NI MANFRED NI DON JUAN
comme Charles était avant tout un homme logique, à cette maladie qui se jetait sans dire gare à travers ses placides soixante-cinq pulsations, il chercha de suite un exutoire, prit une plume , écrivit , s'habilla , mit son chapeau, donna sa lettre à un commissionnaire, et, comme il était rue Saint-Lazare, monta dans un wagon qui portait écrit : Sèvres.
IL y a là, au milieu des roseaux frémissants, au milieu des saules penchés sur l'eau, un vieux bac moussu , la tête enfoncée sous les larges feuilles verdâtres des nénuphars qui enjambent ses planches disjointes. Sur
une barque, un marinier à la chemise blanche, silhouette éblouissante, tire péniblement le sable. Une croisière de canetons, flocons de jrtumes courant sur l'eau, cingle vers des bancs de plantes submergées, dont le vert pourpré brise seul l'image du ciel qui se regarde dans la rivière.
La rivière coule , douce , et s'endort dans ces îles bénies qui la reposent avant son courant de Saint-Cloud.
Il est midi. Le ciel est bleu, partout bleu.
Des balayures de nuages, gouttes de lait épandues dans l'éther, s'envolent à l'horizon. De poudroyantes clartés illuminent l'espace, et, détachant les derniers voiles, accusent vivement les contours noyés sous l'estompe du matin. Tout rayonne. Le fleuve, comme un immense poisson tout cuirassé d'azur et d'or, secoue à tout moment, dans un pan
d'ombre, ses millions de paillettes, comme d'étincelantes écailles.
Le soleil allume une à une les dernières émeraudes du feuillage, et, perçant les sombres masses de verdure, les pénètre de transparence, et ne laisse qu'une ombreuse percée dans cette verte saulée assise sur la rive de l'île au pied du vieux bac.
La rivière susurre ; le bourdonnement des insectes, le stri stri incessant du grillon, les sourds battements d'ailes dans les hauts peupliers, les notes étouffées de lointaines chansons, le bruissement des germes qui s'élancent à la vie, joyeux et crépitants, remplissent le silence de ce murmurant hosannah que chante une belle journée.
Par instants, une brise sans haleine passe dans la feuillée; les branches amoureuses renversent l'une sur l'autre leurs feuilles qui
S argentent. Les roseaux s'inclinent et font, le long de la rive, onduler leurs arches vertes ; J'eau frissonne et se ride de moires diamantines. Mille senteurs pénétrantes et vagues, tout ce parfum sans nom de plantes aqua^ tiques flotte dans Tair comme un invisible encens. Un ramier perdu dans le lointain soupire un long roucoulement. Sous Técorce qui l'emprisonne, murmure la sève ; sur les plantes pâmées s'abat le pollen ; de magnétiques effluves se dégagent de l'eau, des bois, des fleurs; une chaude ivresse embrase la création ; l'universelle nature se parie d'amour et s'agite, palpitante, sous les chauds^ baisers du midi.
Sous cette verte saulée aux troncs tordus comme des grenadiers de Barbarie, sous ce frais dôme que ferme un branchage pressé^ là où la lumière n'entre que discrète et voi-
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lée, Charles est couché au milieu des hautes herbes. Toutes les épouses du fleuve forment le tapis de ce mystérieux recoin que diaprent en leur promenade les étincelants écuyers du dieu Thor, de ce recoin tout constellé des libellules, des éphémères, des raphides, des friganes, des hémérobes, des buprestes, gemmes vivantes que la petite reine Mab attelle à son carrosse pour prendre le frais.
— Nifa, ma sœur, Nifa, viens voir !
Il était là depuis près d'une heure, essayant de traduire le soleil, les herbes vertes, les saules argentés, le ciel bleu, les canards en joie, le vieux bac, quand une petite robe rose passa rapide dans la verdure. L'enfant, en l'apercevant, s'arrêta; puis, voyant qu'elle était vue, elle s'enfuit en courant, puis elle revint ; une fleur, un papillon, la curieuse eut mille prétextes pour se rapprocher ; puis.
plus osée , elle se mit à tourner autour du dessin de Charles, rétrécissant son cercle à chaque tour qu*elle taisait, dardant un coup d'œil, repartant comme une biche effarée, et n'osant pas, et revenant, et se rapprochant toujours...
— Nifa, ma sœur, Nifa, viens donc voir !
Charles leva la tète. Il vit Nifa, — la jeune
fille du spectacle. Elle accourait, un pan de robe relevé sur une riche moisson de fleurs.
Elle prit la main de la petite, et toutes deux regardèrent sans rien se dire.
— Sœur ! sœur ! la belle fleur jaune !
— C'est trop loin , chérie, tu tomberais dans l'eau.
— Si le monsieur voulait !
— Chut ! petite !
Charles s'était déjà attaché d'une main aux
branchages du saule qui baignait dans le
fleuve et détachait le nénuphar. La petite fille bondit vers Charles, et Charles prenait plaisir à la faire sauter après la fleur au calice d'or...
— C'est bien joli ce que vous faites là, dit Nifa, tout embarrassée de remercier, en indiquant le carton.
Elle jeta ses fleurs à terre, s'assit, et se mit à ranger sa cueillette.
— Si vous voulez que je vous aide ?
— Eh bien ! c'est cela, monsieur ; prenezmoi celles qui sont les plus longues. — Allons, finis donc, folle ! dit-elle en riant à sa sœur qui lui avait jeté par derrière les bras autour du cou, et l'embrassait avec les introuvables lutineries de l'enfance. Pauvre petite ! elle me donne tous les baisers qu'elle a en dedans ! — et Nifa prit sur ses genoux l'enfant, et mit entre elle et Charles une adorable
et sainte pose de madone. — Maman, à la maison, ne veut pas qu'elle joue comme ça avec moi, rapport à mon ouvrage. Petit front rose, petit nez rose, petite bouche rose, et ces bonnes joues-là, à qui c'est, grosse réjouie? hein? Dire, monsieur, qu'au mois d'avril, nous, étions si maigre, maigre à faire peur! On n'étranglait pas sa sœur comme aujourd'hui, pas vrai, Lili? Et on s'en allait sans rien dire pour ne pas faire pleurer. Cher ange! — Et Nifa, avec un de ces beaux airs d'orgueil qui font les mères si belles, Nifa caressait et faisait ruisseler sous ses doigts une noire chevelure aux reflets de carmin.
— Laissez voir, dit Charles, je n'ai vu de ces cheveux-là qu'en Afrique : c'est la teinture des juives d'Alger.
— Vous la reconnaissez, monsieur ? Oui, maman est d'Alger ; les Arabes, comme on
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nous appelle dans le quartier. Mauvaises gens! ils se moquent de mon nom. Qu'estce qu'il leur a fait ? mon père l'aimait tant !
— Vous avez perdu votre père, mademoiselle?
— C'est dommage, allez, que nous l'ayons perdu ! Elle ne l'a pas connu, elle. Si bon et brave pour l'ouvrage ! il m'aimait tant ! Il était toujours à vouloir que j'eusse d'aussi belles robes que les petites demoiselles, et il travaillait pour ça, fallait voir ! Pauvre père ! ça lui faisait plus de plaisir que si c'avait été lui qui mît mes robes. Voyez-vous, il y a de ces choses qui ne se détachent pas ; je me rappelle le jour où il mourut comme si c'était aujourd'hui. Il donnait sur son lit un rayon de soleil... tenez, comme celui qui donne là.
— Cette fleur, où la mettons-nous, mademoiselle, s'il vous plaît ?
— Ici... oui. Vrai, nous ressemblons aux juives d'Alger?
— Vous êtes aussi belles toutes les deux.
— Regardez. . . là, au bout de mon doigt. . . Avez-vous vu ? Un poisson qui saute. Mon Dieu ! la belle journée ! Qu'il fait frais ici ! Le bon air de campagne ! Les hirondelles volent-elles haut ! Comme les fleurs sentent ! Que les demoiselles ont de jolies ailes vertes! On ne vieillirait pas sous ces arbres. Faire des bouquets toute sa vie, oh ! le beau rêve ! Et puis la rivière qui vous appelle...
— J'ai là ma yole. . .
— Oh ! sœur ! dit la petite avec un regard de prière.
— Merci, monsieur, ma mère dîne là, dit Nifa toute rouge... et elle indiquait du doigt dans une étroite éclaircie une maison lie-de-
vin d'où filtraient à ce moment des refrains bachiques.
— Et vous, mademoiselle, vous nourrissez-vous d'air et de soleil ?
— Ah ! monsieur, c'est si bon, quand on a toujours devant soi de vilains grands murs tout noirs ; ma foi ! on en fait provision quand on peut. Les dimanches, il ne fait pas toujours beau. Et puis nous avons, Dieu merci, des estomacs d'oiseau. Le bon Dieu a' pensé à nous, bien sûr! avec un rien, on a dîné. Les messieurs ne savent pas cela : mais le ruban dé notre cou, la fleur a notre fenêtre, c'est quelquefois ce que nous avons à mettre sur notre pain. Oh ! je ne me plains pas, allez! Nos bonheurs, c'est comme nos fichus, c'est en tulle; mais ça ne fait rien, ce sont des bonheurs. Les choses vous viennent trop vite à vous ; c'est bon tout de même
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de les aller chercher. On va comme ça au bout de ses désirs. Et puis, vous, quand c'est passé, plus rien; n, i, ni, c'est fini; c'est comme un feu d'artifice. Vous reviendriez demain ici que vous ne penseriez guère à afujourd'hui !
— Croyez-vous ?
— Les lendemains , c'est encore si agréable! Toute la semaine, pendant mon ouvrage, je me ferai tenir compagnie dans ma petite chambre par ces arbres et cette belle eau. €ette journée-ci, je la ferai durer comme ces fleurs que j'empêcherai de sécher. Ça m'embaumera toute la semaine.
— Oh ! non, mademoiselle, vous n*êtes pas seule à garder de ces fleurs qu*on ne laisse pas sécher et qui embaument le cœur ! Bien souvent moi aussi j'ai demandé au souvenir d'enivrantes jouissances; bien souvent j'ai
évoqué une brune tète de jeune fille entrevue par un soir d'hiver. Elle avait vos cheveux aoirs, les flammes de votre œil, votre air triste et caressant, comme vous elle avait un parfum de jeunesse et de virginité. Bien des fois, pendant que ma pensée rêveuse était couchée sur l'herbe, je me suis dit : Si un beau jour me la montrait doucement enivrée de la nature en fête ; si sa poitrine s'agitait émue sous de vagues révélations ; si sa joue rougissait et pâlissait comme la vôtre ; si son cœur prêtait l'oreille a ce que dit la feuille qui remue, l'oiseau qui chante , le vent qui passe , à toutes ces voix qui nous disent :
Aimez- vous ! aimez- vous ! Ah ! dites l'heureuse vie à deux sous les saules, au travers des blés jaunes, sur le bord des ruisseaux, par les sentiers perdus des forêts ! Oh !
l'heureuse existence pour ceux qui revenant
tous les jours ici, la main dans la main, doucement épaulés l'un à l'autre, laisseraient, éternellement amoureux , couler leur vie au bercement du fleuve ! — Nifa ! si vous m'ai-
miez !
— Aimer?
Je faimerai toujours !
Ça dura huit jours.
Ah ! ah ! ah ! les drôles d'amours !
Ah l ah ! ah ! j'en rirai toujours !
Vous avez de belles paroles , de bien trop belles paroles. Il y a des jours, je ne dis pas, oïl quand je vois tout le monde qui s'en va content, — nous entendons de chez nous des musiques de bal, — je vois les gens qui passent ; il y a de ces jours comme cela où il fait un air de chanson : c'est un jeudi, c'est un dimanche; — je ne sais ce que j'ai. Ah !
oui, ça doit être quelque chose de bien gentil! Je voudrais avoir, pour me donner le bras, quelqu'un de jeune et qui chante. Allez !
quand on est clouée toute la journée sur une chaise, on aimerait bien avoir un cœur pour causer avec ! Ça me manque qu'on ne m'appelle pas Nifa tout court. Je voudrais, — c'est bien difficile à faire comprendre ça, — avoir un nom à dire comme on dit une prière.
L'amour ! c'est comme quand les hommes boivent ; nous, quand nous aimons !
Je t'aimerai toujours !
Ça dura huit jours.
Ah ! ah ! ah ! les drôles d'amours !
Ah ! ah ! ah ! j'en rirai toujours !
Mais ça n'est guère long. La petite a une pobe d'indienne. Cette pauvre robe ! Vous nous avez pourtant aimées là-dedans! La robe
d'indienne, ça suffit, ça. — Bonsoir, la petite. On porte des robes d'hiver à présent, ma chère. — La porte est fermée ; et quand ceux qui ont bon cœur, six mois, un an, deux ans après, demandent ce que nous sommes devenues , quelquefois , — c'est dommage, — nous ne sommes plus là pour répondre...
^- Ohé ! Charles, un chargement de Champagne ! Viens-tu? — C'était un canot qui passait, tout plein des sonneries d'un cor. Le bêlement provenait d'une jeune femme debout au gouvernail.
Charles fit un signe négatif.
— La jolie dame ! dit Nifa. Vous avez causé avec elle au spectacle.
— Ah ! vous vous rappelez ?
Nifa ne répondit rien.
Charles, de sa canne, faisait voleter à gauche, à droite, des brindilles d'herbe.
— C'est étrange! convenez-en, mademoiselle, que nous nous soyons retrouvés?
— Et si tous les jours j'étais passée devant une fenêtre d'entresol garnie de jasmin blanc...
— Nifa ! appela une voix dure à quelque distance.
— Ma mère ! — La jeune fille prit sa sœur et s'enfuit.
Le bouquet était resté aux pieds de Charles.
Charles se recoucha dans l'herbe ; et, pour la première fois, il fit la remarque que quelques verts manquaient à la palette deïroyon.
« Vraiment, monsieur, ai-je- les atomes » si accrochants? Comment! de si belles » professions de foi, une cuirasse si bien » fourbie, un si formidable à rebrousse- » poil sur tout ce qui touche au sentiment, » vous ont laissé là? Ce que c'est que de
» nous ! Il n'y a plus qu'un pauvre garçon à deux genoux dans une phrase langoureuse, égrenant dévoti^usement tous les ave du chapelet d'amour.
» Ah ! mon cher monsieur, vous, amoureux! mais là, tout de bon, bêlement amoureux? Ah! ah! ah! je ris; mais pardon ! je vous sais une peur effroyable du ridicule. Et puis, le moyen de ne pas vous être un peu reconnaissante de tous ces item de mes beautés, qualités, perfections, tant du dedans que du dehors? Ma coquetterie, malgré tout son bon vouloir, n'avait jamais pu tourner la feuille : grâce à vous, nous voilà aux quatre pages. Franchement, il eût été dommage que vous n'eussiez pas complètement étalé avec moi. Je savais, chez vous, monsieur, un aimable causeur; mais, par M"^de Lespi-
» nasse! je ne soupçonnais pas récrivain.
» Permettez-moi de vous faire sérieusement
» compliment de la chose. Les clairs, les
» obscurs, les doux, les faibles, les chauds,
» les tempérés, comme tout cela est tar-
» touillé ! Vous soupirez si bien en mesure !
» Vous dites avec tant de feu le Sésame
» ouvre-toi des tendres paradis! La tirade
» est si jeune ! Votre style a des recoins où
» l'oreille se repose au son du galoubet. Là,
» c'est un placage de notes graves. Dans
» cette phrase, vous croyez voir passer l'habit
» pailleté de Dressant. Celle-là est toute
» encapuchonnée du manteau couleur de
» muraille. Vos périodes prennent feu, s'em-
)> portent, s'enivrent ou prient, comme de
» vraies Espagnoles qu'elles sont, en si peu
» de minutes ! Tout cela est d'un tour, d'un
» charme, d'un attrayant!... A moi toutes
200 BN 18..
^^^^""^^^^^^^^^^^^«^■^■^■^^^^B— ■H^^Va^H^^H^k^i^B^^B^^iH^B^B^HH— ^VHV^V-K^^MIM^^^^B^^^^^^HW^^— ^■«— ^^^^K— ^-^^^-i-^k
» ces merveilles ! Ah ! monsieur, il est des » cas où la modestie est plus que vertu, c'est » héroïsme, convenez-en.
» Voyez la Providence : je me lève, et n'ai » pas une pauvre lettre sur la marqueterie » de mon guéridon; pas un Clitandre qui » gratte à ma porte aux heures de baise- » main ; j'ai l'âme la plus dépareillée qui » soit ; je marche dans le désert, sans trouver » une source; je n'aime ni ne m'abreuve, » et je chante sans écho; — je vous em- » prunte des images : ma palette est si » pauvre ! — Je me couche , et voilà que » l'écho est venu à moi, que la source a jailli » sans même que j'aie frappé le rocher ; voilà » qu'une âme jumelle appareille la mienne, » voilà que j'ai le petit carré de papier Bath » sur mon guéridon ; et derrière ma porte » ou dans la rue, — c'est l'été, — un cœur
» qui monte la garde de long en large » sous ma jalousie...
» Allons ! venez vite guérir. 11 en est des » griseries de cœur comme de certaines » maladies : on n'en guérit que sur place.