lui a consacré un livre enthousiaste ; Otto Hauser, Oppeln Bronikowsky, Erna Rehwoldt ont traduit ses ouvrages. Et cette terre germanique où Maeterlinck trouva sa vraie patrie, est devenue aussi pour Verhaeren une patrie d'adoption.
En Scandinavie, Ellen Key, la prophétesse fervente de la foi en la vie, lui a voué un véritable culte; Georges Brandeslui a fait un accueil des plus chaleureux. Il n'est pas jusqu'à l'Amérique qui ne commence à célébrer le frère congénial de Walt Whitman. La gloire de Verhaeren grandit tous les jours, en une ascension sûre et continue. Et surtout on ne voit pas seulement
dans sa poésie une simple manifestation lyrique : on y voit une œuvre, une conception du monde, une réponse aux questions que soulève notre époque, un enrichissement grandiose et sublime de notre sentiment vital. Son nom triomphe partout où les esprits, fatigués du pessimisme, las d'un mysticisme confus ou de l'inanité moniste, se sentent attirés par une méditation purement idéaliste.
Yerhaeren verra sans doute s'éveiller de nouvelles sympathies. Les masses ne peuvent s'éprendre que lentement d'une œuvre comme la sienne, qui n'est ni assez brillante, ni assez paradoxale pour provoquer des enthousiasmes subits et jouir d'une vogue immédiate. Cette œuvre est le fruit d'une évolution organique : son succès doit s'accroître d'une façon organique et par conséquent ininterrompue. Les générations futures goûteront les fruits dont nous avons, avec une admiration toujours nouvelle, prévu la maturité dans leur floraison première. Nous qui, avec quelques rares admirateurs, nous sommes entièrement consacré à son œuvre, nous ne pouvons la juger qu'avec ce sentiment que Yerhaeren a voué à son idéal suprême : une reconnaissance et un enthousiasme toujours plus ardents, une
ferveur joyeuse. A qui ferions-nous donc hommage de cette doctrine nouvelle d'une inlassable admiration, sinon à celui qui le premier, au prix d'une lutte douloureuse, Ta fait surgir des profondeurs de notre temps, pour l'ériger, d'un geste sublime, en loi éternelle de vie ?