‹ En AllemagneChapitre 3 sur 294 · KIEL LA VILLE — L'HOTEL KRUPP · texte numérisé non relu

KIEL LA VILLE — L'HOTEL KRUPP

Aspect Ingrat de l'entrée de la ville, — Les chantiers maritimes Germania. — Toujours Krupp. — Point de vue. — Une rade magnifique. — L'hôtel Krupp. — Le Yacht-Club Impérial. — L'appartement de l'Empereur. — Un Anglais germanophile. — Guillaume II se fait aimer des humbles. — Îl aime le champagne Heidsieck-Monopole. — Anecdotes sur la sensibilité impériale.

Kiel donne, à première vue, l'impression d’une ville médiocre et sans originalité. Elle ne semble point avoir, comme tant de villes allemandes, ce souci de bonne tenue et de décence coquette qui . Séduit d'ordinaire l'étranger. À l’arrivée, point de .. grands hôtels, de places aux parterres fleuris ou d'avenues verdoyantes, mais, tout près de la gare, à

1. La plupart des chapitres de cet ouvrage ont paru dans le iournal Ze Figaro.

2 DE HAMBOURG AUX MARCHES DE POLOGNE s

l’une des extrémités de la rade et faisant face à la : mer, quatre halls colossaux, ouvrant sur l’eau, se 4 dressent : ce sont les chantiers navals de la Germa- | mia. appartenant à la Société Krupp. Un vacarme assourdissant de ferraille battue en arrive, des mil-

liers de coups de marteau sur le fer résonnent sous

les verrières qui mulüuplient leur tintamarre, Accueil souverainement désagréable. Et c’est Krupp, toujours Krupp! Tout à l’heure, nous verrons sa statue 1 et deux statues de Guillaume [° et encore une statue de Bismarck. Et nous sommes dans le Holstein.…

Au pied d’une colline qu'envahissent les quartiers modernes, la vieille ville a tassé ses rues étroites et boueuses, traversées de tramways, et qui descendent jusqu’à la rade. Là se concentre tout le commerce. La ville, en pleine prospérité, compte 170,000 habitants. Sur les quais du port, on démolit les vieilles maisons qui seront remplacées par des hôtels et des magasins modernes. C'est aussi dans cette partie de Ia ville que se trouve l’Université, incohérent amalgame de bâtiments de briques jaunes et rouges sans style, aussi sinistre d'aspect que le château du prince Henri, | bâtisse grisâtre, mi-caserne, mi-prison, entourée | d'arbres qui font de l'ombre jusqu’en haut des murs. | En suivant des rues escarpées, on arrive aux nouveaux quartiers dont l’éclosion rapide date de louverture du canal. Ils sont bien tristes, construits sans doute par des spéculateurs plus avides de profits que soucieux d'art, tristes comme les quartiers ouvriers de Lille ou de Roubaix avec leurs grandes maisons de rapport et leurs places dénudées qui semblent de vastes champs de manœuvre solitaires.

Du sommet de cette colline, la baie de Kiel s'étale

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magnifique, ruisselante de lumière, parsemée de cuirassés qui, dans cette immensité, paraissent de minuscules bateaux. En face, de l’autre côté de la baie, sur une colline mamelonnée couverte de champs et de prairies, on voit, çà et là, de petites maisons blanches qu’abritent des bouquets d’arbres. À gauche, vers la haute mer, près de l’étroit goulet fermant la baie, un phare, des casernes et une statue en pied de Guillaume [° gardant l'entrée du canal. Au penchant de la colline sablonneuse d’où se découvre ce panorama, s'étend une forêt, et l’on se sent atliré vers ses épais taillis qui dévalent jusqu'aux eaux argentées. Tout disparait alors, et la ville et la mer. L’on n’a plus devant soi que les fûts élancés des sapins et des hètres et les sentiers couverts de fines aiguilles rouillées.

Et voici, à la lisière du bois, paisibles comme dans une campagne lointaine, des villas perdues au milieu de la verdure et de la floraison printanière des glycines mauves et des acacias d’or. La descente continue à travers des chemins tout neufs; de temps en temps, par les découpures des taillis, le miroitement des eaux apparaît; les villas se rapprochent, bientôt elles forment des rues; nous sommes dans le quartier élégant qu’habitent commerçants, industriels, officiers et hauts fonctionnaires. On me montre la villa d’un M. Dilisan, l’homme le plus riche de Kiel, le même qui fournit de charbon la flotte russe au cours dela dernière guerre et qui y gagna des millions. Tout près de l’eau, et séparé d’elle seulement par une digue-promenade, s'élève le « Seebadeanstalt », hôtel bâti aux frais de Krupp il y a quelques années, sur le désir de l'Empereur. À côté, le Yacht-Club =

L'empereur Guillaume dit un jour, il ÿ à environ six ans, à son ami, M. Alfred Krupp :

— Quel dommage que dans une ville où il vient tant d'étrangers, qui est appelée à un si grand développement, il n’y ait pas un hôtel élégant et confortable !

— ire, il ÿ en aura un l'an prochain, dit Krupp.

il ünt parole. Et le voilà, cet hôtel, confortable, en ellet — je l'ai visité, — mais d’un luxe sombre et glacial, comme toutes les créations de Krupp — son hôtel d’Essen a le même caractère obscur et triste. On ne peut pas dire que ce soit laid, ce modern style où se mèle le goût du gothique, des colonnes massives, du demi-jour, des lourds lustres de cuivre, des meubles en drap rouge sombre, bleu sombre, gris, avec le goût anglais pour le velours Hberty, les lits de métal, les bois laqués, les faïences de couleur. Ïl à même parfois, dans son incohérence el sa liberté, des trouvailles charmantes : par exemple, ce salon de dames, en laqué blanc, égayé de tentures pales et de fleurs, ou telle chambre éclatante de proprelé, de cuivre poli, de carreaux de faïence, avec ses tapis clairs et ses murs ensoleillés, ou ces salles de bains à escaliers, leur robinetterie de nickel, leur carrelage de marbre, leurs murs de porcelaine.

Mais ceci est exceptionnel, et, d'ensemble, au lieu d'un logis altrayant, joli et gai comme nous l’aimerions, c'est un hôtel riche, mais plutôt sévère, silencieux, éteint, où l’on croit sentir planer l’âme

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de la discipline, de l’ohéissance et du respect, en somme, embêtant.

M. Krupp a dépensé 4 millions de marks, soit o millions de francs, pour la construction du Seebadeanstalt, et ses héritiers y perdent tous les ans, comme à l’hôtel d’Essen, une soixantaine de mule francs. Extérieurement, sa façade mélangée de bois, de briques et de pierres, et ses toits de bois pointus à la norvégienne, iui donnent l’aspect d’un très grand chalet. L'hôtel n'est séparé de la rade que par une route étroite de quelques mètres, devant laquelle des petits ports sont aménagés pour les yachts à voile.

À trente pas de l'hôtel une haute cheminée se dresse : celle de la station d'électricité qui sert à éclairer le Seebadeanstalt, le Yacht-Club, à faire manœuvrer les ascenseurs, à amener l’eau de mer dans l’établissement de bains chauds. Car, à côté des bains de mer pris dans la rade même, un merveilleux service de bains chauds est installé avec tout le confort et le luxe imaginables, comme on fait d’ailleurs partout en Allemagne pour les créations nouvelles. Au lieu de lésiner, de se contenter d’à peu près, de médiocrités, les Allemands appliquent du premier coup les derniers perfectionnements.

— M. Krupp n’a pas voulu des odeurs de cuisine à l'hôtel.

Le restaurant se sépare, en effet, de l'hôtel par un vaste Jardin au milieu duquel s’élève un kiosque où des musiques de régiment jouent une partie du jour. Il s'étend le long d’une galerie parallèle à Ia mer et finit en une rotonde qui embrasse toute Ia rade et d’où le coup d'œil est très beau.

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L'Empereur a décidé que Kiel aurait aussi son club marin. Fondé il y a un peu plus de onze ans, avec 19 membres, il en a aujourd’hui 2,500. Le prince Henri de Prusse, frère de l'Empereur et chef de [a marine allemande, en est le président. Le Yacht-Club, bâti également par Krupp, tout près du restaurant et de l'hôtel, est le centre sportif de la « Kieler Woche », la semaine de Kiel. L'Empereur y va souvent diner, il y a même son appartement.

C’est un petit bâtiment en briques rouges sans style, divisé en deux parties reliées par une-rotonde à pans coupés. Quelques mètres de gravier où on a mis des pois d'oranger le séparent de la route que bornent une grille et de bas piliers de briques. À côté se dresse, orgueilleuse, la statue d’un Krupp bombé, pommadé et bonhomme; le bronze marque Jusqu'aux plis verticaux du pantalon, où son pouce droit s'accroche, tandis que de la main droite iltient, en même temps que sa canne, son chapeau haut de forme. L’affreuse chose! Jamais ce cylindre ne m'est apparu aussi laid.

Dans l’antichambre du Club, des modèles de yachts fixés aux murs, des tableaux, des pavillons, des gravures.

L'intérieur du Club, d’une élégance de mess d’officiers allemands, se complique d’imitations de petit club anglais. Car, en Allemagne, les mœurs aristocratiques, comme les ameublements, sont copiées des Anglais. Pourtant la salle à manger est originale avec ses panneaux de bois travaillé et colorié à la façon du

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Schleswig, ses belles portes sculptées de bateaux et d'objets de marine. Le famoir, attenant à la salle à manger, tout garni de cuir foncé, avec son parquet entièrement recouvert de linoléum rouge granité et luisant, ses meubles d'acajou, est confortable et commode.

On me montre le prix Krupp de celle année pour les courses de yachts : un bloc de marbre vert brut surmonté de deux moueltes d'argent, les ailes étendues.

Au premier étage de la rotonde, où la vue s'étend

jusqu’au goulet, une forte lorgnette marine, braquée eur l'horizon, permet de suivre les moindres allées et venues dans la rade.

Au rez-de-chaussée se {Trouve la grande salle des fêtes et des banquets, Car un diner de gala clôture généralement la semaine de Kiel. La salle de lecture est voisine. J'y remarque un portrait à l'huile de Krupp et un portrait de Bismarck gravé. Un étroit escalier, comme On eñ voit sur les navires, prend sur cette salle et monte à l'appartement impérial.

Pour flatter les goûts maritimes de l'Empereur, M. Krupp a voulu que Son appartement fût une cabine de bateau — à moins que ce Me soit le Kaiser lui-même qui en ait dessiné le plan. Les 50lives mauves du plafond bas s'inclinent vers les MUTS, les bois des armoires sont verts el cirés, ornés de panneaux peints en rOCOCO flamand ; la commode, la table de toilette sont aussi décorées de peintures genre dix-huitième siècle, pierrots, arlequins, guitares et dames en vertugadin. [1 faut bien dire que ces peintures ne valent pas grand'chose. Sur les murs, des cadres : la Mort de Nelson, entre deux

gravures de Lancret. Une table avec des Journaux, un sofa recouvert d’étoffe verte, à terre un tapis rouge, un modèle d’ancienne frégate en bois, et, sur un guéridon, une statuette de Guillaume [> en bronze.

Gelui qui m'explique tout cela, le directeur de l'hôtel et des services connexes, M. Thomas Dennis, est un brave homme d’Anglais qui a conservé le pur accent britannique et qui déborde de pittoresque. Il a pour l'empereur Guillaume une dévotion exubérante.

— Mais, me dit-il, ça n’a pas toujours été comme Ça... Quand je suis venu à Kiel, j'étais un peu « poisonné » contre l'Empereur, vous comprenez, comme Anglais? Eh bien, depuis que je le CONnAIS, Je passerais dans le feu pour lui...

— Comment cela s'est-il fait?

— Oui, c'est ainsi. L'Empereur est si bon enfant, il cherche tant à faire plaisir à tout le monde, 1l serre si volontiers la main des maitres d’hôtel et des soldats quand l’occasion se présente! Et il a un mot aimable pour chacun. Ainsi, quand on donne le grand diner du Club, trois cent quarante-cinq couverts, pensez si J'ai du mal, car l'Empereur n’aime pas rester longtemps à table, et il veut que tout soit fini en trois quarts d'heure, maximum... alors, je suis comme Ça. (Et il me montre ses deux mains qu'il fait trembler.) Il s’interrompt et dit :

— L'Empereur se met ici, juste en face de son buste en marbre et de celui de l’Impératrice.

Puis il continue :

— J'ai soixante-dix garçons et cinquante ordonnances de la flotte, avec trois sous-officiers pour

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les vins, les cigares et le moka. Mais c'est égal, il ne faut pas perdre une demi-seconde. Aussi, dès que l'Empereur a fini de manger d’un plat, on retire les assiettes à tout le monde. Que voulez-vous? il n’y a pas à dire, J’aiquarante-deux minutes... Alors, quand tout est terminé, l'Empereur, même s’il est avec le roi d'Angleterre, ou n'importe qui, me dit :

« — Cest très bien, Dennis, bien servi, bon et vite.

« Et je suis content, vous pensez.

« Il a tout visité, plusieurs fois, en compagnie d'Édouard VII, ou du prince de Battenberg, ou du prince Henri, qui descendent ici souvent. Il a dit devant eux :

« — [ci, je suis sûr queje mangerai proprement : c’est très bien tenu. »

En effet, c’est une justice à rendre à master Dennis, les métaux brillent, les faïences rayonnent, les boiseries luisent sous l’encaustique, on chercherait longtemps avant de trouver un grain de poussière sur les bois laqués. Le chef caviste est fier de l'éclat de son Jeu de robinets et de tuyaux qui, grâce à une colonne d’air comprimé, font monter de la cave jusqu’au premier étage la bière mousseuse et les boissons fraiches. L’Empereur, se promenant un jour dans les caves, s'arrêta devant le magnifique assortiment des vins, et dit à master Dennis :

— Combien de sortes de champagne avez-vous ici, Dennis?

— Trente-sept, Majesté.

— Vous ne vendrez jamais tout cela à Kiel!

Qu'est-ce que vous en ferez?

— J'espère que Votre Majesté viendra souvent et amènera ses grands cuirassiers de Berlin.

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L'Empereur a ri.

— Est-ce qu'il aime le champagne, lui, master

Dennis?

Le Herdsieck-Monopole... Mais le champagne coûte cher, et pour donner l'exemple à ses officiers qui sans cela dépenseraient trop d’argent, 1l met à la mode le Burgeff, de Mayence. Ca ne marche pas, car son vrai goût c est le Monopole ; c’est le mien aussi, d’ailleurs, ajoute master Dennis en riant.

On pourrait causer pendant des heures avec master Dennis, Il est inépuisable. Il sort plus de vérité de la bouche des gens simples que de celle des courtisans. Celui-ci traduit bien le sentiment populaire :

— Quand, il y a deux ans, me dit-1l encore; on retira le voile de la statue de M. Krupp, là dehors, l'Empereur baisa la main de Mme Krupp devant tout le monde.

Le brave maître d’hôtel ouvre des yeux pleins d’admiration et d'émotion en évoquant ce spectacle extraordinaire.

— Oui, ajoute-t-il, il a fait cela, à une dame sans litre, monsieur; jamais on n'avait vu une chose pareille.

« Et puis, continue M. Dennis, savez-vous ce qui s’est passé le jour de l’enterrement de M. Krupp, à

Essen ? »

Ï m'explique, ce que je savais déjà, qu'on avait apporté le corps à la petite chaumière, berceau de la famille Krupp et qu’on a conservée comme unerelique.

— Alors, continue M. Dennis, l'Empereur alla à la petite maison, se mit à genoux et pleura... Puis ïl suivit le cercueil jusqu’au cimetière, à pied... Oh! c’est un très bon homme, conelut-il avec force.

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