Émile Zola
En plein cœur de Paris, à deux pas du Boulevard, de la Bourse, des Halles , dans ce quartier commerçant où la vie grouille du matin au soir, la rue Saint-Joseph est une sorte de passage à ciel ouvert, étroit et court, allant de la rue du Sentier à la rue Montmartre. Ce fut là, au numéro 10, que, le 2 avril 1840, naquit Emile Zola, d'un père italien, François Zola, et d'une mère française, Emilie .\ubert.
Voici d'abord les détails biographiques que j'ai pu recueillir sur le père.
A Venise, au siècle dernier, il y avait des Zola. — Il en existe encore aujourd'hui, cousins éloignés de celui dont je veux être le biographe. — Un de ces Zola épousa une jeune fille de l'île de Gorfou.
De ce mariage, croisement d'un Italien et d'une Grecque, naquit, en 1796, un fils, qui reçut le prénom de François.
François Zola avait huit ans, quand Napoléon I" devint empereur. En ce temps-là, être Italien, c'était presque être Français, et, par suite, se trouver destiné à la carrière militaire. Il servit très jeune dans l'artillerie italienne. A dix-sept ans, c'est-àdire en 1813 , il combattait en qualité d'officier dans le corps du prince Eugène. Après la chute de Napoléon I", la Yénétie tombant sous la domination autrichienne, il abandonna la carrière militaire et se fit ingénieur civil. Très intelligent et très actif, il publia en italien plusieurs ouvrages de science, entre autres un certain Trattato di nivellazione, qui lui valut d'abord le titre de membre de l'Académie royale de Padoue, puis, plus tard, une médaille du roi de Hollande. Il s'en fallut donc de bien peu, à cette époque, que, s'étant fait une position, il ne se fixât à jamais dans son pays. Mais la domination autrichienne était là, depuis 1815, très vexatoire, très lourde, attristant cette belle vie italienne qui plaisait tant à Stendhal, appauvrissant et rendant inhabitables la Lombardie et la Yénétie. A la suite de je ne sais quels démêlés avec cette domination, l'ex-officierdu prince Eugène prend un grand parti : il s'expatrie. Alors commence une période d'années aventureuses, pendaiit lesquelles, sans se fixer nulle part, le jeune ingé-
nieur accomplit une. espèce de « tour d'Europe. » D'abord, en Allemagne. Il coopère, comme ingénieur, à la construction d'un des premiers chemins de fer allemands. De l'Allemagne, il passe en Hollande ; puis, en Angleterre. Après 1830, le voici en France, ou plutôt, non ! pas encore en France ! mais en Algérie , où , redevenu militaire , il sert comme capitaine dans la légion étrangère. Enfin, après le licenciement de cette légion, il quitte l'Algérie et débarque à Marseille.
Dans cette ville, le Vénitien, qui n'avait pu s'acclimater au milieu des brumes de la Hollande, ni sous le brouillard perpétuel de Londres, se plut tout de suite. La Gannebière avec ses cafés et ses passants de toutes les nations, les allées de Meilhan ombragées de platanes, la rue Saint-Ferréol avec l'élégance parisienne de ses grands magasins , devaient le séduire. Tout cela bruyant, éclatant de couleurs claires, gai de cette gaieté méridionale des villes où la vie se passe en plein airj et il n'était pas jusqu'au provençal, dont les syllabes chantantes ne lui rappelaient le parler maternel. H se crut sans doute retourné dans sa patrie, mais dans une patrie plus vivante, non engourdie comme l'autre sous le joug de l'étranger, dans une atmosphère de commerce, d'industrie, de grandes affaires, où son activité, jusque-là errante et inquiète, allait enfin trouver à s'exercer. H ouvrit donc à Marseille un cabinet d'ingénieur civil.
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François Zola avait alors près de quarante ans, l'heure de la maturité, l'heure où l'on sait bien ce que Ton veut, et où l'on commence avoir clair dans sa vie. Décidé à ne plus quitter cette seconde patrie de la Provence, il rêve, en travaillant d'abord pour les simples particuliers, de se vouer tout entier à quelque vaste projet d'intérêt public, qui rendra son nom populaire et l'attachera pour toujours à la contrée. Certains esprits, d'ailleurs, sont ainsi tourmentés par le besoin de faire grand. Que pouvait-il entreprendre de grand, à Marseille? Marseille ne vit que par la mer, par son commerce maritime. Et le Vieux-Port, très sûr, mais étroit, toujours encombré de navires, était reconnu bien insuffisant. Tout le commerce marseillais en réclamait déjà hautement un nouveau. Après une minutieuse inspection des lieux , après de mûres réflexions , il prépara le projet d'un nouveau port, qu'il plaçait aux Catalans, au fond d'une baie naturellement très abritée, avec passes de sortie par les temps de mistral. Le mistral, ce terrible vent du nord-ouest, si glacial et aux rafales si violentes, est le fléau de la Provence. Les marins du golfe de Lion le redoutent, fuient devant lui, vont se réfugier jusque derrière la Corse et la Sardaigne. Son idée n'était donc pas si mauvaise; elle était même si juste qu'on y revient aujourd'hui. Mais, en ce temps-là, le projet de la Juliette l'emporta. Les Marseillais eurent un port très rapproché de la ville, mais peu sûr. Quant
à lui, après beaucoup de travail, de démarches, après un voyage inutile à Paris, il ne lui resta qu'un dossier énorme, des atlas superbes qui sont encore aujourd'hui en possession de son fils.
Il ne se découragea pas. Il chercha, mais ailleurs qu'à Marseille. A une trentaine de kilomètres, qui se parcouraient en ce temps-là en diligence, il y a Aix, l'ancienne capitale de la Provence, devenue une simple sous-préfecture : vingt-cinq mille âmes de population; peu de commerce, à part les huiles et les amandes ; peu d'industrie, en dehors des fabriques de chapeaux ; mais un Archevêque, un premier Président de Cour d'appel, un Recteur d'Académie ; des Facultés de droit, de théologie et des lettres, etc.; pas de Faculté des sciences par exemple, comme si la Science était chose trop moderne et trop vivante pour une ville du passé, toute à ses souvenirs, calme et silencieuse, aux vieux hôtels mélancoliques. Telle qu'elle était, cette sorte de Versailles provençale attirait alors beaucoup notre ingénieur. Il lui arrivait souvent, dès cette époque, 1836 et 1837, de venir y passer une journée La veille, pour être certain de pouvoir partir, il allait retenir sa place à la diligence. Et, le matin, il montait dans le coupé, cours Belzunce. Très accidentée et très pittoresque, parsemée de courtes montées et de descentes rapides, la route était amusante à faire. A Septèmes, un arrêt de dix minutes pour changer de chevaux. Deux heures et demie après
avoir quitté le cours Belzunce, la diligence débouchait au sommet de la montée du Pont-de-l'Arc, parcourait au trot l'avenue de la Rotonde, et faisait son entrée sur le Cours. — « Aix a une belle entrée, » disent généralement ceux qui y viennent pour la première fois. En 1836, « le Cours, » qui s'appelle maintenant « Cours Mirabeau, » et qui n'est plus ombragé que par des platanes, arbre manant et villageois, au feuillage lourdaud^ à l'ombre opaque et triste, était alors d'un aspect plus noble, avec ses deux allées d'ormeaux séculaires, au feuillage grêle, en harmonie avec les vieux hôtels, sur lesquels se dentelait une ombre légère. Mais, en ce temps-là, des trois fontaines du Cours, seule, la « Fontaine-Chaude » répandait son eau fumante. Les deux autres, celle du Roi-René et celle des Neuf- Canons, n'étaient là que pour la forme. Des gamins enjambaient la vasque et y jouaient à pied sec. L'ingénieur ayant remarqué que toutes les autres fontaines d'Aix, l'été venu, ne coulaient pas davantage, avait conçu, dans un de ses voyages, le projet de donner de l'eau à cette ville altérée.
Toute cette partie de la Provence est très sèche. Où prendre l'eau? D'où la faire arriver, avec les ressources restreintes d'une ville de vingt-cinq mille âmes, qui ne peut avoir comme Marseille la prétention de détourner, pour son eau de table, une rivière lointaine? Ces difficultés ne découragent pas François Zola. Et ridée lui vient de construire pour Aix
un canal avec barrage, comme il en avait vu en Allemagne, pays peu riche où l'on ne jette pas les millions par les fenêtres. L'ingénieur multiplie donc ses voyages, visite les environs, et, avec sa sûreté de coup d'œil, découvre aux portes de la ville, à trois kilomètres, une gorge où les pentes voisines amènent toutes les eaux de pluie. On peut barrer la gorge par une digue suffisante pour retenir les eaux. Et il se formera ainsi une « petite mer, » sorte d'immense citerne qui se remplira à la saison des pluies, et d'où il sera aisé de conduire l'eau jusqu'à Aix, par un canal très court et peu coûteux.
L'idée était simple, juste, scientifiquement praticable. Seulement, en matière de travaux publics, il y a loin de l'idée première à la réalisation. A partir de cette année 1837, François Zola se consacra tout entier à ce canal, le but désormais de sa vie. Mais que d'obstacles ! que de mauvais vouloirs à combattre, d'inerties privées et publiques à secouer ! Il fallait remuer ciel et terre, trouver des fonds, arriver à la formation d'une société, s'imposer aux autorités locales comme à l'autorité supérieure. Le voilà tout le temps par monts et par vaux, courant de Marseille à Aix etd'Aix à Marseille, puis faisant des voyages à Paris. C'est dans un de ces voyages, en 1839, qu'il se maria.
Il avait quarante-trois ans, et celle qu'il épousait, dix-neuf. C'était une jeune fille née aux environs de Paris, à Dourdan (Seine-et-Oise) : très simple, et,
m'ont assuré ceux qui la connurent en ce temps-là, très jolie. Il la vit, s'en éprit tout de suite, oublia pour quelques semaines son idée fixe « le canal, >♦ et fit la demande aux parents, sans se préoccuper de la dot. Il n'y en avait pas ! mais il n'en fut que plus heureux, et il se remit au travail avec un plus grand courage. Sa femme lui devait tout, elle lui rendit tout , en tendresse et en dévouement. Un an après , naissait un fils qui reçut le prénom d'Emile.
Ce fils avait donc dans les veines du sang de trois nations : deux grands parents maternels français, un grand-père paternel italien, une grand"mère paternelle grecque. En outre, s'il naquit à Paris, le 2 avril 1840, entre deux voyages de ses parents à Aix, le rapprochement des dates donnerait à croire qu'il a été conçu en Provence. Et c'est en Provence, cette sorte d'Italie de la France, que le jeune Emile passa la plus grande partie de son enfance et toute sa première jeunesse.
Hier, 2 avril 1881, je suis retourné voir cette rue Saint-Joseph. La nuit tombait. Le marché Saint- Joseph, à peu près désert, allait fermer. De l'éventaire de la fleuriste assise à la porte, j'ai d'abord jeté un coup d'œil dans l'intérieur. Les volailles plumées, les choux et les carottes, les, tas de pommes de terre, dormaient déjà dans le gris du soir. Et, à la lueur d'un seul bec de gaz allumé, la charpente, aux vieilles poutres noires, semblait plus
haute et plus vaste. Ce marché existait tel quel, à l'époque où naquit celui qui devait écrire le Ventile de Paris. Laissant là le marché, tournant le dos au grouillement de la rue Montmartre, plus bruyant et plus hâtif aux approches de la nuit, je me suis enfoncé dans l'étroite rue en pente. Là, à cette heure, ni charrettes, ni fiacres; de rares passants. En pleine fournaise parisienne, un peu du calme et de l'intimité tranquille d'une ruelle de province. A gauche, debout sur sa porte, une blanchisseuse, Gervaise peut-être, mais une Gervaise les bras croisés, sa journée bien remplie, me regardant passer presqu'avec surprise. A droite, des bouteilles contre une devanture : pas un assommoir, une bibine bonasse où des maçons limousins, déjà attablés, plantent leur cuiller dans des assiettes de soupe aux choux. Puis, un fabriquant de malles et sacs de voyage, en face d'un hangar plein de « voitures à bras, » pressées les unes contre les autres, oisives, attendant le 8, jour du petit terme, leurs brancards en l'air. Puis, une grande maison sans boutiques avec porte bourgeoise et table d'hôte au premier, maison en cul-de-sac dont le retrait forme avec la rue une petite place régulièrement carrée. Du seuil de la table d'hôte, je me suis retourné : j'avais devant moi le n^ 10. Une autre grande maison, celle-là, la plus belle de la rue, reconstruite en 1839 : cinq fenêtres de façade, cinq étages. Au rez-de-chaussée, une large porte
cochère qui n'était pas encore fermée. Le cinquième, un peu en retrait sur le quatrième, avec terrasse terminée par une rampe en fer. Et j'ai regardé les cinq très du quatrième, celles im-
médiatement sous la terrasse. Il y avait justement de la lumière à la dernière des cinq, du côté de la rue du Sentier : c'est la fenêtre de la chambre où est né Emile Zola.
En 1840, quand François Zola arriva de Provence avec sa jeune femme sur le point d'accoucher, au lieu de se loger dans une maison meublée comme à ses autres voyages, prévoyant cette fois un long séjour nécessité par les obstacles à vaincre pour la construction de son canal, il acheta des meubles et loua ce quatrième douze cents francs. La maison, toute neuve, venait d'être achevée. Les fenêtres de la salle à manger seules donnaient sur la rue de derrière, cette rue du Croissant, déjà bruyante et enfiévrée, répandant chaque jour des millions de journaux aux quatre coins de Paris, de la France, du monde entier. Quand l'installation fut terminée, la layette prête, madame Aubert,lamère de madame François Zola, arriva de Dourdan, et le petit être qu'on attendait n'eut plus qu'à venir. — « Pourvu que ce soit un garçon ! » Tel était le vœu ardent du père et des deux femmes. Le vœu fut exaucé. Le 2 avril 1840, vers onze heures du soir, sur un lit de sangle placé tout contre la fenêtre que j'ai indiquée, naissait le futur auteur des Rougon-Macquart.
Pendant que le jeune Emile tétait sa nourrice et faisait ses premières dents, son père, plus actif que jamais, se démenait à Paris avec un redoublement de courage, espérant que ce fils profiterait un jour du fruit de ses efforts. Voulant avoir tous les atouts dans son jeu maintenant, il saisit avec empressement une occasion qui se présenta, de faire la connaissance de M. Thiers. La protection de ce dernier lui fut tout de suite acquise et lui devint très utile par la suite.
On travaillait alors aux fortifications de l'enceinte de Paris. L'ingénieur invente une machine pour le transport des terres. Grâce à M. Thiers, il expérimente son invention à la porte de Clignancourt, la perfectionne, la fait accepter. Et sa machine fonctionna à Montrouge, en 1842. L'année suivante, à la suite de ce premier succès, sûr désormais d'être soutenu à Paris, il revint à son idée favorite, le canal, et partit pour Aix. Il s'3' fixa avec sa femme et son fils.
Emile avait alors trois ans. Ses parents, à Aix, se logèrent d'abord cours Sainte-Anne ; puis, peu après, impasse Sylvacanne, dans une maison précédemment habitée par la famille de M. Thiers. Au bout de deux ans et demi de séjour à Aix, François Zola, n'étant pas encore arrivé à surmonter l'opposition 'de certains propriétaires riverains, revint à Paris solliciter « une ordonnance royale d'utilité publique. » Bien décidé cette fois à ne remettre les
pieds en Provence qu'en vainqueur, il emmenait encore sa famille. Cette lutte suprême dura dix-huit mois. Par conséquent, Emile habita pour la seconde fois Paris, de cinq ans à six ans et demi.
Enfin, dans les derniers mois de 1846, la famille put revenir à Aix. L'ingénieur, protégé par M. Thiers, avait obtenu « l'ordonnance royale. » Après dix ans d'efforts et de persévérance, il allait pouvoir exécuter l'œuvre projetée depuis si longtemps. Il n'a que cinquante-un ans, et se sent encore plein de vie et de force. De longues années ne lui restent-elles pas pour exécuter l'œuvre et jouir de la fortune laborieusement acquise, de la popularité prochaine de son nom dans la contrée? Et puis, ce fils qui grandit déjà en santé, en vigueur, en intelligence, ne se trouve-t-il pas là pour hériter plus tard de tout cela? Aussi, avec quelle jouissance profonde, le jour de l'inauguration des travaux du canal, le père, la main de l'enfant dans la sienne, voit-il donner le premier coup de pioche des terrassiers ! Eh bien , trois mois après, il était mort I d'une pleurésie prise en surveillant ses ouvriers, par un matin de mistral, dont le souffle glacé s'engoufi'rait dans le vallon du barrage. Et quelle mort ! Pas même, chez lui, à Aix, dans son lit, mais à Marseille, dans une chambre d'hôtel. Mal à son aise, toussant déjà, et obligé d'aller passer quarante-huit heures à Marseille pour affaires, il était descendu comme d'habitude à l'hôtel Moulet, rue de l'Arbre, aujourd'hui démolie. La
pleurésie se déclara dans la nuit, et, avec une violence telle que, le lendemain, force fut de faire venir madame Zola. Son mari n'était déjà plus transportable, et, au bout d'une douloureuse semaine, il lui expira dans les bras. Si vous voulez vous faire une idée de cette fin affreuse, dans une chambre dhùtel, les malles pas même défaites, au milieu de figures indifférentes, parmi le va-et-vient des voyageurs, relisez, dans une Page d'amour : le récit que fait madame Grandjean de la mort de son mari, hôtel du Var, rue Richelieu, dans une ville où elle ne connaissait personne. Le romancier a reproduit là quelques-uns des détails navrants du récit trop réel, que bien des fois, depuis, il a entendu raconter par sa mère.
Le corps de François Zola fut ramené à Aix et enterré dans le cimetière de la ville. Si vous allez à Aix, arrivé à la porte principale du cimetière, marchez droitdevant vous, jusqu'à ce que vous soyez devant le mur du fond. Là, vous trouverez une tombe : une simple pierre, qu'entoure, à hauteur d'appui, une chaîne en fer reliant six bornes de granit, et qui porte cette seule inscription :
Fraîîçois Zola
Celui qui est là, depuis trente-quatre ans, laissait un fils en bas âge, une veuve jeune, inexpérimentée
aux affaires ; et, à ces deux êtres sans défense dans la vie, pour tout héritage, il léguait une entreprise, des travaux à peine en voie de construction. Le canal a été achevé, non pas le projet complet, beaucoup plus large, ne comprenant pas moins de trois barrages échelonnés qui eussent rendu à peu près inutile, plus tard, la construction du canal du Verdon. Mais, tel quel, ce canal coule et alimente depuis lors les fontaines de la ville. Et la population, seule reconnaissante, l'a toujours appelé « le canal Zola.» Enfin, depuis peu, sous la République, il s'est trouvé une municipalité aixoise qui s'est aperçue de l'ingratitude des municipalités précédentes. Un boulevard d'Aix s'appelle depuis six ans « Boulevard François Zola. »
Le père est mort. Le fils n'est qu'un bambin de sept ans. La mère a sur les bras une lourde affaire, dont dépend la fortune, l'existence même de la famille. Que vont devenir ces deux êtres faibles et désarmés?
En disant « deux, » je commets une erreur; je devrais dire quatre. Les grands parents maternels étaient venus se fixer à Aix, où ils vivaient avec leur fille et leur petit-fils. Mais le grand-père, vieux et retiré du commerce, ne s'occupait plus de rien. Qui était bien vivant, par exemple, c'était la grand'mère. Une vraie femme de la Beauce, native d'Auneau, très vive, très gaie, très ronde. Une forte tête, débrouillarde, prête à porter aussi gaillardement la gêne que la vieillesse. A soixante et dix ans sonnés, pas un
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cheveu blanc! Tant que son gendre avait vécu, elle était restée un peu dépaysée, dans cet intérieur confortable, luxueux même, au milieu des habitudes de vie large où se complaisait l'ingénieur vénitien. Mais, lorsqu'on fut obligé de se passer de domestiques, de tout faire par soi-même dans le ménage, elle retroussa ses manches et trima comme quatre, nullement attristée par ce revers de fortune, plutôt rajeunie et ragaillardie. Les mauvais jours la trouvent debout. Après des procès coûteux, mal engagés par la veuve de François Zola, désastreusement perdus, les économies s'en vont, le petit avoir des grands parenu y passe. La ruine est là, lente, mais certaine. Et alors, quand il fallut tirer quelques ressources des derniers débris du luxe d'autrefois, ce fut la maman Aubert, hardie, retorse, qui alla traiter avec les brocanteurs.
Ainsi, l'absence du père se faisait cruellement sentir. L'activité courageuse de la mère et de la grand'mère n'avait d'efficacité que dans le cercle restreint du ménage et de l'économie domestique. Les procès allaient mal. La fortune de la famille s'épuisait. Que faisait, pendant ce temps-là, l'enfant qui devait la relever un jour?
Onlegâtait, il était heureux. Ilpoussaitinconscient et en toute liberté. La mère et la grand'mère s'ingéniaient à luicauser des joies, de ces bonnes joies enfantines, où l'être encore neuf se précipite tout entier et sans arrière-pensée. Tandis que les deux femmes
en étaient réduites à vaquer elles-mêmes aux soins de la vie courante, le petit Emile, toujours au milieu d'elles, fourre son nez partout et veut tout voir. Tant pis si leurs mains sont à chaque instant ralenties par la présence du gamin curieux, qui les accable de questions, qui, déjà, leur impose à chaque instant ses volontés I II ne faut pas le contrarier, ce cher enfant, frappé si jeune dun grand malheur! Tel est tout leur système d'éducation. Avec cela, devant leur demeure de l'impasse Sylvacanne,il y a un vaste jardin. Pleine liberté pour le petit de courir dans les allées, de se rouler sur le gazon, dans la terre, de salir ses mains et ses vêtements. Tout, pourvu que ça ne lui fasse pas de mal !
Un enfant, poussé ainsi, sans plus de direction qu'un églantier, ne pouvait être bien précoce. A sept ans et demi, Emile ne savait encore ni A ni B. Un beau matin pourtant, les deux femmes se ravisent et tiennent conseil. Le grand-père lui-même prend part à la délibération. On ne peut laisser plus longtemps sans instruction le fils d'un ingénieur. N'est-ce pas lui, l'avenir? L'avoué et l'avocat, qui promettent monts et merveilles, se trompent peut-être; les procès engagés peuvent mal tourner; qui sait s'il n'y a pas dans cette petite tête aux yeux doux, déjà réfléchis, au nez futé, de quoi conjurer un jour la dureté du sort et l'injustice des hommes ? Et l'on parle de le mettre au collège. « Au collège, intervient alors maman Aubert, il ira plus tard, quand il aura fait
sa première communion. Je me charge de tout... Donnez-moi jusqu'à demain. » Et, son chapeau sur la tête, l'active vieille femme trottait déjà, en quête d'un pensionnat.
Le lendemain même, Emile entrait à la « pension Notre-Dame, » tenue par M. Isoard. Pension bien modeste, qui existe encore à Aix. J'ignore le nom du successeur de M. Isoard, qui continue à donner l'instruction primaire aux enfants de la petite bourgeoisie de la ville. Mais, à mon dernier voyage à Aix, je me souviens d'avoir passé devant le pensionnat Notre-Dame. Un brouhaha joyeux de gamins en récréation venait jusqu'à moi. Et je me suis demandé si, dans quelque trente ans d'ici, un autre de ces jeunes élèves saperait à son tour les croyances artistiques d'aujourd'hui et nous traiterait de ganaches, nous autres naturalistes.
Emile Zola passa cinq ans, de sept à douze, sous la férule peu redoutable de ce premier père intellectuel. A sept ans, il s'entêtait à ne pas savoir ses lettres, et M. Isoard devait le prendre tout seul, au fond de son cabinet, où il lui apprit enfin à lire, dans un exemplaire des fables de La Fontaine. Ce furent encore cinq belles années. Il restait aussi libre que parle passé, courant quand il voulait dans le jardin, grimpant aux arbres, pétrissant le sable et la terre à sa guise, manquant la pension, si ça ne lui disait pas d'y aller. Le fameux système : « Il ne faut pas le contrarier! » était toujours pratiqué. Même,
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quand la famille quitta la maison de l'impasse Sylvacanne pour aller se loger au Pont-de-Beraud, hors de la ville, en pleine campagne, l'assiduité de l'externe du pensionnat Isoard devint tout à fait problématique. Au lieu d'un simple jardin , les champs entiers, les champs qui n'ont pas de clôture, lui furent ouverts. C'est là, le long de la Torse, petit ruisseau adorable, ainsi nommé à cause des capricieuses sinuosités de son cours, que le futur auteur des Contes à Ninon commence à s'éprendre de ce large amour de la campagne, qui, plus tard, sera à chaque instant la fantaisie et le côté poétique de son œuvre réaliste. La Torse, « torrent en décembre, ruisseau si discret aux beaux jours, » se trouve désignée dans l'invocation à l'amante idéale des seize ans, « à Ninon, » qui ouvre le premier volume du romancier.
Mais je ne voudrais pas que ces rapprochements littéraires, qui me sollicitent à chaque pas et auxquels j'ai peut-être tort de me laisser aller, donnassent une idée fausse et convenue de cette enfance. On sera un jour quelqu'un, mais on ne naît pas avec une étoile au front. L'enfance d'un artiste et celle d'un homme d'affaires, d'un commerçant, d'un huissier, se ressemblent. Qui eût vu le jeune Emile à cet âge, n'eût reconnu en lui qu'un enfant bien doué, ouvert, habitué à suivre ses volontés, par suite franc et doux, plein d'initiative. De là, à présager un avenir, il y a loin. Si, à huit ans, il aimait déjà
la campagne, soyez sur qu'il ne s'en doutait pas lui-même. Et un poète idyllique serait venu lui lire un sonnet champêtre, qu'il ne l'aurait pas compris, et serait allé faire ronfler sa toupie.
Il y jouait, à la toupie, et aux billes, et au cheval fondu, de préférence avec deux de ses petits camarades de pension : Solari et Marius Roux. Solari est devenu sculpteur; Marius Roux, romancier et rédacteur du Petit Journal. Tous deux sont restés ses amis les plus anciens, ceux des premières galopinades.
A douze ans, par conséquent en 1852, Emile Zola sortait de la pension Notre-Dame, pour entrer au collège d'Aix, en huitième.
Au collège ! c'était sérieux, cette fois. Maintenant, il est un grand garçon. La mère et la grand'mère se saignent aux quatre veines : Emile sera pensionnaire ! Seulement, pour qu'on puisse aller le voir tous les jours au parloir et le dorloter comme par le passé, on quitte le Pont-de-Reraud, et l'on vient se loger en ville, rue Rellegarde.
En huitième, Zola fut d'abord à la queue de la classe. Mais, intelligent et réfléchi, plein d'une précoce prudence, il sentit qu'il était d'une famille moins aisée de jour en jour, que rien n'était plus incertain que l'avenir, qu'il ne serait jamais quelqu'un ou quelque chose que par son travail. De plus, il avait trop bon cœur pour ne pas essayer de donner une première satisfaction à sa mère et à sa
'grand'mère. Ces excellentes femmes l'avaient toujours traité en homme plutôt qu'en enfant, ne lui laissant rien ignorer de leurs embarras, prenant déjà en tout son avis, comme si quelque chose de la raison et de l'expérience du père pouvait leur venir par la bouche du fils. Il se comporta donc en homme et obtint cinq prix à la fin de l'année. Alors, dans sa hâte à parvenir, peut-être aussi n'aspirant, comme tous les collégiens, qu'à sortir au plus vite de « la boîte, )) il voulut sauter une classe et entra tout de suite en sixième.
Il passa encore quatre ans et demi au collège d'Aix : sixième, — demi-pensionnaire, — pas de prix, antipathie entre l'élève et un professeur, dont il a gardé un souvenir abominable ; cinquième et quatrième, — toujours demi-pensionnaire, — et pas mal de prix, six ou sept; troisième, — externe, — tous les premiers prix. Enfin, au milieu de sa seconde, lorsqu'il quitta subitement le collège et la ville d'Aix, il était encore incontestablement le plus fort de sa classe. Il faut ajouter ici que, au commencement de la troisième, il avait bifurqué. Ayant à opter entre l'étude des lettres et celle des sciences, le futur romancier naturaliste choisit par goût les sciences ; non qu'il dédaignât les lettres; mais parce qu'il éprouvait une répulsion pour les langues mortes, le grec surtout, et pour certains exercices fastidieux, tels que le thème et les vers latins. C'était un invincible dégoût auquel se mêlait un peu de pose enfantine. Dans les scien-
ces elles-mêmes, il avait ses sympathies : assez peu enthousiaste pour les mathématiques pures, très attiré vers les sciences naturelles, le premier tout de même en composition dans les unes et les autres. Je le connais bien, ce vieux collège, qui, sous l'empire, s'appelait encore « collège Bourbon. » Moimême, j'y entrais en septième, en 1857, quelques mois avant l'époque où l'élève de seconde Zola partait pour Paris, au milieu de l'année scolaire. J'y étais en troisième, quand mon ami et condisciple Antony Valabrègue, le poète, me parla pour la première fois « du fils de celui qui a fait le canal, » du fils Zola qui commençait à écrire des livres, dans ce grand Paris vers lequel nous nous sentions tous attirés. J'étais en rhétorique, quand parurent les Contes à Ninon, <ïue je dévorai en classe, le volume caché dans un dictionnaire, tandis que le professeur corrigeait un discours latin. Et maintenant encore, lorsque je me reporte à cette époque, je revois tout : la petite place tranquille et la fontaine des Quatre- Dauphins, dont les monstres rococo tordent leur queue de pierre et crachent l'eau par leur bouche perpétuellement ouverte ; la porte extérieure de la chapelle, noire en ce temps-là, toujours fermée; la fenêtre grillée du concierge que nous allions gratter timidement , chaque fois que nous arrivions en retard. Puis , la grande cour carrée, ombragée de quatre beaux platanes; le grand bassin; la seconde cour, où étaient installés le trapèze, la
poutre, les parallèles. Et les « études » du rez-dechaussée, tristes, humides, manquant d'air. Et les classes du premier étage, plus claires, plus gaies, avec leurs fenêtres donnant sur les ombrages des jardins voisins. C'est dans ce bon collège communal, où les études classiques n'étaient pas bien fortes, mais où du moins une paternelle discipline laissait à chaque élève ses qualités et ses vices, ne faussant pas les personnalités naissantes, que Zola passa de l'enfance à l'adolescence. Tel je l'ai vu depuis dans sa vie d'homme de lettres, tel il était déjà sur lés bancs. J'en ai souvent causé avec lui, avec sa mère, avec ses anciens camarades: il n'était ni un paresseux, ni un de ces foudres de travail qui s'abêtissent sur les livres. C'était un garçon intelligent et pratique, qui, sortant de classe avec un devoir à faire, des leçons à apprendre, se disait: « Tout cela est médiocrement agréable, mais il faut que cela soit fait. Débarrassons-nous-en donc tout de suite, nous nous amuserons après. » Et, à peine à l'étude ou rentré chez lui, il s'installait à son pupitre, ne perdait pas une minute, entamait courageusement sa besogne, mais en la simplifiant le plus possible ; et il ne s'arrêtait que lorsqu'il était au bout de sa tâche. Alors seulement, il se sentait libre, et profitait largement de sa liberté. Pas d'excès de zèle en un mot, rien que l'indispensable et le nécessaire. Aujourd'hui encore, l'auteur des Rongon-Macquart est resté le même travailleur consciencieux, mais
modéré. Pour élever le monument de sa haute ambition littéraire, tous les jours de l'année, tous les matins à son lever, après avoir mangé un œuf sur le plat , sans boire, il s'installe dans son large fauteuil Louis XIII, devant son bureau où tout : encrier, buvard, livres, papier, est méthodiquement rangé à sa place; puis, avec le grattoir, il fait aussitôt la toilette de sa plume, la débarrassant de l'encre séchée de la veille; puis, après un rapide coup d'œil jeté sur ses notes d'ensemble, il se met à l'œuvre, reprenant la page où il l'a laissée la veille, souvent au milieu même d'une phrase, sans relire jamais ce qui précède pour s'entraîner, comme ont besoin de le faire les travailleurs irréguliers; et il ne s'arrête, il ne se met à vivre de la vie ordinaire, que lorsqu'il a achevé sa tâche quotidienne: quatre pages le plus souvent, des pages de papier écolier ordinaire coupé en deux, des pages d'une trentaine de lignes, sans marge, d'une écriture compacte, ferme et régulière, sympathique à force de logique et de clarté. Presque pas de ratures. On sent que cette prose a été coulée là syllabe à syllabe, continuellement. Ce n'est rien que quatre pages, mais cela tous les jours, tous les jours : la force delà goutte d'eau tombant à la même place et finissant par entamer la pierre la plus dure! Ce n'est rien, mais, à la longue, les chapitres succèdent aux chapitres, les volumes s'entassent sur les volumes, et l'œuvre de toute une vie pousse, multiplie ses bran-
ches, étage ses frondaisons, comme un grand chêne destiné à monter haut et à rester debout, dans la forêt des productions humaines. Quant à l'auteur, c'est toujours l'élève du collège d'Aix, resté méthodique et consciencieux, mais n'aspirant, souvent, qu'à la minute où il pourra se croiser Jes bras, après avoir écrit le mot « fin, » au bas du dernier volume des Rougon-Macquart.
Nous n'en sommes encore qu'au collégien. C'est sur les bancs du collège d'Aix , qu'Emile Zola écrivit ses premières œuvres. En voici la nomenclature complète, exactement recueillie: — 1° un grand roman historique moyen âge, un épisode des croisades, je crois, avec des détails pris dans Michaud; — 2° quelques narrations et discours français, en vers ; — 3° Enfoncé le pion! comédie en trois actes, en vers. — Des vers et de la prose, du roman et du théâtre, voyez-vous ça! c'était complet. Le roman sur les croisades, de beaucoup plus ancien que le reste, dut être fabriqué en huitième. Il en a conservé le manuscrit, comme il a l'habitude de tout conserver: notes, plans, anciens articles, lettres d'affaires, d'amis, simples billets; je suis sûr qu'il ne déchire qu'à regret ses notes de blanchisseuse. Ce manuscrit, il me l'a montré un jour : il est écrit d'une écriture courante, sans une rature, mais absolument illisible. Je ne pus pas en déchiffrer un seul mot, Tauteur non plus. Les vers, beaucoup moins enfantins, lisibles au moins, n'apparu-
rent que plus tard, en quatrième, surtout en troisième et en seconde, au moment où il commença à lire les poètes.
Plus jeune que lui de sept ans, je ne l'ai pas connu à cette époque. Mais que de fois, à Paris, depuis dix années, nelai-je pas entendu revenirsur ce sujet de prédilection : sa jeunesse ! Aussi, mes documents — je serais tenté de dire: mes souvenirs — abondent.
J'ai déjà expliqué ce que fut sa libre enfance. Je Fai montré choyé, gâté par deux excellentes femmes, bonnes jusqu'à la faiblesse, élevé avec la liberté du Nord, pris au sérieux et ayant voix délibérative comme un homme, enfin la bride sur le cou pour les lectures, les amitiés, les parties de plaisir. En avançant en âge, naturellement, cette liberté précoce ne fît que croître. Voici comment il en profita.
Au collège, il s'était fait deux grands amis. Peu liant, pas tutoyeur, myope, timide, naturellement très doux, déjà réfléchi avec un grand fond de sérieux dans le caractère, le « nouveau » ne sympathisait pas avec la tourbe de gamins braillards, qui compose le fond des petites classes des collèges méridionaux. En outre, cette engeance brutale trouvait de l'accent à ce camarade bien élevé, né à Paris. On le traitait de «parisien, » de nfranciotï » Même, dans la première enfance, il avait eu presque un défaut de langue, moins un bégayement caractérisé, que de la paresse à prononcer certaines consonnes, le c et
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l's principalement qu'il prononçait t: tautitton pour saucisson. Un jour pourtant, vers quatre ans et demi, dans un moment d'indignation enfantine, il proféra un superbe : cochon! Son père, ravi, lui donna cent sous. Certes , sa langue s'était déliée depuis ; mais il lui restait encore une circonspection devant certains mots, des lenteurs de parole. Ce rien suffisait : il eût pu être très malheureux sur les bancs. Heureusement, il fit la connaissance de deux garçons sympathiques, du même âge, mais plus avancés d'une classe. Cézanne, Baille et lui, furent tout de suite « les trois inséparables, » comme on les appela bientôt. D'année en année, leur liaison devint plus étroite, à un tel point, qu'il me serait impossible d'aller plus avant dans mon récit, sans raconter cette grande amitié.
D'abord, ce ne fut qu'une camaraderie de galopins, entrecoupée probablement de brouilles passagères, et, qui sait? peut-être de calottes. Mais ces calottes-là ne font jamais de mal, et plus tard, on se les rappelle avec attendrissement. Les jours de sortie, tous trois s'attendaient à la porte, et s'en allaient bras dessus bras dessous. Quelquefois, c'était Baille, demeurant aux bains Sextius, que l'on accompagnait. Pendant qu'on remontait le faubourg, une pierre, puis deux, puis quatre, fendaient l'air au-dessus de leur tète, ricochaient contre les maisons d'en face. Les trois amis devaient se garer, gagnaient l'abri de quelque porte cochère, et assis-
taient de là à un dangereux spectacle. C'étaient d'homériques batailles à coups de pierres, enfants du faubourg contre enfants de la ville, deux bandes de marmaille sauvage se pourchassant l'une l'autre avec des cailloux, continuant je ne sais quelle haine séculaire de quartier à quartier. — Lisez les pages 317 et suivantes de la Faute de Vabbé Mouret, où le frère Archangias et Jeanbernat, au clair de lune, se lapident terriblement : ce n'est qu'un ressouvenir de ces combats du faubourg. — D'autres fois, on faisait le tour de la ville, le long des vieux remparts crevassés et couverts de lierre ; on « lézardait » au soleil, à l'abri du mistral, le long de « la Cheminée du roi René; » ou bien, si la journée avait été chaude, on sortait par la porte Bellegarde, et l'on montait aux « Trois-Moulins, » pour respirer. D'autres fois, c'était un régiment de passage que l'on allait voir faire son entrée sur le Cours, musique en tête, puis à qui, le lendemain, dès l'aurore, on faisait la conduite jusqu'au pont de l'Arc. Dans les Nouveaux contes à Ninon, il y a des pages sur ces passages de troupes et sur d'autres souvenirs de jeunesse. Les processions, par exemple! les fenêtres pavoisées d'étoffes voyantes ; la foule endimanchée, accourue de toutes parts, assise sur des rangées de chaises et sur le bord des trottoirs ; le milieu de la rue libre, comme une sorte de canal creusé entre deux rives humaines ; puis les deux gendarmes à cheval, ouvrant la marche; les théories
de jeunes filles en blanc, chantant des cantiques, portant des bannières ; les corbeilles de roses effeuillées et de genêts d'or, répandues à pleines mains; et, avec ces bonnes odeurs fraîches, l'encens, les coups de clochette au passage du dais, la musique militaire et la musique de la ville; enfin, à la nuit tombante, le long retour de la procession, les cierges déjà allumés, la bénédiction donnée du haut du grand reposoir, moment solennel où les belles filles cessent de rire et de montrer leurs jolies dents pour se cacher le front dans les mains ; tandis que les deux petits canons pour rire, donnés par Louis XIV à la ville, font la grosse voix.
Cependant, les années s'écoulèrent, les trois inséparables ne furent plus des bambins ne songeant qu'à courir les rues. On était en 1855, et Emile Zola, lui, venait d'avoir quinze ans. Les ressources pécuniaires de la famille avaient encore diminué. De la petite maison de la rue Roux-Alphéran, où l'on s'était installé en quittant la rue Bellegarde, il avait fallu, le loyer devenant trop lourd, aller se loger plus économiquement, cours des Minimes. Mais, à quinze ans, on a bien autre chose que l'argent en tête! La puberté s'éveillait. Nos amis se sentaient l'âme neuve, ils étaient devenus riches tout à coup de désirs tumultueux. Et le cœur, les sens, l'imagination sonnaient des fanfares éclatantes! Alors, ils se mirent à lire, à lire passionnément, chacun de son côté. Ils se prêtaient les volumes, puis, comparaient leurs
impressions, discutaient. Que lisaient-ils? De tout, certes, avec la belle voracité intellectuelle de l'âge où le corps et l'esprit n'ont pas encore achevé leur croissance. Surtout des poètes; peu de romans; de Balzac, rien encore. Alors, qu'arriva-t-il? Tous les trois firent des vers : Zola naturellement, et Cézanne devenu le peintre impressionniste que l'on sait, et Baille, aujourd'hui professeur à l'École polytechnique et adjoint au maire du XP arrondissement.
On peut dès lors reconstruire ce que fut cette adolescence à trois. D'abord, pas de femme! De grands désirs sans doute. Mais l'excès même de ces désirs aboutissant, vis-à-vis de la femme, à une grande timidité. Tout au plus quelques amourettes avortées. Pas de vie de café non plus! On entrait dans un café, de loin en loin, pour se rafraîchir; celui des trois qui avait de l'argent payait; et l'on s'en allait, échappant ainsi à l'abrutissement du jeu, si fréquent dans la vie plate de la province. La ville? Eh! on la jugeait de haut, on la méprisait un peu, on y vivait à part, le moins possible, n'y fréquentant pas d'autres jeunes gens, sauf Marguery, un condisciple. Un charmant garçon celui-là, qui avait succédé comme avoué à son père et qui est mort tragiquement, dans une crise de folie, en se tirant un coup de carabine : fin terrible que ne faisait pas prévoir son caractère insouciant, ni sa bruyante gaieté. Une même passion d'enfant pour la musique avait lié Zola et Marguery. Le principal du collège
sV'tant avisé de créer une fanfare, Marguery apprit le piston et Zola, qui n'a jamais eu d'oreille, dut choisir la clarinette. Qui le dirait aujourd'hui? Certain jour de procession générale, en 1856, l'auteur de VAssommoir a joué de la clarinette toute une après-midi, derrière les autorités ecclésiastiques, civiles et militaires, circulant dans les rues, en grand uniforme.
On fréquentait aussi assidûment le théâtre de la ville. Le parterre ne coûtait que vingt sous. Zola a peut-être vu jouer à Aix dix-huit fois la Dame blanche et trente-six la lourde Nesle. Néanmoins, la grande débauche des trois amis n'était ni le théâtre, ni la musique, ni le jeu, ni la femme.
C'était la campagne. Une orgie saine de campagne, une soûlerie de grand air. Toujours par monts et par vaux, dans les environs d'Aix : tantôt sur les grandes routes, tantôt dans des sentiers de chèvres et des gorges désertes. Des parties de chasse ou de pêche, des baignades dans la rivière de l'Arc, des courses de dix lieues. L'été surtout, pendant les vacances, ou les jours de congé, à des trois heures du matin, le premier réveillé allait jeter des pierres dans les contrevents des autres. Tout de suite, on partait, les provisions depuis la veille préparées et rangées dans les carniers. Au lever du soleil, on avait déjà franchi plusieurs kilomètres. Vers neuf heures, quand l'astre devenait chaud, on s'installait à l'ombre, dans quelque ravin boisé. Et le déjeuner
se cuisait en plein air. Baille avait allumé un feu de bois mort, devant lequel, suspendu par une ficelle, tournait le gigot à l'ail, que Zola activait de temps à autre d'une chiquenaude. Cézanne assaisonnait la salade dans une serviette mouillée. Puis, on faisait une sieste. Et l'on repartait, le fusil sur l'épaule, pour quelque grande chasse où l'on tuait parfois un cul-blanc. Une lieue plus loin, on laissait le fusil, on s'asseyait sous un arbre, tirant du carnier un livre, le poète favori : Hugo d'abord, plus tard Musset. On finissait par discuter : quel était le plus fort des deux? Longtemps, ils furent enthousiasmés par larhétorique prodigieuse d'Hugo, jouant ses drames, s'étourdissant à la musique de ses vers déclamés tout haut; mais Alfred de Musset les prit ensuite tout entiers par son côté humain et vécu, et il resta le plus cher, le plus lu, celui qui devait un jour jeter Zola dans son amour de la passion et de la vie. La nuit tombant, ils revenaient à petits pas^ en discutant encore, en récitant, à l'appui, des vers sous les étoiles.
La velléité les prit une fois de ne pas rentrer, de passer la nuit, toute une nuit, dans une grotte. C'était une immense excavation naturelle , entre deux énormes rochers, une fente très profonde qui allait en se rétrécissant, et devait aboutir à quelque trou de renard. Pour accomplir le haut fait, ils étaient venus quatre : Baille avait amené son jeune frère. A. la tombée du jour, ils eurent soin de préparer au fond de leur grotte un lit parfumé, sinon
moelleux, de thym et de lavande. Bientôt, la nuit vient, ils s'installent tous les quatre, s'étendent dans leurs pardessus, et cherchent bravement le sommeil. Mais le temps s'est gâté. Un gros vent siffle par les fentes des roches. Ils sont très mal dans leur grotte. A la lueur de la lune, ils voient de grandes chauvessouris tournoyer au-dessus d'eux. Enfin, ils n'y tiennent plus, ils renoncent à leur beau projet, et, vers deux heures du matin, reprennent le chemin de la ville. Mais, auparavant, ils enflamment les thyms et les lavandes , pour s'offrir la vue d'un embrasement romantique. Les chauves-souris épouvantées s'envolaient, avec des miaulements de sorcières shakespeariennes.
Un jour, brusquement, cette belle vie insouciante cessa. Dès le commencement de 1857, l'appartement du cours des Minimes étant devenu trop cher, il avait fallu le quitter, et l'on était venu au coin de la rue Mazarine. Ce fut là le dernier logement de la famille Zola à Aix, le plus pauvre, rien que deux petites pièces donnant sur le «barri, » sorte de ruelle faisant le tour de la ville : de chétives maisons d'un côté, et de l'autre le mur en ruines du rempart. La grand'maman Aubert mourut dans ce logement, en novembre 1857. La misère était venue. Tout le mobilier vendu, des dettes, et les procès interrompus, faute de provision à donner aux avoués : telle était la situation. Vers la fin de l'année, Emile Zola venait d'entrer en seconde, lorsque sa mère partit
toute seule pour Paris. Elle allait y jouer une dernière carte, solliciter pour ses procès l'appui des anciens protecteurs de son mari. Tout à coup, en février 1858, le fils reçoit une lettre de sa mère qui l'appelle. « La vie n'est plus tenable à Aix. Réalise les quatre meubles qui nous restent. Avec l'argent, tu auras toujours de quoi prendre ton billet de troisième et celui de ton grand-père. Dépéche-toi. Je t'attends. »
Après une grande excursion d'adieu, au Tholonet et au « barrage, » Zola, un soir, embrasse Cézanne et Baille. « Nous nous retrouverons tous les trois à Paris. » Et, léger d'argent et de bagage, incertain de l'avenir, le cœur gros de quitter^ peut-être pour toujours, sa chère Provence, cette banlieue d'Aix, dont il connaît les moindres recoins et dont il emporte en lui, comme une bonne odeur fraîche, un enivrement d'adolescence au grand air, le voilà en route pour la grande ville.