Emile Zola
Fort de votr(» coiiviclion, von- l'av(V. soutenue sans <lénior(li*(\ eonti'e lou>. I^n un(^ Irltre qni ne s(M'a |)as la moins l)(nio de vos (puvres. vous accusez (\v\\\ niinisl)'es Ljcnéraux, ))lusieui's olllciers, nienihros dcv cojiroMls d(* .iTuerrcN et Tr at-niajor nu urand coniidrt de IVaude, inens(.i)(i- ' et inipo.-hiic. Ij jiuisvons réchnnez la couj- d*a>si>('s et ^ on,- -ave/ r(d)le-' nir. 'J'out j^vv'i e^t d'une heaiitc d'allui'e jxmi rontuniicre à noire <]>o(fno, on. d;ins la t(M'. vvuv (lu coup tir chien hrnial. l'opinion se nuMit au doi,u"t et i\ Wrll des cind- ilr îi'oupes et de ])olic(\ <i'a]'di(>]]s de l'ordre.
Mais si votrt^ attitude m'a cnui .ins((u'au
désir (1g vous récrire, c'est pour avoir "réveillé en moi des rêves souvent rêvés, réchauffé des illusions éteintes.
Illusions et rêves communs à tous les aifamés de bonheur social, à tous les impatients de justice. Aux heures où sous le voile des événements qui la caclient l'évolution nous désespère de sa lenteur', qui n'a pas souhaité voir toutes les forces actuelles, bonnes ou mauvaises, matérielles ou morales, d'un mot tout ce qui est puissant apporter dans le combat révolutionnaire l'appoint de sa puissance.^ Nous, dont les propagandes s'alimentent surtout aux oboles des travailleurs, nous avons rêvé de l'idée éclosant en le cerveau de quelque milliardaire et de tout cet or mis soudain au service de notre cause. Nous avons rêvé, aussi, de l'aide que nous pourrait être le presti<^e des richesses intellectuelles accumulées. Nous imacnnions le grand savant, le grand artiste, le grand écrivain profitant de la foule déjà groupée autour de lui pour jeter des paroles de vérité sociale et de révolte. Et nous supputions le profit inespérée de telles initiatives. Et nous pensions ([u'elles seraient ca- ])ables — pourquoi pas ? — de barrer la route aux grands Ih^aux modernes, qu'un jour on verrait peut-être, ici ou là, de^ intelligences d'élite ^(} révolter contre la guerre ou la peine capitale ou telle autre survivance des barbaries révolues et que les puissances temporelles n'oseraient résister, incertaines si la victoire — dans cette lutte engagée devant l'opinion — serait à l'esprit pensant ou à la force brutale- Or, c'est quelque chose d'analogue que vous
tentez. Votre renommée, force improductive iiis(iirici et qui dormait autour de vous, féconde seulement en émotions égoïstes et en joi(3 d'orgueil, vous avez voulu la faire servir à quelque chose. Vous l'avez ramassée toute en votre main et vous en êtes servi comme d'un porte-voix afin de mieux faire entendre ce que vous croyez utile pour la vérité. Certains penseront qu(.^ vous aviez largement payé votre tribut social en conviant la foule aux lortes émotions d'art. Vous n'avez i)as cru de même. Vous avez voulu idinitiiîer l'homme et l'artiste, ces deux faces du même être — si souvent dissemblables, hélas î Et votre inspiration fut bonne, car je ne sais rien de plus touchant, de plus noble, (H1 sa })uissante logique, (|ue le spectacle de cette force, la gloire, tille de l'art et du ^beau, venant se mettre au service du bien.
Et justement, parce (|ue vous inaugurez, comme un excellent ex(^mple, ce courageux usage de la notoriété, nous voudrions vous voir comprendre de la laçon la plus large et remplir jusqu'au bout ce devoir social, (k^tes, je ne dis pas ({ue ce soit rien, l'innocent arraché aux grilles des bourreaux, ni réiprc^ entêtement pour la lumiêie. (^ela eût sulli en d'autres temps. Mais cela ne sulïit plus au nôtre,. en ce siècle d'énorme enfantenuuU où les principes d'une vie nouvelle surgissent des ténèbres, en (luête de bouches courageuses pour les lormuler, de C(eurs généreux pour les défendre.
Vous accusez celui-ci et celui-là. Vous désignez les coupables par leurs noms et ce sont
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des noms d'hommes. Sans colère et sans haine vous êtes-vous demandé pourquoi et comment ces hommes sont coupables? Au cours de votre réquisitoire, vous expliquez la première phase de cette affaire Dreyfus par une intrigue de coterie toute puissante, jalousie ou zèle d'ambitieux ^lésa^uvrés, comme une crise d'hystérie miliiaire. Cela déjà eût dû vous induire à rendre responsables de ces hontes, non pas telles individualités perverses, tels officiers oublieux du devoir, mais l'institution ellemême, vieillie, et déchue, immobilisant des énergies à d'inutiles besognes, conférant sans nécessité d'effroyables pouvoirs et, ainsi, génératrice d'abus criminels et de lâchetés. Et pourquoi laisser croire que toute la maltaivsance militaire se soit cantonnée dans les Bureaux? Tandis que ces messieurs de l'étatmajor complotaient la mort d'un des leurs à l'aide des machinations noizes et des perfidies si bien racontées par vous, que faisaient leurs collègues des régiments? Trop de gens au retour des casernes nous l'ont appris pour que vous ne le sa -hiez pas. Les uns trafiquaient de la santé des hommes à eux confiés, prélevant sur l'oi'dinaire leurs mcnius plaisirs. D'autres, avec une joie féroce, les martyrisaient à l'abri d'un code barbare. Les moins coupables promenaient du quartier au cabaret leur nullité paresseuse.
Les deux conseils de guerre dont vous avez flétri les sentences iniques ne me semblent pas dépasser l'ordinaire, scélératesse de ces tribunaux d'exception. Dites, si vous voulez, que rarement les juges fusilleurs opèrent avec au-
tant d'ôolat et sur une victime de cette importance. Mais e'e$t même besogne. C'est plus répugnant même et plus lâche. Car les petits soldats sur qui nos bons officiers se font la main n'ont ni amis, ni famille de taille à les défendre. Ce sont des enfants, des simples, des frustes, comme on dit, emmenés du foyer brusquement. A. se trouver seuls, ainsi, loin du pays, sans soutien, sans argent, sans alïection, le courage leur manque des fuis. Et sous rinsulte ou la cruauté systématique des brutes avinées le geste de révolte leur échappe. Alors on leur cass(». la têîe comme à dos cliiens. Seulement, poui' ([ue ce soit en vï^'^'iC, ces messieurs du conseil parapiient le meurtre. Et ils ne sont pas libres de s'y refuser, puisqu'ils appliquent un règlement. Leur crime n'est donc pas de commettre tel ou tel acte, mais de faire le métier qu'ils font.
Venons à la seconde phase de l'alTaire, au coup de force politique pour étoulfer le bruit, coûte que coûte. Comment expliquer, par l'imposture fortuited'un magistrat ou de plusieurs, l'histoire qui se répète pareille depuis des années où les « scandales » se multiplient, flore naturelle de cette fin de régime? Laissez donc tranquilles les Mercier et les Billot. Ces gens sont ministres de la troisième République •et ils font, avec un louable entêtement, leur devoir de ministres de la troisième République. Toutes les bourgeoisies, robe, épée, négoce et finance, sentent, en efïet, d'une façon plus ou moins nette, qu'à chaque tare mise au jour, le prestige diminue et que la culbute est proche. Alors à leurs hommes politiques ces braves
fils de 80 donnent le mot d'ordre : ètoulTement, ténèbres, bâillon, biiis-clos. Et si c'est Tannée qui (^st (mi j'en, la eon^i<^■ne devient leroce. L'exil pour l'innocent, et hi mort, et la tortui'e plutôt ([u'une taebe au <;"alon. « Ne touchez pas à l'arniée », celte plnasc» l)la^uée restera le document très précieux sur relïarement de la bourgeoisie mourante. Et c'est assez natunU. L'année, c'(^st la défeiise quand même des privilèges et des ripailler, c'est le canon et la baïonnelte, la l'oi-ce (^ui sevile reste quand tous les pr(^>tii>'es sont. ])artis,
Vous le voyez, monsieur Z.)la, les liommes ijuc vous accusez sont di^ IVeles mai ionnettes peu digijes de nc-s colères et de nos courages et((ui s'ivdacent vitepour laisser voir d(*n'ière elles (\v.î< institutions si'ules i-e>i)onsables, seules coupables. I^uirpeu ({ue vous persistiez en votre tâche de justicier, c'est avec elles, tace à l'ace, que vous vous rcuicontu'rez et qu'il i'audra vous battr(\ Il est imx)ossible que vous ne l'ayez pas éprouvé déjà depuis que vous menez cette campagne.
Aux assis(Ns, où vous pensez l'aire la lumière aisément, vous les trouverez encoi'e, ces institutions mauvaises. Elles feront l'ace au dang.n*, représentées par dvi^ magistrats i)artiauXy aes témoins menteurs, des jurés ini([ues, — tous s'engraissant du régime bourgeois et dévoués à sa délense.
Et si vous voulez vous détendre jusqu'au bout, il faudra bien (|ue vous dénonciez cette coalition de sales intérêts^ il taudra bien que vous trappiez plus haut et plus loin que vo& accusations premières.
Puisque rimpcri(Hise lof,nque. de la lutte vous y contraint, pour([uoi ne pas (bncer d'abord sur Tennemi véritable, du temps que vos forces sont fraicbos? Et à ceux dont les volontés sont saines et couraireuses, mais les <'crveauK embrumés de préju^^és. alourdis par la latig-ue des écrasants labeurs, ceux-là a qui nous devons l'aide fraternelle de noti'e clairvoyance, pourquoi \\i) pas leur indiifuer de su i te la vra i e so u vc (^ ( i u m a 1 !
Après avoir analysé l>ien d<^s ("<\^ i^areils A ^elui qui vous préoccup(v, c'est à ce derniiM' parti que nous nous sommes arrêtés, nous autres. On nous ap[)elle, pour celn, rêveurs et 8onge-creux. l^]t nou.s somin^'s pou!t:mt les seuls prali({ue<, nous '[:i\ mar.-lioiîs (Iri^'il aux causes et n'espérons pas, sans touclier aux racines, extirper riuu'be nicUivaise.
Etje sui)i)()se maititenant ([ue les bour^'-eois <le la cour d'assises — magistrats et jurés — conseillés de bonne politiiiue ou pris de peur, vous donnentraison, se résigncuît à la lumière, .î'admets que le capitaine innocent revienne d'exil et que les officiers coupables, ^^énéraux ■et ministres en tète, ailj(3nt prendre sa i)lac(\ Qu'aurez-vous fait pour la justice, qu'aurezvous fait pour la vérité / Mi l bien peu ! Kn un passage de votre lettre vous dites : « Je ne veux pas être complice. Mes nuits seraient liantées par le spectre de l'Innocent qui ex])ie là-bas. dans la plus aiï'reuses des tortures, un crime qu'il n'a pas commis. » Kst-ce (|ue seules vous toucbent les injustices dont vous connaissez l'bistoireetle détail? Acceptez-vous la 'Complicité des crimes et des tortures que vous
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savez aussi réels que la lumière du jour, raaîs dont vous ne pouvez nommer les victimes, ni préciser les circonstances? A l'heure où vous avez écrit ces lignes, des milliers d'innocents souffraient dans les tortures et mouraient par le crime.
Dans les geôles de l'armée, dans les bannies du capital, sous la poigne de l'autorité, sous la caresse raccroclieuse des prêtres, chaque jour des milliers d'innocents ^e lamentent, s'exténuent, se révoUent et s'a\ iliysent. I^eni's corps s(», délorment et s'anémient, leurs âtnes se corrompent, leurs cerveaux s'cmplissentd'ombre^ leurs énei'i^ies s'étiolent. Leur existence tout entière se consume en des labeurs d'esclaves et de brutes. Innocent peut-èti-e de ce dont on l'accuse, Dreyfus est coupalde, lui du muins^ d'avoir (dioisi l'infamante livrée dont ini^ knnjinesde c(eur aujourd'hui wm veuhMit ]>his. S'il a trouvé la soulTrance et l'injastlce, c'est poui'suivant la gioriole nn'sérabie et les lionnouï's du sabre. Ces milliers d'innoceiits, «iont je parle, purs de toute anjbilion, ne souhaitaient (jue la paix et ic bouheur simpU; par le travail uiiie.
Pour[uoi ne prenez-vous pas leïir ilelense^ Leurs boui-reaux, vous les connaissez pourtant, aussi bien (|ue les pei^-é^'uteurs de l'ollicier juir. Ce sont les rois de for. U^s princes de i'auturité, iesdeiinons de la poiiti(|ue. Vous ne pouvez, cert^.s^les trauier tous en emirs d'assises. Ce qui iie servirait pas à ^-rand'cliosey d'ailleurs. Mais ils ne >t)nt pas invulnérables pour cela. Ils so résunie en une iHirssanci : le vieux monde. Et contre celte puissance^ une
accusation formidable, un geste menaçant monte de la terre. Tendez simplement votre bras dans la direction des autres et grossissez la clameur accusatrice.
Ne croyez pas qu'accuse^* le vieux monde, d'un mot et d'un bloc, ce soit frapper à vide ou à faux. Il est des moments de l'Evolution où le départ s'établit net et facile entre le passé et l'avenir. C'est lorsqu'un certain nombre de rouages sociaux se trouvent usés ensemble et que cet encombrant résidu des siècles gêne les aspirations nouvelles.
Nous sommes à l'un de ces tournants d'où les révolutions apparaissent nécessaires et proches.
Après les équipées folles de rcnfancc, après les luttes héroïques de la première jeunesse, l'Humanité vient aujourd'hui à la pleine con.*-cience de soi-même. Rejetant les fables, les terreurs et les complications métaphysi<(ues où il s'empêtra si longtemps, l'homme se simplifie jusqu'au rôl3 de producteur pour les besoins de son corps et de son intelligence.
Il veut enfii> n'être que cela, mais tout cela et en jouir librement. Aux capitaines chamarrés, aux profonds politiques et aux marchands habiles il préfère le travailleur paisible de l'industrie et de la terre. Il ne croit plus qu'aux bonnes réalités, utiles et palpables de la science, du travail et de l'art.
Voilà le nouveau monde, voilà l'avenir. Et tout l'appareil des tutelles, des intermédiaires, et des hiérarchies — tant matérielles que morales — religion, pouvoir militaire et civil, capital et politique, voilà le vieux monde,
voilà le passé, ce passé que rHumanité traîne api'ès elle et dont sa marche est ralentie!
Donc, sans crainte et sans remords, il faut les accuser, les condamner et les détruire, les institutions du passé, car toutes elles sont coupables — et d'un crime que rien ne lave, — coupables de se survivre à elles-mêmes, de rester debout malgré la volonté manifeste des hommes, immobilisant à des fonctions avilissantes, parce qu'inutiles, des énergies et des intelligences nécessaires ailleurs. Ces choses mortes à demi apportent parmi nous leur odeur de cadavre. Gomme tout ce qui n'a plus ni vie réelle, ni rais^on d'être, elles se décomposent lentement par l'inaction où elles stag^nent, et c'est d'où se développent hontes et f-candales comme pustules sur un moribond.
Comme tout ce qui cesse d'être utile, elles (ii-vi^*nn(Mil dangereuses.
Bahycr cette pouriiture, chasser ce danger, sans équivoque, sans restrictions, voilà l'œuvre nécessaire, actuelle. C'est le devoir impérieux de notre temps, auquel se doivent les meilleurs. Quand vous l'aurez compris, Monsieur Zola, quand vous voudrez le remplir, vous serez l'homme de votre art puissant et magnifique.
P]t, pour finir, si ces lignes vous semblèrent parfois un peu rudes, veuillez les croire — comme elles sont — très sincères et très fraternelles» Charles- Albert.
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