‹ Émile Zola: notes d'un amiChapitre 1 sur 16 · EN RESPECTUEUX HOMMAGE · texte numérisé non relu

EN RESPECTUEUX HOMMAGE

TP

iS

f* En plein cœur de Paris, à deux pas du Boulevard,

^' de la Bourse, des Halles , dans ce quartier commerçant où la vie grouille du matin au soir, la rue Saint-Joseph est une sorte de passage à ciel ouvert, étroit et court, allant de la rue du Sentier à la rue Montmartre. Ce fut là, au numéro 10, que, le 2 avril 1840, naquit Emile Zola, d'un père italien, François Zola, et d'une mère française, Emilie Aubert.

Voici d'abord les détails biographiques que j'ai pu recueillir sur le père.

A Venise, au siècle dernier, il y avait des Zola. — Il en existe encore aujourd'hui, cousins éloignés de celui dont je veux être le biographe. — Un de ces Zola épousa une jeune fille de l'île de Gorfou.

De ce mariage, croisement d'un Italien et d'une Grecque, naquit, en 1796, un fils, qui reçut le prénom de François.

François Zola avait huit ans, quand Napoléon I" devint empereur. En ce temps-là, être Italien, c'était presque être Français, et, par suite, se trouver destiné à la carrière militaire. Il servit très jeune dans l'artillerie italienne. A dix-sept ans, c'est-àdire en 1813 , il combattait en qualité d'officier dans le corps du prince Eugène. Après la chute de Napoléon P', la Vénétie tombant sous la domination autrichienne, il abandonna la carrière militaire et se fît ingénieur civil. Très intelligent et très actif, il publia en italien plusieurs ouvrages de science, entre autres un certain Trattato dinivellazionej qui lui valut d'abord le titre de membre de l'Académie royale de Padoue, puis, plus tard, une médaille du roi de Hollande. Il s'en fallut donc de bien peu, à cette époque, que, s'étant fait une position, il ne se fixât à jamais dans son pays. Mais la domination autrichienne était là, depuis 1815, très vexatoire, très lourde, attristant cette belle vie italienne qui plaisait tant à Stendhal, appauvrissant et rendant inhabitables la Lombardie et la Vénétie. A la suite de je ne sais quels démêlés avec cette domination, l'ex-officier du prince Eugène prend un grand parti : il s'expatrie. Alors commence une période d'années aventureuses, pendant lesquelles, sans se fixer nulle part, le jeune ingé-

nieur accomplit une espèce de « tour d'Europe, » D'abord, en Allemagne. Il coopère, comme ingénieur, à la construction d'un des premiers chemins de fer allemands. De rAUemagne, il passe en Hollande ; puis, en Angleterre. Après 1830, le voici en France, ou plutôt, non I pas encore en ]f rance ! mais en Algérie \ où , redevenu militaire , il sert comme capitaine dans la légion étrangère. Enfin, après le licenciement de cette légion, il quitte l'Algérie et débarque à Marseille.

Dans cette ville, le Vénitien, qui n'avait pu s'acclimater au milieu des brumes de la Hollande, ni sous le brouillard perpétuel de Londres, se plut tout de suite. La Gannebière avec ses cafés et ses passants de toutes les nations, les allées de Meilhan ombragées de platanes, la rue Saint-Ferréol avec l'élégance parisienne de ses grands magasins , devaient le séduire. Tout cela bruyant, éclatant de couleurs claires, gai de cette gaieté méridionale des villes où la vie se passe en plein air; et il n'était pas jusqu'au provençal, dont les syllabes chantantes ne lui rappelaient le parler maternel. Il se crut sans doute retourné dans sa patrie , mais dans une patrie plus vivante, non engourdie comme l'autre sous le joug de l'étranger, dans une atmosphère de commerce, d'industrie, de grandes affaires, où son activité, jusque-là errante et inquiète, allait enfin trouver à s'exercer. Il ouvrit donc à Marseille un cabinet d'ingénieur civil.

4 l'MILE ZOLA.

François Zola avait alors près de quarante ans, l'heure de la maturité, l'heure où Ton sait bien ce que Ton veut, et où Ton commence à voir clair dans sa vie. Décidé à ne plus quitter cette seconde patrie de la Provence, il rêve, en travaillant d'abord pour les simples particuliers, de se vouer tout entier à quelque vaste projet d'intérêt public, qui rendra son nom populaire et l'attachera pour toujours à la contrée. Certains esprits, d'ailleurs, sont ainsi tourmentés par le besoin de faire grand. Que pouvait-il entreprendre de grand, à Marseille? Marseille ne vit que par la mer, par son commerce maritime. Et le Vieux-Port, très sûr, mais étroit, toujours encombré de navires, était reconnu bien insuffisant. Tout le commerce marseillais en réclamait déjà hautement un nouveau. Après une minutieuse inspection des lieux, après de mûres réflexions, il prépara le projet d*un nouveau port, qu'il plaçait aux Catalans, au fond d'une baie naturellement très abritée, avec passes de sortie par les temps de mistral. Le mistral, ce terrible vent du nord-ouest, si glacial et aux rafales si violentes, est le fléau de la Provence^ Les marins du golfe de Lion le redoutent, fViiont devant lui, vont se réfugier jusque derrière la Corse et la Sardaigne* Son idée n*était donc pas si mauvaise ; elle était même si juste qu'on y revient aiyourd'hui* Mais^ en ce temps-là, le projet de la Joliette lejuporla. Les Marseillais eurent un port très rapprocha* de U viHe> maïs peu sûr. Quant

à lui, après beaucoup de travail, de démarches, après un voyage inutile à Paris, il ne lui resta qu'un dossier énorme, des atlas «uperbes qui sont encore aujourd'hui en possession de son fils.

Il ne se découragea pas. Il chercha, mais ailleurs qu'à Marseille. A une trentaine de kilomètres, qui se parcouraient en ce temps-là en diligence, il y a Aix, l'ancienne capitale de la Provence, devenue une simple sous-préfecture : vingt-cinq mille âmes de population ; peu de commerce, à part les huiles et les amandes ; peu d'industrie, en dehors des fabriques de chapeaux ; mais un Archevêque, un premier Président de Cour d'appel, un Recteur d'Académie ; des Facultés de droit, de théologie et des lettres, etc.; pasdeFaculté des sciences par exemple, comme si la Science était chose trop moderne et trop vivante pour une ville du passé, toute à ses souvenirs, calme et silencieuse, aux vieux hôtels mélancoliques. Telle qu'elle était, cette sorte de Versailles provençale attirait alors beaucoup notre ingénieur. Il lui arrivait souvent, dès cette époque, 1836 et 1837, de venir y passer une journée. La veille, pour être certain de pouvoir partir, il allait retenir sa place à la diligence. Et, le matin, il montait dans le coupé, cours Belzunce. Très accidentée et très pittoresque, parsemée de courtes montées et de descentes rapides, la route était amusante à faire. A Septèmes, un arrêt de dix minutes pour changer de chevaux. Deux heures et demie après

6 iMILB ZOJLA.

avoir quitté le cours Belzunce, la diligence débouchait au sommet de la montée du Pont-de-rArc, parcourait au trot l'avenue de la Rotonde, et faisait son entrée sur le Cours. — « Aix a une belle entrée, » disent généralement ceux qui y viennent pour la première fois. En 1836, « le Cours, » qui s'appelle maintenant « Cours Mirabeau, » et qui n'est plus ombragé que par des platanes, arbre manant et villageois, au feuillage lourdaud, à l'ombre opaque et triste, était alors d'un aspect plus noble, avec ses deux allées d'ormeaux séculaires, au feuillage grêle, en harmonie avec les vieux hôtels, sur lesquels se dentelait une ombre légère. Mais, en ce temps-là, des trois fontaines du Cours, seule, la « Fontaine-Chaude » répandait son eau fumante. Les deux autres, celle du Roi-René et celle des Neuf- Canons, n'étaient là que pour la forme. Des gamins enjambaient la vasque et y jouaient à pied sec. L'ingénieur ayant remarqué que toutes les autres fontaines d'Aix, l'été venu, ne coulaient pas davantage, avait conçu, dans un de ses voyages, le projet de donner de l'eau à cette ville altérée.

Toute cette partie de la Provence est très sèche. Où prendre l'eau? D'où la faire arriver, avec les ressources restreintes d'une ville de vingt-cinq mille âmes, qui ne peut avoir comme Marseille la prétention de détourner, pour son eau de table, une rivière lointaine? Ces difficultés ne découragent pas François Zola. Et l'idée lui vient de construire pour Aix

LES ORIOINES. 7

un canal avec barrage, comme il en avait vu en Allemagne, pays peu riche où Ton ne jette pas les millions par les fenêtres. L'ingénieur multiplie donc ses voyages, visite les environs, et, avec sa sûreté de coup d'œil, découvre aux portes de la ville, à trois kilomètres, une gorge où les pentes voisines amènent toutes les eaux de pluie. On peut barrer la gorge par une digue suffisante pour retenir les eaux. Et il se formera ainsi une « petite mer, » sorte d'immense citerne qui se remplira à la saison des pluies, et d'où il sera aisé de conduire Teau jusqu'à Aix, par un canal très court et peu coûteux.

L'idée était simple, juste, scientifiquement praticable. Seulement, en matière de travaux publics, il y a loin de l'idée première à la réalisation. A partir de cette année 1837, François Zola se consacra tout entier à ce canal, le but désormais de sa vie. Mais que d'obstacles ! que de mauvais vouloirs à combattre, d'inerties privées et publiques à secouer I Il fallait repiuer ciel et terre, trouver des fonds, arriver à la formation d'une société, s'imposer aux autorités locales comme à l'autorité supérieure. Le voilà tout le temps par monts et par vaux, courant de Marseille à Aix etd'Aix à Marseille, puis faisant des voyages à Paris. C'est dans un de ces voyages, en 1839, qu'Use maria.

Il avait quarante-trois ans, et celle qu'il épousait, dix-neuf. C'était une jeune fille née aux environs de Paris, à Dourdan (Seine-et-Oise) : très simple, et,

avoir quitté le cours Belzunce, la diligence débouchait au sommet de la montée du Pont-de-rArc, parcourait au trot l'avenue de la Rotonde, et faisait son entrée sur le Cours. — « Aix a une belle entrée, » disent généralement ceux qui y viennent pour la première fois. En 1836, « le Cours, » qui s'appelle maintenant « Cours Mirabeau, » et qui n'est plus ombragé que par des platanes, arbre manant et villageois, au feuillage lourdaud, à l'ombre opaque et triste, était alors d'un aspect plus noble, avec ses deux allées d'ormeaux séculaires, au feuillage grêle, en harmonie avec les vieux hôtels, sur lesquels se dentelait une ombre légère. Mais, en ce temps-là, des trois fontaines du Cours, seule, la « Fontaine-Chaude » répandait son eau fumante. Les deux autres, celle du Roi-René et celle des Neuf- Canons, n'étaient là que pour la forme. Des gamins enjambaient la vasque et y jouaient à pied sec. L'ingénieur ayant remarqué que toutes les autres fontaines d'Aix, l'été venu, ne coulaient pas davantage, avait conçu, dans un de ses voyages, le projet de donner de l'eau à cette ville altérée.

Toute cette partie de la Provence est très sèche. Où prendre l'eau? D'où la faire arriver, avec les ressources restreintes d'une ville de vingt-cinq mille âmes, qui ne peut avoir comme Marseille la prétention de détourner, pour son eau de table, une rivière lointaine? Ces difficultés ne découragent pas François Zola. Et l'idée lui vient de construire pour Aix

LES ORIOINES. 7

un canal avec barrage, comme il en avait vu en Allemagne, pays peu riche où Ton ne jette pas les millions par les fenêtres. L'ingénieur multiplie donc ses voyages, visite les environs, et, avec sa sûreté de coup d'œil, découvre aux portes de la ville, à trois kilomètres, une gorge où les pentes voisines amènent toutes les eaux de pluie. On peut barrer la gorge par une digue suffisante pour retenir les eaux. Et il se formera ainsi une <( petite mer, » sorte d'immense citerne qui se remplira à la saison des pluies, et d'où il sera aisé de conduire Teau jusqu'à Aix, par un canal très court et peu coûteux.

L'idée était simple, juste, scientifiquement praticable. Seulement, en matière de travaux publics, il y a loin de l'idée première à la réalisation. A partir de cette année 1837, François Zola se consacra tout entier à ce canal, le but désormais de sa vie. Mais que d'obstacles ! que de mauvais vouloirs à combattre, d'inerties privées et publiques à secouer I Il fallait remuer ciel et terre, trouver des fonds, arriver à la formation d'une société, s'imposer aux autorités locales comme à l'autorité supérieure. Le voilà tout le temps par monts et par vaux, courant de Marseille à Aix etd'Aix à Marseille, puis faisant des voyages à Paris. C'est dans un de ces voyages, en 1839, qu'il se maria.

Il avait quarante-trois ans, et celle qu'il épousait, dix-neuf. C'était une jeune fille née aux environs de Paris, à Dourdan (Seme-et-Oise) : très simple, et,

6 iuitiE ZOLA.

avoir quitté le cours Beizunce, la diligence débouciiait au sommet de la montôe du Pont-de-l'Arc, parcourait au trot l'avenue de la Rotonde, et faisait son entrée sur le Cours. — < Aix aune belle entrée, " disent généralement ceux qui y viennent pour la première fois. En 1836, « le Cours, » qui R'appelle maintenant « Cours Mirabeau, » et qui n'est plus ombragé que par des platanes, arbre manant et villageois, au feuillage lourdaud, à l'ombre opaque et triste, était alors d'un aspect plus noble, avec ses deux allées d'ormeaux séculaires, au feuillage grêle, en harmonie avec les vieux hôtels, sur lesquels se dentelait une ombre légère. Mais, en ce tempa-là, des trois fontaines du Cours, seule, la «Fontaine-Chaude» répandait son eau fumante. Les deux autres, celle du Roi-René et celle des Neuf- Canons, n'étaient là que pour la forme. Des gamins enjambaient la vasque et y jouaient à pied sec. L'ingénieur ayant remarqué que toutes les autres fontaines d'Aix, l'été venu, ne coulaient pas davantage, avait conçu, dans un de ses voyages, le projet de donner de l'eau à cette ville altérée.

Toute cette partie de la Provence est très sèche. Où prendre l'eau? D'où la faire arriver, avec les ressources restreintes d'une ville de vingt-cinq mille Ames, qui ne peut avoir comme Marseille la prétention de détourner, pour son eau de table, une rivière lointaine? Ces difficultés ne découragent pas François Zola. Et l'idée lui vient de construire pour Aix

LES oRiomss. 7

un canal avec barrage, comme il en avait vu en Allemagne, pays peu riche où Ton ne jette pas les millions par les fenêtres. L'ingénieur multiplie donc ses voyages, visite les environs, et, avec sa sûreté de coup d'œil, découvre aux portes de la ville, à trois kilomètres, une gorge où les pentes voisines amènent toutes les eaux de pluie. On peut barrer la gorge par une digue suffisante pour retenir les eaux. Et il se formera ainsi une « petite mer, » sorte d'immense citerne qui se remplira à la saison des pluies, et d'où il sera aisé de conduire Teau jusqu'à Aix, par un canal très court et peu coûteux.

L'idée était simple, juste, scientifiquement praticable. Seulement, en matière de travaux publics, il y a loin de l'idée première à la réalisation. A partir de cette année 1837, François Zola se consacra tout entier à ce canal, le but désormais de sa vie. Mais que d'obstacles ! que de mauvais vouloirs à combattre, d'inerties privées et publiques à secouer I Il fallait repiuer ciel et terre, trouver des fonds, arriver à la formation d'une société, s'imposer aux autorités locales comme à l'autorité supérieure. Le voilà tout le temps par monts et par vaux, courant de Marseille à Aix et d'Aix à Marseille, puis faisant des voyages à Paris. C'est dans un de ces voyages, en 1839, qu'il se maria.

Il avait quarante-trois ans, et celle qu'il épousait, dix-neuf. C'était une jeune fille née aux environs de Paris, à Dourdan (Seine-et-Oise) : très simple, et,

m'ont assuré ceux qui la connurent en ce temps-là, très jolie. Il la vit, s'en éprit tout de suite, oublia pour quelques semaines son idée fixe « le canal, » et fit la demande aux parents, sans se préoccuper de la dot. Il n'y en avait pas I mais il n'en fut que plus heureux, et il se remit au travail avec un plus grand courage. Sa femme lui devait tout, elle lui rendit tout , en tendresse et en dévouement. Un an après , naissait un fils qui reçut le prénom d'Emile.

Ce fils avait donc dans les veines du sang de trois nations : deux grands parents maternels français, un grand-père paternel italien, une grand'mère paternelJe grecque. En outre, s'il naquit à Paris, le 2 avril 1840, entre deux voyages de ses parents à Aix, le rapprochement des dates (Jonnerait à. croire qu'il a été conçu en Provence. Et c'est en Provence, cette sorte d'Italie de la France, que le jeune Emile passa la plus grande partie de son enfance et toute sa première jeunesse.

Hier, 2 avril 1881, je suis retourné voir cette rue Saint-Joseph. La nuit tombait. Le marché Saint- Joseph, à peu près désert, allait fermer. De l'éventaire de la fleuriste assise à la porte, j'ai d'abord jeté un coup d'œil dans l'intérieur. Les volailles plumées, les choux et les carottes, les tas de pommes de terre, dormaient déjà dans le gris du soir. Et, à la lueur d'un seul bec de gaz allumé, la charpente, aux vieilles poutres noires, semblait plus

haute et plus vaste. Ce marché existait tel quel, à Tépoque où naquit celui qui devait écrire le Ventre de Parts. Laissant là le marché, tournant le dos au grouillement de la rue Montmartre, plus hruyant et plus hâtif aux approches de la nuit, je me suis enfoncé dans Tétroite rue en pente. Là, à cette heure, ni charrettes, ni fiacres ; de rares passants. En pleine fournaise parisienne, un peu du calme et deTintimité tranquiUe d'une ruelle de province. A gauche, debout sur sa porte, une blanchisseuse, Gervaise peut-être, mais une Gervaise les bras croisés, sa journée bien remplie, me regardant passer presqu'avec surprise. A droite, des bouteilles contre une devanture : pas un assommoir, une bibine bonasse où des maçons limousins, déjà attablés, plantent leur cuiller dans des assiettes de soupe aux choux. Puis, un fal)riquant de malles et sacs de voyage, en face d'un hangar plein de « voitures à bras, » pressées les unes contre les autres, oisives, attendant le 8, jour du petit terme, leurs brancards en Tair. Puis, une grande maison sans boutiques avec pbrte bourgeoise et table d'hôte au premier, maison en cul-de-sac dont le retrait forme avec la rue une petite place régulièrement carrée. Du seuil de la table d'hôte, je me suis retourné : j'avais devant moi le n» 10. Une autre grande maison, celle-là, la plus belle de la rue, reconstruite en 1839 : cinq fenêtres de façade, cinq étages. Au rez-de-chaussée, une large porte

côchère qui n'était pas encore fermée. Le ^cinquième, un peu en retrait sur le quatrième, avec terrasse terminée par une rampe en fer. Et j'ai regardé les cinq très du quatrième, celles immédiatement sous la terrasse. Il y avait justement •de la lumière à la dernière des cinq, du côté de la rue du Sentier : c'est la fenêtre de la chambre où est né Emile Zola.

En 1840, quand François Zola arriva de Provence avec sa jeune femme sur le point d'jaccoucher, au lieu de se loger dans une maison meublée comme à ses autres voy âges, ^ pré voyant cette fois un long séjour nécessité par les obstacles à vaincre pour la construction de son canal, il acheta des meubles et loua ce quatrième douze cents francs. La maison, toute neuve, venait d'être achevée. Les fenêtres de la salle à manger seules donnaient sur la rue de derrière, cette rue du Croissant, déjà bruyante et enfiévrée, répandant chaque jour des millions de journaux aux quatre coins de Paris, de la France, du monde entier. Quand l'Installation fut terminée, la layette prête, madame Aubert, la mère de madame François Zola, arriva de Dourdan, et le petit être qu'on attendait n'eut plus qu'à venir. — « Pourvu que ce soit un garçon i » Tel était le vœu ardent du père et des deux femmes. Le vœu fut exaucé. Le 2 avril 1840, vers onze heures du soir, sur un lit de sangle placé tout contre la fenêtre que j'ai indiquée, naissait le futur auteur des RougonrMacquart,

LES ORIGINES. Il

Pendant que le jeune Emile tétait sa nourrice et faisait ses premières dents, son père, plus actif que jamais, se démenait à Paris avec un redoublement de courage, espérant que ce fils profiterait un jour' du fruit de ses efforts. Voulant avoir tous les atouts dans son jeu maintenant, il saisit avec empressement une occasion qui se présenta, de faire la connaissance de M. Thiers. La protection de ce dernier lui fut tout de suite acquise et lui devint très utile par la suite.

On travaillait alors aux fortifications de l'enceinte de Paris. L'ingénieur invente une machine pour le transport des terres. Grâce à M. Thiers, il expérimente son invention à la porte de Clignancourt, la perfectionne, la fait accepter. Et sa machine fonctionna à Montrouge, en 1842. L'année suivante, à la suite de ce premier succès, sûr désormais d'être soutenu à Paris, il revint à son idée favorite, le canal, et partit pour Aix. Il s'y fixa avec sa femme et son fils. ^

Emile avait alors trois ans. Ses parents, à Aix, se logèrent d'abord cours Sainte- Anne ; puis, peu après, impasse Sylvacanne, dans une maison précédemment habitée par la famille de M. Thiers. Au bout de deux ans et demi de séjour à Aix, François Zola, n'étant pas encore arrivé à surmonter l'opposition de certains propriétaires riverains, revint à Paris solliciter « une ordonnance royale d'utilité publique. » Bien décidé cette fois à ne remettre les

pieds en Provence qu'en vainqueur, il emmenait encore sa famille. Cette lutte suprême dura dix-huit mois. Par conséquent, Emile habita pour la seconde fois Paris, de cinq ans à six ans et demi.

Enfin, dans les derniers mois de 1846, la famille put revenir à Aix. L'ingénieur, protégé par M. Thiers, avait obtenu « l'ordonnance royale. » Après dix ans d'efforts et de persévérance, il allait pouvoir exécuter l'œuvre projetée depuis si longtemps. Il n'a que cinquante-un ans, et se sent encore plein de vie et de force. De longues années ne lui restent-elles pas pour exécuter l'œuvre et jouir de la fortune laborieusement acquise, de la popularité prochaine de son nom dans la contrée? Et puis, ce fils qui grandit déjà en santé, en vigueur, en intelligence, ne se trouve-t-il pas là pour hériter plus tard de tout cela? Aussi, avec quelle jouissance profonde, le jour de l'inauguration des travaux du canal, le père, la main de l'enfant dans la sienne, voit-il donner le premier coup de pioche des terrassiers I Eh bien , trois mois après, il était mort ! d'une pleurésie prise en surveillant ses ouvriers, par un matin de mistral, dont le souffle glacé s'engouffrait dans le vallon du barrage. Et quelle mort I Pas même, chez lui, à Aix^ dans son lit, mais à Marseille, dans une chambre d'hôtel. Mal à son aise, toussant déjà, et obligé d'aller passer quarante-huit heures à Marseille pour affaires, il était descendu comme d'habitude à l'hôtel Moulet, rue de l'Arbre, aujourd'hui démolie. La

pleurésie se déclara dans la nuit, et, avec une violence telle que, le lendemain, force fut de faire venir madame Zola. Son mari n'était déjà plus transportable, et, au bout d'une douloureuse semaine, il lui expira dans les bras. Si vous voulez vous faire une idée de cette fin affreuse, dans une chambre d'hôtel, les malles pas même défaites, au milieu de figures indifférentes, parmi le va-et-vient des voyageurs, relisez, dans une Page d'amour : le récit que fait madame Grandjean de la mort de son mari, hôtel du Var, rue Richelieu, dans une ville où elle ne connaissait personne. Le romancier a reproduit là quelques-uns des détails navrants du récit trop réel, que bien des fois, depuis, il a entendu raconter par sa mère.

Le corps de François Zola fut ramené à Aix et enterré dans le cimetière de la ville. Si vousallez à Aix, arrivé à la porte principale du cimetière, marchez droit devant vous, jusqu'à ce que vous soyez devant le mur du fond.Là, vous trouverez une tombe : une simple pierre, qu'entoure, à hauteur d'appui, une chaîne en fer reliant six bornes de granit, et qui porte cette seule inscription :

Fbançois Zola

Celui qui est là, depuis trente-quatre ans, laissait un fils en bas âge, une veuve jeune, inexpérimentée

aux affaires ; et, à ces deux êtres sans défense dans la vie, pour tout héritage, il léguait une entreprise, des travaux à peine en voie de construction. Le canal a été achevé, non pas le projet complet, beaucoup plus large, ne comprenant pas moins de trois barrages échelonnés qui eussent rendu à peu près inutile, plus tard, la construction du canal du Verdon. Mais, tel quel, ce canal coule et alimente depuis lors les fontaines de la ville. Et la population, seule reconnaissante, Ta toujours appelé « le canal Zola.)) Enûn, depuis peu, sous la République, il s'est trouvé une municipalité aixoise qui s'est aperçue de l'ingratitude des municipalités précédentes. Un boulevard d'Aix s'appelle depuis six ans « Boulevard François Zola. »

Le père est mort. Le fils n'est qu'un bambin de sept ans. La mère a sur les bras une lourde affaire, dont dépend la fortune, l'existence même de la famille. Que vont devenir ces deux êtres faibles et désarmés?

En disant « deux, » je commets une erreur; je devrais dire quatre. Les grands parents maternels étaient venus se fixer à Aix, où ils vivaient avec leur fille et leur petit-fils. Mais le grand-père, vieux et retiré du commerce, ne s'occupait plus de rien. Qui était bien vivant, par exemple, c'était la grand'mère. Une vraie femme de la Beauce, native d'Auneau, très vive, très gaie, très ronde. Une forte tète, débrouillarde, prête à porter aussi gaillardement la gêne que la vieillesse. A soixante et dix ans sonnés, pas un

16 ÉMILë ZOLA.r

cheveu blanc! Tant que son gendre avait vécu, elle était restée un peu dépaysée, dans cet intérieur confortable, luxueux même, au milieu des habitudes de vie large où se complairait Fingénieur vénitien. Mais, lorsqu'on fut obligé de se passer de domestiques, de tout faire par soi-même dans le ménage, elle retroussa ses manches et trima comme quatre, nullement attristée par ce revers de fortune, plutôt rajeunie et ragaillardie. Les mauvais jours la trouvent debout. Après des procès coûteux, mal engagés par la veuve de François Zola, désastreusement perdus, les économies s'en vont, le petit avoir des grands parente; y passe. La ruine est là, lente, mais certaine. Et aJors, quand il fallut tirer quelques ressources des derniers débris du luxe d'autrefois, ce fut la maman Aubert, hardie, retorse, qui alla traiter avec les brocanteurs.

Ainsi, l'absence du père se faisait cruellement sentir. L'activité courageuse de la mère et de la grand'mère n'avait d'efficacité que dans le cercle restreint du ménage et de l'économie domestique. Les procès allaient mal. La fortune de la famille s'épuisait. Que faisait, pendant ce temps-là, l'enfant qui devait la relever un jour?

On le gâtait, il était heureux. Il poussait inconscient et en toute liberté. La mère et la grand'mère s'ingéniaient à lui causer des joies, de ces bonnes joies enfantines, où l'être encore neuf se précipite tout entier et sans arrière-pensée. Tandis que les deux femmes

ENFANCE A AÎX. 17

en étaient réduites à vaquer elles-mêmes aux soins de la vie courante, le petit Emile, toujours au milieu d'elles, fourre son nez partout et veut tout voir. Tant pis si leurs mains sont à chaque instant ralenties par la présence du gamin curieux , qui les accable de questions, qui, déjà, leur impose à chaque instant ses volontés ! Il ne faut pas le contrarier, ce cher enfant, frappé si jeune d'un grand malheur ! Tel est tout leur système d'éducation. Avec cela, devant leur demeure de l'impasse Sylvacanne , il y a un vaste jardin. Pleine liberté pour le petit de courir dans les allées, de se rouler sur le gazon, dans la terre, de salir ses mains et ses vêtements. Tout, pourvu que ça ne lui fasse pas de mal !

Un enfant, poussé ainsi, sans plus de direction qu'un églantier, ne pouvait être bien précoce. A sept ans et demi, Emile ne savait encore ni A ni B. Un beau matin pourtant, les deux femmes se ravisent et tiennent conseil. Le grand-père lui-même prend part à la délibération. On ne peut laisser plus longtemps sans instruction le fils d'un ingénieur. N'est-ce pas lui, l'avenir? L'avoué et l'avocat, qui promettent monts et merveilles, se trompent peut-être; les procès engagés peuvent mal tourner; qui sait s'il n'y a pas dans cette petite tête aux yeux doux, déjà réfléchis, au nez futé, de quoi conjurer un jour la dureté du sort et l'injustice des hommes ? Et l'on parle de le mettre au collège. « Au' collège, intervient alors maman Aubert, il ira plus tard, quand il aura fait

sa première communion. Je me charge de tout... Donnez-moi jusqu'à demain. » Et, son chapeau sur la tête, Tactive vieille femme trottait déjà; en quête d'un pensionnat.

Le lendemain même, Emile entrait à la « pension Notre-Dame, » tenue par M. Isoard. Pension bien modeste, qui existe encore à Aix. J'ignore le nom du successeur de M. Isoard, qui continue à donner l'instruction piimalre aux enfants de la petite bourgeoisie de la ville. Mais, à mon dernier voyage à Aix, je me souviens d'avoir passé devant le pensionnat Notre-Dame. Un brouhaha joyeux de gamins en récréation venait jusqu'à moi. Et je me suis demandé si, dans quelque trente ans d'ici, un autre de ces jeunes élèves saperait à son tour les croyances artistiques d'aujourd'hui et nous traiterait de ganaches, nous autres naturalistes.

Emile Zola passa cinq ans, de sept à douze, sous la férule peu redoutable de ce premier père intellectuel. A sept ans, il s'entêtait à ne pas savoir ses lettres, et M. Isoard devait le prendre tout seul, au fond de son cabinet, où il lui apprit enfin à lire, dans un exemplaire des fables de La Fontaine. Ce furent encore cinq belles années. Il restait aussi libre que par le passé, courant quand il voulait dans le jardin, grimpant aux arbres, pétrissant le sable et la terre à sa guise, manquant la pension, si ça ne lui disait pas d'y aller. Le fameux système : « Il ne faut pas le contrarier I » était toujours pratiqué. Même,

ENFANCE A AlX. 19

quand la famille quitta la maison de Timpasse Sylvacanne pour aller se loger au Pont-de-Beraud, hors de la ville, en pleine campagne, l'assiduité de l'externe du pensionnat Isoard devint tout à fait problématique. Au lieu d'un simple jardin , les champs entiers, les champs qui n'ont pas de clôture, lui furent ouverts. C'est là, le long de la Torse, petit ruisseau adorable, ainsi nommé à cause des capricieuses sinuosités de son cours, que le futur auteur des Contes à Ninon commence à s'éprendre de ce large amour de la campagne, qui, plus tard, sera à chaque instant la fantaisie et le côté poétique de son œuvre réaliste. La Torse, « torrent en décembre, ruisseau si discret aux beaux jours, » se trouve désignée dans l'invocation à l'amante idéale des seize ans, « à Ninon, » qui ouvre le premier volume du romancier.

Mais je ne voudrais pas que ces rapprochements littéraires, qui me sollicitent à chaque pas et auxquels j'ai peut-être tort de me laisser aller, donnassent une idée fausse et convenue de cette enfance. On sera un jour quelqu'un, mais on ne naît pas avec une étoile au front. L'enfance d'un artiste et celle d'un homme d'affaires, d'un commerçant, d'un huissier, se ressemblent. Qui eût vu le jeune Emile à cet âge, n'eût reconnu en lui qu'un enfant bien doué, ouvert, habitué à suivre ses volontés, par suite franc et doux, plein d'initiative. De là, à présager un avenir, il y a loin. Si, à huit ans, il aimait déjà

la campagne, soyez sûr qu'il ne s'en doutait" pas lui-même. Et un poète idyllique serait venu lui lire un sonnet champêtre, qu'il ne l'aurait pas compris, et serait allé faire ronfler sa toupie.

Il y jouait, à la toupie, et aux billes, et au cheval fondu, de préférence'^vec deux de ses petits camarades de pension : Solari et Marins Roux. Solari est devenu sculpteur; Marins Roux, romancier et rédacteur du Petit Journal. Tous deux sont restés ses amis les plus anciens, ceux des premières galopinades.

A douze ans, par conséquent en 1852, Emile Zola sortait de la pension Notre-Dame, pour entrer au collège d'Aix, en huitième.

Au collège I c'était sérieux, cette fois. Maintenant, il est un grand garçon. La mère et la grand'mère

se saignent aux quatre veines : Emile sera pensionnaire! Seulement, pour qu'on puisse aller le voir tous les jours au parloir et le dorloter comme par le passé, on quitte le Pont-de-Beraud, et l'on vient se loger en ville, rue Bellegarde.

En huitième, Zola fut d'abord à la queue de la classe. Mais, intelligent et réfléchi, plein d'une précoce prudence, il sentit qu'il était d'une famille moins aisée de jour en jour, que rien n'était plus incertain que l'avenir, qu'il ne serait jamais quelqu'un ou quelque chose que par son travail. De plus, il avait trop bon cœur pour ne pas essayer de donner une première satisfaction à sa mère et à sa

grand'mère. Ces excellentes femmes l'avaient toujours traité en homme plutôt qu'en enfant, ne lui laissant rien ignorer de leurs embarras, prenant déjà en tout son avis, comme si quelque chose de la raison et de l'expérience du père pouvait leur venir par la bouche du fils. Il se comporta donc en homme et obtint cinq prix à la fin de l'année. Alors, dans sa hâte à parvenir, peut-être aussi n'aspirant, comme tous les collégiens, qu'à sortir au plus vite de « la boîte, » y voulut sauter une classe et entra tout de suite en sixième.

Il passa encore quatre ans et demi au collège d'Aix : sixième, — demi-pensionnaire, — pas de prix, antipathie entre l'élève et un professeur, dont il a gardé un souvenir abominable ; cinquième et quatrième, — toujours demi-pensionnaire, — et pas mal de prix, six ou sept ; troisième, — externe, — tous les premiers prix. Enfin, au milieu de sa seconde, lorsqu'il quitta subitement le collège et la ville d'Aix, il était encore incontestablement le plus fort de sa classe. Il faut ajouter ici que, au commencement de la troisième, il avait bifurqué. Ayant à opter entre l'étude des lettres et celle des sciences, le futur romancier naturaliste choisit par goût les sciences ; non qu'il dédaignât les lettres; mais parce qu'il éprouvait une répulsion pour les langues mortes, le grec surtout, et pour certains exercices fastidieux, tels que le thème et les vers latins. C'était un invincible dégoût auquel se mêlait un peu de pose enfantine. Dans les scien-

ces elles-mêmes, il avait ses sympathies : assez peu enthousiaste pour les mathématiques pures, très attiré vers les sciences naturelles, le premier tout de même en composition dans les unes et les autres. Je le connais bien, ce vieux collège, qui, sous Tempire, s'appelait encore « collège Bourbon. » Moimême, j*y entrais en septième, en 1857, quelques mois avant l'époque où l'élève de seconde Zola partait pour Paris, au milieu de l'année scolaire. J'y étais en troisième, quand mon ami et condisciple Antony Valabrègue, le poète, me parla pour la première fois « du fils de celui qui a fait le canal, » du fils Zola qui commençait à écrire des livres, dans ce grand Paris vers lequel nous nous sentions tous attirés. J'étais en rhétorique, quand parurent les Contes à Ninon, que je dévorai en classe, le volume caché dans un dictionnaire, tandis que le professeur corrigeait un discours latin. Et maintenant encore, lorsque je me reporte à cette époque,je revois tout : la petite place tranquille et la fontaine des Quatre- Dauphins, dont les monstres rococo tordent leur queue de pierre et crachent l'eau par leur bouche perpétuellement ouverte ; la porte extérieure de la chapelle, noire en ce temps-là, toujours fermée ; la fenêtre grillée du concierge que nous allions gratter timidement , chaque fois que nous arrivions en retard. Puis , la grande cour carrée, ombragée de quatre beaux platanes ; le grand bassin ; la seconde cour, où étaient installés le trapèze, la

ENFANCB A AIX. 23^

poutre, les parallèles. Et les « études » du rez-dechaussée, tristes, humides, manquant d'air. Et les classes du premier étage, plus claires, plus gaies, avec leurs fenêtres donnant sur les ombrages des jardins voisins. C'est dans ce bon collège communal, où les études classiques n'étaient pas bien fortes, mais où du moins une paternelle discipline laissait à chaque élève ses qualités et ses vices, ne faussant pas les personnalités naissantes, que Zola passa de l'enfance à l'adolescence. Tel je l'ai vu depuis dans sa vie d'homme de lettres, tel il était déjà sur les bancs. J'en ai souvent causé avec lui, avec sa mère, avec ses anciens camarades': il n'était ni un paresseux, ni un de ces foudres de travail qui s'abêtissent sur les livres. C'était un garçon intelligent et pratique, qui, sortant de classe avec un devoir à faire, des leçons à apprendre, se disait: « Tout cela est médiocrement agréable, mais il faut que cela soit fait. Débarrassons-nous-en donc tout de suite, nous nous amuserons après. » .JSra peme MiMétèt^ÊÊÊf^fiiré cEezTuî, Il s'installait à son puitre, ne perdait pas une minute, entamait courageusement sa besogne, mais en la simplifiant le plus possible ; et il ne s'arrêtait que lorsqu'il était au bout de sa tâche. Alors seulement, il se sentait libre, et profitait largement de sa liberté. Pas d'excès de zèle ^^ ^ en un mot, rien que l'indispensable et le né ces saire. *^'^ """"'^t qQUPd'hat 'encore, l'Sufeur oes^o^on^^^

est resté le même travailleur consciencieux, mais

S4 ÉMILS ZOLA.

modéré. Pour élever le monument de sa haute ambition littéraire, tous les jours de Tannée, tous les matins à son lever, après avoir mangé un œuf sur le plat , sans boire, il s'installe dans son large fauteuil Louis XIII, devant son bureau où tout : encrier, buvard, livres, papier, est méthodiquement rangé à sa place; puis, avec le grattoir, il fait aussitôt la toilette de sa plume, ]a débarrassant de rencre séchée de la veille; puis, après un rapide coup d'oeil jeté sur ses notes d'ensemble, il se met à l'œuvre, reprenant la page où il l'a laissée la veille, souvent au milieu même d'une phrase, sans relire jamais ce qui précède pour s'entraîner, comme onthesoin de le faire les travailleurs irréguliers; et il ne s'arrête, il ne se met à vivre de la vie ordinaire, que lorsqu'il a achevé sa tâche quotidienne: quatre pages "le plus souvent, des pages de papier écolier ordinaire coupé en deux, des pages d'une trentaine de lignes, sans marge, d'une écriture compacte, ferme et régulière, sympathique à force de logique et de clarté. Presque pas de ratures. On sent que cette prose a été coulée là syllabe à syllabe, continuellement. Ce n'est rien que quatre pages, mais cela tous les jours, tous les jours : la force delà goutte d'eau tombant à la même place et finissant par entamer la pierre la plus dure! Ce n'est rien, mais, à la longue, les chapitres succèdent aux chapitres, les volumes s'entassent sur les volumes, et l'œuvre de toute une vie pousse, multiplie ses bran-

ches, étage ses frondaisons^ comme un grand chêne destiné à monter haut et à rester debout, dans la forêt des productions humaines. Quant à l'auteur, c'est toujours l'élève du collège d'Aix, resté méthodique et consciencieux, mais n'aspirant, souvent, qu'à la minute où il pourra se croiser les bras, après avoir écrit le mot « fin, » au bas du dernier volume des Rougon-Macquart, ^ ^..

ISfouffn'eh sommes encore qu'au collégien. C'ej^ ^ sur les bancs du collège d'Aix , qu'Emile Zrola écrivit ses premières œuvres. En voici la nomenclature complète, exactement recueillie: — 1** un grand roman historique moyen âge, un épisode des croisades, je crois, avec des détails pris dans Michaud; — 2** quelques narrations et discours français, en vers; — 3° Enfoncé le pion! comédie en trois actes, en vers. — Des vers et de la prose, du roman et du théâtre, voyez-vous ça! c'était complet. Le roman sur les croisades, de beaucoup plus ancien reste, dut être fabriqué en huitième. Il en a conservé le manuscrit, comme il a l'habitude de tout conserver: notes, plans, anciens articles, lettres d'affaires, d'amis, simples billets; je suis sûr qu'il ne déchire qu'à regret ses notes de blanchisseuse. Ce manuscrit, il me l'a montré un jour : il est écrit d'une écriture courante, sans une rature, mais absolument illisible. Je ne pus pas en déchiffrer un seul mot, Tauteur non plus. Les vers, beaucoup moins enfantins, lisibles au moins^ n'apparu-

rent que plus tard, en quatrième, surtout en troisième et en seconde, au moment où il commença à lire les poètes.

Plus jeune que lui de sept ans, je ne l'ai pas connu à cette époque. Mais que de fois, à Paris, depuis dix années, ne l'ai -je pas entendu revenirsur ce

'' sujet de prédilection : sa jeunesse 1 Aussi, mes documents — je serais tenté de dire: mes souvenirs — abondent.

J'ai déjà expliqué ce que fut sa libre enfance. Je l'ai montré choyé, gâté par deux excellentes femmes, bonnes jusqu'à la faiblesse, élevé avec la liberté du Nord, pris au sérieux et ayant voix délibérative comme un homme, enfin la bride sur le cou pour les lectures, les amitiés, les parties de plaisir. En avançant en âge, naturellement, cette liberté précoce ne fît que croître. Voici comment il en profita.

Au collège, il s'était fait deux grands amis. Peu liant, pas tutoyeur, myope, timide, naturellement très doux, déjà réfléchi avec un grand fond de sérieux dans le caractère, le « nouveau » ne sympathisait pas avec la tourbe de gamins braillards, qui compose le

^ fond des petites classes des collèges méridionaux. En outre, cette engeance brutale trouvait de l'accent à ce camarade bien élevé, né à Paris. On le traitait de « parisien, » de ufranciotl » Même, dans la première enfance, il avait eu presque un défaut de langue, moins un bégayement caractérisé, que de la paresse à prononcer certaines consonnes, le c et

BNFâNGE a MX. 21

Ts principalement qu'il prononçait t: tautitton pour saucisson. Un jour pourtant, vers quatre ans et demi, dans un moment d'indignation enfantine, il proféra un superbe : cochon! Son père, ravi, lui donna cent sous. Certes, sa langue s'était déliée depuis ; mais il lui restait encore une circonspection devant certains mots, des lenteurs de parole. Ce rien suffisait : il eût pu être très malheureux sur les bancs. Heureusement, il fit la connaissance de deux garçons sympathiques, du même âge, mais plus avancés d'une classe. Cézanne, Baille et lui, furent tout de suite « les trois inséparables, » comme on les appela bientôt. D'année en année, leur liaison devint plus étroite, à un tel point, qu'il me serait impossible d'aller plus avant dans mon récit, sans raconter cette grande amitié.

D'abord, ce ne fut qu'une camaraderie de galopins, entrecoupée probablement de brouilles passagères, et, qui sait? peut-être de calottes. Mais ces calottes-là ne font jamais de mal, et plus tard, on se les rappelle avec attendrissement. Les jours de sortie , tous trois s'attendaient à la porte , et s'en allaient bras dessus bras dessous. Quelquefois, c'était Baille, demeurant aux bains Sextius, que l'on accompagnait. Pendant qu'on remontait le faubourg, une pierre, puis deux, puis quatre, fendaient l'air au-dessus de leur tête, ricochaient contre les maisons d'en face. Les trois amis devaient se garer, gagnaient l'abri de quelque porte cochère, et assis-

taient de là à un dangereux spectacle. C'étaient d'homériques batailles à coups de pierres, enfants du faubourg contre enfants de la ville, deux bandes de marmaille sauvage se pourchassant Tune Tautre avec des cailloux, continuant je ne sais quelle haine séculaire de quartier à quartier. — Lisez les pages 317 et suivantes de la Faute de Vabbé Mouret^ où le frère Archangias et Jeanbernat^ au clair de lune, se lapident terriblement : ce n'est qu'un ressouvenir de ces combats du faubourg. — D'autres fois, on faisait le tour de la ville, le long des vieux remparts crevassés et couverts de lierre ; on « lézardait » au soleil, à l'abri du mistral, le long de « la Cheminée du roi René; » ou bien, si la journée avait été chaude, on sortait par la porte Bellegarde, et l'on montait aux « Trois-Moulins, » pour respirer. D'autres fois, c'était un régiment de passage que l'on allait voir faire son entrée sur le Cours, musique en tête, puis à qui, le lendemain, dès l'aurore, on faisait la conduite jusqu'au pont de l'Arc. Dans les Nouveaux contes à Nmon, il y a des pages sur ces passages de troupes et sur d'autres souvenirs de jeunesse. Les processions, par exemple ! les fenêtres pavoisées d'étoffes voyantes ; la foule endimanchée, accourue de toutes parts, assise sur des rangées de chaises et sur le bord des trottoirs ; le milieu de la rue libre, comme une sorte de canal creusé entre deux rives humaines; puis les deux gendarmes à cheval, ouvrant la marche ; les «théories

de jeunes filles en blanc, chantant des cantiques, portant des bannières ; les corbeilles de roses effeuillées et de genêts d'or, répandues à pleines mains ; et , avec ces bonnes odeurs fraîches, Tencens, les coups de clochette au passage du dais, la musique militaire et la musique de la ville; enfin, à la nuit tombante, le long retour de la procession, les cierges déjà allumés, la bénédiction donnée du haut du grand reposoir, moment solennel où les belles filles cessent de rire et de montrer leurs jolies dents pour se cacher le front dans les mains ; tandis que les deux petits canons pour rire, donnés par Louis XIV à la ville, font la grosse voix.

r4ependant, les années s'écoulèrent, les trois inséparables ne furent plus des bambins ne songeant qu'à courir les rues. On était en 1855, et Emile Zola, lui, venait d'avoir quinze ans. Les ressources pécuniaires de la famille avaient encore diminué. De la petite maison de la rue Roux-Alphéran, où l'on s'était installé en quittant la rue Bellegarde, il avait fallu, le loyer devenant trop lourd, aller se loger plus économiquement, cours des Minimes. Mais, à quinze ans, on a bien autre chose que l'argent en tète! La puberté s'éveillait. Nos amis se sentaient l'âme neuve, ils étaient devenus riches tout à coup de désirs tumultueux. Et le cœur, les sens, l'imagination sonnaient des fanfares éclatantes! Alors, ils se mirent à lire, à lire passionnément, chacun de son côté. Ils se prêtaient les volumes, puis, comparaient leurs

30 ' ÉMILB ZOLA.

impressions, discutaient. Que lisaient-ils? De tout, certes, avec la belle voracité intellectuelle deTâge où le corps et Tesprit n*ont pas encore achevé leur croissance. Surtout des poètes ; peu de romans ; de Balzac, rien encore. Alors, qu*arriva-t-il? Tous les trois firent des vers : Zola naturellement, et Cézanne devenu le peintre impressionniste que Ton sait, et Baille, aujourd'hui professeur à TÉcole polytechnique et adjoint au maire du XP arrondissement. {~ On peut dès lors reconstruire ce que fut cette adolescence à trois. D*abord, pas de femme I De grands désirs sans doute. Mais Texcès même de ces désirs aboutissant, vis-à-vis de la femme, à une grande timidité. Tout au plus quelques amourettes avortées. Pas de vie de café non plus! On entrait dans un café, de loin en loin, pour se rafraîchir; celui des trois qui avait de Targent payait; et Ton s'en allait, échappant ainsi à l'abrutissement du jeu, si fréquent dans la vie plate de la province. La ville? Ehl on la jugeait de haut, on la méprisait un peui on y vivait à part, le moins possible, n'y fréquentant pas d'autres jeunes gens, sauf Marguery, un condisciple. Un charmant garçon -celui-là, qui avait succédé comme avoué à son père et qui est mort tragiquement, dans une crise de folie, en se tirant un coup de carabine : fin terrible que ne faisait pas prévoir son caractère insouciant, ni sa bruyante gaieté. Une même passion d'enfant pour la musique avait lié Zola et Marguery. Le principal du collège

ENFANGB A AIX. 31

s'étant avisé de créer une fanfare, Marguery apprit le piston et Zola, qui n*a jamais eu d'oreille, dut choisir la clarinette. Qui le dirait aujourd'hui? Certain jour de procession générale, en 1856, l'auteur de VAssommoir a joué de la clarinette toute une après-midi, derrière les autorités ecclésiastiques, civiles et militaires, circulant dans les rues, en grand uniforme.

On fréquentait aussi assidûment le théâtre de la ville. Le parterre ne coûtait' que vingt sous. Zola a peut-être vu jouer à Aix dix-huit fois la Dame blanche et trente-six la TourdeNesle, Néanmoins, La grande débauche des trois amis n'était ni le théâtre, ni la musique, ni le jeu, ni la femme.

C'était la campagne. Une orgie saine de campa- \ \ „i^ gne, une soûlerie de grand air. Toujours par monts [ ( et par vaux, dans les environs d'Aix : tantôt sur les grandes routes, tantôt dans des sentiers de chèvres et des gorges désertes. Des parties de chasse ou de pêche, des baignades dans la rivière de l'Arc, des courses de dix lieues. L'été surtout, pendant les vacances, ou les jours de congé, à des trois heures du matin, le premier réveillé allait jeter des pierres dans les contrevents des autres. Tout de suite, on partait, les provisions depuis la veille préparées et rangées dans les carniers. Au lever du soleil, on avait déjà franchi plusieurs kilomètres. Vers neuf heures, quand l'astre devenait chaud, on s'installait à Tombre, dans quelque ravin boisé. Et le déjeuner

32 iMILB ZOLA.

se cuisait en plein air. Bailje avait allumé un feu de bois mort, devant lequel, suspendu par une ficelle, tournait le gigot à Tail, que Zola activait de temps à autre d'une chiquenaude. Cézanne assaisonnait la salade dans une serviette mouillée. Puis, on faisait une sieste. Et Ton repartait, le fusil sur l'épaule, pour quelque grande chasse où Ton tuait parfois un cul-blanc. Une lieue plus loin, on laissait le fusil, on s'asseyait sous un arbre, tirant du carnier un livre, le poète favori : Hugo d'abord, plus tard Musset. On finissait par discuter : quel était le plus fort des deux? Longtemps, ils furent enthousiasmés par larhétorique prodigieuse d'Hugo, jouant ses drames, s'étourdissant à la musique de ses vers déclamés tout haut; mais Alfred de Musset les prit ensuite tout entiers par son côté humain et vécu, et il resta le plus cher, le plus lu, celui qui devait un jour jeter Zola dans son amour de la passion et de la vie. La nuit tombant, ils revenaient à petits pas^ en discutant encore, en récitant , à l'appui, des vers sous les étoiles.

La velléité les prit une fois de ne pas rentrer, de passer la nuit, toute une nuit, dans une grotte. C'était une immense excavation naturelle, entre deux énormes rochers, une fente très profonde qui allait en se rétrécissant, et devait aboutir à quelque trou de renard. Pour accomplir le haut fait, ils étaient venus quatre : Baille avait amené son jeune frère. Al la tombée du jour, ils eurent soin de préparer au fond de leur grotte un lit parfumé, sinon

BNFANCB A AIX. 33

moelleux, de thym et de lavande. Bientôt, la nuit vient, ils s'installent tous les quatre, s'étendent dans leurs pardessus, et cherchent bravement le sommeil. Mais le temps s'est gâté. Un gros vent siffle par les fentes des roches. Ils sont très mal dans leur grotte. A la lueur de la lune, ils voient de grandes chauvessouris tournoyer au-dessus d'eux. Enfin, ils n'y tiennent plus, ils renoncent à leur beau projet, et, vers, deux heures du matin, reprennent le chemin de la ville. Mais^ auparavant, ils enflamment les thyms et les lavandes, pour s'offrir la vue d'un embrasement romantique. Les chauves-souris épouvantées s'envolaient, avec des miaulements de sorcières shakespeariennes.

Un jour, brusquement, cette b^Ue vie insouciante cessa. Dès le commencement de 1857, l'appartement du' cours des Minimes étant devenu trop cher, il avait fallu le quitter, et l'on était venu au coin de la rue Mazarine. Ce fut là le dernier logement de la famille Zola à Aix, le plus pauvre, rien que deux petites pièces donnant sur le «barri, » sorte de ruelle faisant le tour de la ville : de chétives maisons d'un côté, et de l'autre le mur en ruines du rempart. La grand'maman Aubert mourut dans ce logement, en novembre 1857. La misère était venue. Tout le mobilier vendu, des dettes, et les procès interrompus, faute de provision à donner aux avoués : telle était la situation. Vers la fin de l'année, Emile Zola venait d'entrer en seconde, lorsque sa mère partit

34 IBMILE ZOLA.

toute seule pour Pari$. Elle allait y jouer une dernière carte, solliciter pour ses procès Tappui des anciens protecteurs de son mari. Tout à coup, en févi:ier 1858, le fils reçoit une lettre de sa mère qui l'appelle. « La vie n'est plus tenable à Aix. Réalise les quatre meubles qui nous restent. Avec l'argent, tu auras toujours de quoi prendre ton billet de troisième et celui de ton grand-père. Dépèche-toi. Je t'attends. »

Après une grande excursion d'adieu, au Tholonet et au « barrage, » Zola, un soir, embrasse Cézanne et Baille. « Nous nous retrouverons tous les trois à Paris. » Et, léger d'argent et de bagage, incertain de l'avenir, le cœur gros de quitter, peut-être pour toujours, sa chère Provence, cette banlieue d'Aix, dont il connaît les moindres recoins et dont il emporte en lui, comme une bonne odeur fraîche, un enivrement d'adolescence au grand air, le voilà en route pour la grande ville.

Donc, un soir de février 1858, Emile Zola, âgé de dix-huit ans moins quelques semaines, arrive à Paris où, depuis sa première enfance, il avait fait deux séjours, d'un an à dix-huit mois chacun ; le premier vers six ans, le second à onze ans.

Après les premières effusions de l'arrivée, une fois dans l'omnibus qui déposera, 63, rue Monsieur-le- Prince, la mère, le fils et le grand-père, avec leurs légers bagages — tout ce qu'il leur reste de ce qu'ils ont possédé en Provence I — Emile se penche à l'oreille de sa mère.

— Eh bien, demande-t-il ?

— Eh bien, tu pourras ici continuer tes classes I... Je suis allé voir M. Labot, et il m'a promis de s'occuper de toi.

Ancien ami de François Zola, M. Labot, avocat

au conseil d'Ëtat, recommanda le fils à M. Désiré Nisard, alors directeur de l'École normale, et ancien condisciple lui-même de M. Labot. Grâce à cette haute recommandation universitaire, Emile obtint tout de suite une « bourse » au lycée Saint- Louis. Il y continua sa seconde, section des sciences (1858). Il y fit également sa rhétorique (1858-1859).

Le voilà donc dans un lycée de Paris, en arrivant du collège d'Aix. Il y éprouva, les premiers jours, il me Ta raconté depuis, une stupéfaction profonde. Au lieu des natures provençales, de ces grands gamins turbulents, ignorants ejt grossiers, qui étaient ses condisciples dans le Midi, il trouvait de jeunes hommes précoces, pas meilleurs mais plus sérieux sous un masque d'ironie fine, se livrant moins, avec cela au courant de tout, lisant les journaux, rêvant des charmes de la cabotine en vogue. Plus âgé que la plupart de ses nouveaux condisciples, il se sentait inférieur, gauche et en retard, très intimidé. Il se produisit même une chose asse^ curieuse. A Aix, les loustics du collège l'avaient plaisanté autrefois sur son accent du Nord, l'appelant « fi*ttnciot » et « parisien ; » maintenant, à Paris, les lycéens lui trouvaient un certain accent du Midi, et l'appelaient « marseillais. » Enfin, plus que jamais, il se sentait pauvre.

f^ Il ne contracta donc pas de nouvelles amitiés. Il vécut au lycée Saint-Louis, sombre et ramassé sur

lui-même, regrettant la Provence et son enfance si libre, pensant à chaque instant à ses anciens amis. J (( Ah I si Baille seulement était ici ! Si je pouvais causer de cela avec Cézanne ! » D'ailleurs, il ne travaillait pas. Ni devoirs ni leçons, rien : un cancre ! Lui, toujours le premier au collège d'Aix, c'est à peine s'il daignait encore « composer, » et, dans une classe, à la vérité très nombreuse, il n'était plus maintenant que quinzième ou vingtième. Excepté pourtant en narration française. Là, il était second, il était premier.

Un jour, le sujet de la narration donnée était celui-ci : Milton aveugle , dictant à sa fille aînée , tandis que sa seconde fille joue de la harpe. J'ignore quelles fioritures de style dut broder le jeune lycéen sur ce thème académique. Mais le professeur, M. Levasseur, aujourd'hui membre de l'Académie des Sciences morales et politiques, fut si enchanté qu'il lut la narration devant toute la classe, et fît solennellement la prédiction à l'élève Zola d'un talent futur.

Si l'élève Zola ne « s'appliquait » qu'en narration française, il lisait, en revanche, beaucoup. Dans ces classes des lycées de Paris, où chaque professeur fait son cours à des cinquante élèves échelonnés sur des gradins en amphithéâtre, l'attention elf l'assiduité sont, nécessairement, facultatives. Écoute le professeur et suit la classe, qui veut. Lui, écoutait Hugo, Musset, Rabelais et Montaigne ! Ces professeurs

38 ÉMIIiE ZOLA.

extra-universitaires lui appreimient en ce temps-là à aimer deux choses : d'abord la poésie romantique, fleur de jeunesse et de fantaisie, éclatante et folle; puis, tout de suite un correctif, la belle prose française, rapide et nette, logique. Mais ces goûts littéraires contribuaient eux-mêmes à l'éloigner des exercices classiques. Il passait la plus grande partie des études à écrire, à ses amis de Provence, de longues, d'interminables lettres. Malgré le papier pelure, il fallait deux ou trois timbres pour les afiranchir. Et, dans ces volumineuses confidences, Zola, qui souffrait d'une sorte de mal du pays, racontait à Cézanne et à Baille l'ennui de la vie au lycée, l'incertitude de l'avenir, les lectures, les premiers essais littéraires. Il y avait de tout, dans ces lettres: de la prose et des vers, de grandes pièces de vers romantiques ! des larmes rentrées et des projets superbes I des enfantillages, de la naïveté, et des éclairs de talent I surtout d'ardentes discussions philosophiques, morales, esthétiques, écho de celles des longues promenades des trois amis I Au fond de ce jeune esprit, qui n'en était encore qu'à la période des vers, déjà un raisonneur et un critique s'éveillaient.

Enfin, cette interminable année scolaire se termine. Zola n'eut que le second prix de narration française. Pour l'encourager au travail, sa mère, toujours indulgente, voulut lui faire passer de bonnes vacances. Au lieu de le laisser s'ennuyer dans Paris,

loin de ses amis Baille et Gézanne, il ira vivre quelques semaines auprès d'eux, dans sa Pravence regrettée. Il eut donc de belles- vacances dans le: Midi, deux, mois de grand air, de liberté, avec les anciens camarades retrouvés. On remouvela toutesles anciennes parties^ On se baigna encore dans. TArc, on refit les ascensions de la colline Saintcr Victoire et du Pilon-du-Roi> on retourna. aux Infernets, au « Barrage^ » au pont de Roquefavour. On. reprit les longues chasses pour rire, où Ton finissait par décharger son fusil sur un caillou jeté en Tair. Et les lectures en commun, les grandes discussions littéraires, esthétiques, les confidences, la communication des premières productions, recommencèrent. Cette fois, Emile avait à raconter à ses deux amis des rêves plus larges, des plans de grands poèmes, tout un ensemble encore vague et confus, à débrouilr 1er, à réaliser.

Après ces vacances délicieuses, il revint à Paris, pour la rentrée, dans les premiers jours d'octobre. Mais, comme si Paris, décidément, ne devait pas lui. réussir, à peine arrivé, il tomba gravement malade. Une fièvre muqueuse, très violente, faillit l'emporter, et fut suivie d'une longue convalescence. Deux mois de retard pour entrer au lycée : ce qui ne devait pas contribuer à lui faire faire une bonne rhétorique

La rhétorique de Zola à Saint-Louis ressemblai absolument à sa seconde : même regret de la Pro* vence, môme dégoût du travail universitaire, mêmes

lectures indépendantes. Toujours de longues lettres aux camarades du Midi; toujours une ombrageuse timidité l'éloignant de toute nouvelle amitié. En discours français, pourtant, la même supériorité que Tannée précédente en narration française. Non moins perspicace que M. Levasseur, le professeur de rhétorique, M. Etienne, avait remarqué les discours français de Télève Zola. Bien qu'il leur fît le reproche, sans doute mérité, d'être « trop romantiques, » il aimait à en donner lecture lui-même à sa nombreuse classe, et, très agréable lecteur, il leur faisait produire un grand effet.

Enfin, nous voici en août 1859. Sa rhétorique terminée, que va faire notre élève? Très en retard pour son âge — dix-neuf ans sonnés I — sans un sou de fortune, ayant hâte de se faire une position et de soutenir sa mère à son tour, il saute « la philosophie, » et se décide à affronter tout de suite l'épreuve du baccalauréat es sciences.

Le baccalauréat! Quel dédain pour ce mot, dès ce temps- là, et pour les diplômes en général, et pour toutes les distinctions universitaires, académiques, sociales. On trouve déjà, chez Zola, un révolutionnaire d'instinct, qui descend au fond des choses, disposé à ne s'incliner que devant le talent original. Mais , en même temps, grâce à un heureux équilibre, à côté du révolté, ily a en lui le raisonnable : résigné, capable de toutes les souplesses, merveilleusement apte à mettre en œuvre l'élan et le ressort, dont

WBI^^^S^^^^^IX. U^ .-

il est redevable à l'autre moitié de sa nature. Ainsi, dans ce cas particulier du baccalauréat, le matin où il arrivait à la Sorbonne pour les épreuves écrites, je m'imagine le voir : au fond très calme, indifférent, acceptant le résultat quelconque, mais à la surface un peu ému, un peu tremblant, ayant sur la conscience de n'avoir rien fait depuis dix-huit mois, se sentant très mal préparé, redoutant enfin un insuccès p'robable, presque certain, qui affligera sa mère.

Alors, qu'çirrive-t-il? ce qui arrive neuf fois sur dix en matière d'examen et de concours public : de l'imprévu, de l'illogique et du grotesque- Reconstituez la petite tragi-comédie suivante.

Le soir du jour des épreuves écrites, le candidat bachelier se couche avec la conviction d'avoir fait une version très médiocre et de ne pas avoir trouvé la solution juste de ses problèmes. Le lendemain matin, à son réveil, une lâcheté le prend. Pourquoi ne pas rester bien chaudement dans son lit, au lieu de risquer une course inutile? lise décide pourtant à se lever, va à tout hasard à la Sorbonne, consulte la liste des candidats « reçus à l'écrit : » quel n'est pas son étonnement de se voir le second sur cette liste ! Il n'a donc plus qu'à soutenir l'épreuve orale, une bagatelle. Son tour arrive. D'abord, la partie scientifique : superbe I Physique et chimie, histoire naturelle : très bien I Mathématiques pures, algèbre et trigonométrie : bien! Boules blanches sur boules blan-

42 EMILB ZOLA.

chesl Déjà le succès de Texamân est hors de doute. Ce ne peut plus être qu'une question de « mention. » Zola adresse un clignement d'œii à un camarade, qui se lève, quitte la salle d'examen, et court annoncer le triomphe à la mère. Enfin, il arrive devant le dernier professeur, chargé, celui-ci, d'interroger sur les langues vivantes et sur la littérature. . ^

— Voyons l d'abord, un peu d'histoire, dit l'examinateur... Veuillez me dire, monsieur, la date de la mort de Gharlemagne.

Zola, visiblement troublé, hésite, et finit par balbutier une date. Il ne se trompait que de cinq cents ans. Il faisait mourir Gharlemagne, sous le règne de François I".

— Passons à la littérature, dit sèchement le professeur.

Et il lui demande l'explication d'une fable de La Fontaine. Ce professeur et Zola, ne pensaient sans doute pas de même en littérature , car le premier ouvrait des yeux de plus en plus irrités, à mesure que l'autre expliquait La Fontaine comme il le sentait, sans doute avec des vues très romantiques.

— Passons à l'allemand, dit-il de plus en plus sèchement.

Ici, le candidat, d'une réelle ignorance en langues vivantes, ne peut même pas lire le texte allemand. Alors, le professeur hausse les épaules.

— Cela suffit, monsieur I

L'examen oral est terminé, et, penchés à l'oreille

les uns des autres, ces messieurs délibèrent. La. délibération est longue. Les professeurs de sciences, encore émerveillés de la lucidité d'esprit, det la. netteté de déduction du candidat^ intercèdent pour lui, conjurent leur collègue de ne pas maintenir la. note « nul » qui entraînait de plein droit l'ajournecr ment. Mais leurs efforts furent vains : le professeur, de belles lettres maintint la note. Que n'ai-je le temps, aujourd'hui, d'aller fouiller au fond des archives universitaires 1 J'aurais voulu livrer au pub^c le nom du héros qui, lui, tout seul, refusa au baccalauréat l'auteur desItougon-Macquart, pour l'avoir trouvé « nul » en littérature.

Cet échec n'empêcha pas Zola d'aller, comme Tannée précédente, passer de bonnes vacances dans le Midi. Huit jours après, en blouse et en gros souliers, le carnier sur Tépaule, il courait de nouveau dans les collines avec Baille et Cézanne, à huit cents kilomètres de Paris, à mille lieues de l'Université. Cependant, les vacances écoulées, l'idée lui vint de faire un nouvel effort, de rapporter de Provence ce malencontreux morceau de parchemin qu'il n'avait pu conquérir à Paris. Il prolongea donc son séjour de quelques semaines, travailla, et se représenta à la session de novembre, à Marseille. Cette fois, lui qui, à Paris, où les classes sont plus fortes, avait été reçu le second, à « l'écrit, » ne passa même pas la première épreuve. Décidément, c'était une fatalité ; il ne serait jamais diplômé I Pas plus

44 lÉMILE ZOLA. -

que, vingt ans plus tard, décoré! De retour à Paris, il ne rentra pas au lycée. Nous sommes en novembre 1859. Le fruit sec avait vingt ans, moins quatre mois. Et, sans avoir passé comme les autres par la porte large qui, dit-on, mène à l|Out, il se trouvait maintenant devant la vie, en face dn sévères réalités.

Sans argent, ayant perdu le chimérique espoir de tirer par des procès une fortune de l'œuvre de son père, obligé de gagner immédiatement son pain, que pouvait faire Emile Zola ? Tel fut le problème qui se dressa tout de suite.

Les premières semaines, après la sortie du collège, sont d'habitude pleines de charme pour les fils de familles riches, enchantés de se sentir enfin la bride sur le cou, n'ayant que l'embarras du choix devant toutes les carrières ouvertes. — « Oh I rien ne presse ! Nous avons le temps de songer au sérieux ! Pour l'heure, amusons-nous. D'ailleurs, nos parents ont travaillé, notre famille est là, pour nous entretenir en joie et en paresse. » — Zola, lui, ne put dire que ceci: « Gomment vais-je manger demain? »

Manger, et payer le terme, et se vêtir 1 Si encore il avait eu un métier manuel dans les doigts ! Son embarras et son découragement furent tels, qu'il se demanda, un instant, s'il ne devait pas entrer dans une imprilnerie, pour apprendre le métier de typographe.

Quelques semaines après, au commencement cle 1860, le même M. Labot, qui lui avait fait obtenir une bourse au lycée, lui procura bien une place. Mais quelle place I Soixante francs par mois, dans un emploi infime, aux Doks, rue de la Douane. Pas même de quoi vivre, et aucun espoir d'augmentation. Zola, découragé, quitta les Doks au bout de deux mois.

Et, alors, tout le reste de cette année 1860, toute l'année 1861, et pendant les trois premiers mois de l'année 1862, le voilà lâché sur le pavé de Paris, sans position , sans ressources , ne faisant rien , n'ayant devant lui aucun avenir. Deux années entières de bohème. Une vie de misère, d'emprunts sollicités la rougeur au front, de dettes contractées sous la griife du besoin. Une vie de hasards, d'engagements au mont-de-piété, de meubles abandonnés en payement. Enfin, une de ces périodes sombres, que ceux qui les ont traversées, ne se rappellent jamais sans un frisson.

Cependant, il ne faudrait pas pousser au noir. La jeunesse, la vie libre, l'ambition littéraire, entraînent avec elles tout un monde d'illusions, d'insou-

ciance, de. grandes joies pour de petites causes. Ce ne fut jamais la misère haineuse, sans espoir. Quand Zola se reporte à ces deux années, le gourmand, en lui, peut frémir au souvenir des repas faits avec du pain et du fromage dltalie; mais il lui arrive aussi de soupirer, à la pensée de cette misère, si pleine de larges espérances. Pour avoir eu des commencements difficiles, il n'en regrette pas moins, comme lesautres, sa vingtième année. Il faisait des vers, en ce temps-là, rien que des vers. Il écrivait plus que jamais à ses deux camarades provençaux, de ces lettres comme on n*en écrit plus par la suite, de ces effusions en dix-huit pages, où il répandait ses rêves, sa vie, ses sensations, ses agrandissements d'horizon philosophique et littéraire. La littérature, ehl il n'y voyait pas alors une profession. Quelques strophes, une page de prose de lui imprimée dans je ne sais quelle feuille de chou de province, l'empêchaient de doràiir toute une nuit, passée à se lire et à se relire. Voir son nom en haut d'une de ces couvertures jaunes, ou roses, ou vert tendre, étalées aux vitrines des librairies, cela lui paraissait un rêve aussi lointain, aussi chimérique, aussi irréalisable, que d'obtenir la main d'une princesse de maison royale l'élevant tout à coup jusqu'au trône. Mais, si pas un cheveu de sa tête ne se doutait alors qu'il vivrait un jour de cette littérature, il l'aimait déjà instinctiveihent, pour elle-même, avec passion. Elle était son unique compagnie, en ce temps-là, car il vivait seul.

sans amis, sans femmes, ne mettant pas les pieds dans les cafés ni dans les brasseries, n'ayant aucun rapport avec le monde littéraire* Les journaux, ses moyens ne lui permettaient d'en lire que rarement, et encore les lisait-il en garçon aussi peu initié que s'il vivait au fond d'un village perdu des Basses-Alpes. Sa grande occupation d'alors, son plaisir unique, était de passer des journées entières le long des quais, faisant d'interminables stations devant les bouquinistes, dévorant toute espèce de livres, à ces cabinets de lecture gratuits et en plein vent. Il était mal habillé, par exemple! Un certain paletot surtout, un paletot verdâtre, luisant aux épaules, montrant la corde, a longtemps fait son désespoir.

Je ne le connaissais pas à cette époque. Mais que de fois, depuis dix ans, en pleine lutte littéraire, et même plus tard, à l'heure du succès, ne l'ai-je pas entendu revenir volontiers sur ces souvenirs lointains. — « Tenez ! mon cher, me disait-il encore dernièrement , je n'avais pas le sou, je ne savais pas ce que je deviendrais, mais n'importe ! c'était le bon temps!... Ah! la jeunesse! les premières admirations littéraires ! l'insouciance !... Quand j'avais bien lu le long des quais , ou que je revenais de quelque promenade lointaine , des bords delaBièvrc, ou de la plaine d'Ivry, je rentrais chez moi, je mangeais mes trois sous de pomme's, et je travaillais... Je faisais des vers , j'écrivais

mes premiers contes, j'étais [heureux... Du feu? il n*y fallait pas penser, le bois était trop cher ; les grands jours seulement, quelques pipes de tabac, et surtout une bougie de trois sous... Ohl une bougie de trois sous , songez donc : toute une nuit de littérature ! »

Aujourd'hui, il ne travaille plus la nuit. Et il ne fait plus de vers. Et s'il a toujours chez lui d'excellents cigares, c'est pour les autres: lui, a dû s'abstenir de fumer.

Voici, maintenant, les divers logements qu'il occupa à cette époque, et les souvenirs évoqués par chacun d'eux. Nous l'avons laissé, 63, rue Monsieurle-Prince, dans son premier logement de Paris, où il demeura avec sa mère, de février 1858, date de son arrivée de Provence, -à janvier 1859, moment où il suivait les cours du lycée Saint-Louis, en rhétorique, comme externe surveillé. Puis, de janvier 1859 à avril 1860, il avait habité, 241, rue Saint-Jacques. Là, par conséquent, fin de la rhétorique; aux vacances, dernier voyage à Aix ; double insuccès au baccalauréat; entrée dans la vie difficile; deux mois employé infime aux Docks.

De la rue Saint-Jacques, Zola passa au 35 de la rue Saint- Victor. Il y habita six mois, d'avril à octobre 1860, non pas au sixième, mais dans une construction légère élevée au-dessus de cet étage, par conséquent à un véritable septième. Devant la chambre, se trouvait une grande terrasse, d'où l'on voyait

tout Paris. Cézanne était arrivé de Provence pour faire de la peiilture. Les deux amis jetaient sur la terrasse une large paillasse, où ils passèrent bien des nuits- d'été à causer peinture et littérature, sous les étoiles. Quelquefois, pour mieux voir ce Paris qu'il s'agissait de conquérir, grimpant avec une échelle, ils allaient s'asseoir tous les deux sur le toit du septième. C'est dans ce logement que furent écrits le Carnet de danse , un des premiers contes à Ninon, et un grand poème à la Musset : Paolo, L'année précédente, à Aix, entre les deux épreuves infructueuses du baccalauréat, le candidat malheureux s'était consolé en composant un premierpoème : Rodolpho. Plus jeune encore, il avait écrit sur les bancs du lycée Saint-Louis : la Fée amoureuse , le plus ancien des contes. '

D'octobre 1860 à avril 1861, Zola demeura rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, seul pour la première fois : sa mère vivait alors dans une pension bourgeoise. La chambre qu'il occupait était un belvédère, une sorte de cage vitrée, posée sur le toit, et qu'on disait, dans la maison, avoir été habitée par Bernardin de Saint-Pierre. Il composa là un troisième grand poème: V Aérienne^ titre qu'on aurait dit inspiré par ce logement, où tous les vents du ciel couraient librement, d'une fenêtre à l'autre. Non seulement pas de feu, mais pas même de cheminée ! Il est neuf heures du matin, en hiver ; au dehors, un froid terrible, la neige, une bise glacée, le givre étoilant les

vitres. Un jeune homme grelottant dans son lit, tout ce qu'il possède d'habits entassé sur les j.ambes, le nez et les doigts rougis, écrit quelque chose au •crayon. Que peut-il bien écrire ? Des lignes qui ne vont pas jusqu'au bout! des vers! Et ce jeune homme est aujourd'hui l'auteur de V Assommoir! L'hiver passa. Aux premiers beaux jours, des promenades au soleil dans le Jardin des Plantas , qui était à deux pas, lui causèrent des sensations délicieuses.

Le soleil, malheureusement, ne met pas de l'argent dans le vieux porte-monnaie défraîchi. Ici, la misère redouble. De son aérien et poétique belvédère, je dis poétique pour faire plaisir à l'ombre de l'auteur de Paul et Virginie^ Zola échoue, 11, rue Soufflot, dans une maison aujourd'hui démolie, dans un hôtel garni, misérable et louche. Pour locataires, des étudiants et des filles. Les chambres n'étaient séparées que par des cloisons minces. On se doute de ce que notre jeune poète entendait au travers : bouteilles débouchées, rixes, baisers, soupirs, et le reste ! Tout à coup, au milieu de la nuit, des cris déchirants de femmes le réveillaient en sursaut. On eut dit le vacarme de cinq ou six assassinats commis en même temps. Ce n'était qu' « une descente : » les agents des mœurs faisaient une rafle. Là, au mil^pj] f^fi pftffft at mosphère de désordre «fiLdeyice, Eendant un an,Tr'avril 1861 à avril 1862,

pendant les huit premiers mots surtout, Emile Zola vécut d'upe vie affreuse. Il ^connut toutes les pri-

valions. Voici quels étaient ses menus : du pain et du café ; ou, du pain et deux sous de fromage dltalie ; ou, du pain et deux sous de pommes. Quelquefois, rien que du pain ! Quelquefois, pas de pain du tout! Ses vêtemen/ts, cela va sans dire, filaient l'un après l'autre au mont- de-piété. Même il lui arrivait, ayant fait porter au clou sa dernière nippe, d'être obligé de passer des trois ou quatre jours chez lui, sans pouvoir sortir, enveloppé des couvertures de son lit : ce qu'il appelait pittoresquement « faire l'Arabe. » Une fois, ayant couru en vain tout le quartier sans trouver à emprunter les quelques sous du dîner, et, il faut tout dire, ayant à ce moment sur les bras une femme, — une liaison de quelques semaines, —r que fait le futur propriétaire de MéJua? Il retire son paletot, le jette à la femme : « Porte ça au mont-de-piété ! » Et il rentre chez lui en bras de chemise, par un froid de plusieurs degrés au-dessous de zéro.

V" Malgré tant de misère, Zola ne traversa jamais \ d'époque plus sereine , plus heureuse intellec- I tuellement. La vie a de ces compensations. Une I magnifique insouciance le rendait insensible aux soufl'rances matérielles. Il nourrissait mal son corps, mais son esprit, développé par la lecture et le raisonnement, assoupli déjà par la gymnastique du travail quotidien, commençait à voir clair en lui. Fixé désormais sur sa vocation littéraire, ne se sentant plus le courage d'embrasser n'importe

-:=^.^.=^-->-' =* ' ■« ~ ' I ' . .■ n" . ■*!■ wK' « ■«*^«irf*»»*»<iO»^>^alawî(Wt^fcii#i^i^gp

quelle autre carrière, il s'aperçut un beau matin qu'en réunissant ses trois poèmes, il avait un volume de début, un volume de vers. Rodolpho^ c'était l'enfer, l'enfer de l'amour ! VAérienne^ le purgatoire 1 Paolo, le ciel ! Dans sa pensée, cela formait donc un tout complet, une sorte de cycle poétique auquel il donna un titre général : « F Amoureuse comédie. » Plus qu'à trouver un éditeur! Le chercha-t-il réellement, cet éditeur? Timide comme il l'était encore, vivant en dehors du monde littéraire, il se contenta, je crois, de le rêver. D'ailleurs, il avait déjà cette tendance des grands producteurs, à ne pas accorder beaucoup d'importance à l'œuvre faite, à reporter toutes ses préoccupations et toute sa sollicitude sur l'œuvre à faire. Maintenant, l'Amoureuse comédie, terminée, était reléguée au fond d'un tiroir, et il ne rêvait plus qu'à /a Genèse, une autre grande trilogie poétique, bien plus haute, bien plus vaste, qui devait comprendre trois poèmes scientifiques et philosophiques. Le premier de ces poèmes aurait raconté « la Naissance du monde, » d'après les dernières données de la science moderne. Le second présentait un tableau complet de « l'Humanité, » une sorte de synthèse de l'histoire universelle, depuis les commencements de l'homme jusqu'à l'épanouissement dé notre civilisation contemporaine. Enfin, le troisième et dernier, celui qui devait être sublime, sorte de résultante logique des deux autres, aurait chanté l'Homme s'élevant de plus en plus

54 ÉMILB. ZOLA.

dans l'échelle des êtres j « THomme de Tavenir, » l'Homme devenant Dieu. Je n'étonnerai personne en révélant ici que le jeune poète, aux. plans si audacieux, n'écrivit jamais de la 6renése que... les huit premiers vers! D'ailleurs, les voici tous les huit, tels que je les ai retrouvés, sur une vieille feuille de papier jaunie :

Page 1