SCENE VI
JULIETTE, EDMON.
JULIETTE, à elle-même.
Aurait-on jamais cru que ce tranquille Baron ?... mais suivons Madame , je veux voir aussi . . .
EDMON , très-agité.
Ah ! Juliette ! . . .
JULIETTE
C'est vous , monsieur Edmon ?
EDMON.
Où est monsieur Friller ?
JULIETTE
Le vieux intendant ?
Il m'a déjà prêlé de l'argent ; il m'en faut davantage.
JULIETTE
11 est avec Madame. Calmez-vous , dans un instant,,*
EDMON.
Ah! Juliette ! toi qui m'as vu si heureux a la campagne de mon vertueux père.
JULIETTE
Eh hien ?
EDMON.
Eh bien ! , . . aujourd'hui l'enfer est dans mon cœur,
JULIETTE
Expliquez- vous.
EDMON.
J'ai voulu quitter ma famille ; j'ai eu ce qu'on appelle
de l'ambition; j'obtins une lieutenance , je connus la ville et le monde , et toutes les passions vinrent assaillir ma tête ardente ; tous les besoins du luxe devinrent les miens. Mon père , avec une indulgence dont il n'eut jamais besoin pour lui , fournit à mes dépenses sans me les reprocher. Enfin , pour acheter une compagnie } j'osai, il y a deux mois, lui demander une forte somme ; je la reçus au fond de la Saxe où est encore mon régiment ; je prends la poste , j'arrive ici pour traiter de ma compagnie ; mon goût pour les plaisirs , le désir de briller, la vanité qui me tourmente épuisèrent bientôt une partie de ma bourse ; je voulus réparer ce vide , j'ai joué, tout perdu : une rage secrète me dévore , et je me croirais le plus indigne des hommes si mon coeur ne battait pas encore d'amour au souvenir de mon père.
JULIETTE
Eh ! Monsieur , tout peut se réparer.
EDMON.
Non... c'est que je suis ingrat. Mon père est à deux milles d'ici , je suis à Vienne depuis un mois et je n'ai pas volé dans ses bras ; je ne lui ai point écrit : il me croit encore en Saxe.
JULIETTE
Je ne vous écoute plus : c'est à vous de m'entendre. Vous vous désespérez et je viens vous consoler. Voulezvous faire un grand mariage ?
EDMON.
Moi ? ne sais-tu pas que mon père me garde auprès de lui l'épouse de son choix et du mien. Cette pauvre Emma dont je me séparai avec tant de douleur.
JULIETTE
11 s'agit bien d'Emma. Voilà deux ans que vous ne l'avez vue. C'est un parti bien autrement brillant qui
convient à un jeune homme de votre mérite ; et ce parti , c'est madame Palmer.
EDMON,
Ta maîtresse?
JULIETTE
Elle-même.
r— edmon.
Ciel !
JULIETTE
Profitez du moment.
EDMON.
Que dis-tu ?
JULIETTE
Vous l'intéressez fort.
EDMON.
Et le Baron?
JULIETTE
Brouillés horriblement.
EDMON*
Et tu crois que je pourrais...
JULIETTE
J'en suis sûre j et vous qui aimez le luxe , l'opulence 3 la ville et son éclat c'est alors que vous auriez tous les moyens de briller dans le monde !
EDMON, vivement.
Et de prouver à mon père, à ma famille que mon ambition , mes promesses en quittant la ferme , n'étaient pas une chimère comme ils me le disaient tous.
JULIETTE
Elle va rentrer ; déclarez-vous sans crainte.
4 — *- EDMON. —
Oh! que tu viens de réveiller toutes mes idées de fortuné.
JULIETTE
Ma maîtresse est charmante.
. EDMON.
Il est vrai.
JULIETTE
Vivement recherchée.
EDMON.
Quelle préférence flatteuse !
JULIETTE
J'ai dit que vous l'adoriez .
EDMON.
Elle mérite tous les hommages.
JULIETTE
On vient ; entrez dans le salon.
EDMON.
C'est elle?
JULIETTE
Oui, vous la verrez bientôt. Faites le passionné \ laissez-nous , et suivez mes conseils.
Edmon passe dans le salon.