‹ Émile ZolaChapitre 2 sur 25 · DISCOURS DE M. CHAUSSÉ · texte numérisé non relu

DISCOURS DE M. CHAUSSÉ

Messieurs, il y a quelques jours à peine, le grand écrivain autour du cercueil duquel nous sommes aujourd'hui rassemblés, était en pleine vie, en pleine force. Son talent puissant, qui s'était affirmé dans tant de maîtresses œuvres, poursuivant son évolution, chaque jour plus élevé et plus éjiuré, assurait l'accomplissement des œuvres nouvelles entreprises ou annoncées.

Et voilà qu'il a suffi de l'accident le plus banal pour tout détruire en un instant.

La nouvelle de cette mort a produit un sentiment général de stupeur.

Ce n'est pas seulement la France, perdant ce jour-là une de ses hautes gloires littéraires, qui s'est sentie en deuil. De toutes parts ont afflué les manifestations les plus vives et les plus touchantes de douleur et de regret, marquant ainsi quelle place tenait dans le monde celui qui vient de disparaître. Parmi les nations étrangères, il en est une à laquelle Zola se rattachait par des liens d'origine ; sa perte y a été ressentie de façon plus cruelle, et le ministre de l'instruction publique de l'Italie m'a prié d'apporter sur ce cercueil la salutation suprême de son pays.

Le gouvernement de la République a tenu, lui aussi, à honneur de prendre part à ces funérailles.

D'autres étudieront le talent de l'écrivain, montreront la place qu'il tenait dans les lettres, diront la grandeur épique de ses récits, l'intensité de vie de ses personnages, son art de grouper et de faire mouvoir les foules et les armées, d'en sentir les frissons, d'en dégager l'âme, la puissance saisissante de ses descriptions, le relief de ses tableaux ; ils mettront en pleine lumière les grandes pages qui doivent

Funérailles d'Emile Zola

rester, jetant j^eut-être un voile sur certaines, qui ont provoqué chez les uns tant de protestations et de colères, chez les autres tant de froissements de délicatesse et de pudeur, et qu'il a considérées comme inévitables, dans son souci profond de sincérité et de vérité.

C'est ce souci de sincérité et de vérité, animé par un grand sentiment de pitié et de justice, qui a dominé à la fois sa vie et son œuvre.

Dès le début, il s'est donné à une mission, mission, jadis, par beaucoup méconnue et raillée, admirée aujourd'hui, qu'il a suivie sans relâche, sans défaillance, et qu'il accomplissait encore quand la soudaine mort l'a frappé.

Quelle mission ? Faire et laisser de la société actuelle, de ses organes et de leur fonctionnement, des milieux dans lesquels elle se meut, des hommes qui la composent, des liassions qui les agitent et les gouvernent, et aussi de ses vices, de ses tristesses et de ses misères, des souiOfrances de ses déshérités, un tableau si saisissant et si vrai, que de sa contemplation se dégage aux yeux de tous, des plus aveugles comme des plus clairvoyants, la nécessité de porter remède à ces soufîrances, de combattre ces vices, d'adoucir ces tristesses.

Qui donc peut avoir oublié ce foyer de travailleur, si calme, qu'éclairait le sourire d'un enfant, et que la passion du mari pour l'alcool fait sombrer dans le désordre de la détresse et la folie? Ne sentons-nous pas encore l'angoisse qui nous étreignait, lorsque, guidés par la main du conteur — pourquoi ne pas dire du poète — nous suivions les galeries étroites des mines, témoins à chaque pas du labeur dangereux et dur, de la si rude vie du mineur ? Cette vision peut-elle désormais s'effacer de notre esprit ? Combien d'autres aussi émouvantes hantent notre souvenir !

A ce qui eût pu n'être qu'une admirable œuvre littéraire, document inappréciable d'une époque, peinture à jamais vivante d'un temps qui se modifie sans cesse et sera demain disparu, le puissant souffle généreux qui l'a inspiré donne une grandeur supérieure, assure une gloire plus haute encore.

DISCOURS DE M. CHAUMIE

Qu'importe que l'idéal entrevu soit souvent inaccessible ? Qui a cherché à l'atteindre a monté.

Le rêve irréalisé n'en garde pas moins sa beauté ; l'effort, son utilité et sa noblesse.

Zola, d'ailleurs, était l'homme de son œuA^re. Dès qu'une cause lui sembla juste, braver pour la défendre les colères irraisonnées ou perfides, subir les outrages furieux, les haines injustes, les abandons les plus douloureux, lui parut un impérieux devoir. Aucun sacrifice ne lui coûta pour répondre au cri de sa conscience.

Déjà les clameurs s'éteignaient, les intentions travesties ou calomniées apparaissaient aux yeux de tous dans leur véritable jour.

La mort, apportant avec elle l'apaisement et la sérénité, a hâté l'heure définitive de la justice. Tous ceux dont l'âme est vraiment haute, quel qu'ait été jusque-là leur parti dans la lutte, se sont inclinés devant ce cercueil.

Les petits, les malheureux, les déshérités, sur la souffrance desquels Zola a penché son observation attentive et sa pitié, sentant qu'ils ont perdu un ami, mêlent leur reconnaissance et leur deuil au deuil, à l'admiration de ceux qui pleurent l'immense perte faite par les lettres, et c'est ainsi que suivi d'un cortège grandiose, au milieu des hommages, laissant derrière lui un nom glorieux et des pages impérissables, le maître écrivain entre dans la tombe.

DISCOURS DE M. ABEL HERMANT

Messieurs,

Au bord de cette glorieuse tombe, devant laquelle même les inimitiés littéraires ne se sont pas tues, je voudrais de tout mon cœur, comme on veut ce qu'on doit, rendre à Emile Zola un hommage digne de lui. Hélas ! dans ces épreuves, ceux qui dénigrent ont vraiment tous les avantages sur ceux qui louent et qui pleurent. Notre douleur étonne notre enthousiasme. Notre admiration s'impatiente et se décourage, à sentir qu'elle ne dispose, pour s'exprimer dans toute son ampleur, que des paroles sommaires et improvisées qui sont de mise sur un cercueil; c'est une poignante souffrance de plus, cette insuffisance de l'éloge funèbre au prix d'un mort si formidable.

Discuté jusque dans sa bière — et nous devons l'en applaudir, car certes cet amoureux de la lutte eût souhaité qu'il en fût ainsi — on lui a tout contesté, sauf d'être excessif et colossal ; là-dessus ses détracteurs s'accordent avec ses panégyristes. Ses livres, avant que d'aveugler l'imagination par leur splendeur, lui imposent par leur nombre et par leur poids. Si on les plaçait les uns sur les autres, ils feraient un piédestal assez haut pour la statue que nous lui élèverons. Il se présente au tribunal de la postérité escorté comme un patricien romain d'une clientèle qui est une armée, où je dénombre plus de douze cents créatures vivantes qu'il a façonnées de sa main et animées de son souffle. Pour que nul surcroît d'effort ne lui fût épargné, il a enfanté d'abord, longtemps, dans la misère. Ses premiers livres sont nés, comme des fils du peuple, dans des garnis et sur des grabats. L'angoisse du pain qui manque s'est ajoutée pour lui à l'angoisse du génie qui se cherche. Mais le mauvais sort, en s'acharnant à gêner son énergie, n'a fait que la multiplier. Il en avait accumulé au

DISCOURS DE M. ABEL HERMANT

début de telles réserves que, plus tard, il ne s'est pas trouvé moins pourvu contre la fortune pernicieuse que contre la pauvreté salutaire, et il a gardé dans le luxe, qui en eût amolli tant d'autres, la noble allure d'un bon ouvrier.

Aux pires heures, sa pensée, que les soucis ne diminuaient pas, aspirait déjà au grandiose : l'âpre tragédie de Thérèse Raquin nous le montre ambitieux de dégager les types, de personnifier les vertus, les vices, comme un homme qui aurait le loisir de dominer les événements, de généraliser et d'abstraire. Mais dans une œuvre isolée, si vaste soit-elle, l'air lui manque. Les sujets de romans s'offrent à lui par groupes : où d'autres conçoivent un livre, il conçoit ;ine bibliothèque. D'autres rêvent de forger un personnage, il rêve de constituer une famille. Et puisque les familles d'aujoui'd'hui, au lieu d'être comme jadis parquées dans une case étroite de la ruche sociale, s'irradient dans la société tout entière ; puisqu'on les peut considérer chacune, sans forcer l'artifice, comme une société en petit, où la grande se résume et s'abrège, il incorporera dans ses Rougon- Macquart l'effectif total des représentants d'une époque, et, en racontant leur histoire intime, il racontera celle de la France durant un quart de siècle.

Rien que l'idée d'une telle œuvre dénoterait une imagination de constructeur unique, car même la Comédie humaine de Balzac est ordonnée moins volontairement, avec moins de logique, avec des fissures par où le hasard s'y glisse. Mais ce qui est surtout prodigieux, c'est qu'un homme ait pu écrire en vingt-deux ans ces dix-neuf volumes consécutifs tels qu'il les avait vus du premier coup, sans un jour de chômage, sans une défaillance ni un doute, sans une infraction au plan primitif, sans une retouche à l'arbre généalogique et à l'état signalétique des personnages. Ce qui est surhumain, c'est qu'après avoir écrit le définitif mot « Fin » après la dernière de ce demimillion de lignes, il n'ait pas désiré une heure de repos. Mais déjà Lourdes était ébauché. Maintenant il lui fallait pour personnages des villes, la cité de misère et de foi — la Rome éternelle — Paris qui travaille, qui pense, qui brise les idoles et qui fait les révolutions.

Funérailles d'Emile Zola

Tandis qu'il posait une par une, avec son calme et sa sûreté coutumière, les assises de ce nouvel édifice, son imagination devançait encore la tâche d'aujourd'hui et lui en préparait d'autres pour demain. Ce passionné de grandeur, qu'on a incriminé de bassesse et de terre à terre, atteignait la chimère et l'utopie. Il avait déjà choisi les titres de ces quatre livres d'apostolat qu'il appelait des évangiles : Fécondité, Travail, Vérité, Justice. Le troisième est près de paraître. Zola portait en lui le quatrième, quand la mort stupide l'a surpris.

L'œuvre demeure inachevée, mais l'unité en est si apparente que, malgré cette brèche, l'effet d'ensemble existe, et après l'énormité de l'effort, ce qui émerveille le plus, c'est la netteté du parti pris. Nul n'a jamais tracé un sillon si droit; nul n'est si bien demeuré soi-même de son premier à son dernier jour, en se développant ; et nul, par suite, n'est plus aisé à définir en brèves formules, que ce peintre véridique de l'actuel, ce prophète convaincu de l'avenir, cet artiste de la démocratie.

Je sais bien qu'en portant sur lui ce jugement — auquel souscrit d'ailleurs le monde entier — je vais contre une certaine critique de chez nous, dont la malice habituelle consiste à nier aux grands écrivains les qualités qu'ils revendiquent, pour leur en attribuer perfidement d'autres dont on espère qu'ils ne se soucient pas. Et comme Zola s'est proclamé réaliste, naturaliste, épris de modernité, on n'a pas manqué de lui chicaner tout cela pour lui décerner, en manière de consolation hypocrite, avec un dédain qui les faisait presque injurieuses, les somptueuses épithètes de lyrique et de romantique. Acceptons-les pour lui, messieurs. Lyrique ? C'est affaire de tempérament, et ne l'est point qui veut. Romantiques, nous le sommes tous, parce que nous procédons de ceux qui le furent. Zola connaissait trop bien la vraie science de la vie pour ignorer ce qu'on hérite : il a déclaré vingt fois qu'il continuait une évolution littéraire et qu'il ne faisait pas une révolution. Certes même, il se défia moins de ce romantisme invétéré, il s'efforça moins de s'y dérober que Flaubert, qui écrivit, dit-on. Madame Bovary par pénitence et pour asservir sa fantaisie

DISCOURS DE M. ABEL HERMANT

fougueuse au joug minutieux de la réalité. C'est qu'il avait de cette réalité une vision autre que Flaubert, et capable justement d'emplir les cadres d'une imagination romantique.

Il était peu curieux de détails et de particularités personnelles; et l'on peut dire, comme on l'a dit, que c'était faute d'une sensibilité assez délicate et d'une psychologie assez pénétrante; mais ce pouvait être aussi bien parce que, dans l'humanité actuelle, les groupes lui semblaient avoir plus de valeur que les individus, l'être collectif plus de vie positive que chacune de ses unités composantes. C'est bien là une façon de voir démocratique, et j'ai eu raison de soutenir qu'il est le peintre, ou si on veut le poète, le chantre de la démocratie.

Sans doute, chacun des individus qu'il crée est visible, tangible, de vérité si obsédante que la plupart sont demeurés inscrits au calendrier de nos types littéraires, et que dans le langage courant, leurs noms propres sont devenus des noms communs; mais le dessin en est aussi élémentaire que précis. Ses personnages vraiment réels sont les personnes civiles, les groupes, une famille, une contrée, une ville, une mine avec ses mineurs : ils ont d'autant plus d'âme qu'ils embrassent plus d'individualités diverses, et les deux êtres qu'il a le mieux fait vivre sont la Foule et la Nature.

Voilà où il a mérité son titre de naturaliste. Il ne fallait pas le lui refuser si vite, mais seulement s'apercevoir que pour un tel homme, un tel titre ne peut signifier je ne sais quelle entomologie. C'est au sens le plus transcendant du mot que. Zola est naturaliste. Il a aimé ardemment l'objet, le décor, les choses : celles que la nature produit elle-même et directement, celles aussi qu'elle produit par l'entremise et par l'industrie de l'homme, et au premier rang la machine, qu'il a chantée en vrai poète de ceux qui peinent. Il a aimé ardemment la vie. Il a senti la joie de vivre : d'abord de façon si âpre et si chagrine que ces deux mots inscrits en tête d'un de ses livres y font l'effet d'une ironie; — plus tard avec une sérénité profonde. Et je note que son optimisme, un peu artificiel peut-être aux jours de triomphe,

Funérailles d'Emile Zola

est devenu sincère et imperturbable aux jours d'épreuve et d'amertume.

Non moins que la nature innombrable, il a aimé la foule, pareille à un élément. La foule n'est jamais absente de son œuvre : on l'y sent latente, quand elle n'envahit pas le premier plan; on entend toujours au lointain la confuse rumeur populaire, comme on perçoit toujours la plainte du vent et des vagues dans le verbe de ceux qui ont vécu, pensé, rêvé au bord de la mer, dans le vers orageux de Victor Hugo, dans la phrase majestueuse de Chateaubriand. Et quand la foule, comme dans Germinal, tient le premier rôle, alors vous savez comment il la mène, comment il la meut, comment il la retient, comment il la déchaîne, avec quel art d'amoureux il la détaille et comme il lui devient égal pour la peindre. La foule fut souvent son personnage unique, toujours son personnage préféré.

Elle fut son public aussi. C'est à elle qu'est dédiée son œuvre; c'est d'elle qu'il a obtenu cette renommée anormale ; c'est auprès d'elle qu'il est en instance d'immortalité. Non point qu'il ait été si avide de cette popularité qu'on appelle dédaigneusement et à bon droit la gloire en gros sous. Son ambition était plus haute. Il prétendait communier avec les masses populaires et faire vibrer en elles l'âme qu'il leur attribuait. Il ne leur sacrifiait rien, comme font trop volontiers les chercheurs de succès quand même. Il n'a jamais flatté la foule; à l'occasion, il l'a bravée, il s'est mesuré avec elle sans peur, et ce n'est pas dans ses livres seulement qu'on a entendu retentir autour de lui des clameurs de colère et de menace. Ne craignez pas, messieurs, que je pousse plus loin cette allusion à l'histoire d'hier : les plaies sont à vif, nous voici en présence d'un mort, la réserve nous est commandée; si les adversaires implacables de celui qui n'est plus ne nous ont guère, depuis six jours, donné l'exemple de cette réserve, il ne nous importe, messieurs, c'est nous qui le leur donnerons. Mais je ne sors pas de mes attributions littéraires en rappelant qu'avec une abnégation héroïque, l'écrivain, au faite de la gloire, a fait bon marché de son repos, risqué la fortune acquise, joué sa gloire même. Le caractère ne se

DISCOURS DE M. ABEL HERMANT

disjoint pas du génie. Et puisque je suis ici pour rendre l'hommage suprême au génie d'Emile Zola, son caractère m'appartient : je dois proclamer qu'il fut une conscience, une conscience entêtée, une conscience stoïque.

Il lut aussi, messieurs, un très brave homme, comme disait hier un des anciens de Médan, comme savent tous ceux qui ont eu le privilège de pénétrer dans sa vie intime. Cette bonhomie empressée un peu inquiète et nerveuse ; cette bonté qu'à certains accents soudains on devinait si profonde, qui allait des hommes aux bêtes, des êtres aux choses, qui n'épargnait personne et cependant n'é- ait point banale; cette timidité charmante qui faisait sa voix brève et embarrassée, son geste hâtif et court ; cette vertu domestique, qui ne s'asservissait à aucun préjugé bourgeois, mais qui ne s'affranchissait non plus d'aucune haute obligation morale; enfin, cette simplicité qu'il ne cherchait pas, qu'il n'affectait pas, qui était simplement simple et qui me faisait toujours songer à cette boutade de Banville : « Le plus simple est d'avoir du génie » — messieurs, j'en veux rendre témoignage et me hâter; car je crains de m'attarder aux souvenirs personnels qui m'attendriraient trop, et toute faiblesse, en présence d'un tel mort, serait lâcheté.

Rappelons-nous donc qu'à la fin d'un de ses plus beaux livres Zola décrit une cérémonie comme celle-ci — sans ce grand concours de foule, mais non moins cruelle pour les rares amis qui se serrent les uns contre les autres autour des restes d'un artiste méconnu. En s'éloignant à regret de la fosse à demi comblée, un de ses compagnons, le plus notable, et qui ressemble à Zola comme un frère, prononce une parole de devoir, de réconfort et d'espérance. Messieurs, cette parole est certainement le seul adieu que Zola veuille de nous, et je croirais manquer à une de ses volontés dernières si je partais d'ici sans vous l'avoir redite. Seulement, je ne pensais pas que ce dût être si tôt, ni surtout que je dusse avoir l'honneur de prêter à mon maître ma faible voix pour répéter en son nom, à tout le peuple qui m'environne, cette humble et magnifique devise de toute sa vie : « Travaillons ! »

Nous wons emprunté les deux textes précédents à la Petite République, numéro daté du mardi 7 octobre. Nous empruntons le texte suivant à Pages libres, numéro Q/f, deuxième année , du 18 octobre igo2. Anatole Finance a bien voulu remettre à M. Maurice Kahn, de Pages libres, un texte revu et définitif. C'est sur le m.ême texte que M. Pelletan a établi son édition d'art.

DISCOURS D'ANATOLE FRANCE

Messieurs,

, Appelé par les amis d'Emile Zola à parler sur cette tombe, j'apporterai d'abord l'hommage de leur respect et de leur douleur à celle qui fut durant quarante années la compagne de sa vie, qui partagea, allégea les fatigues des débuts, égaya les jours de gloire et le soutint de son infatigable dévouement aux heures agitées et cruelles.

Messieurs

Rendant à Emile Zola au nom de ses amis les honneurs qui lui sont dus, je ferai taire ma douleur et la leur. Ce n'est pas par des plaintes et des lamentations qu'il convient de célébrer ceux qui laissent une grande mémoire, c'est par de mâles louanges et par la sincère image de leur œu\Te et de leur vie.

L'œuvre littéraire de Zola est immense. Vous venez d'entendre le président de la Société des Gens de lettres en définir le caractère avec une admirable précision. Vous avez entendu le ministre de l'instruction publique en développer éloquemment le sens intellectuel et moral. Permettez qu'à mon tour je la considère un moment devant vous.

Funérailles d'Emile Zola

Messieurs, lorsqu'on la voyait s'élever pierre par pierre, cette œuvre, on en mesurait la grandeur avec surprise. On admirait, on s'étonnait, on louait, on blâmait. Louanges et blâmes étaient poussés avec une égale véhémence. On fît parfois au puissant écrivain — je le sais par moi-même — des reproches sincères, et pourtant injustes. Les invectives et les apologies s'entremêlaient. Et l'œuvre allait grandissant.

Aujourd'hui qu'on en découvre dans ^son entier la forme colossale, on reconnaît aussi l'esprit dont elle est pleine. C'est un esprit de bonté. Zola était bon. Il avait la candeur et la simplicité des grandes âmes. Il était profondément moral. Il a peint le vice d'une main rude et vertueuse. Son pessimisme apparent, une sombre humeur répandue sur plus d'une de ses pages cachent mal un optimisme réel, une foi obstinée au progrès de l'intelligence et de la justice. Dans ses romans, qui sont des études sociales, il poursuivit d'une haine vigoureuse une société oisive, frivole, une aristocratie basse et nuisible, il combattit le mal du temps : la puissance de l'argent. Démocrate, il ne flatta jamais le peuple et il s'efl'orça de lui montrer les servitudes de l'ignorance, les dangers de l'alcool qui le livre imbécile et sans défense à toutes les oppressions, à toutes les misères, à toutes les hontes. Il combattit le mal social partout où il le rencontra. Telles furent ses haines. Dans ses derniers livres, il montra tout entier son amour fervent de l'humanité. Il s'efforça de deviner et de prévoir une société meilleure.

Il voulait que sur la terre,, sans cesse un pluTs grand nombre d'hommes fussent appelés au bonheur. Il espé-

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rait en la pensée, en la science. Il attendait de la force nouvelle, de la machine, l'affranchissement progressif de l'humanité laborieuse. »

Ce réaliste sincère était un ardent idéaliste. Son œuvre n'est comparable en grandeur qu'à celle de Tolstoi. Ce sont deux vastes cités idéales élevées par la lyre aux deux extrémités de la pensée européenne. Elles sont toutes deux généreuses et pacifiques. Mais celle de Tolstoi est la cité de la résignation. Celle de Zola est la cité du travail.

Zola, jeune encore, avait conquis la gloire. Tranquille et célèbre, il jouissait du fruit de son labeur, quand il s'arracha lui-même, d'un coup, à son repos, au travail qu'il aimait, aux joies paisibles de sa vie. Il ne faut prononcer sur un cercueil que des paroles graves et sereines et ne donner que des signes de calme et d'harmonie. Mais vous savez, messieurs, qu'il n'y a de calme que dans la justice, de repos que dans la vérité. Je ne parle pas de la vérité philosophique, objet de nos éternelles disputes, mais de cette vérité morale que nous pouvons tous saisir parce qu'elle est relative, sensible, conforme à notre nature et si proche de nous qu'un enfant peut la toucher de la main. Je ne trahirai pas la justice qui m'ordonne de louer ce qui est louable. Je ne cacherai pas la vérité dans un lâche silence. Et pourquoi nous taire ? Est-ce qu'ils se taisent, eux, ses calomniateurs ? Je ne dirai que ce qu'il faut dire sur ce cercueil, et je dirai tout ce qu'il faut dire.

Devant rappeler la lutte entreprise par Zola pour la justice et la vérité, m'est-il possible de garder le silence sm* ces hommes acharnés à la ruine d'mi innocent et qui, se sentant perdus s'il était sauvé, l'accablaient

Funérailles d'Emile Zola

avec l'audace désespérée de la peur. Gomment les écarter de votre \Tie alors que je dois vous montrer Zola se dressant, faible et désarmé devant eux ? Puis-je taire leurs mensonges? Ce serait taire sa droiture héroïque. Puis-je taire leurs crimes? Ce serait taire sa vertu. Puis-je taire les outrages et les calomnies dont ils l'ont poursui\i ? Ce serait taire sa récompense et ses honneurs. Puis-je taire leur honte ? Ce serait taire sa gloire. Non ! je parlerai.

Avec le calme et la fermeté que donne le spectacle de la mort, je rappellerai les jours obscurs où l'égoïsme et la peur étaient assis au conseil du gouvernement. L'iniquité commençait à être connue, mais on la sentait soutenue et défendue par de telles forces publiques et secrètes, que les plus fermes hésitaient. Ceux qui avaient le devoir de parler se taisaient. Les meilleurs, qui ne craignaient pas pour eux-mêmes, craignaient d'engager leur parti dans d'effroyables dangers. Égarée par de monstrueux mensonges, excitée par d'odieuses déclamations, la foule du peuple, se croyant trahie, s'exaspérait. Les chefs de l'opinion, trop souvent caressaient l'erreur, qu'ils désespéraient de détruire. Les ténèbres s'épaississaient. Un silence sinistre régnait. C'est alors que Zola écrivit au président de la République cette lettre mesurée et terrible qui dénonçait le faux et la forfaiture.

De quelles fureurs il fut alors assailli par les criminels, par leurs défenseurs intéressés, par leurs complices involontaires, par les partis coalisés de toutes les réactions, par la foule trompée, vous le savez et vous avez vu des âmes innocentes se joindre avec une sainte simplicité au hideux cortège des aboyeurs à

DISCOURS D ANATOLE FRANCE

gage^. Vous avez entendu les hurlements de rage et les cris de mort dont il fut poursuivi jusque dans le palais de justice, durant ce long procès jugé dans l'ignorance volontaire de la cause, sur de faux témoignages, dans le cliquetis des épées.

Je vois ici quelques-uns de ceux qui, se tenant alors à son côté, partagèrent ses périls : qu'ils disent si jamais plus d'outrages furent jetés à un juste ! Qu'ils disent aussi avec quelle fermeté il les supporta ! Qu'ils disent si sa bonté robuste, sa mâle pitié, sa douceur se démentirent une seule fois et si sa constance en fut ébranlée.

En ces jours scélérats plus d'un bon citoyen désespéra du salut de la patrie et de la fortune morale de la France. Les républicains défenseurs du régime actuel n'étaient pas seuls atterrés. On entendit un des ennemis les plus résolus de ce régime, un socialiste irréconciliable s'écrier amèrement : « Si cette société est à ce point corrompue, ses débris immondes ne pourront même pas servir de fondement à une société nouvelle. » Justice, honneur, pensée, tout semblait perdu.

Tout était sauvé. Zola n'avait pas seulement révélé une erreur judiciaire, il avait dénoncé la conjuration de toutes les forces de violence et d'oppression unies pour tuer en France la justice sociale, l'idée républicaine et la pensée libre. Sa parole courageuse avait réveillé la France.

Les conséquences de son acte sont incalculables. Elles se déroulent aujourd'hui avec une force et une majesté puissantes ; elles s'étendent indéfiniment : elles ont déterminé un mouvement d'équité sociale qui ne s'arrêtera pas. 11 en sort un nouvel ordre de choses

Funérailles d' Emile Zola

fondé sur une Justice meilleure et sur une connaissance plus profonde des droits de tous.

Messieurs,

Il n'y a qu'un pays au monde dans lequel ces grandes choses pouvaient s'accomplir. Qu'il est admirable le génie de notre patrie ! Qu'elle est belle cette âme de la France, qui, dans les siècles passés, enseigna le droit à l'Europe et au monde ! La France est le pays de la raison ornée et des pensées bienveillantes, la terre des magistrats équitables et des philosophes humains, la patrie de Turgot, de Montesquieu, de Voltaire et de Malesherbes. Zola a bien mérité de la patrie, en ne désespérant pas de la justice en France.

Ne le plaignons pas d'avoir enduré et souffert. Envions-le. Dressée sur le plus prodigieux amas d'outrages que la sottise, l'ignorance et la méchanceté aient jamais élevé, sa gloire atteint une hauteur inaccessible.

Envions-le : il a honoré sa patrie et le monde par une œuvre immense et par un grand acte. Envions-le, sa destinée et son cœur lui firent le sort le plus grand : il fut un moment de la conscience humaine.

Anatole France

Il faut avoir lu, dans ce même numéro de Pages libres, vingt centimes, en vente à la librairie des cahiers, un article de M. Gabriel Trarieux : Emile Zola, homme d'action. Que Von partage ou non la pensée de M. Trarieux, cet article, je crois, est le plus plein, le plus sage, le plus historique de tous ceux que l'on a publiés sur Zola dans les Jours qui ont suivi sa mort. Nous devons en reproduire plus de la moitié, toute la fin :

Gabriel Trarieux

Son œuvre est là, née de sa doctrine et — la méthode mise à part — en conformité avec elle. Elle nous promène lentement à travers les cloaques, les jardins de la vie. Étrange puissance systématique d'explorer un à un les milieux, d'évoquer un à un les décors, d'accumuler tant de documents, de faits précis, de choses mortes! Une crudité italienne, une sombre verve satirique, une bonté, une candeur enfantine, parfois une splendide émotion humaine animent ces opulents tableaux. Le Rubens s'y mêle au Téniers. Il nous gorge de victuailles géantes. Il ne semble jamais rassasié. Et pourtant ce n'est pas l'ample amour, l'ample afflux de sang rouge et tiède qui empourpre les Titans de Balzac, ce n'est pas cette fureur sacrée « d'un Gurtius qui se jette dans le gouffre » et nous y entraîne avec lui. C'est une volonté tenace, réfléchie, studieuse, un peu morne. On fait halte soudain avec délices en de charmantes oasis : la Faute de VAhhé Mouret, une Page d'Amour font pendant aux visions sinistres de l'Assommoir et de la Débâcle. Plus souvent on ahanne avec peine. Parfois on s'arrête, rebuté. On admire, on subit, plus qu'on n'aime...

S'il faut préciser ce qui manque à cette œuvre rude et massive, ce sera sans doute un soupir, le pressentiment d'autre chose, une revanche à tant de défaites, à tant

de douleurs amassées. Je ne ferai pas à Zola le reproche, pudique ou perfide, d'en avoir « trop mis » dans ses fresques. Trop osé, non. Pas assez plutôt, puisqu'il annonçait un cycle total. Après les flores du Paradou, les nourritures de Paris, les relents de l'Assommoir, les houilles de la Mine, le fumier de la Terre, le sang de la Débâcle, et quoi encore? après ces orgies de nature épuisantes ou charmeresses, on souhaiterait une lumière, un repos, je ne sais quelle porte entr'ouverte. Il n'a pas voulu, ou il n'a pas pu. C'était contraire à son système. C'est dommage, c'eût été plus beau. Un autre a tenu la gageure. La Guerre et la Paix a des pages atroces. Il s'y trouve aussi quelques lignes qui s'appellent la mort du Prince André. De ces quelques lignes, plus tard, est sorti ce chef-d'œuvre unique : Résurrection. On les chercherait vainement dans les trente romans de Zola. Je n'indique pas un regret. Je constate une lacune immense.

C'est que la tâche de l'Artiste, c'est de dénombrer, il me semble, non point les mille reflets des choses, mais les mille forces de l'esprit. Ce n'est pas « Nature » qu'il suffit de dire. La Nature est beaucoup. L'Art est plus. Le sujet, le seul tout de l'Art, c'est l'Homme. Le plus grand art n'est pas réaliste, il est, en ce sens précis, humaniste. Car l'Homme enferme la Nature — qui est l'humanité passée — et aussi l'avenir humain, dont nul ne peut entrevoir le terme.

Je sais bien que Zola ne l'eût pas nié. Telle phrase de ses essais va étrangement loin dans ce sens. Je sais bien que ses derniers livres, les « Trois Villes », les « Trois Evangiles », s'efforcent vers des synthèses plus hautes, abordent des notions plus complexes, les conflits

Gabriel Trarieux

de la vie et de la foi, l'ébauche des rénovations sociales. Il est sans doute permis de dire qu'il s'y montre moins à son aise que dans les cyniques et fortes peintures de la bourgeoisie impériale. L'effort demeure infiniment noble, le résultat est rudimentaire. Ne nous laissons pas éblouir par l'éloge pompeux :« œuvres socialistes ». Ou le socialisme est un leurre, une fiction agréable, ou c'est un système précis. Zola, sur ce point, n'a rien qui m'éclaire. Il se contente d'édifier un paradis problématique. Nous sommes tous socialistes à ce prix. Il est dangereux, il est même improbe — je parle pour nous qui suivons — de se contenter en pareil cas de généreuses équivoques. Charles Guieysse le disait l'autre jour, avec une irrévérence qui me plaît : les rêves en prose ont du bon; la comptabilité aussi. Et, d'abord, il faudrait s'entendre... Inutile, ici, d'insister. Mais puisque France, avec raison, rapproche Zola de Tolstoi, je veux dire que la Cité d'Amour édifiée par le vieux mystique slave — dont je ne partage pas les doctrines — me paraît tout de même autrement sublime, autrement réelle et vivante que les Évangiles fumeux et grandiloquents de Zola. Je crois qu'elle sera plus chère à la conscience de l'avenir. Au total, et malgré ces réserves, une puissance indéniable. L'auteur de Germinal vivra... Il n'a pas connu l'art suprême de créera son image des âmes d'hommes, secret de quelques demi-dieux. La notion de beauté est absente de son épopée matérielle. Il n'a pas suscité de héros. Mais il a aimé, célébré les aspects de la terre adorable, il a fait mouvoir en ombres tragiques les masses anonymes des foules. La Foule a été son héros, en elle il a mis tout l'espoir, toutes les chaleurs d'enthousiasme qu'il déniait à l'individu. C'est assez pour

beaucoup de gloire, et pour survivre dans le temps. Enûn son effort, plus haut que son œuvre, commande la stupeur et le respect.

Et nous arrivons à son Acte. Rien de plus logique, en un sens, que cette éclosion finale. Les études quotidiennes de Zola le prédisposaient à se passionner pour tous les conflits de son temps. Ayant revécu son passé, achevé les « Rougon-Macquart », il était forcément amené à se soucier du présent. La politique l'attirait. Sa haine même pour elle en est une preuve. Paul Alexis a finement noté que Son Excellence Eugène Rougon est le portrait de Zola ministre bien plus que celui du pâle Eugène Rouher. Dans le manifeste intitulé : République et Littérature, dans les diatribes enragées à' Une Campagne, au Figaro, il avait maintes fois manifesté sa passion pour la chose publique. Un drame judiciaire, mieux que tout autre, devait captiver le romancier épris d'intrigues compliquées — se rappeler le goût de Balzac pour les aventures de police. — Ce drame, de plus, était humain, s'incarnait en une victime, une ombre d'homme torturé, et par là dépassait la politique pour atteindre, émouvoir toute pensée vivante. Enfin Zola touchait à l'àgc où . l'artiste le plus obstiné entend sonner un glas intime qui lui conseille une action plus humble, un dévouement plus immédiat : Byron a eu Missolonglîi, Lamartine a eu 48, Victor Hugo a eu Jersey, Tolstoi a croisé Soutaielî... On dirait qu'une fatalité les pousse, pour être bien sûrs d'épuiser leur force, à tâter toutes les issues. Emile Zola écrivit J'accuse 1... Ici, pour la première fois, son idéal fut

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réalisé. Il eut la divination géniale, la précision scientifique, et l'expérience, pour le coup, vint contrôler son hypothèse.

Je ne reviens pas sur l'histoire. Elle est trop près de nous, vit encore. Je note un point laissé dans l'ombre. Zola n'avait pas tout prévu. Il avait escompté le triomphe. Ce fut l'écrasement qui survint. Je ne dis pas qu'il n'eût point risqué même une défaite assurée. Mais ce victorieux, d'abord, ne pouvait pas croire au martyre. Il ne croyait qu'à la lutte atroce suivie de la revanche totale. Il vécut assez pour voir son erreur. Ah ! c'est ici qu'il est très grand. Je lui sais moins de gré, quant à moi, d'avoir poussé son fameux cri de guerre que d'avoir persévéré vaincu, quand l'espoir n'était plus possible, toujours plus lucide et plus affermi. A suivre la Vérité en Marche, on peut comparer les divers articles qu'il jeta au vent des tempêtes. On y constate un progrès constant, on y discerne un son qui monte et qui chante toujours plus haut. Je me rappelle, au lendemain de Rennes, l'admirable impression vécue à lire ses paroles venues d'exil. Et plus tard, après l'amnistie, quand il la vit acceptée par tous — même par Jaurès, « le grand Jaurès ! » — quelle âpre douleur d'homme libre détaché de tous les partis ! Sa dernière parole en public, dans un banquet où régnait, au dessert, la fameuse « chaleur communicative », fut : « Ne nous félicitons pas... » Voilà l'attitude de l'Artiste en face du perpétuel, du nécessaire avortement qu'est toute action politique : il maintient les droits du solitaire, la sauvagerie de l'absolu. Qu'il se soit levé de la sorte, nous en sommes tous restés debout.

Et il en reste, lui, plus grand. C'est beaucoup, c'est

trop peu de dire que son œuvre impliquait un tel acte, qu'il n'a fait qu'appliquer sa méthode. Oui, certainement, c'est un signe qu'un homme uniquement épris de science et de vérité ait été, par surcroît, « un voyant », que le rôle d'apôtre ait été tenu par un écrivain libéré de tout dogme, de toute attache chrétienne, et que nul écho, à sa voix, n'ait vibré dans les sanctuaires. C'est le signe que l'idéal est une chose naturelle, qu'on y marche invinciblement dès qu'on veut essayer d'être probe, et qu'au bout de tout acte ordinaire se trouve l'immense héroïsme. Mais ne disons pas que cet homme ne s'est pas dépassé lui-même, qu'il est demeuré, après cet acte, celui qu'il était auparavant, qu'il n'est pas entré, à dater de ce jour, dans un grave royaume inconnu qu'il avait ignoré jusque-là. Chacun l'a senti, et le vide que cela faisait autour de lui. Qu'il n'ait pas trouvé de formule pour baptiser sa découverte, il n'importe : nous l'avons déjà...

Je crois qu'il n'était pas très loin d'être, après tout, de cet avis. Puisque chacun, en ce moment, évoque des souvenirs personnels, voici celui que je conserve. Je n'ai rencontré Zola — seul à seul — qu'une fois, en hiver, voici deux ans. Je le vois assis à son bureau, le soir, dans son cabinet de travail, une couverture grise sur ses genoux, le cou protégé d'un foulard blanc. Une lampe brûlait sur la table, éclairant le grand front découvert, la face tourmentée, indécise, l'intense regard d'amertume. Il me semble, à distance, que ce visage sort des ténèbres où Carrière se plaît à noyer ses portraits. Nous parlâmes littérature, théâtre. Je risquai, sur la fin, une allusion aux événements politiques. Il répondit deux mots, se tut, puis reprit de sa voix mordante :

Gabjnel Trarieux

ce Cette affaire nCa rendu meilleur. » Tout ce qu'on pourrait dire de plus sur les rapports mystérieux de son action et de son œu\'*re serait moins simple, et donc moins beau.

Il est mort, comme Balzac, en pleine force, après avoir fait sa carrière, sans avoir connu le déclin. C'est une mort enviable entre toutes. On a déploré qu'il n'ait point goûté les justes retours, la vieillesse heureuse, l'apothéose inévitable, la vaste bacchanale émue qui roula, par un soir de printemps, autour du calme cercueil d'Hugo endormi sous les claires étoiles. Petites clioses, en face de la mort, que les gestes de ceux qui survivent. Je trouve que son enterrement, qui fut sa dernière bataille, avait l'allure qui convient à ce guerroyeur impénitent, trop chagrin pour faire un patriarche. Le heurt des vivats et des outrages est une apothéose aussi, la preuve qu'on est vivant encore. Hugo l'aurait connue, celle-là, au lendemain de ses Châtiments. Et chacim a sa destinée.

Il est mort debout, foudroyé soudain, dans une atmosphère irrespirable, en allant ouvrir la fenêtre qui lui eût rendu la vie, l'espace. Chute au plus haut point symbolique. Moralement aussi, il était en route, émergeant des miasmes putrides, pour ouvrir la haute fenêtre au delà de laquelle est l'air pur. C'est la mort qu'il a rencontrée. Qui oserait dire avec certitude qu'elle a terminé sa Recherche ?

Gabriel Trarieux

On me permettra de reproduire ici un article quijut publié pour la première fois dans le Mouvement Socialiste, numéros 20, du premier novembre, et 21 , du i5 novembre i8gg. Sauf de très rares exceptions nous ne reproduisons pas les articles publiés dans les cahiers. Nous reproduisons cet article précédemment publié dans le Mouvement Socialiste parce que la région de nos abonnés actuels a, — malheureusement, — gardé peu d^éléments communs avec la région des socialistes qui en novembre i8gg lisaient le Mouvement.

Nous reproduisons cet article exactement tel qu'il fut publié la prem,ière fois. Puisqu'il porte sa date, Je n'ai pas le droit de le modifier. D'ailleurs il vaut mieux, pour Vœuvre d'alors, s'en tenir à la critique pieuse d'alors. Nous n'avons pas à renier nos anciennes affections, même littéraires. Nous devons croire que la critique affectueuse et pieuse est plus intelligente que la critique raide. Elle est celle aussi qui doit paraître après la piété de la mort.

LES RÉCENTES ŒUVRES DE ZOLA

Je retiens parmi les récentes œuvres de Zola :

Sa Lettre au Président de la République, publiée dans V Aurore le jeudi i3 janvier 1898, après qu'un Conseil de guerre eut acquitté Esterhazy ; sa Lettre à Monsieur le Ministre de la Guerre, publiée dans V Aurore du 22 janvier 1898, après que le ministère eut engagé des poursuites restreintes ;

Son roman Fécondité, le premier des Quatre Évangiles, écrit dans l'exil en Angleterre, d'août 1898 à mai 1899, publié en feuilleton dans l'Aurore, du lundi i5 mai au mercredi 4 octobre 1899, ^t récemment paru en un volume chez Fasquelle ;

Son article de rentrée, Justice, publié dans l'Aurore du lundi 5 juin 1899 ;

Son article après l'arrêt de Rennes, Le Cinquième Acte, publié dans V Aurore du mardi 12 septembre ;

Et enfin, après la grâce présidentielle, sa Lettre à Madame Alfred Dreyfus, publiée dans V Aurore du vendredi 22.

Le Conseil de guerre, qui s'était réuni le 10, acquitta Esterhazy le 11 janvier. Ce fut un rude coup porté à la justice. Plusieurs se demandèrent si la justification de

LES RECENTES ŒUVRES DE ZOLA

l'innocent serait jamais réalisée. Zola ne boug-ea pas : « Mais puisque nous avons raison! » répétait-il assis dans les bureaux de l'Aurore. Il écrivit le lendemain sa Lettre au Président de la République. Elle parut le surlendemain jeudi matin. Ce fut la révélation du protagoniste. Il y eut un sursaut. La bataille pouvait recommencer. Toute la journée dans Paris les camelots à la voix éraillée crièrent l'Aurore, coururent avec l'Aurore en gros paquets sous le bras, distribuèrent l'Aurore aux acheteurs empressés. Ce beau nom de journal, rebelle aux enrouements, planait comme une clameur sur la fiévreuse activité des rues. Le choc donné fut si extraordinaire que Paris faillit se retourner.

Pendant plusieurs jours il y eut comme une oscillation de Paris. J'allai voir Emile Zola, non par curiosité vaine. Je le trouvai dans son hôtel, rue de Bruxelles, 21 bis, dans sa maison de bourgeois cossu, de grand bourgeois honnête. Je ne l'avais jamais vu. L'heure était redoutable et je voulais avoir, de l'homme qui prenait l'aft'aire sur son dos, cette impression du face à face que rien ne peut remplacer. L'homme que je trouvai n'était pas un bourgeois, mais un paysan noir, vieilli, gris, aux traits tirés, et retirés vers le dedans, un laboureur de livres, un aligneur de sillons, un solide, un robuste, un entêté, aux épaules rondes et fortes comme une voûte romaine, assez petit et peu volumineux, comme les paysans du Centre. C'était un paysan qui était sorti de sa maison parce qu'il avait entendu passer le coche. Il avait des paysans ce que sans doute ils ont de plus beau, cet air égal, cette égalité plus invincible que la perpétuité de la terre. Il était trapu. Il était fatigué. Il avait une assurance coutumière,

cinquième cahier de la quatrième série

commode. Son assurance lui était familière. Il avait une impuissance admirable à s'étonner de ce qu'il faisait, une extraordinaire fraîcheur à s'étonner de ce que l'on faisait de laid, de mal, de sale. Il trouvait tout à fait ordinaire tout ce qu'il avait fait, tout ce qu'il venait de faire, tout ce qu'il ferait. « Rien », dit Pascal, « n'est plus commun que les bonnes choses : il n'est question que de les discerner ; et il est certain qu'elles sont toutes naturelles et à notre portée, et même connues de tout le monde. » (i)

Il me dit la tristesse qu'il avait de l'abandon où les socialistes laissaient les rares défenseurs de la justice. Il pensait à la plupart des députés, des journalistes, des chefs socialistes. Il ne connaissait guère qu'eux. Je lui répondis que ceux qui l'abandonnaient ne représentaient nullement le socialisme. — « J'ai reçu », medit-ii, « beaucoup de lettres d'ouvriers de Paris, une lettre qui m'est allée au cœur. Les ouvriers sont bons. Qu'est-ce qu'on leur a donc fait boire pour les rendre ainsi ? Je ne reconnais plus mon Paris. »

Je ne l'ai plus revu. Mais je l'ai retrouvé dans ses actes et dans ses œuvres.

Cette Lettre au Président de la République ne fit scandale que parce que le public ne savait rien. A présent que nous sommes renseignés, c'est une surprise de la relire. Elle n'est pas scandaleuse. Elle est profondément révolutionnaire. Mais elle est modeste, et même un peu humble. Zola lui-même l'a fort bien jugée à son retour : « Et voilà que ma pauvre Lettre n'est plus au point, apparaît comme tout à fait enfantine, une simple

(1) De l'esprit géométrique.

LES RECENTES ŒUVRES DE ZOLA

berquinade, une invention de romancier timide, à côté de la superbe et farouche réalité. » (i)

Je ne veux retenir ici de cette Lettre que sa belle ordonnance classique et sa belle écriture. Zola, dès le commencement de l'Affaire, avait pris parti. Mais ses articles du Figaro, ses lettres surtout, sa Lettre à la Jeunesse et sa Lettre à la France comportaient de telles ponctuations et de telles métaphores que l'on pouvait se demander si la pensée en était toujours parfaitement ferme. Ces hésitations de la phrase et du langage figuré n'étaient que les premiers balbutiements non apprêtés d'une indignation qui éclate. Mais en face du crime évident et continué l'indignation se raifermit singulièrement. Le début de la Lettre au Président de la République est encore un peu gêné. La conclusion est sans aucun doute un des plus beaux monuments littéraires que nous ayons, et je me permets d'y insister.

Je ne connais rien, même dans les Châtiments, qui soit aussi beau que cette architecture d'accusations, que ces J'accuse alignés comme des strophes. C'était de la belle prophétie, puisque la prophétie humaine ne consiste pas à imaginer un futur, mais à se représenter le futur comme s'il était déjà le présent. C'était d'une belle ordonnance classique, d'un beau rythme classique, et l'auteur fut encore plus fidèle à ce r;^'thme en écrivant, quelques jours après, sa Lettre à Monsieur le Ministre de la Guerre.

Cette ordonnance classique ne consiste pas, comme Hugo se l'est sans doute imaginé, à introduire dans le

(1) Justice, dans l'Aurore du lundi 5 juin 1899.

cinquième cahier de la quatrième série

discours des répétitions artificielles. Au contraire elle consiste à ne pas introduire dans le discours des variations artificielles, à dire toujours la même chose, quand c'est toujours la même chose. Ainsi entendue, l'ordonnance classique est un effet de la sincérité. Je crois bien que la sincérité est le caractère le plus profond de Zola. Son entière sincérité est le fondement même de sa toujours jeune naïveté.

M. Gustave Kahn (i) a fort heureusement comparé le « prmcipat d'ordre moral, plus encore que littéraire » qu'Emile Zola exerce parmi nous au principal « qu'avait exercé Hug-o à la fin de sa vie ». Ce principat est à peu près le même en effet. Mais il n'est pas le même en esprit. Les actes et les paroles de Hugo laissent une impression ou une arrière-impression perpétuelle de formidable insincérité. Les extraits des dernières Choses vues que nous avons lus dans les périodiques ne sont pas pour effacer cette impression. Le principat de Hugo était, en outre, autoritaire. Le principat libre d'Emile Zola est fondé surtout sur sa formidable sincérité. C'est parce qu'il est sincère, parce qu'il se sent sincère, que Zola se croit réaliste, qu'il est à l'aise dans ses actes, un peu gêné dans ses œuvres, et qu'il fut ce que Hugo ne fut jamais, un protagoniste.

Ces mêmes qualités nourrissent le roman, le poème de Fécondité.

Le premier des Quatre Évangiles, le saint Évangile de Notre-Seigneur-Jésus-Christ selon saint Matthieu, com-

(1) La revue blanche du 15 octobre 1899.

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raence par le Livre de la génération de Jésus-Christ, fils de David, fils d'Abraham ;

(( Abraham engendra Isaac. Isaac engendra Jacob. Et Jacob engendra Judas et ses frères.

« Et Judas engendra de Thamar Phares et Zara. Et Phares engendra Esron. Et Esron engendra Aram... » Ceci aussi est du classique.

Fécondité est le livre de la génération de Mathieu. Pierre Froment, le Pierre Froment de Lourdes, de Rome et de Paris, « avait eu de sa femme Marie quatre fils, Jean l'aîné, puis Mathieu, Marc et Luc ». (i)

Nous avons lu Fécondité en feuilletons dans l'Aurore. Par une harmonie merveilleuse, coname l'auteur avait écrit au loin, s'interrompant pour lire les journaux de France, ainsi nous avons lu au loin, nous interrompant pour lire les nouvelles de Rennes. Et, sans vouloir en faire un moyen d'art, les ajournements successifs du feuilleton donnèrent aux recommencements successifs du roman une singulière perspective, agrandie encore par l'importance des événements réels intercalaires. Quand nous arrivâmes à la fin, il y avait vraiment de très longs jours et de très longues années que Mathieu Froment s'était installé avec sa femme dans le petit pavillon à la lisière des bois. ,

De jour en jour attendant la suite au lendemain, nous donnions cours aussi au secret espoir que nous avions formé, que Mathieu deviendrait socialiste, que ce livre serait l'évangile du socialisme. Car nous n'éprouvons aucune fausse honte à constater le socialisme partout

(1) Fécondité, page 4.

cinquième cahier de la quatrième série

où il est en réalité, à le demander, sous son nom, partout où il doit être. Plusieurs descriptions des misères industrielles nous encouragèrent dans notre espoir. Nous fûmes finalement déçus.

Tout au commencement du livre, Mathieu est pauvre. Cela est si fortement établi que la mémoire de cette pauvreté traverse tout le roman jusqu'à la fin, masque les fortunes, et fait équilibre à la possession des richesses. 11 n'y a là qu'un artifice, employé sincèrement, mais nullement probant. La pauvreté a toutes les vertus, moins une : celle de donner droit à la possession de la richesse. Mathieu et sa race finissent par exercer le droit d'us et d'abus sur un nombre incalculable de moyens de production.

Zola n'a pas manqué de sentir la difficulté. S'il ne l'avait pas sentie de lui-même, SuUy-Prudhomme (i) la lui aurait enseignée :

Du plus aveugle instinct je me veux rendre maître, Hélas! non par vertu, mais par compassion ; Dans Vinvisihle essaim des condamnés à naître, Je fais grâce à celui dont je sens l'aiguillon.

L'homme à qui son pain blanc maudit des populaces Pèse comme un remords des misères d'aiitrui, A l'inégal banquet oii se serrent les places. N'élargira jamais la sienne autour de lui !

Selon que l'on résout ou non cette difficulté, on est ou on n'est pas socialiste. Sully-Prudhomme ne l'a pas

(1) Yœii, dans les Vaines Tendresses (Poésies, 1872-1878), pages 108 et suivantes, petite édition Lemerre.

LES RECENTES ŒUVRES DE ZOLA

résolue, mais supprimée par l'artilice de la stérilité. Zola ne l'a pas résolue, mais tournée par l'artifice du premier occupant et de la déshérence.

On répond facilement à Sully-Prudhomme : « Il ne s'agit pas seulement d'élargir sa place à l'inégal banquet. Il s'agit aussi d'élargir sa place au travail, provisoirement inégal. Et si les nouveaux travailleurs produisent assez pour élargir le banquet lui-même, il n'y a plus aucun inconvénient à ce qu'ils occupent à ce banquet non des places empiétées, mais des places nouvelles. Que si les nouveaux travailleurs produisent plus qu'ils ne consomment, c'est tout avantage pour la cité. »

J'abandonne ici cette comparaison du banquet, toujours un peu lourde et un peu inexacte. Je dis : « Si nos enfants ne produisent pas, comme ils consommeront quand même, ils seront des parasites : mieux vaut n'en pas avoir. Si nos enfants produisent, et consomment une égale valeur, ils deviennent socialement indifférents. Si nos enfants produisent, et consomment un peu moins, s'ils produisent beaucoup et ne consomment guère, ils enrichiront le domaine commun de l'humanité. » Je donne ce raisonnement pour ce qu'il vaut : il est provisoirement, grossièrement, moyennement exact.

Si l'on admet ce raisonnement provisoire, la difficulté redoutable apparaît : l'enfantement ne se justifie socialement que par ce que les enfants seront dans la cité. Or on est rigoureusement assuré que les enfants demanderont à la cité les moyens de leur éducation, mais on ne sait pas quel travail les enfants donneront à la cité. Il y a là évidemment un crédit accordé par la cité aux générations naissantes et croissantes.

cinquième cahier de la quati^ième série

Zola n'a pas voulu, pour ainsi dire, que ce crédit fût demandé. Il n'a pas voulu que les fils de Mathieu dussent rien à la société. Mathieu ne demande rien à personne. Mathieu ne prend rien à personne. Mathieu fait pousser les moissons les plus luxuriantes dans les territoires de chasse abandonnés jusqu'à lui. « On n'avait qu'à faire comme lui, à créer les subsistances nécessaires, chaque fois qu'on mettait un enfant au monde ; et il aurait montré Chantebled, son œuvre, le blé poussant sous le soleil, à mesure que poussaient les hommes. Certes, on n'accuserait pas ses enfants d'être venus manger la part des autres, puisque chacun d'eux était né avec son pain. » (i) Nicolas, fils de Mathieu, fait pousser des moissons plus débordantes ejicore, non plus seulement dans des pays incultes, mais dans des pays incivilisés, aux plaines infinies du Soudan. Mathieu continue à vivre en paysan. Nicolas court avec une audace folle et froide les risques lointains de coloniser. Cela masque l'usurpation ; cela ne fait que la masquer. Marianne enfante une race de bourgeois.

Aussi long temps que Mathieu fait sa terre et sa ferme avec ses bras, le roman peut sembler invraisemblable, il énonce un travail légitime, une production légitime, une vie légitime. Aussitôt que Mathieu réalise des bénéfices sur le travail de ses serviteurs et de ses servantes, — et cela ne manque pas d'arriver, bien que le roman soit à peu près muet là-dessus, puisque Mathieu achète une immense étendue de terres et fournit de l'argent pour acheter l'usine, — aussitôt que Mathieu devient un patron, tout ce travail devient illégitime, toute cette

(1) Fécondité, pages 613 et 614.

LES REGENTES ŒUVRES DE ZOLA

vie devient illégitime. On a beaucoup trop salué Fécondité comme un livre nouveau, (i) comme le livre d'une génération nouvelle, comme le Livre d'un âge nouveau. Laurent Tailhade salue cette « annonciation des temps futurs pour un monde nouveau ». (2) Hélas non ! Ce livre est un livre ancien, cet évangile est un livre conservateur, indifïerent au salariat comme l'Évangile de Jésus fut indifférent à l'esclavage.

En admettant qu'il y ait un droit du premier occupant, le premier occupant n'a le droit d'occuper que sa part, il n'a pas le droit de préoccuper des plaines. Et surtout il ne peut y avoir droit du premier occupant que sur ce qui n'est pas occupé. Or cette race glorieusement envahissante occupe, — sans faire attention, — des biens qui ne sont nullement tombés en déshérence. Deux fils de Mathieu, successivement, envahissent l'usine, la maison initiale. Beauchêne, l'usinier, tombe en épaisse déliquescence. Alors les représentants de la santé s'emparent normalement de la richesse constituée par cette usine. Il ne leur vient pas un seul instant à la pensée que ce dont ils s'emparent n'était pas môme à ce malheureux Beauchêne, qu'ils font l'usurpation d'une usurpation, la spoliation d'une spoliation, que tous les samedis soir, à l'heure de la paie, sous le gouvernement normal d'un Froment, les ouvriers sont aussi ponctuellement volés qu'ils étaient volés sous le gouvernement malade de Beauchêne. C'est pour n'avoir pas fait, au seuil de leur vie nouvelle, cette simple

(1) Relire dans la revue blanche l'article déjà cité de Gustave Kahn.

(2) Venus Victrix, dans la Petite République du mercredi 25 octobre.

cinquième cahier de la quatrième série

réflexion, que Mathieu et Marianne ont recommencé une ancienne humanité.

Mieux vaut sans doute une ancienne humanité saine qu'une ancienne humanité malade. 11 n'en est pas moins vrai que cet Ambroise, qui dispose agréablement des surprises pour les fêtes villageoises, pour les noces de diamant, est un homme redoutable :

« La fortune d'Ambroise s'était décuplée en dix ans. A c{uarante-cinq ans à peine, il régnait sur le marché de Paris. La mort de l'oncle Du Hordel l'ayant fait héritier et seul maître de la maison de commission, il l'avait élargie par son esprit d'entreprise, l'avait transformée en un véritable comptoir universel, où passaient les marchandises du monde entier. Les frontières n'existaient pas pour lui, il s'enrichissait des dépouilles de la terre, il s'eff'orçait surtout de tirer des colonies toute la richesse prodigieuse qu'elles pouvaient donner, et cela avec une audace triomphante, une telle sûreté de coup d'oeil, au loin, que ses campagnes les plus téméraires finissaient par des victoires. Ce négociant, dont l'activité féconde gagnait des batailles, devait fatalement manger les Séguin, oisifs, impuissants, frappés de stérilité. Et, dans la débâcle de leur fortune, dans la dispersion du ménage et de la famille, il s'était taillé sa part, il avait voulu l'hôtel de l'avenue d'Antin... » (i) « Maintenant, l'hôtel entier revivait, plus luxueux encore, empli l'hiver d'un bruit de fêtes, égayé du rire des quatre enfants, de l'éclat de cette fortune vivante que renouvelait sans cesse l'effort de la concpiête. » (2) Je demande

(1) Fécondité, page 705.

(2) Fécondité, page 707.

LES RECENTES ŒUVRES DE ZOLA

simplement quelle différence il y a entre cet Anibroise et un homme de proie. Je demande combien cet Ambroise a mangé d'hommes et de maisons avant d'aller fêter le Père et la Mère à Chantebled.

Il ne suffit pas, pour être un homme nouveau, de chanter le premier né des dieux. N'oublions pas que nous sommes athées. Nous ne sommes pas athées seulement du vrai Dieu, de lahvèh, de Jésus, nous sommes athées aussi des faux dieux, des dieux hellènes. « On rêve », dit M. Laurent Tailhade,... « à l'invocation immortelle de Lucrèce proclamant Vénus Victorieuse, la Déesse qui peuple les mers chargées de nefs et les terres grosses de fruits. » ... « Dans le roman de Zola, c'est aussi Vénus Victorieuse, Vénus Génitrice qui triomphe, reine des germes et de l'immortel espoir. Mais ce n'est pas le seul pullulement des êtres qu'elle suscite. La Bonté croît autour d'elle, comme une fleur sans seconde, fleur de l'humanité libre et reconquise à elle-même. » (i) Et encore : « C'est la bonne parole du travail, de la réconciliation finale et de la paix. » (i) Non ! Il faut distinguer. Fécondité est un roman d'amour, mais non pas un livre de paix et de bonté.

Ne soyons pas plus païens que les païens. Le même Lucrèce, qui invoquait Vénus au commencement de son poème : ce Déesse Vénus, mère des Enéades, volupté des hommes et des dieux... » continue assez vite, et assez bien : ce Alors que la vie hum,aine gisait salem,ent sous les yeux, écrasée sur terre sous la lourde religion, qui des régions du ciel montrait la tête, menaçante audessus des m,ortels par Vhorreur de son aspect, pour la

(1) Article cité.

cinquième cahier de la quatrième série

première fois un homme grec osa lever des yeux mortels encontre, et le premier s^ asseoir encontre. » Je n'ai pas à concilier Lucrèce avec Lucrèce, mais au moins soyons comme cet homme grec. Levons nos regards humains vers les dieux. Ne croyons pas qu'il suffise de chanter l'hymne de l'amour universel : « Et, de même que, le soir de la conception, toute l'ardente nuit de printemps, avec son odeur, était entrée pour que la nature entière fiit de l'étreinte féconde, de même aujourd'hui, à l'heure de la naissance, tout l'ardent soleil flambait là, faisant de la vie, chantant le poème de l'éternelle vie par l'éternel amour. » (i) « [Marianne] n'était point seule à nourrir, la sève d'avril gonflait les labours, agitait les bois d'un frisson, soulevait les herbes hautes où elle était noyée. Et, sous elle, du sein de la terre en contmuel enfantement, elle sentait bien ce flot qui la gagnait, qui l'emplissait, qui lui redonnait du lait, à mesure que le lait ruisselait de sa gorge. Et c'était là le flot de lait coulant par le monde, le flot d'éternelle vie pour l'éternelle moisson des êtres. Et, dans la gaie journée de printemps, la campagne éclatante, chantante, odorante, en était baignée, toute triomphale de cette beauté de la mère qui, le sein libre sous le soleil, aux yeux du vaste horizon, allaitait son enfant. » (2) « De toutes parts, la vie féconde charriait les germes, créait, enfantait, nourrissait. Et, pour l'éternelle œuvre de vie, l'éternel fleuve de lait coulait par le monde. » (3) Jamais sans doute un hymne aussi éclatant ne fut chanté à la gloire de Vénus perpétuelle, et

(1) Fécondité, page 223.

(2) Fécondité, page 247.

(3) Fécondité, page 615.

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près de cette ardente prière le Sacre de la Femme semblera un excellent exercice de bonne rhétorique. Pourquoi faut-il que les enfants nourris de ce lait, qui au commencement de ce livre bondissaient innocemment parmi les jeunes feuillages, deviennent à la lin des hommes aussi durs. La mémoire de leur enfance lactée, l'enfance de leurs petits frères et sœurs et de leurs enfants ne suffît pas pour innocenter toute leur vie. Mathieu s'imagine un peu facilement que la religion de la vie suffît : « Des millions de nouveaux êtres pouvaient naître, la terre était grande, plus des deux tiers restaient à défricher, à ensemencer, il y avait là une fertilité sans fin pour notre humanité sans limites. » (i) Il adopte une théorie des révolutions qui est surtout vraie des jacqueries, qui ne sera sans doute pas vraie de la révolution sociale : « Est-ce que toutes les civilisations, tous les progrès ne s'étaient pas produits sous la poussée du nombre ? Seule, l'imprévoyance des pauvres avait jeté les foules révolutionnaires à la conquête de la vérité, de la justice, du bonheur. Chaque jour encore, le torrent humain nécessiterait plus de bonté, plus d'équité, la logique répartition des richesses par de justes lois réglant le travail universel. » (i) Pourquoi faut-il que les Froment n'introduisent pas dans l'humanité des mœurs conformes à ces lois futures?

Levons nos regards humains vers les dieux du ciel. Vénus ne fut pas une déesse de paix, de bonté. Si lahvèh fut un dieu jaloux, les dieux de l'Olympe étaient des dieux envieux. Les dieux d'en haut n'ont pas tou-

(1) Fécondité, page 614.

cinquième cahier de la quatrième série

jours aimé la fécondité humaine. La morne Niobé ne s'enorgueillit pas un long temps de ses sept filles et de ses sept fils.

Fécondité n'est pas un livre de charité. Si la maison des Froment grandit aussi rapidement, c'est en partie parce que ni Mathieu ni les siens ne laissent filtrer leurs forces dans les fissures de la charité. Il ne faut pas se laisser abuser par plusieurs démarches qu'il fait. Le nombre des personnes qu'il essaie de sauver, assez maladroitement, est infime, si on le compare à sa puissance grandissante. L'effort qu'il donne pour sauver les péricUtants est infime, si on le compare à l'eff'ort qu'il donne pour fonder sa race. Or il est permis de dire que la charité est impuissante, quand on l'a essayée sérieusement ; il est permis de déclarer que tous les efforts donnés à la charité sont vains, sont perdus, mais à une condition : c'est que de la charité abandonnée on mente à une action plus efficace, à la solidarité, mais non pas que l'on redescende à la bourgeoise acquisition des richesses. Quand un bourgeois qui monte s'arrête à la charité, il s'arrête beaucoup trop tôt. Mais cela vaut assurément beaucoup mieux que de rester bourgeois simplement. Fécondité n'est pas un Hvre de bonté, d'humanité.

Fécondité n'est pas un livre de paix. Je prie qu'on le relise et que l'on n'oubhe pas de voir cette guerre incessante. Ne nous laissons pas séduire à un nouvel artifice employé sincèrement. Zola donne aux Froment, à quelques exceptions près, une victoire si facile, si écrasante, si abondante, que la pensée du lecteur ne s'attache pas à la considération de la bataille. Mais les

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guerres victorieuses n'en sont pas moins des guerres. Les invasions faciles n'en sont pas moins des envahissements. Les oppressions aisées n'en sont pas moins des étouffements, des écrasements.

Fécondité est le livre de la guerre. Parce qu'ils possèdent les biens de ce monde à titre de propriétaires individuels, tous ces Froment sont des hommes de guerre et non pas des hommes de paix. Ces enfants dont nous admirions la parfaite communauté de vie, quand ils sont mis hors de page, commencent des possessions individuelles, des vies individuelles. De l'abondance du lait commun, delà nourriture qu'ils semblaient partager communément avec la vie universelle, avec le monde en nourriture, voici qu'ils redescendent bourgeoisement à l'individualité de leurs nouvelles familles. Ces enfants partageaient avec les blés et l'herbe. Ces hommes ne partagent plus même avec les autres hommes. Ils prennent la part des autres hommes. Ils prennent la part des autres Froment. Voici qu'ils possèdent séparément et, bien entendu, qu'ils se chamaillent. Fécondité est si peu un livre de paix que les Froment ont déjà des guerres intérieures, des guerres civiles. Celui qui est meunier, Grégoire, fait la guerre à Gervais, celui qui est fermier. « Grégoire était, en affaires, d'une rudesse d'homme sanguin, qui s'entêtait à ne jamais rien lâcher de son droit. » (i) Marianne, au déclin de sa vie, est malade d'âme et court le danger de mort par la tristesse de cette guerre intestine. Je demande s'il n'y a pas des mères qui meurent tout à fait quand Grégoire exerce, en aflaires,

(1) Fécondité, page 698.

cinquième cahier de la quatrième série

sa rudesse d'homme sanguin contre des hommes qui ne sont pas des Froment.

Que l'on y fasse attention : dans cette aventure de la ferme et du moulin, c'est la guerre qui est naturelle, et c'est la réconciliation qui est artificielle. De la possession, de la propriété mdividuelle des moyens de production, ce qui sort naturellement, c'est la guerre des possesseurs, des propriétaires. Ceux-ci peuvent se réconcilier dans un commun amour filial. Cette communauté des sentiments ne sufïit pas. Elle n'est harmonieuse et durable que si elle se fonde sur la communauté des biens. Ces Froment vivent en bourgeois. Denis, succédant à l'usine à son frère Biaise assassiné, veut cependant que l'on prélève « sur les bénéfices une pension pour Charlotte, la veuve ». (i) Et l'auteur estime que c'est par une honnêteté déUcate. Parmi les « cent cinquantohuit enfants, petits-enfants, arrière-petitsenfants, sans compter quelques petits derniers-nés, ceux de la quatrième génération » (2) qui figurent uniformément au grand banquet des noces de diamant, il doit y avoir, si le livre est conforme aux réalités de la \ie, sous l'apparente uniformité de la fête en commun, des riches et des pauvres. Et même avant, si l'avant-dernier des fils, Nicolas, quitte le Chantebled de la métropole et va fonder un Chantebled colonial, soudanais, ce n'est pas, remarquons-le bien, qu'il manque de place pour travailler, car la ferme est grande, l'usine est grande, la maison d'Ambroise est grande : c'est qu'il manque de place pour fonder, pour commander, pour être à son

(1) Fécondité, page 593.

(2) Fécondité, page 721.

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tour un patriarche, un chef de dynastie. « Ses frères, ses sœurs, avant que son tour fût venu, avaient déjà pris toutes les terres environnantes, à ce point qu'il étouffait, menacé de famine, en quête du large champ rêvé, qu'il cultiverait, où il moissonnerait son pain. ))(i) Or si un homme peut commander à des plaines illimitées, aucun homme ne peut labourer des plaines sans limites. C'est pour ne pas partager avec ses frères la terre labourable que Nicolas va chercher fortune au Soudan, qu'il va fonder au Soudan la deuxième dynastie. Les Froment ont soif de commander. Nicolas Froment a soif d'un commandement infini. La divine jouissance d'envahissement qu'il éprouve à satisfaire cette soif ne me fait pas oubUer que les guerres coloniales sont les plus lâches des guerres, que le Soudan n'a jamais été une colonie de peuplement, qu'il ne le sera sans doute jamais, que toutes les fois que des fils de France ont tenté la conquête de ces plaines, c'est la luxuriance et la luxure de cette faune, de cette flore, de ce climat qui les a. tués ou qui les a conquis. Les dangers fous que bravent Nicolas et Lisbeth ne les justifient pas, car les moyens ne justifient pas la fin. Je demande ce que c'est que cet officier blanc qui, dans le petit fort voisin, « commande à une douzaine de soldats indigènes ». (2) La famille française est « forcée parfois de faire ellemême le coup de feu ». (2) Des coups de fusil lointains sont tout de même des coups de fusil. Tirer un coup de fusil ailleurs qu'au stand est une opération grave. Loin que Fécondité soit un livre d'humanité, de soli-

(1) Fécondité, page 658.

<2) Fécondité, page 742.

cinquième cahier de la quatrième série

darité, c'est le livre de la conquête de rhumanité par les Froment. C'est, en un sens, le recommencement, beaucoup plus dangereux, parce qu'il paraît moral, de certaines histoires des Rougon-Macquart. C'est ici proprement la Fortune des Froment. Cela est masqué par le lyrisme et par un certain ton de fantaisie, mais cela n'en est pas moins réel :

« Mathieu, gaiement, donnait des ordres.

« En face de nous deux, là, mettez son couvert... Il « sera seul en face de nous, tel que l'ambassadeur d'un « puissant empire. » (i) Mathieu se trompe : Dominique, le fils aîné de son fils Nicolas, est bien réellement l'ambassadeur d'un puissant Empire économique institué au Soudan. Et c'est cela qui m'épouvante.

Ces Froment pouvaient fonder une cité nouvelle. Mathieu n'a fondé qu'une patriarchie, c'est-à-dire la plus naturelle des monarchies, et la plus vénérable. Mais l'ancienne humanité a éprouvé bien des patriarchies sans y trouver le bonheur final et harmonieux. Cette malheureuse Rose s'amusait de « royal couple » et de « Majestés voisines ». (2) Elle avait, hélas! beaucoup plus profondément raison qu'elle ne se l'imaginait.

Je demande ce que de^dendront les Froment quand le Père et la Mère seront morts. S'ils ne font qu'une nation de plus parmi les nations, que m'importe ? S'ils ne font qu'une jeune nation parmi les vieilles nations, que m'importe ? Auront-ils des guerres civiles, aurontils entre eux l'horreur des guerres fraternelles? Mais toutes les guerres ne sont-elles pas des guerres frater-

(1) Fécondité, page 734.

(2) Fécondité, pages 548 et 549.

LES REGExNTES ŒUVRES DE ZOLA

nelles ? Et quand les Froment seront nombreux comme les Anglais, quand leur envahissement sera barré, feront-ils des expéditions pour passer le Vaal? Feront-ils eux-mêmes la guerre? La feront-ils faire à des mercenaires ? Auront-ils des esclaves, conmie ils ont des salariés ? Tout cela finira-t-il par du nationalisme?

Telle fut la déception que l'Aurore nous apportait de jour en jour. Cette famille en qui nous avions mis nos espérances les plus chères tournait mal, sous nos yeux. Zola n'était pas devenu socialiste. Par quel mystère ce révolutionnaire admirablement ardent avait-il pu ne pas se fondre à son propre feu? Comment celui qui fut le protagoniste de la Justice dans une cause individuelle n'a-t-il pas reconnu que l'injustice universelle passait tous les jours ? Comment a-t-il pu introduire l'injustice, l'injuste concurrence au plus profond d'un livre écrit en exil? Cela déçoit l'attente et passe l'entendement. Quand des socialistes ne sont pas révolutionnaires comme Zola, c'est une grande inconséquence. Mais quand un révolutionnaire comme Zola n'est pas socialiste, c'est une grande inutilités La révolution n'étant que le moyen du socialisme, et celui-ci étant la fin, mieux vaut encore, socialement, un socialiste qui n'est pas bien révolutionnaire, qu'un révolutionnaire qui n'est pas socialiste du tout.

Ce qui accroissait la tristesse de la déception, c'était que nous reconnaissions dans ce roman, faisant valoir une cause évidemment mauvaise, les qualités de Zola que nous aimons. Nous avons retrouvé là cette ordonnance classique admirée dans la Lettre au Président de la République et dans la Lettre à Monsieur le

cinquième cahier de la quatrième série

Ministre de la Guerre. On a vu, non sans raison, des motifs conducteurs dans les admirables couplets :

ce Et c'était toujours la grande œuvre, la bonne œuvre, Vœuvre de fécondité qui s'élargissait par la terre et par la femme, victorieuses de la destruction, créant des subsistances à chaque enfant nouveau, aimant, voulant, luttant, travaillant dans la souffrance, allant sans cesse à plus de vie, à plus d'espoir. » (i)

Je consens que ce soient des motifs conducteurs, pourvu que cette expression n'implique l'idée d'aucun artifice de style, mais corresponde seulement au rythme profond qui secoue toute l'œuvre. Ici encore si de distance en distance l'auteur nous redonne les mêmes mots, les mêmes phrases, les mêmes stances, les mêmes élans, c'est parce que la vie elle-même a ces mêmes recommencements. Ce n'est pas que le « bon Homère... sommeille parfois ». (2) C'est toujours la sincérité classique. Zola dit la même chose non pas toujours, mais, exactement, toutes les fois que c'est la même chose. Il a raison de ne pas fausser son œuvre. Il ne satisfait pas à la vanité de la faire partout quand même intéressante, au sens habituel du mot. Il est impassible comme la nature, patient comme elle, et, pour qui ne sait pas, ennuyeux comme elle. Plusieurs, ayant commencé le

(1) Fécondité, pages 372, 401, 427, 458, 481. Le motif est esquissé à la page 345. On peut remarquer qu'il se succède ensuite à des intervalles presque l'éguliers de 27, 29, 26, 31 et 23 pages, qu'il ne commande, sauf erreur, que 136 pages, au milieu du livre, sur 751, laissant libres les 344 premières pages, et les 270 dernières. Le motif ne consiste pas seulement en cette phrase fidèle, mais en tout un cortège de phrases ou identiques (A Cbantebled, Mathieu et Marianne fondaient, créaient, enfantaient...), ou apparentées.

(2) Paul Brulat, dans les Droits de l'Homme du dimanche 22 octobre.

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poème, se sont ennuyés de ces recommencements. J'ai peur que ceux-là ne s'ennuient aussi des inévitables recommencements de la vie. a Deux ans se passèrent. »

Profondément sincère à cet égard comme à tous les égards, l'œuvre n'est pas entièrement ni exactement réaliste. Il y a plusieurs maladresses. Au commencement du roman, Mathieu doit « passer chez le propriétaire lui dire qu'il pleut dans la chambre des enfants ». (i) Quand il est rentré le soir, après une journée de laideurs et de tentation, il se plaint : « Ça n'empêche pas que nous sommes ici dans une masure, et que, s'il pleuvait encore cette nuit, les enfants seraient mouillés. » (2) Ceci est maladroit, inexact. Chez les pauvres gens la distinction entre la chambre des parents et la chambre des enfants n'est nullement capitale, comme chez les riches. En attendant que la réparation soit faite, le papa et la maman n'ont qu'à transporter dans leur chambre les lits des petits. Mathieu, suivant comme il fait le protocole du locataire, n'est ni vraiment père, ni vraiment révolutionnaire, ni vraiment pauvre. Marianne laisse à la maison ses quatre enfants endormis pour aller le soir, très tard, au devant de Mathieu. Naturellement la vieille servante, Zoé, s'endort avec les enfants sur qui elle doit veiller. (3) Ou cela n'est pas vrai, ou cela n'est pas bien. Je crois surtout que cela n'estpas vrai. Marianne, si nous en croyons Zola, vaut beaucoup mieux. Mathieu aussi, du moins je l'espère,

(1) Fécondité, page 2.

(2) Fécondité, page 96.

(3) Fécondité, page 82 et suivantes.

cinquième cahier de la quatrième série

vaut mieux que de choisir pour un amour efficace un soir de maladie morale, de laideur et de crise mauvaise, (i) Le livre manque ici de cette raideur droite et de cette moralité ridicule, impudente, sans laquelle on ne fera rien de nouveau. Mathieu manque notablement (2) du ridicule indisj^ensable, en morale, à sa fonction paternelle, en art à sa situation de caractère, de tj^e, de représentant poétique.

Toute l'économie domestique du livre est fondée sur ce que Mathieu achète à vil prix à Séguin des terrains qui n'ont pour Séguin qu'une valeur de chasse et qui auront bientôt pour Mathieu une valeur de culture. Cela est faux en économie politique. Il est faux que Mathieu achète les chasses au prix qu^elles ont pour Séguin, selon une loi qui serait la loi de V offre seule, comme il serait faux que Mathieu achetât les cultures au prix qu'elles auront pour lui, selon une loi qui serait la loi de la seule demande. Mathieu passe avec Séguin des contrats bourgeois, régis par la double loi de l'offre et de la demande. En bonne économie bourgeoise, et en bonne psychologie bourgeoise, le propriétaire ancien doit justement profiter de ce que le nouveau propriétaire a de plus en plus le désir et le besoin de nouveaux morceaux pour faire monter de plus en plus ses prix. Commercialement, les territoires de chasse non achetés encore prennent de la valeur, comme on dit, parce qu'ils sont contigus aux labours de la ferme et parce que le fermier veut y mettre la charrue. Cela n'a aucun sens. Mais cela est de la réa-

(1) Fécondité, page 85 et suivantes.

(2) Fécondité, pages 33, 35 et suivantes.

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lité bourgeoise. Or Séguin est un bourgeois, Mathieu est un bourgeois. Justement parce que Séguin a des besoins d'argent croissants, il doit faire chanter Mathieu. La théorie des mitoyennetés, des contiguïtés et des enclaves est l'a, h, c du propriétaire terrien. Séguin est un chasseur, un propriétaire terrien, et il n'est pas une bête. Pourquoi n'exerce-t-il pas l'inévitable chantage, le chantage qu'exerce, en un sens, le vieux meunier Lepailleur ?

Cette inconséquence économique et psychologique tient sans doute pour une part à la conception même que l'auteur a de la psychologie. Zola excelle à nous décrire et à nous conter le malheur et le mal. Il excelle presque autant à nous décrire et à nous conter le bonheur et le bien. Mais presque partout dans son œuvre le bien et le mal, tous les genres du mal et tous les genres du bien sont juxtaposés. Or ce qu'il y a de redoutable dans la réalité de la vie, ce n'est pas la constante juxtaposition du bien et du mal : c'est leur interpénétration, c'est leur mutuelle incorporation, leur nourriture mutuelle, et, parfois, leur étrange, leur mystérieuse parenté. La psychologie de Zola est évidemment contemporaine des théories qui voulaient expliquer toute l'àme et tout l'esprit par l'association des idées. Elle ignore les théories récentes, ou plutôt les constatations récentes, qui ont laissé voir combien ces anciennes hypothèses étaient grossières encore, (i) C'est pour cela que les volitions sont si souvent grossières dans les œuvres de Zola. Elles ne sont pas vraiment des

(1) Henri Bergson. — Essai sur les données immédiates de la conscience. — Matière et mémoire.

cinquième cahier de la quatrième série

volitions, les volitions de personnes humaines qui veulent, mais trop souvent comme des déclanchements, comme des remplacements : à un état d'esprit donné succède brusquement un nouvel état d'esprit étranger au premier. Déjà dans Paris le plus épouvantable combat de conscience avait fini par un coup de brique mal asséné :

« Et, suffoquant, tremblant de rage, Guillaume avait saisi Pierre , lui écrasait les côtes de ses muscles solides.

«... Déjà, la brique s'abattait. Mais les deux poings durent dévier, elle ne lui effleura qu'une épaule et il tomba, dans l'ombre, sur les genoux. » (i)

Ce coup de brique opère vraiment le déclanchement iînal de Paris. Dans Fécondité, c'est un embarras de voitures qui résout facilement une crise de passion bien mal engagée : «... brusquement, une autre image se dressa ». (2) Il était temps.

Je ne nie pas qu'il n'y ait une assez grande quantité de personnes dont la psychologie soit aussi grossière et pour ainsi dire aussi mécanique. Mais ces personnes sont accidentelles. On peut les choisir comme sujets d'un roman épisodique, ou bien comme les comparses d'une action essentielle, mais non pas en faire les personnages d'un roman essentiel, d'un poème, d'une épopée comme Fécondité, comme la plupart des œuvres du poète Zola. Ou bien Mathieu n'est pas un caractère, et alors il est tout à fait vrai si l'on veut. Ou bien il est un caractère, un type, et alors il n'est pas tout à fait

(1) Paris, pages 572 et 573.

(2) Fécondité, page 81.

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vrai, tout à fait réussi. Ce serait diminuer la pensée de Zola, le sens, la valeur, la portée de l'œuvre, que de s'en tenir à la première hypothèse. Non. Fécondité n'est pas une œuvre moyemie absolument réussie, mais une œuvre supérieure contestable à beaucoup d'égards et qui laisse beaucoup de tristesse.

De même on ne saurait nous demander d'accorder, comme un postulat indispensable, le facile accroissement de Mathieu. A ceux qui nous diraient : « Laissons cela, laissons ces misères; accordons cette fortune à laquelle nous devons un si beau poème », il convient de répondre non. Fécondité n'est pas seulement un beau poème que l'on admire. C'est évidemment aussi, dans la pensée de l'auteur, un livre d'enseignement. C'est un poème d'enseignement, c'est-à-dire, au beau sens de ce mot si mal employé communément, un poème didactique. Si nous consentons à en altérer la forme, à en diminuer le sens, nous n'avons plus qu'à l'admirer sans aucune réserve. Mais ce serait là une véritable trahison. A une telle œuvre de sincérité, nous devons sincèrement la vérité entière. Nous devons lui restituer tout son sens, toute sa valeur, et, dès lors, faire toutes les réserves que nous avons faites.

Paul Brulat compare (i) Zola lui-même à Mathieu : « Le bon Mathieu, c'est Zola lui-même, dont le cerveau créateur a mis au monde plus de trois cents personnages, une arche immense où s'exaltent d'une forml-

(1) Article cité. Ou plutôt il assimile, en quoi peut-être il force un peu, car je crois qu'on doit lire Fécondité sans aucune malice, finesse, ni sj'mbole, et que « faire des enfants » y signifie simplement faire des enfants.

cinquième cahier de la quatrième série

dable intensité de vie : hommes, femmes, enfants, bêtes et plantes. » J'avoue que cette postérité de Zola ne me laisse pas moins inquiet que la race née de Mathieu.

La fortune littéraire, politique et sociale de Zola fut singulière. Sa sincérité même et une optique propre le conduisirent dans toutes ses premières œuvres et dans beaucoup des suivantes à nous montrer surtout les nombreuses laideurs de l'humanité. Je crois que l'enseignement donné par ces livres fut déplorable, comme est déplorable encore aujourd'hui l'enseignement donné par les images antialcooliques. Ce n'est point par l'horreur du laid mais par l'attrait du beau que nous devons enseigner le beau. Le beau doit ignorer le laid comme le Dieu d'Aristote ignorait le monde imparfait. Il est malsain que les enfants emportent et gardent dans leur mémoire l'image laide des ilotes ivres. Il est malsain que les enfants qui passent rue Soufïlot gardent dans leur mémoire les images d'ivrognerie que la maison Delagrave exposait derrière les barreaux de ses vitrines. Les images de la laideur sont laides. Les images de la laideur sont, en un sens, plus redoutables que la laideur même, étant pour ainsi dire authentiquées par ce que l'image dessinée ou l'image écrite a de définitif, d'officiel. En ce sens un ivrogne représenté sur un tableau scolaire enlaidit plus gravement la mémoire et l'imagination des enfants qu'un ivrogne rencontré dans la rue. De même la plupart des anciens personnages de Zola sont d'une fréquentation très pernicieuse.

Le malheur fut, si nous en croyons les indications données au verso du faux-titre de Fécondité^ que cette

LES RECENTES ŒUVRES DE ZOLA

fréquentation devint très nombreuse, (i) Le romancier se fit ainsi mie clientèle considérable, puissante, mélangée. Comme il était fécond il donna un très grand nombre d'images à un très grand nombre de mémoires individuelles. Ainsi que ce médecin de petite ville dont parle Santerre, (2) il a donné, sans l'avoir voulu, ayant voulu sans doute le contraire, un très grand nombre de très pernicieux enseignements.

Ayant acquis par son enseignement mélangé la notoriété puis la gloire littéraire, Zola mit brusquement, et dans des circonstances inoubliables, toute sa gloire et toute sa personne et toute sa force révolutionnaire et toute sa force de vérité, toute sa force de sincérité au service de la justice et de la vérité en danger. Alors il se

(1) Il est intéressant de classer les romans de Zola d'après leur tirage :

La Débâcle a été tirée à 196.000

Nana 182.000

Lourdes 149.000

L'Assommoir 139.000

La Terre 123.000

Germinal 105.000

Le Rêve 105.000

Rome 100.000

La Bête humaine 94.000

Pot-Bouille 92.000

Le Docteur Pascal 90.000

Une Page d'Amour 88.000

Paris 88.000

L'Argent 86.000

Au Bonheur des Dames 68.000

L'Œuvre 57.000

La Joie de Vivre 51.000

La Faute de l'abbé Mouret 49.000

La Curée 47.000

Le Ventre de Paris 40.000

La Conquête de Plassans 37.000

La Fortune des Bougon 33.000

Son Excellence Eugène Rougon 32.000

(2) Fécondité, page 61.

cinquième cahier de la quatrième série

produisit un phénomène extraordinaire et peut-être sans exemple dans l'histoire. Zola changea brusquement de clientèle, ou plutôt il quitta une puissante clientèle de lecteurs pour une ardente compagnie d'hommes libres. Un très grand nombre de jeunes gens qui avaient lu passionnément les premières œuvres de Zola sont devenus de solides antisémites. La plupart des jeunes littérateurs qui se faisaient gloire de ne pas le considérer comme un maître l'ont accompagné ardemment dans la bataille civique. Tous les braves gens qui déploraient l'enseignement de ses livres sont devenus ses hommes. Ceux qui avaient conservé quelques doutes les ont vu disparaître alors. La Lettre au Président de la République a évidemment reçu son retentissement de l'œuvre précédente. Mais inversement elle a brusquement éclairé toute l'œuvre précédente, elle en a garanti la brutale sincérité. C'est à ce moment-là qu'une foule s'en est allée, qu'une armée est venue. En définitive le cercle de ceux qui ont combattu avec Zola n'avait pas beaucoup d'hommes communs avec le cercle de ceux qui, habituellement, lisaient Zola.

Charles Péguy

Les nombres indiqués dans Travail, au verso du fauxtitre, dans mon exemplaire, qui appartient lui-même au ^2^6 niille, sont les suivants :

La Débâcle 202.000 exemplaires

Nana 198.000 —

Lourdes 149.000 —

L'Assommoir 142.000 —

La Terre 129.000 —

LES REGENTES ŒUVRES DE ZOLA

Germinal iio.ooo exemplaires

Le Rêve , . . , iio.ooo *—

Rome 100.000 —

La Bête humaine 99000 —

Une Page d'Amour 94.000 —

Pot-Bouille 92.000 —

Le Docteur Pascal 90.000 —

Paris 88.000 —

L'Argent 86.000 —

Au Bonheur des Dames. . . . 72.000 —

L'Œuvre 60.000 —

La Joie de Vivre 54.000 —

La Faute de Vabbé Mouret . . 62.000 —

La Curée 47- 000 —

Le Ventre de Paris 4^.000 —

La Fortune des Bougon .... 35. 000 —

La Conquête de Plassans. . . 33.goo —

Son Excellence Eugène Rougon 32. 000 —

Il est intéressant de confronter ce recensement avec le recensement précédent, de voir quels romans ont monté, de combien, quels romans n'ont pas monté; dans cette énorme concurrence nouvelle quels romans ont gagné sur leurs camarades; je vois des romans qui ont baissé : il faut qu'il y ait là une erreur de typographie ; comment un tirage peut-il baisser au-dessous d'un nombre qu'il a une fois atteint.

En outre mon exemplaire de Travail porte

Fécondité pour 94.000 exemplaires et Travail pour 77.000 —

On obtient ainsi un total de :

2.283.000 exemplaires, sans compter les exemplaires non millésimés, des autres volumes, et sans compter les traductions, qui sont, paraît-il, innombrables.

Travail a été publié en feuilleton dans l'Aurore du lundi 3 décembre igoo au jeudi ii avril igoi ; puis il a paru chez Fasquelle en un volume de la Bibliothèque- Charpentier, à trois francs cinquante; nous avons annoncé son apparition dans le onzième cahier de la deuxième série.

Vérité est en cours de publication dans l'Aurore depuis le jnercredi lo septembre igo2; il paraîtra ensuite chez Fasquelle en un volume de la Bibliothèque- Charpentier, à trois francs cinquante; nous annoncerons son apparition.

Justice n'est pas fait.

Nous publierons une étude sur Travail et sur Vérité aussitôt que nous le pourrons. C'est aussi pour donner à cette étude éventuelle un départ que nous avons reproduit l'article orécédent.

Dans ce même numéro g/f, deuxième année, du i8 octobre igo2, Pages libres reproduit le texte de J'accuse et donne un curieux fac-similé de l'Aurore même, première page, numéro du Jeudi i3 janvier i8g8. Nous avons fait composer sur le texte de Pages libres. Nous avons collationné sur le texte publié dans la Vérité en marche. La présente édition est donc, si Von veut, une édition critique.

le texte

La lettre que Von va relire a été publiée définitivement dans le recueil intitulé la Vérité en marche, un volume de la Bibliothèque-Charpentier, chez Fasquelle, trois francs cinquante. Elle y est précédée, au verso du fauxtitre, de la déclai'ation suivante :

Ces pages ont paru dans V Aurore, le i3 janvier 1898.

Ce qu'on ignore, c'est qu'elles furent d'abord imprimées en une brochure, comme les deux Lettres précédentes, (i) Au moment de mettre cette brochure en vente, la pensée me vint de donner à ma Lettre une publicité plus large, plus retentissante, en la publiant dans un journal. U Aurore avait déjà pris parti, avec une indépendance, un courageadmirables, et je m'adressai naturellement à elle. Depuis ce jour, ce journal est devenu pour moi l'asile, la tribune de liberté et de vérité, où j'ai pu tout dire. J'en ai gardé au directeur, M. Ernest Vaughan, une grande reconnaissance. — Après la vente de V Aurore à trois cent mille exemplaires, et les poursuites judiciaires qui suivirent, la brochure resta même en magasin. D'ailleurs, au lendemain de l'acte que j'avais résolu et accompli, je croyais devoir garder le silence, dans l'attente de mon procès et des conséquences que j'en espérais.

(1) Lettre à la Jeunesse et Lettre à la France.

«f ^Aceiiise... !

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