‹ Empédocle d'Agrigente et l'âge de la haineChapitre 2 sur 3 · ROMAIN ROLLAND · texte numérisé non relu

ROMAIN ROLLAND

Avril iqiS.

Empédocle d’Agrigente et l’Age de la Haine

Dans le vaste écroulement de notre civilisation, parmi les ruines de P Europe, la pensée, bien des fois, erre dans le passé. Anxieusement, elle cherche dans le dédale obscur, que percent çà et là des flèches de soleil, — dans le Retour Eternel, — des formes qui ressemblent à celles qui l’entourent, et lui donnent la clef du mystère du présent. Celles qui, jusque-là, lui étaient familières, celles des âges classiques, limités dans le champ de leurs aspirations, de leurs conflits, de leur action, de leur pensée, de leurs .passions, de leur ordre vainqueur et de leur désordre même, ainsi que les grands esprits, dont la raison lucide et volontaire a exprimé ces âges, P essence de leur désir, leur rêve métaphysique, et ce qu’ils voulaient être, plus que ce qu’ils ont été, — nos maîtres philosophes de l’Europe moderne, — nous sont devenus maintenant comme des amis d’hier, qui nous ont laissés partir au milieu de la tempête, et qui ne nous ont pas suivis. Fidèles et casaniers, ils sont restés au foyer; mais le foyer

s’écroule: sera-t-il jamais rebâti? Leur voix nous est sacrée, parce qu’elle nous rappelle le bienfait de sa réponse à nos questions d’hier; mais elle ne répond plus à nos questions d’aujourd’hui.

Les plus libres d’entre nous ne trouvent pas davantage dans la noble religion qui a nourri la faim de dix-neuf siècles d’Europe l’aliment dont ils ont besoin. L’Ami divin, Jésus, dont les bras se sont ouverts à tant d’âmes lassées, — dont la parole virile et tendre a guidé tant de consciences troublées, offre à la vie morale une retraite pure et profonde; mais au seuil viennent mourir les grondements du dehors, la houle de la nature, les clameurs de l’action, les jeux sanglants de la politique. Et notre époque ne veut fermer ses oreilles à rien. Elle ne s’abritera point derrière les murs d’un cloître ou les clôtures d’un rationalisme contre l’Enigme menaçante du monde, qui rôde tout autour d’elle, qui l’assaille et qui veut, coûte que coûte, que dans ses demi-ténèbres et sans voir son chemin, l’homme prenne parti. Elle veut étreindre l’invisible, dût-elle succomber dans cette lutte inégale. (Elle £st bien résolue à ne pas succomber). Après une longue période de patiente analyse, un besoin impérieux de synthèse brûle les moelles de l’âge nouveau. Il ne peut plus se satisfaire d’une lente ascension, en taillant à la hache, une marche après l’autre, dans le mur vertigineux de glace. Les hommes de notre âge ont appris à planer. Comme les yeux des oiseaux, les leurs se sont faits presbytes. Il faut à la pensée de demain d’immenses panoramas. Plus que de vérités partielles, elle a soif de vastes h}^pothèses.

d’où rien ne soit exclu de tout ce qui est son bien, mais où tout s’harmonise, la science, l’art et la foi, le rêve et la raison, les forces contemplatives et celles de l’action, et la Pensée multiple, aux replis infinis, comme les lobes sinueux du cerveau où elle gîte, la Pensée aux mille têtes, — telle une déesse hindoue, — avec toutes ses variantes, avec tous ses contraires, qui sont les harmoniques du même puissant accord.

Or, dans notre pèlerinage sur la route des siècles, nous rencontrons, très loin, à l’horizon de l’histoire hellénique, sur la ligne de partage qui sépare les trois mondes méditerranéens, d’Europe, d’Asie, d’Afrique, dans ces Marches de l’Europe où les armées innombrables de Xerxès et les flottes de Carthage se brisèrent contre la poitrine de la Grèce et de la Grande-Grèce, — des âmes et des temps qui sont parents des nôtres. Les mêmes convulsions cosmiques. Les mêmes ruées de peuples. Les mêlées de millions de fourmis humaines, blanches, noires, jaunes, de toute couleur, de toute race, de toute religion. Les empires fabuleux, qui gonflent et qui crèvent, comme une fluxion. Les cités merveilleuses, où s’épanouit la fleur splendide de la civilisation, subitement fauchée, flétrie, foulée aux pieds. Et ces esprits grandioses, ces demi-dieux de la pensée, où s’est reflété le spectacle et condensé le sens de ces drames ethniques, le rythme de ces vagues de peuples qui se heurtent, qui se brisent, et se fondent enfin, dans l’Océan, de la vie: — Heraclite d’Ephèse, Parménide d’Elée, Empédocle d’Agrigênte, Démocrite d’Abdère.

Ils ont réalisé l’idéal que nous rêvons: d’unir

IO

et d’harmoniser toutes les forces de l’a me, la raison et la foi, la double observation des sens et de l’œil intérieur. En même temps que les esclaves et les dépouilles des vaincus remplissaient leurs cités, ils ont enrichi leur pensée des siècles de l’Egypte aux lointains clairs et du mystérieux Orient. Ils ont été à la fois poètes, philosophes, ingénieurs, médecins, hommes de science, hommes de Dieu, inspirés et apôtres; et l’énergie de leur âme, comme un feu souterrain, s’est frayée dans l’action un passage brûlant. Thalès est ingénieur militaire, Parménide homme d’Etat, Melissos amiral; Anaximandre dirige une colonie, Pythagore réforme la société, Zénon combat la tyrannie, qui fait de lui un martyr; Enipédocle aide à détruire les Bastilles de son temps. Il ne leur a pas suffi de regarder dans les yeux le sphinx, ils l’ont pris à la gorge; ils ont voulu résoudre pratiquement les problèmes de la vie, dont leur méditation leur avait rendu compte. Car pour eux, tout se tient; penser = agir. Et le monde moral ne se distingue pas du monde de la nature... « Partout s'étend par l'ample puissant éther et dans l'immense flamme de Id lumière , la Loi universelle , la Dike (i) » souveraine. Et l’homme qui la conçoit est sa voix et son bras.

De Thalès à Enipédocle, les héros de la pensée grecque s’acharnèrent à la conquête du Dieu inconnu, du Principe caché qui gouverne les mondes et l’âme. Le premier, Anaximandre, méditant au bruit de la chute de Ninive, de Sardes, de l’empire de Crésus,

(i) Enipédocle, fragment 135.

et des premiers tremblements qui secouent les cités de la Grande-Grèce, énonce la loi de Justice, qui, comme une Némésis inflexible et mystique, fait éternellement rentrer dans l’Infini les êtres et les choses qui, en se détachant de lui, commirent Pinjustice:

« Principe des choses est V Infini ( apsiron ). Elles viennent de lui, et à lui elles retournent; la Nécessité les dissout: car alternativement elles subissent le rachat et la peine de leur injustice , accomplie dans Vordre die temps ».

Moins soumis qiPAnaximandre, et ivre d’héroïsme, le solitaire d’Ephèse, le prophète de race sacerdotale et royale, Heraclite, refuse l’abdication dans l’Infini. Pour lui, la Justice, c’est le heurt des contraires, c’est la guerre; c’est la guerre éternelle, avec sa souffrance éternelle, d’où fleurit la grandeur morale. « La guerre , mère de toutes choses , et de toutes choses la reine, qui trie les dieux, les hommes, les libres et les esclaves (i) ». La vie est un arc, et un arc qui tue (2). Et de cette vie et de cette mort, le Dionysos d’Ephèse se gorge avec frénésie.

Entre le renoncement grandiose d’Anaximandre, qui se résorbe dans l’Infini, et la jubilation tragique d’Héraclite, qui se plonge dans l’éternelle mêlée, Empédocle fait entendre son chant d’espoir et de paix, la splendide symphonie de la Vie universelle, dont les dissonances cruelles périodiquement se

(1) Heraclite, fragment 53.

(2) « L'arc a pour nom la vie et pour œuvre la mort. » (fr. 48).

En grec, bios veut dire : vie, — et biôs : arc.

résolvent en des accords de lumière. — Evoquons de nouveau cette symphonie disparue. Ranimons ce beau chant. Le monde en a besoin. Et de même qu’au temps où se pressaient, pour l’entendre, les hommes et les femmes de la ville de Perséphone, — que a le médecin des âmes » rouvre à nos anxiétés la voie de la divine harmonia.

S’il m’est plus cher que tout autre parmi les imposantes figures de prophètes helléniques, dont un nouveau Michel-Ange pourrait peupler la voûte d’une seconde Sixtine, ce n’est pas seulement pour l’ampleur exceptionnelle de son intelligence, que seul Démocrite égala; ce n’est pas seulement pour le relief saisissant de sa personnalité, à laquelle fait pendant le seul Héraclite, YUebermensch d’Ionie; c’est qu’il est le plus humain, et que ses accents sont déjà tout modernes. Il a d’ailleurs été relativement épargné par la hargne du temps. Sur cinq mille vers environ que comptaient ses deux grands poèmes philosophiques, il nous en reste quatre cent cinquante. Peu sans doute, si l’on pense aux énigmes que les vides laissent ouvertes. Mais beaucoup, par comparaison aux autres Présocratiques. Ne médisons pas des fragments: ils ont le charme fascinant des beaux marbres mutilés. Le rêve des siècles achève le geste absent de la Vénus et la cadence interrompue de la pensée du poète. Ainsi, le flot de la création, qui jaillit, aux jours lointains, d’une grande âme de la Grèce, continue de couler: nous y mêlons la nôtre.

Tel qu’il nous apparaît, avec le fier dessin de ses lignes intactes, et les contours vaporeux dont notre imagination les complète, il est une arche féerique que relie l’Orient à r Occident et le passé au présent. Il touche à tous les mondes et il y participe. Il est à demi-légendaire; sa pensée a des racines dans les rêves de l’Asie, dans les cosmogonies iraniennes, dans le mazdéisme et le culte de Mithra; elle est apparentée à l’orphisme de la Grande-Grèce, ce printemps hivernal — (printemps de février) — du christianisme qui s’ignore encore; elle a des échos jusque dans l’Inde; et tel de ses commentateurs a pu discuter ses rapports avec les doctrines Samkhya (i). Et il est, en même temps, établi fermement sur le sol de la science; il est un devancier de l’atomisme d’Epicure, il ouvre la route à la biologie moderne; il pose les premiers principes du transformisme darwinien, corrigé par H. de Vries. En lui confluent les deux grands courants de science de son temps: la science expérimentale, dont le médecin Alcméon de Crotone fut l’initiateur et la science mystique de Pythagore, qu’il célébra religieusement dans son Poème lustral (2). Ses biographes, tour à tour, évoquent, aux divers aspects de son génie multiforme, le Platon du Timée, Lucrèce, qui le magnifia, Bernardo Telesio, le pionnier italien de la science nouvelle de Bacon et de Galilée, les coups d’aile mystiques de la science de New-

(1) Franzô : Suite relazioni dette dottrine Samkhya con Vantica filosofia greca fino ad Anassagora . Pise,

(2) Fr. 129.

ton, Léonard, Gœthe, Schlegel, Novalis, surtout Schopenhauer, dont le dernier et plus complet historien d’Empédocle, M. Ettore Bignone (i), met curieusement en lumière les traits de ressemblance intellectuelle avec le penseur sicilien, en montrant le parallélisme de leur position philosophique, à deux âges différents de T histoire de T esprit. — - Les formes de son action ne sont pas moins diverses que celles de son intelligence. Il est homme de foi et met son Poème de la Nature sous l’égide de la Piété (2). Il est thaumaturge et fait des conjurations magiques (3) ; on raconte qu’il ressuscite les morts et que, comme Prospero, il commande aux éléments. Mais il est aussi médecin et ingénieur, observateur attentif de la réalité, afin de s’en rendre maître, un des premiers à faire de l’expérimentation un usage scientifique. Il est orateur puissant et populaire; Aristote voit en lui l’initiateur de la rhétorique sicilienne, que Gorgias importa à Athè-

(1) Kttore Bignone : Empedocle, studio critico, traduzione e commento delle testimonianze e dei frammenti. — Collection de II Pensiero greco, chez Bocca, à Turin 1916. 1 vol. in-16, 688 p.

Cet ouvrage considérable, qui comprend une longue étude, la traduction italienne de tous les fragments d’Kmpédocle et des principaux témoignages antiques sur sa personne, sa pensée et son œuvre, enfin six appendices critiques où sont discutées les grandes questions du système, — n’est pas moins remarquable par son érudition que par son sens artistique. J’y recours fréquemment dans cette étude, et mes indications des fragments d’Kmpédocle, se rapportent à cette admirable édition.

Pour les textes grecs, voir Diels : Die Fragmente der Vorsokratiker.

(2) Fr. 4.

(3) Gorgias prétendait y avoir assisté.

nés. Enfin, il prend une part énergique aux luttes de la cité, et dans un esprit tout moderne, résolument démocratique, — on a pu dire Jacobin (i). — Nul n’a réalisé comme lui l’idéal d’Alberti, de Léonard et de Goethe: l’homme universel.

Conscient de sa force, il eut l’orgueilleux dessein de donner dans ses poèmes cosmiques, — qui ne sont eux-mêmes qu’une partie de son œuvre (2), — la grande Encyclopédie, la Somme de son temps, la Bible d’Ionie. C’est pourquoi Lucrèce parle de lui avec adoration, comme d’un Moïse homérique:

« L'île triangulaire le mit au monde , Vile belle que la mer d'Ionie enlace de ses grande bras , aspergeant de ses flots bleus les rivages... Grande contrée, admirable en toute sorte... Mais elle na rien produit, que je sache, de plus saint, de plus illustre, de plus cher à tous les mortels que ce fils, dont les chants, jaillis d'un souffle divin, expriment en leur musique harmonieuse d'admirables vérités: si bien qu'à peine semble-t-il créé de race humaine. »

Mais si l’enthousiasme des fidèles qui buvaient sa parole et le zèle des disciples qui se

(ij Diogène de Baërte lui attribue des actes révolutionnaires, qui évoquent l’atmosphère de 1793. Il provoqua, dit-on, l’insurrection populaire contre la tyrannie, refusa ensuite le pouvoir qui lui était offert, et voulut établir l’égalité politique.

(2) Il écrivit aussi un poème historique sur L'Expédition de Xerxès, un autre A la gloire dJ Apollon, des « Politiques », et un ouvrage Sur la médecine. On lui attribuait, de plus, une quarantaine de tragédies ; mais la question était controversée déjà par les historiens grecs ; et il est probable que l’auteur en était un autre Bmpédocle.

nourrirent de ses écrits crurent P immortaliser en faisant de lui un dieu et en enveloppant sa vie d’une fade hagiographie, merveilleuse et risible, comme une Légende Dorée où se serait glissée P ironie voltairienne des âges qui ont suivi (i), nous devons aujourd’hui faire un travail inverse et retrouver en lui l’homme qui nous est plus cher que le dieu, car il nous est plus proche; il partagea notre sort, il mangea notre pain d’espérance et de peines et tenta d’apporter à « la race de douleur (2) » la parole qui délivre.

Il faut le replacer dans son peuple et son temps, sur la terre de Sicile et sous la lumière du siècle qui le baigna (3). Le soleil de la Grèce allait toucher au zénith, quand il était enfant. Son coeur d’adolescent tressaillit des plus glorieuses émotions de la patrie hellénique. Il avait douze ans, lorsqu’elle vainquit l’Asie à Salamine et l’Afrique à Himère (480); et le retentissement de ces luttes épiques se prolongea plus tard dans un de

(1) ha source principale pour la vie d’Empédocle est la biographie de Diogène de haërte, absurde compilation où s’enchevêtrent les renseignements historiques et les ineptes cancans.

(2) Empédocle : fr. 124.

(3) ha vie d’Empédqcle se déroula entre 492 et. 432. Né à Acragas, — fils du riche Méton et disciple de Parménide, à ce que dit Théophraste, — il voyagea beaucoup ; il séjourna à Thurium et à Olympie, où son Poème lustral fut solennellement récité, ha part très importante qu’il prit aux événements politiques de sa cité l’en fit exiler. Il resta longtemps errant, et l’on ne sait où il est mort. Certains disent : en Péloponnèse. O11 sait qu’une légende héroï-comique se forma autour de sa disparition mvstérieuse : on la trouve contée dans Diogène de haërte, Suidas, Strabon. Une autre version d’Héraclide de Pont est comme un Evangile de la Transfiguration.

ses poèmes, consacré à U Expédition de Xerxès. Des deux victoires jumelles (i), l'une, celle d’Himère, eut pour triomphateur le seigneur d’Agrigente (2), Théron, le sage tyran, et elle remplit la cité de butin et d’esclaves. La jeunesse d’Êmpédocle, né d’une famille illustre, s’épanouit aux heures magnifiques où sa ville, regorgeant de richesses et de gloire, enivrée de volupté (1), <c amie de la splendeur » — philaglaos Acragas — conquérait la liberté, ciselait, par les mains de ses milliers de captifs carthaginois, sa parure de temples; et Pindare la chantait comme « la plus belle des cités mortelles » (3).

Bien pauvre est la Girgenti d’aujourd’hui. Mais dans son cadre admirable de collines, dont P amphithéâtre à pentes douces embrasse la vaste mer, un jour lointain de février que je descendais vers la frange de sa plage pierreuse, où, comme dans la Vision antique de Puvis de Chavannes, de petits chevaux blancs galopaient, — la ville était déserte et ses habitants banquetaient au pied des temples, dont les ruines harmonieuses parmi les oliviers font comme l’agrafe de sa ceinture. Et, se détachant d’un groupe, une jeune fille vint me présenter à boire. Et comme je demandais : « Quelle est donc la fête d’aujourd’hui? » on me répondit: « Aujourd’hui, il fait beau. »

(1) Ba tradition, que mentionne Hérodote, se plaisait à croire qu’elles avaient été livrées le même

jour.

(2) J’adopte, pour ce récit, le nom, qui nous est plus familier, d’Agrigente, bien qu’il soit postérieur à l’époque d’Bmpédocle. Be nom grec de la ville était Acragas. Aujourd’hui, Girgenti.

(3) Pyth, XII.

Il faisait beau souvent, quand vivait Empédocle, et chaque beau jour était une fête, pour ce peuple voluptueux, qui savourait la vie et la lumière, sans passions tumultueuses, avec la finesse du Grec et la molle sensualité de l'Africain. Empédocle disait de ses concitoyens : (( Ils sont insatiables de jouir, comme s'ils devaient mourir demain, et ils construisent leurs palais comme s'ils devaient vivre éternellement. » Lui-même partageait leur goût du faste: il allait dans les rues d'Agrigente, escorté de jeunes esclaves, un cercle d'or dans sa longue chevelure, couronné de laurier, chaussé de sandales de bronze, l’air impassible et princier.

Mais ces rayonnantes années de la ville de Perséphone n'avaient pas l'insouciance bruyante d'une Naples moderne, — d'une Naples de tous les temps. — Le sourire d'Agrigente s'affinait d'une ombre de tristesse cachée. A l'image de son peuple, Empédocle était marqué de cette mélancolie, qu'Aristote a notée en lui (i). Les hommes de ce temps, témoins et parfois acteurs des grandes catastrophes qui ruinaient en un jour les cités les plus fières, gardaient au fond d'eux-mêmes le tremblement sacré, que l'on sent au long des pages de l'histoire d'Hérodote, — la religieuse « conviction , comme il dit, de Vinstabilité du bonheur des cités et des hommes et la sagesse du siècle s'exprimait

(i) M. Bignone voit des analogies entre Pâge d’Bmpédocle, succédant au rationalisme ironique d’Bpicharme et le romantisme de Jean-Tacques et de Chateaubriand, en réaction contre le scepticisme voltairien.

par la bouche de Solon l’Athénien au vaniteux Crésus :

« L'homme n'est que vicissitudes... Avant la mort , suspends ton jugement... Car il arrive que la Divinité , to theion, après avoir fait entrevoir le bonheur à des hommes , les ruine de fond en comble. »

Pressentiment trop justifié ! Soixante-dix ans après son triomphe d’Himère, Agrigente périssait par la main de Carthage, victorieuse à son tour.

Nous avons trop oublié la grande loi des vicissitudes, le flux et le reflux des joies et •des douleurs, de la gloire et du désastre, qui est l’essence même de la Dikè universelle, — nous avons oublié la sagesse suprême de l'acceptation, de Y eyarestesis. Nous vivons, depuis des siècles, dans des cités trop bien bâties. Elles nous font illusion. Notre vie, qui nous échappe, se leurre de trouver en elles le vase précieux qui conservera quelques gouttes de notre mémoire, l’odeur de nos pensées. Espoirs fragiles ! Ecoutons ! écoutons le canon qui ruine Reims et Amiens ! La beauté de Padoue et de Venise meurt.

L’esprit, comme un oiseau perdu au milieu du cyclone, voit ses nids arrachés, les arbres ébranlés qui lui servaient d’abris, et il cherche au delà de la zone dévastée un refuge où se poser. Les âmes de la Grande Grèce, à tire d’aile, s’envolaient vers les rivages mystiques de l’Orphisme. Cette religion nouvelle, née de l’angoisse des peuples, qui ne trouvait aucun secours dans la splendeur indifférente des aristocratiques Olympiens, avait, comme le christianisme, six à sept siècles plus tard, fait

descendre le Dieu du ciel sur la terre. Fils d’une femme, comme le Christ, Dionysos s’était incarné dans l’homme, — et homo factus est , — avait souffert en lui; et l’homme uni à son Dieu partageait sa Passion et sa Résurrection. Les murailles de l’Olympe, le Louvre du roi Zeus, n’enfermaient plus les dieux. Par la brèche, les peuples étaient entrés. Le divin était à tous. Tous pouvaient y prétendre, et une foi obscure, qui s’enveloppait de mythes barbares et passionnés, pénétrait lentement les âmes du sens de l’unité éternelle des hommes et des dieux, — de la brûlante soif de l’immortalité, — et de l’espoir de la satisfaire, par la voie de l’extase et de la purification.

Nulle part, les courants orphiques ne.

s’étaient plus largement étendus qu’en SL cile et dans l’Italie du sud. Et M. Bignone l’explique très justement. La Grèce était défendue contre le vertige de l’au-delà par son réalisme idéaliste, qui prenait la Cité pour objet tangible de son culte. La Cité était l’unité vivante qui groupait toutes les forces morales des citoyens et qui les exigeait. Mais cette unité n’était possible que dans des villes de population peu nombreuse et relativement homogène, comme les cités grecques. Il en était autrement en Sicile. Les villes étaient surpeuplées ; tous les sangs, de l’Europe, de l’Afrique, de l’Orient, versés dans la même coupe, se mêlaient sans se fondre ; les fortunes colossales coudoyaient la misère ; ce chaos et ces heurts étaient peu favorables à une fraternité civique. On songe aux villes d’Amérique, qui ont poussé en une nuit, et où s’abattent les émigrants de toutes les par-

ties de la terre. L’unité de la cité n’était, à Agrigente ou Syracuse, réalisée que dans le tyran fastueux et redouté, vrai Prince de la Renaissance, qui s’imposait par la force, la gloire et la ruse, à un peuple toujours prêt à se révolter. Comment une telle cité eût-elle pu satisfaire .les aspirations profondes des âmes? Elle ne pouvait inspirer que les chants, magnifiques, mais sur commande, de poètes lauréates, comme Pindare. Et Pindare luimême révèle qu'à la cour du prince, dans le cœur de Théron, la réalité sociale n'était pas assez pleine, malgré son éclatante lumière, pour effacer la nostalgie d’un monde surnaturel. La patrie n’était pas assez vaste, pas assez profondément bâtie : elle ne suffisait pas. Il fallait une patrie éternelle: à la divine Cité, Et pour qu’elle pût contenir ces multitudes d'hommes, que séparaient rudement les uns des autres, les contrastes extrêmes de race, de condition, de fortune, de pensée, riches et pauvres, maîtres et esclaves, Cirées, Phéniciens, Sicanes et Puniques, il fallait les bras immenses du Dieu infini. Les Grecs de la terre et de l'âge classiques, les grands intellectualistes d'Athènes, répugnaient à cette conception, qui choquait leur individualisme, non moins que leur raison claire. Mais elle répondait aux besoins de la Grèce d'outremer, de ces Cosmopolis où s'ébauchait le rêve moderne d'une communauté mondiale, d'une Panhumanité.

Poète visionnaire, prophète avant-coureur, Empédocle ose ouvrir les colonnes d 'Hercule de l’esprit méditerranéen sur les perspectives océaniques de Yen apanta, du Dieu infini. C'est ce Dieu Atlantique qui remplit ses poè-

mes du rythme de son flux et de son reflux éternel, du drame mystique du monde, où nous sommes tous jetés.

Deux poèmes. Deux points de vue de la même tragédie. L’un — le péri physes (De rerum naturâ) — le vol de l’esprit qui plane, qui domine le drame, et qui le scrute. L’autre — les catharmoi (Carmen Lustrale): — l’ascension de l’âme qui s’y débat et qui s’en délivre (i).

Les personnages du drame : — Les Eléments et les Forces cosmiques. Quatre Elénents: Edoneo (la Terre), 'Nesti (l’Eau), Héra (l’Air), Zens (le Feu) (2). Deux forces: l’Amour ( philia , philotes , ch'çiris, harmoniay) ; la Haine (. Kotos , Neikos, Eris). — Tous également conscients, comme la Substance entière. Tous, formes premières d’individualités distinctes et gigantesques, Titans, génies (daimones) , Dieux au cours millénaire (theoi dolicaiones , Numi longevi). — Leur assemblage, dont les combinaisons et les proportions numériques varient à l’infini constitue le Zoon divin, le monde, dont ils sont les membres frémissants, « maxima mundi membra ».

(1) Ces titres de poèmes 11e sont pas d’Empédoele. Ils viennent des scoliastes antiques. Il est probable qu’Empédocle se contentait de les appeler, soit Messages (fr. 5 et 24), soit plutôt Hymnes (fr. 35). C’est de ce dernier nom : Hymnes physiques, que Ménandre désignait les poèmes d’Empédocle et de Parménide. « Un hymne de Vunivers », disait Platon de son Timée.

(2) On sait que cette théorie des quatre Eléments, -c racines de toutes les choses » (fr. 6). dont Empêdocle fut l’initiateur, eut une fortune extraordinaire. Elle s’est perpétuée dans la science, iusqiu’à la fondation de la chimie moderne, au xvme siècle.

Le drame : — Le combat acharné des deux Forces, qui soulèvent, pétrissent, disloquent les Eléments. La Loi obscure qui mène ces géants; et la protestation de Famé universelle contre « F intolérable Anankè », qu’elle abhorre (i) et subit ; son attente éternelle de la délivrance suprême ; son aspiration éternelle à l’Amour et à la Paix. Amor Pacis...

O divine Harmonie ! Je te vois poindre au loin, dans l’abîme de ma nuit, comme la lueur d’une étoile, par la déchirure des nuées. Je tends les mains vers toi. Les ténèbres te recouvrent et se rouvrent. Tu reparais, plus proche. Je te veux, je te veux; La nuit pâlit, et ta flamme m’aspire. Je suis à toi. Je t’ai. Tu me prends et je te prends. Je disparais en toi. O joie ! Je suis au terme... — Au terme? Il n’en est point. Retombe et recommence ! '

<( C'est un oracle du Destin , décret antique des Divinités , éternel, scellé d'amples serments, que si une des âmes qui eurent pour lot la vie s'est souillée de sang coupable ou parjurée avec impiété, en pactisant avec la Haine, elle erre loin des bienheureux durant trois fois dix mille saisons, et, renaissant dans le Temps, sous toutes les formes mortelles, elle suive les routes douloureuses et changeantes de la vie. C'est pourquoi la puissance de l'Ether la plonge dans la Mer, la Mer la crache sur la Terre, la Terre la rejette dans les flammes du Soleil brûlant, qui la lance dans les gouffres de l'Ether ; Vun la reçoit de l'autre, et tous l'abhorrent... Une de ces

(i) Fr. 116,

âmes je suis , je suis \ aujourd'hui , moi , et je fuis les dieux , et j'erre , parce que j'ai prêté foi à la furieuse Haine... (i) »

Et voici les quatre actes, par lesquels, comme un flot circulaire, de bassin en bassin, le cycle tragique du monde coule éternellement (2).

Tel le souffle régulier d’une poitrine qui s’élève et s’abaisse, un rythme balancé égalise entre elles la durée des quatre périodes, et les oppose, deux par deux. — Deux périodes de plénitude : l’empire de la Haine, et celui de l’Amour (3). Deux périodes de transition: de la Haine à l’Amour, et de l’Amour à la Haine, — qui forment comme une double Genèse, de caractères différents.

Le récit d’Empédocle débute par le stade de la Haine. Le Cosmos est anéanti ; les Eléments, étrangers, l’un à l’autre, n’ont entre eux nul échange, nulle communication. Par suite, point de vie :

a Ne se voit plus le clair visage du Soleil , ni de la terre , la puissance velue , ni la Mer... (4) ».

Chacun des Eléments séparés forme une

(1) Fr. 115. — Cet admirable fragment, d’un accent pathétique, est fréquemment cité par les écrivains antiques. On le trouve reproduit et commenté par Plutarque.

(2) Certains historiens d’Empédocle n’ont reconnu que trois stades du. cycle. Ainsi Arnim ( Die Weltperioden bei Empedokle, 1902) supprime la première période que nous allons décrire et la fond avec la quatrième. On trouvera dans le volume de Bignone (Appendice II) une longue discussion à ce sujet.

(3) he* nom exact de la Force bienfaisante devrait être traduit plutôt Amitié (philia) qu ’ Amour.

(4) Fr. 26 a.

masse homogène. Ils se fuient. L'Amitié bannie forme la zone externe du chaos, qu'elle assiège.

Mais voici que, les temps révolus, une fissure se produit dans le vase fermé du monde, que remplissait la Haine. Elle s’égoutte au dehors, et fuit, très lentement. Et à mesure que son niveau baisse, « accourt , pour la remplacer, le flot bienfaisant de V Amour immaculé (i) )). Sur son passage, les Eléments séparés se rapprochent et se mêlent. Un sillon de vie se creuse sous le soc. La pression réciproque des deux Forces rivales déclenche dans l’inerte chaos le mouvement en tourbillon. D’abord, l’Amour va droit au centre du monde, d’où la Haine se retire ; et de ce noyau primitif, premier foyer d’union, il reconquiert peu à peu, pied à pied, tout le reste de son empire. Entre les deux Forces cosmiques, un combat gigantesque se livre. Les épisodes en sont longs et divers. Les adversaires tantôt s’étreignent et tantôt s’écartent, afin de reprendre haleine. Le monde qui se forme ainsi, dans la mêlée, participe à ses vicissitudes; et les premières créations gardent longtemps la double empreinte furieuse des lutteurs qui s’accouplent. Des a amples creusets » de la Terre, où la Haine reste partiellement engagée, surgissent d’abord des ébauches monstrueuses de vie, — membres épars et disjoints, ou soudés au hasard, toutes les formes hallucinantes que rêva l’imagination des mythologies primitives, et que, depuis, a retrouvées dans le sol la paléontologie. Ces monstres inadaptés qui,

(i) Fr. 35

tumultueusement, frayent à tâtons les chemins nouveaux de la vie, périssent. D’autres formes leur succèdent, inépuisablement ; l’Harmonie victorieuse, qui se répand dans le monde, les prépare; et soudain se produisent des organismes faits pour vivre et pour durer. — Ainsi jaillit de l’intuition du voyant sicilien la première lueur du principe darwinien: la survivance des êtres les mieux adaptés à la vie (i).

Et maintenant, la Haine a fui, aux limites du cercle. La victoire est complète. L’Amour règne. C’est le sphairos divin, le monde parfait :

a Dans ses membres n'est plus la Discorde ni la Haine impie... Mais égal à lui-même en toutes ses parties, et partout infini, le sphairos rond jouit de sa solitude enlaçant V univers... (2) »

Pascal, retrouvant l’image d’Empédocle, évoquera « la sphère infinie, dont le centre est partout, la circonférence nulle part ». — Mais la sphère d’Empédocle est une sphère (( pensante ». Le Dieu infini a rompu avec l’esclavage de l’imagination anthropomor-

(1) Voir A. Lange : Histoire du matérialisme, 1877.

M. Bignone observe que si Empédocle n’exprime

pas le concept de l’évolution par processus de transformations insensibles, que l’on retrouve chez Lucrèce, sa pensée est très proche de la théorie des variations brusques de Hugo de Vries. D’après Aristote (qui le critique) Empédocle disait que « beaucoup de caractères des animaux dépendent de quelque accident survenu dans leur génération » ; et il donnait pour exemple « la structure actuelle de la colonne vertébrale, qui proviendrait dJune rupture à la suite de torsion ». (Voir fr. 97 d’Empédocle et note d’Aristote : De part, an.)

(2) Fr. 27, 27 a, 28.

phiste ; « il n’a ni organes, ni membres (i) »; il est une Conscience sans rivages et sans fond, la Conscience totale, où l’inquiétude fiévreuse des êtres individuels s’efface dans la béatitude de l’harmonie et de l’amour infinis. Paix divine. Paix de l’âme et des choses. Elle remplit l’univers, aux frontières duquel la Haine repoussée rassemble en vain les fils brisés de sa toile d’araignée.

Mais rien n’est éternel que la Loi éternelle, qui implacablement fait tourner la lente roue du cycle. Après un rêve, dix fois millénaire (2), de joie olympienne, où les souffles de la vie paraissent suspendus, où l’on cesse d’entendre le balancier du temps, l’aiguille silencieuse qui continue de marcher marque ce que Spitteler, dans Olympischer Frühling , appelle : Der hohen Zeit Ende. La bannière Olbia tombe, et le petit enfant Eidôlon s’enfuit du palais des dieux, avec le bourdonnement heureux de sa petite chanson...

« Les temps étaient échus , qui furent préétablis par un serment puissant, afin que tour à tour régnent V Amour et la Haine. Et la* Haine, grandissante, se leva pour sa victoire .. Et tous les membres du dieu successivement vibrèrent (3) ».

La quatrième période du monde commence, celle de la conquête du monde par la Haine.

(1) Fr. 29.

(2) Si, comme il est probable, chacune des quatre périodes a, d’après le système d’Bmpédocle, une durée égale, le règne de l’Amour serait de « trente mille saisons » (voir fr. 115) — soit dix mille années, d’après le calcul de Dieterich ( Nekyia ), cité# par Bignone.

(3) Fr. 30 et 31.

Elle a pour nous un triste attrait. C'est celle où nous vivons.

Regardons-la donc de plus près. Aussi bien, elle est la partie du poème qu’Empédocle a traitée avec le plus de détails. Il la décrit deux fois, dans ses deux poèmes, — du dehors, avec le calme désintéressement du savant qui observe la vie, — du dedans, avec le frémissement d’un cœur qui se sent emporté par l’inexorable loi.

La Haine a fait son entrée, elle a tranché les liens d’amour qui tenaient le Sphaïros enlacé. Les maxima mundi membra, les Eléments, frémissent et se détachent : le plus léger d’abord, l’air, qui se met à tourner ; puis, le feu (i). Leurs grandes masses, qui forment deux hémisphères, de densité et de poids différents, donnent naissance au mouvement en tourbillon, qui entraîne autour de nous les deux. La terre reste au milieu plus lourde, maintenue par la force centrifuge. Le soleil, grain de lentille d’air vitrifié par le feu, l’enveloppe et la brûle et le frottement de la sphère céleste qu’emporte une rotation vertigineuse, font ruisseler de la terre l’eau qui y était mêlée, « la mer, sueur de la terre ». De l’Océan s’évapore l’air qu’il contenait encore, et cette haleine constitue l’atmosphère humide, hygros aer, distincte de

(i) Aristote attribue, dans la doctrine d’Empédocle, une place prépondérante au Feu. Il dit q-u’en fait les quatre ^Eléments se réduisent à deux : car le Feu est toujours opposé aux trois autres réunis. (M établi.. I, 4.)

l’éther céleste, titan ether (i), et qui, plus lourde que lui, — car elle est mélangée d’eau, — occupe la région entre la terre et le ciel. Enfin, sur cet univers, bourgeonne la vie organique.

On se souvient que déjà une fois, dans le stade de passage entre le règne de la Haine et celui du Sphaïros , la vie était apparue. Mais la genèse d’alors était bien différente. Elle se produisait par éruptions de masses fragmentaires, de formes monstrueuses, prodiguées et gâchées, jusqu’à ce qu’enfin surgissent celles qui pouvaient vivre. Dans le stade nouveau, qui est le nôtre, la vie germe et grandit, au contraire, par qvolution continue. Ees végétaux d’abord, les plus proches de l’unité du Sphairos perdu : car les sexes y sont encore unis. Puis, les animaux et rhomme. — Le poème d’Empédocle décrivait, à la façon d’une vaste Encyclopédie naturelle, cette formation de notre monde vivant : les éclipses du soleil, les phases de la lune, les saisons, la météorologie, la formation des cristaux et des roches, qui sont l’œuvre du feu, et la zoogonie. Surtout, il étudiait, avec la prédilection du médecin Alcméonique et des éclairs de génie dans un crépuscule d’erreurs, dont plus d’une sont fécondes, l’anatomie et la physiologie humaine, la composition chimique des os (2), la respiration et la circulation du sang, les effluves et les pores, la génération sexuelle et l’embryologie, la structure des sens et spécialement de l’œil,

(1) « Titan Ether, qui tout Vunivers en ses bras étreint... » (fr. 38).

(2) Fr. 96.

la théorie des sensations, l’attraction des semblables (i), le plaisir et la douleur, enfin, la pensée, qu’il expliquait par son organe, le sang (2), les rapports multiples du physique et du moral, — le génie même (artistique, oratoire) conditionné par les dons physiques (3), — les songes et la folie.

J’admire dans cette ample construction le secours qu’apporte à la science naissante l’intuition du poète. Heureux printemps de l’esprit, où la raison rêvait et le rêve raisonnait, où science et poésie étaient les deux ailes de la sagesse humaine ! La pensée d’Empédocle n’était pas enfermée dans le corps grêle et voûté, dans la chambre étroite, dans le clairobscur à la Rembrandt, dans l’univers abstrait de l’auteur de L'Ethique. Elle est le souffle harmonieux des « Muses Siciliennes », comme disait Platon ( Sikelai Moysai) (4). Elle a leur démarche souple, fière, un peu alanguie. Elle est, comme Empédocle, couronnée de violettes. Ses yeux reflètent curieusement le fin et gai spectacle de « la blonde Acragas », de ses rues, de ses champs. Ses comparaisons, empruntées aux arts et aux métiers, montrent que, comme le malicieux et ingénieux Socrate, le regard rêveur savait adroitement happer au vol les images flot-

(1) Fr. 90.

(2) Fr. 105. — « Le sang autour du cœur est poui l'homme la pensée. » — Nous verrons plus loin qu’Fmpédocle distingue entre Pâme immortelle et la pensée individuelle.

(3) Voir les pensées et fragments Théophraste : De sensu.

(4) Sophiste. — Fmpédocle met., lui-même, son péri physeos, sous Pinvocation de la « Vierge Muse aux bras blancs » (fr. 4).

tantes sur les routes, sur les places, au bord des fontaines rieuses, ou par les portes ouvertes des boutiques d’artisans. — Veut-il faire comprendre comment l’infinie variété du monde peut naître des combinaisons des quatre seuls Eléments? Il évoque la technique des peintres de son temps, « hommes par leur sagesse , bien experts en leur art », qui, faisant de petits tableaux votifs, et disposant d’une palette de quatre couleurs seulement (blanc, noir, jaune et rouge), « choisissent habilement les sucs multicolores , les mêlent en harmonie , plus ou moins prennent de chacun, et fabriquent , avec , des figures semblables à toute chose , créant les arbres et les hommes et les femmes et les bêtes sauvages et les oiseaux et les poissons et les dieux à la longue vie , à qui sont dus les honneurs suprêmes (i) ».

Essaie-t-il d’expliquer pourquoi la terre demeure suspendue au milieu du tourbillon d’air et de feu plus léger qui l’entoure, il se souvient de ces jongleurs qui font tourner de petits vases pleins d’eau, sans que l’eau se répande (2). — La théorie de la respiration et de la circulation du sang lui inspire cette gracieuse image (si plutôt ce n’est pas l’image qui a suggéré la théorie) : a Comme un enfant joue avec une clepsydre de cuivre brillant : elle lJ immerge dans le corps ténu de Veau dJurgent ; mais Veau ne peut entrer, car V air qui est dedans la repousse , jusqu}à ce que la jeune fille ait bouché de sa belle main le col du vase ». Ainsi, le flot de l’air ne peut

(1) Fr. 23.

(2) Aristote : De caelo.

pénétrer par les pores du corps humain, jusqu’à ce que « le sang subtil qui baigne en bouillonnant les membres » ait reflué à l’intérieur ; et quand le sang revient, l’air expiré se retire ; et la vie est rythmée par le flux alterné des deux ruisseaux qui l’alimentent (i). — Ailleurs, le travail de l’Amitié, qui mêle et coagule les Eléments, dispersés, est rustiquement comparé à celui du « caillé qui lie et fige le blanc lait (2) ».

Plus d’une fois, la vision de l’artiste suggère au savant l’intuition féconde :

a Ils sont de même nature , les cheveux et les feuilles et les ailes touffues des oiseaux et les écailles } qui naissent sur les fermes membres (3) ».

Ainsi voient, ainsi pensent Léonard et Goethe. Dans le regard du poète sicilien vient de s’ébaucher la morphologie comparée.

Mais le cœur d’Empédocle ne peut se contenter de décrire le monde où nous vivons. Il souffre de ses souffrances, de ses laideurs et de ses méchancetés.

a Hélas! o malheureuse race des hommes!

o très douloureuse ! De quelles disputes et de quels gémissements vous naissez (4) ! »

Comme dit le mythe des Pythagoriciens, l’argile humaine est trempée des larmes de Prométhée.

(1) Fr. 100

(2) Fr. 33

(3) Fr. 82.

(4) Fr. 124.

« Nesti , qui de ses pleurs distille la source mortelle ... (i) ».

Ce n’est pas impunément que Ton se souvient du Paradis perdu, du Sphairos disparu. L’Enfer n’est pas pour Empédocle, comme pour les chrétiens, un cauchemar de l’avenir, il est ici, présent. L’Enfer, c’est notre vie, — « Vodieux séjour , où le Massacre et la Haine et les autres espèces de Maux , les fièvres arides, les pourritures, les œuvres de dissolution, errent à travers V ombre, dans le pré du Malheur (ates leimon) (2). — La vie terrestre est la mort. Et le corps est un tombeau soma = sema. Le corps est un linceul de chair, dont physo, la Fée Naissance, nous a revêtus (3). Le corps est « la terrre qui nous recouvre (4) », comme un suaire. La Haine nous a tués, a fait de nous des morts (5).

Accablante pensée, si nous ne savions que cette mort ne sera pas éternelle ! Le Temps, qui nous y fait descendre, nous en fera remonter. Dans son Retour Eternel, le paradis d’Empédocle n’est pas seulement avant, il es* aussi après : derrière nous, l’âge d’or ; devant nous, le ciel qui s’ouvre. — Oui, mais combien loin devant nous ! Et d’ici là, toujours « le Pré fiévreux du Malheur », l’interminable plaine maudite, la Maremme «cosmique, aux miasmes putrides!... Dans notre chute vertigineuse, nous n’avons même pas touché

(1) Fr. 6. — « Nesti » est, chez Empédocle, le nom de l’eau. Et les Pythagoriciens appelaient l’eau « la larme » .

(2) Fr. 121.

(3) Fr. 126.

(4) Fr. 148.

(5) Fr. 125.

encore au fond de l'abîme. La foi en une ascension future de l’âme ensevelie suffit-elle à panser la douleur de ceux qui ont la malchance d’appartenir, comme nous, à un âge qui tombe? Et puis, ne nous a-t-on pas dit que le nouveau printemps sera suivi d’un déclin nouveau (i), et la hantise de cette roue implacable qui ne cessera jamais de tourner ne mêle-t-elle point aux plus chères espépérances un arrière-goût amer?

Sans doute, — bien que l’âme des Grecs, plus virile que la nôtre et plus aristocratique, n’eût pas besoin, pour vivre et pour aimer la vie, de ce morceau de sucre qu’on promet aux enfants et que les vieux enfants, que les démocrates de l’Ancien et du Nouveau Mondes, ces maîtresses-servantes qui s’installent chez nous, exigent avec frénésie : la promesse du Progrès. La netteté de l’esprit hellénique ne suivait point dans une montée indéfinie la flèche envolée de l’arc vers le ciel; il la voyait s’enlever, s’infléchir et retomber; et l'instinct esthétique du beau dessin qui enveloppe les formes de contours précis et fermés prédisposait les Grecs, comme le montre Bignone, à la fière conception du Cycle cosmique. L’idée que la civilisation a plusieurs fois gravi et descendu la pente s’énonce chez Platon, Aristote et chez les Stoïciens (2). Empédocle, comme les grands esprits grecs, devait goûter la puissante ivresse de cet Ordre éternel et

(1) « Amour et Haine. Toujours ils furent. Ils seront toujours. Jamais de Vun et de Vautre ne sera vide le témps infini. » (Fr. 16).

(2) I/idée du Progrès se trouve toutefois énoncée dans la culture attique, notamment dans le Protagoras de Platon.

de cette Raison fatale qui gouvernent l’univers, ainsi qu'une épopée (i).

Mais il avait en lui quelque chose qui n’était point grec, et qui parfois l’apparente aux Barbares tourmentés de l’Orient et de l’Occident, qui entouraient le monde grec et qui l’ont submergé, — aux rêveurs de l’Inde, aux mystiques chrétiens, aux romantiques modernes, aux Faust de tous les temps. Son cœur se révoltait contre la loi qui enivrait son esprit. J’ai cité le mot fameux :

« La Grâce (ou V Amitié) hait V intolérable Destin (2). »

Il cherchait à lui échapper, à briser l’Anankè, à s’évader du cyclone où son âme était balayée comme une feuille. Il avait beau reconnaître l’égal pouvoir alterné de l’Amour et de la Haine. C’est pour l’Amour seul qu’il prend parti (3). L’Amour est a U Esprit sacré ( phren hiere ) et ineffable , dont les rapides pensées parcourent V univers (4) ». Il en parle, avec des accents religieux :

« Regarde-le par Vesprit, et ne reste pas, les yeux frappés de stupeur : car les hommes

(1) « Il est beau d'entrelacer en couronne les rameaux des messages (des hymnes ), et d'atteindre au but par plus d'un sentier. » (Fig. 24). — Telle est du moins la traduction que Bignone donne de ce beau fragment énigmatique, et elle me semble la plus juste et la plus riche de sens.

(2) Fr. 116.

(3) Aristote objecte à Empédocle que son Sphaïros est moins complet que son Cosmos , puisqu’il ne connaît pas la Haine. Et l’objection est, scientifiquement juste. Mais pour Empédocle, comme pour les mystiques çhrétiens, pour les Christian Scientists, la connaissance du mal est une imperfection.

(4) Fr. 134 (classé 109 d dans le vol. de Bignone).

sentent qu'il est répandu dans leurs membres ; par luij ils pensent des choses amicales , ils accomplisent des œuvres de paix et d'harmonie : c'est pourquoi ils le nomment , sous des noms variés, Joie ou Aphrodite. Et pourtant, aucun homme mortel ne connaît ses vicissitudes éternelles parmi les Eléments... (i) ».

C'est afin de faire connaître aux hommes ses luttes et sa Passion sacrée dans le cycle éternel, — c'est afin de les y faire participer consciemment, en leur révélant sa présence constante en chacun de nous, que les poèmes d'Empédocle sont écrits.

En tout être est. une harmonie, et toute harmonie procède de l'Amour. Harmonie (harmonie ou harmonia) est le nom même de l'Amour, quand il modèle nos membres avec les Eléments mélangés selon des proportions justes, et qu'il les fixe avec « des clous d'amour ». Aucun être n'existe qui ne soit un mélange harmonique ; quand ce mélange est troublé, l'équilibre de la santé du corps et de l'esprit chancelle (2). Et certes, cette harmonie est instable et imparfaite chez tout être mortel. Mais le peu que nous avons de paix et de joie nous vient d'elle. Et ellemême est un reflet de la divine Harmonie.

E'homme — l’homme ordinaire — n’en a pas conscience. Il est comme entouré de démons et de fées, bienfaisants, malfaiteurs, qui le tirent dans tous les sens1 2; et il s'y aban-

(1) Fr. 17.

(2) Cf. fr. 20, où Kmpédocfe observe, en médecin, la bataille de la maladie et de la santé, dans le corps humain. Son maître Alcméon voyait dans la maladie la rupture de Pharmonie des substances, au profit d’une seule, qui « mona: ch i sait ».

donne obscurément. Dans deux fragments fameux, que Plutarque a cités, et dont il faudrait lire le texte original pour savourer les beaux noms grecs, Empédocle évoque cet essaim de génies populaires, qui vont par couples ennemis. Ainsi que dans les contes, ils sont là, au berceau de Penfant qui naît, et le prennent sous leur tutelle :

« Là se tient la Fée Terre (ou la Terrestre Chthonie) et la Fée Soleil au regard aigu , la sanguinaire Discorde et THarmonie à Tœil grave et tranquille (harmonie themeropis), la belle (Kallisto) et la Laide (Aischre), la Vive et la Lente , V aimable Vraie et la Trompeuse aux pupilles sombres... la Fée Naissance (physo) et la Fée Mort (phthimene), la Fée Sommeil et la Fée Réveil ; V instable et la Paisible ; T Auguste riche en couronnes et la Sordide ; la Silencieuse et la Voix... (i) ».

Dans ce chaos poétique, où Empédocle fait parler P imagination populaire, l’homme se perd, si l’initié ne lui vient en aide, ne le prend par la main, ne lui montre en ce dédale de formes l’unité cachée, la lumière divine qui est au bout de la route et dont les doux reflets viennent, dedans la nuit, baigner jusqu’aux recoins d’ombre.

Mais il est plus facile de se sauver soi-même que de sauver les autres.

« O mes' amis , je sais bien que la vérité est dans le message que jJ annonce ; mais Vélayt de la foi qui touche les coeurs est ardu pour les mortels et méprisé par eux (2). »

(1) Fr, 122 et 123.

(2) Fr. 114.

' Malgré la foule qui boit avidement ses paroles et le suit, comme une autre foule suivra le Galiléen, Empédocle sait bien qu’on ne le comprend pas ; -il est forcé d’écrire son péri physeos pour un seul, pour son disciple préféré, Pausanias :

« DJétroits pouvoirs sont diffus à travers les membres ; beaucoup de maux assaillent les mortels et rendent obtuses leurs pensées : bref résumé d'une vie qui n'est pas vie : voués à un court destin , les êtres s'agitent et se dissipent comme une fumée ; chacun ne croit qu'à cela seul sur quoi il est .jeté ; poussés en tous les sens , ils se vantent de tout découvrir ! Et combien peu ces hommes peuvent-ils voir , ou entendre 9 ou embrasser par l'esprit ! Mais toi, puisque tu t'es séparé d'eux , tu sauras seul f jusqu'où peut s'élever la pensée humaine (i). »

D’autres génies, — Héraclite l’inhumain, ou même le sage Goethe, — sauraient s’accommoder de cette solitude dans la vérité, ou du partage prudent de la lumière avec une élite fidèle et discrète. Mais Empédocle est trop fraternel aux autres êtres, pour se satisfaire d’une joie qui Jeur serait refusée. Si fort que soit son légitime orgueil, et bien que son ascendant extraordinaire sur la foule lui cause, par moment, une griserie, bien naturelle, soudain on le voit faire un retour sur lui-même, son exaltation tombe et il se juge amèrement : « Qu’est-il donc de si supérieur aux autres? » C’est ainsi qu’après avoir complaisamment décrit son entrée triomphale dans une ville, ces honneurs unanimes, dont

(i) Fr. 2.

il se juge digne, et l’accueil enthousiasme de ses disciples, qui le soulève au-dessus de luimême, qui lui donne Pillusion qu’il n’est plus un mortel, mais un dieu (i), — il ajoute, avec l’accent d’un poète romantique :

(( Mais pourquoi me complaire en ces pensées, comme si c'était un grand mérite de m'élever au-dessus d'eux , les très malheureux mortels! (2) »

N’est-il pas un d’entre eux? Bien plus, n’est-il pas chacun d’eux? Non pas seulement chacun des hommes, mais chacun des êtres, de tous les êtres. Car il croit, comme Pythagore et les Hindous, à la transmigration de l’âme, qui chemine, pendant les siècles, d’une forme à l’autre, d’une vie à l’autre, n’emportant avec elle que son bagage de mérites et de fautes, achetant son salut par des millénaires d’épreuves, mais devant à ce long chemin de croix d’avoir communié réellement en la chair de tout ce qui vit et souffre et meurt dans l’univers :

« Car je fus , pendant un temps , garçon et fille , arbre et oiseau , et muet poisson de la mer... » (3).

Comment donc se désintéresserait-il du salut des autres, — des autres qui sont lui? Quelle folie que l’égoïsme, et quel aveuglement ! Si tu veux te sauver, il faut que tu les sauves. Car tu fus, ou seras eux. Tu es eux.

C’est pourquoi Empédocle n’est pas seule-

(1) Fr. 1 1 2.

(2) Fr. 113.

(3) Fr- 117-

ment un savant et un sage, il est aussi un apôtre. Il croit à sa mission. Il ne s’y dérobe jamais. Au disciple bien-aimé, comme à l’humble multitude, il ouvre ses bras à tous :

« Quand j'arrive dans les cités populeuses , les hommes et les femmes me vénèrent et me suivent en foule ; ils demandent , avises, la voie qui mène au salut ; les uns veulent des oracles ; les autres , innombrables, que transperce longuement l'âpre douleur, implorent la parole qui guérit les malades. » (i).

Médecin des corps et des âmes, il se penche sur toutes les blessures ; thaumaturge, comme Jésus, il ressuscite la fille de Jaïre (2). Mais d’esprit plus scientifique que le Galiléen, et tourné davantage vers les réalités pratiques, il ne fraye pas seulement aux hommes le royaume des deux, il s’efforce de rendre plus habitable celui de la terre. Il étouffe la peste; il assainit le territoire de Sélinonte ; il abrite Agrigente contre les vents étésiens (3) ; il ne craint pas de prendre l’initiative des luttes sociales, qui délivrent sa ville du joug des tyrans, et qui laissent le champ libre à la démocratie ; il veut l’égalité politique (4) ; il veut rétablissement, dans la grande famille humaine, de « l'universelle loi de justice » (5); son affectueux génie est accueillant aux faibles. Comme Pythagore et Jésus, il n’exclut

(1) Fr. 112.

(2) Cf. Diogène de L,aërte.

(3) Voir fr. m, où il énumère à Pausanias les pouvoirs scientifiques ou magiques, dont il le rendra maître, pour combattre les maux et gouverner la nature.

(4) Diogène de baërte.

(5) Fr. 135.

pas les femmes de son église, et elles sont ses disciples. Comme le vieux Michel-Ange, il a la délicate pensée de doter les jeunes filles pauvres. Et de même qu'une apparition féminine rayonne sur la pensée de Dante et couronne celle d'Auguste Comte, on a remarqué que le Dieu d'Empédocle — celui qui sauve le monde — est une femme. Partout, il substitue à l'Eros des Orphiques une personnification féminine : philia , philie, philotes harmonia, charis, Aphrodite, Cypris.

C'est pour la grande foule humaine des « plorants » (i), qu'il écrit son Poème Lustral, afin de les sauver. Le savant, l'initié, qui, dans le péri physeos , révélait ses secrets à un seul disciple, s'adresse maintenant, de la tribune la plus haute du monde grec, d'Olympie où son poème est chanté par le rapsode Cléomène, à toute l'humanité. Also Sprach Empedokles. Le prophète parle. Il ne cherche plus à expliquer sa doctrine par des raisons scientifiques. Il projette autour de lui le rayonnement de sa foi, qui se pare d'éclatantes images, de mythes fascinants, dont le magique effet n'a pas été perdu pour l'art riche et subtil de Platon (2). Sa science se fait action. Il faut, — qu'ils comprennent ou non, — aider les hommes à s’évader de Vote, du malheur, où ils sont exilés, de même que, dans la fresque du Jugement Dernier , on voit ceux qui ont déjà réussi à monter tendre la main à ceux qui pesamment se débattent en bas. Il faut leur enseigner comment l'âme se

(1) « Les hommes et les femmes aux larmes abondants.

(2) Platon s’inspire surtout d’Lmpédocle son Timée.

purifie et peut racheter ses fautes, pour atteindre à la joie.

L'âme ! Quel étrange mystère dans la doctrine d’Empédocle ! Comme le note Bignone, la psyché n’apparaît qu’une seule fois dans les deux poèmes, et c’est au sens homérique de (( vie ». Cette âme vitale et consciente est une âme physique, dont l’organe est le sang, et qui meurt avec lui, ou plutôt se transforme: car

« ... il n’y a ni naissance ni mort -d’aucune chose mortelle , mais seulement mélange et dissolution des substances mêlées : et c’est là ce que les hommes ont appelé naissance... (2) »

Mais il est pour Empédocle, comme pour les grands penseurs ou voyants de son temps, surtout pour les Pythagoriciens, une autre âme, une âme supranaturelle, mystique, qu’il appelle « le démon » ( daimon ). Elle est distincte de la simple conscience sensible et intelligible, qui est un attribut universel de la substance et se transforme à l’infini. Les « démons. », les âmes mystiques, survivent au delà de la mort; et la mort est pour elles une transfiguration; alors, elles participent à l’Es-

(2) Fr. 8.

Et ailleurs : « Quand les Eléments mêlés surgissent à la lumière éthérée, sous la forme des hommes, ou d'arbres, ou d'oiseaux, on appelle cela naître ; et quand ils se défont, on le nomme triste mort. Mais ce n'est point là parler selon la justice ; et si j'emploie ces termes, c'est seulement potir suivre la coutume. » (Fr. 19).

« ... Enfants, qui croient que quelque chose puisse naître qui n'existait pas avant, ou que quelque chose périsse ou se détruise tout à fait ! » (Fr. n).

Et il appelle la mort « vengeresse » (aloiten) (fr. 10), parce quelle fait régner Tunique Vie universelle.

prit sacré ( phren hierc) qui remplit l'univers, — à l'Amité, qui s'efforce, avec elles et par elles, de réaliser la bienheureuse Unité du Sphàiros , — Y eudaimon theos , comme l'appelle Aristote {« le Dieu bienheureux »).

Si la pensée impuissante renonce à expliquer par des mots ces âmes immortelles, dont l'intuition seule effleure le mystère, il est au moins possible de se joindre à leur élan libérateur ; et cela seul est urgent. Nous devons tous lutter pour nous affranchir de la Haine

— libéra nos a malo — et conquérir la paix. Ce doit être l'œuvre de chacun et de tous. Car l'Unité divine ne peut être accomplie que par tous. C’est pourquoi Empédocle exalte constamment tout ce qui peut en rallumer la passion dans nos cœurs, — depuis ses formes élémentaires, le Désir d'amour et d'union à fondre deux êtres en un seul, — jusqu'à l'idéale vision de la fraternité universelle et du règne de Cypris :

« ... A rés n'était pas Dieu parmi eux, ni la Haine, ni Zeus, ni Cronos, ni Poséidon, mais Cypris était reine... Alors, tous étaient doux et bons, les hommes et les bêtes, et la flamme brûlait du mutuel amour... (2) ».

A cette fraternité tous les êtres ont droit, car pour Empédocle, aucun animal n'est privé de raison. Ues plantes mêmes a sont mues par des désirs, sentent, jouissent et souffrent (3) ».

— Aussi, a-t-il horreur de toute atteinte à la vie. Il ne condamne pas moins la guerre que

(1) Fr. 64,

(2) Fr. 128 et 130.

(3) Cf. Aetius ( Dox .) et Aristote ( De plant.), cités par Bignone, p. 353-5.

les sacrifices sanglants, l’universelle boucherie :

(( Malheureux ! Ne cesserez-vous jamais le douloureux carnage? (phonois dysekeos). Ne voyez-vous pas , insensés, que cy est vous-mêmes que vous égorgez stupidement (i)? »

Dans le culte qu’il rêve à la Cypris idéale, « les autels ne sont point souillés du rang répandu... les hommes regarderaient comme la pire abomination, après avoir arraché Pâme du corps, dy en dévorer les nobles membres (2) ».

Il préconise, selon les rites pythagoriciens, les innocents sacrifices avec des images peintes, avec la myrrhe vierge et P encens parfumé, avec les fruits de la terre et les blonds rayons du miel (3). Lui-même, donnant P exemple, avant de faire réciter son poème à Olympie, il offre à Apollon l’image d’un bœuf pétri de farine et d’aromates. Il est végétarien ou, du moins, l’est devenu et souffre d’avoir jamais pu souiller sa bouche du sang des êtres (4). Pour les initiés, il semble prêcher la continence sexuelle (5). Sa pure morale de renoncement par amour est comme le passage de l'ascétisme oriental au christianisme. Et de même que les deux religions libératrices, jaillies des cœurs immenses de Bouddha et de Jésus, la foi d’Empédocle renverse les murailles de la Cité, efface les religions nationales et étreint l’univers dans sa fraternité d’épreu-

(1) Fr. 136.

(2) Fr. 128.

(3) Fr. 128.

(4) Fr. 139.

(5) Fr. 141.

ves et d’amour. Mais elle garde toujours son sens hellénique de la réalité, son culte de la beauté et le sourire lumineux de la Méditerranée. L’extase du Sicilien ne ferme pas les yeux ; elles les ouvre au contraire et les baigne dans l’air du jour ; sa vie ne reflue point sous terre, aspirée par sa méditation : elle est comme un estuaire, elle boit la nature entière et communie avec les Eléments. L’historien d’Empédocle rappelle avec bonheur les banquets mystiques, où les mystères orphiques célébraient cette communion rêvée, la Sainte Cène des âmes de l’univers délivré (i). Ces agapes sacrées nous évoquent l’image d’une autre Cène. Mais à la place du Maître sage et bon, sur le sein duquel repose la tête du jeune disciple et que couvent, de leurs yeux de chiens fidèles et inquiets, les pêcheurs du lac de Génézareth, — le banquet surnaturel d’Ionie est présidé par la belle Déesse de grâce et d’harmonie, charis , philici harmonie ; et tout autour, ainsi qu’un arcen-ciel, toutes les forces diaprées de la Nature, toutes les âmes, tous les a daimones », hier encore ennemis, s’unissent aujourd’hui pour l’auréoler, et « de leurs dissonances tissent la plus belle harmonie », comme dit Héraclite (2).

Mais tandis que l’Ephésien, le guerrier mystique, se délecte des plus âpres dissonances qui réalisent pour son oreille ivre « la plus belle harmonie », — le chantre mélodieux d’Agrigente aime en elles l’attente, qui va bientôt se résoudre dans la plénitude d’un accord ensoleillé.

(1) Cf. Bignone : p. ?.qo et fr. 147 d’Kmpédocle. (z) Fr. 8 d; "Israélite.

Inspirons-nous des « Muses siciliennes », écoutons avec elles la furieuse symphonie : c’est la Haine qui passe. Mais nous, goûtons par avance, dans l’entre-choquement des nues chargées d’éclairs, le bleu frais et lavé du ciel qui sourit sous le voile, et bientôt va fleurir ! Qu’importe que nos yeux ne soient plus là pour le voir, — le beau ciel, le Sphaïros, le soleil de Panhumanité, qui fut et qui sera, de lointains en lointains, dans l’infini du Temps? Il est dès à présent, il est en qui le rêve. « La douceur de son flot immortel « coule en nos ?nembres ». Et la déesse Joie est « chacune de nos pensées amicales, — est (( chacune de nos œuvres de paix et dJharmonie (i). »

Romain ROLLAND.

15 avril 1918.

(1) Fr. 35 et 17, (TKmpédocle.

IMPRIMERIE I. JACOUROVITCH 46, Rue de la Santé — PARIS —

SOCIETE MUTUELLE D’EDITION Secrétariat : n8, avenue Parmentier , Paris

La Société Mutuelle d' Edition est une œuvre d'entr'aide et de solidarité littéraires. Acheter les publications de la Société c'est contribuer au développement et à l'indépendance de la littérature française.

Page 1