‹ Émile ZolaChapitre 21 sur 26 · VISION · texte numérisé non relu

VISION

Est-ce une enfant blonde, est-ce un rêve, Un fantôme, une fleur d'amour, Que je vis un soir sur la grève, Comme un blanc parfum qui s'élève.

Flotter sous les baisers du jour?

Est-ce une rêveuse indolente.

Une amoureuse d'ici-bas.

Qui, sur la vague murmurante, Suivait la forme souriante D'un amant lui tendant les bras ?

Est-ce, souriant à l'aurore.

Le bouton espérant demain ?

Est-ce la fleur qui vient d'éclore, Parfumée et Ijriliante encore.

Déjà gisant sur le chemin?

Est-ce notre humaine misère, Nos vains rêves, nos vains regrets.

Et notre éternelle chimère, Qui se dessèche et tombe à terre Gomme la feuille des forets?

Des amoureux est-ce une fée.

Qui les protège nuit et jour, Et qui, de romarin coiffée, Mêlait à la brise étouffée Son haleine, philtre d'amour?

Est-ce une ondine blanche et frêle, Aimant un enfant de la nuit, Et souhaitant, pauvre immortelle.

S'il n'était immortel comme elle.

D'être mortelle comme lui?

Je ne sais. A terre, muette.

Elle inclinait le front, Effeuillant une pâquerette,

Cueillie au bas du vallon.

Sa main cruelle et virginale Laissait tomber chaque pétale A l'abîme sans fond.

Sanglotant et courbant la tète Vers les flots destructeurs, Elle voulait à la tempête

Alors reprendre ses fleurs ; Puis, retournait dans la prairie Cueillir une gerbe fleurie, Pour apaiser ses pleurs.

Et bientôt, avec un sourire,

Au vent elle jetait, Dans son insoucieux délire.

Feuille à feuille son bouquet ; Et, lorsque sa main était vide, De nouveau sur le sable humide Penchée, elle pleurait.

Si tu n'es qu'une enfant mortelle.

Belle Eve aux blonds cheveux, Prends-moi comme une branche frêle.

Pour t'égayer en tes jeux ;

Et, brisé dans ta main rieuse,

Jette-moi, bientôt dédaigneuse,

Dans les flots orageux.

Pour toi, je consens à la boue,

Au bonheur passager.

Légère paille dont se joue Un vent volage et léger.

•}()() ÉMI1.E ZOLA.

Pour toi, je veux être Tétoile, A ton gré pure, ou qui se \oile, S'il te plaît de changer.

Et pour ma liberté perdue,

Comme la pâle fleur.

Je veux, à tes cils suspendue,

Une larme de douleur.

Quand je tomberai dans l'abîme.

Je veux pour ta triste victime

Un regret dans ton cœur.

Mais si tu voles immortelle, Déesse aux blonds cheveux,

Oh! par pitié, que sur ton aile Tu m'emportes dans les ci-^ux !

Je serai ton jouet encore.

Et tu pourras à chaque aurore Me briser si tu veux.

Je serai l'atome de fange

Qui voltige au soleil.

Et qui, sous le souffle de l'ange.

Monte et redescend vermeil.

Je serai la blanche couronne, Que, fraîche, à ton front (1(^ madone,

Tu mets à ton réveil.

Et, si tu penses que les roses Ont perdu leur fraîcheur, Qu'elles palissent trop écloses, Sans parfum et sans couleur, Bien loin de toi, dans un coin sombre, Jetle alors ces filles de l'ombre.

Belles de ta splendeur.

Est-ce une enfant blonde, est-ce un rêve, Un fantôme, une fleur d'amour, Que je vis un soir sur la grève, Gomme un blanc parfum qui s'élève, Flotter sous les baisers du jour.

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