‹ En AllemagneChapitre 72 sur 294 · ARE HAS · texte numérisé non relu

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Dehors, sous une galerie voisine du réfectoire, en

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jeunes filles déjeunent de saucissons, de harengs saurs et de poissons fumés qu’elles ont achetés à une canline proche. Il y en a de Jolies, au teint mat, aux cheveux noirs ondulés et partagés en bandeaux sur le front, vêtues de cretonne à leurs, de jupes éclatantes, le cou orné de colliers de fausses turquoises et de corail. Elles ont l’insouciance et la valeté de la Jeunesse et rient à notre passage, elles vont vers l'Amérique avec l'espoir et les illusions de leurs dixhuit ans. D’autres, plus graves, Sont occupées autour de jeunes enfants de trois et quatre ans, enveloppés dans de grands châles écossais à franges. Pour coiffure, elles portent un mouchoir noué sous le menlon, la pointe flottant dans le dos, et pour vêtement des Jupes et des caracos de drap oris.

Des groupes se promènent dans les allées semées de gravier. Certains vont pieds nus : des Croates: d'autres sont chaussés de bottes à plis : Slovaques, Hongrois; tous paraissent dans la force de l’âge. On n'en voit guère de plus de cinquante ans. Des enfants, coiflés de la haute casquette des moujiks, prennent là-dessous de petits airs sérieux et réfléchis Des fillettes sont habillées comme de vieilles femmes avec leurs jupes d’indienne traînant jusqu'aux talons, Des femmes d’une autre condition, en grand deuil, mère el fille, se tiennent un peu à l'écart, avec toute la tristesse du monde dans leurs yeux noirs. Quelques hommes vêtus de iévites, bottés, la tête coiffée d'une toque, entrent dans Ja petite chapelle très simple qui sert au culte catholique. Je les suis. Des bancs sont disposés de chaque côté d’une étroite

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HAMBOURG 159 allée. Près d'une statue de la Vierge enluminée d’or, un Slovaque est agenouillé, sa tête aux cheveux fauves mal peignés s'incline pour une prière fervente, les mains jointes tiennent un echapelet. Sa prière terminée, il frappe le sol de son front, puis baise la terre et se relève.

Nous voici maintenant dans le vaste réfectoire. Assis el serrés les uns contre les autres sur des bancs, devant de longues tables de bois, quelques centaines d'émigrants mangent avec grand appétit dans de prolondes écuelles de fer émaillé une épaisse soupe de pommes de terre où baigne un morceau de viande. Des petits enfants assis sur les genoux de leurs mères partagent leurs portions. Un homme dont la grande barbe tombe sur sa poitrine, un veuf sans doute, donne à manger aussi à son enfant de trois ans qui rit. Le père, grave et solennel comme un condamné, verse avec précaution dans la bouche du petit une cuillerée sur deux de sa soupe, et lui casse des morceaux de pain.

À l'extrémité du réfectoire une petite estrade s’élève : c'est celle des musiciens pour le bal qui a lieu les Jours de départ des bateaux. On veut faire oublier aux malheureux l'horreur de tant de misère et les distraire de la solennité impressionnante de leur départ vers l'inconnu, et la Compagnie allemande a trouvé ces moyens, les concerts, l’église, le bal. Maïs je crots que pour beaucoup d’entre eux ces attentions sont inutiles : la résignation, la passivité animales de ces paysans Courlandais, de ces Slaves, de ces Juifs abrutis par la misère, leur ôtent jusqu’à l'imagination de la détresse qui peut-être les attend là-bas.

Le spectacle des émigrants privilégiés est moins

attristant. Leurs vêtements, plus modernes et plus

confortables, laissent deviner une petite aisance. Leurs chambres, toutes blanches, aux lits de fer laqués, sont simples mais d’une parfaite propreté; les douches et salles de bains, fort bien installées. Des femmes de chambre, au béguin et au tablier de toile blanche, vêtues un peu comme des infirmières, font le service. Un restaurant, qui ressemble à un buffet de gare, remplace le réfectoire des pauvres, et la nourriture y est moins élémentaire.

Mon guide m'explique l’histoire et l’organisation de ce sanatorium.

L'Etat de Hambourg a dès longtemps édicté des règlements très sérieux pour le transport des émigrants, l'organisation et l’équipement des bateaux, l'inspection des passagers et la responsabilité du capitaine vis-à-vis d'eux pendant la traversée. La sollicitude à l'égard de ces malheureux s'étend jusqu’au contrôle à exercer sur eux avant leur embarquement. Il ne faut pas que, malades, ils communiquent leur mal aux autres, ou que, arrivés à New-York, ils soient rejetés par le service médical et retombent à la charge de la Compagnie, qui leur doit, dans ce cas, le rapatriement gratuit.

Je passe par-dessus les formalités premières imposées à la frontière allemande : obligation de produire leur billet de bateau, leur billet de chemin de fer jusqu’au port d'embarquement, la possession de 400 marks — pour éviter l’inutile voyage jusqu'aux États-Unis où ils ne seraient pas admis sans cette somme minimum.

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Les hôtelleries où séjournaient autrefois les émigrants avant leur embarquement et les émigrants eux-

{ mêmes se trouvaient placés sous le contrôle du mé- \ decin, les chambres à coucher et dortoirs devaient avoir le maximum d’air, la séparation des sexes être rigoureusement observée, les femmes voyageant seules avaient leur abri particulier, le prix pour le logis était réglementairement fixé d’après une affiche clouée ; dans toutes les chambres.

Malgré ces précautions et ces visites, des maladies contagieuses furent à plusieurs reprises apportées, de Russie surtout, par les émigrants.

Le nombre des émigrants augmentant toujours — 1l s'éleva à 144,382 en 1891, — le gouvernement de Hambourg reconnut qu’il devenait impossible de les loger dans les auberges de la ville, où ils échappaient à la surveillance sanitaire.

La Compagnie Hamburg-Amerika construisit done dans ce faubourg de Veddel, sous le contrôle de l’État et de médecins, un ensemble de quinze corps de bâtiments pourvus de tout le confort nécessaire et des installations hygiéniques les plus perfectionnées. Aujourd’hui, les émigrants arrivant à Hambourg ne sont pas forcés de traverser la ville, on les conduit directement de la station du chemin de fer à ce sanatorium.

Ils sont séparés en deux catégories : l’une comprenant les gens un peu aisés, qui vivent dans une sorte fs d'hôtel pourvu de chambres séparées, quelques jours | avant le départ du bateau; l’autre, composée des | simples émigrants soumis au règlement ordinaire. Les bâtiments sont divisés en deux parties :

| La partie À, qui reçoit les arrivants jusqu’à ce | qu'ils aient passé l’examen médical;

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réfectoires, bains, salles de désinfection pour ceux re- CONNUS sains.

Les arrivants donnent leur nom, disent ce qu’ils veulent, où ils vont. S'il est trop tard pour remplir les formalités d'admission, ils couchent dans cctte partie À. Mais ils ne sortent pas. Au matin, tous ceux arrivés la veille ou la nuit prennent un baïn, une douche, et leurs vêtements et bagages sont désinfectés pendant la durée du bain, On pend leurs pauvres hardes à l’intérieur d’un vaste autoclave où se fait la désinfection. Leurs malles, valises, caisses, boites, tout ce qui servait à porter le maigre mobilier, est également soumis à la chimie sanitaire. Quelquefois, leur bain pris, les séchoirs n’ont pas encore rendu les guenilles. Alors, enveloppés dans des couvertures que la Compagnie leur prête, les pauvres gens attendent.

Pendant le bain, a lieu une visite médicale complète.

Geux reconnus sains sont conduits à la partie B.

Les douteux ou les familles dont un seul membre est douteux vont en observation au lazaret. On dirige les malades vers un hôpital de la ville.

H faut admirer la propreté et l’organisation de tous ces services répartis dans des pavillons indépendants. Tous les locaux sont chauffés à la vapeur et éclairés à lélectrierté. Les dortoirs, faits pour vingt personnes chacun etdontles dimensions furent calculées à raison de 15 mètres cubes d'air par individu, sont pourvus de ventilateurs, de lavabos.

Il ya deux réfectoires séparés pour les juifs et les chrétiens. On prépare les mets des juifs d’après les rites de leur religion. À la cantine voisine chacun peut acheter ce qu’il désire.

La partie B, occupée par les habitations dortoirs,

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Dans un pavillon de musique se donne un concert tous les jours.

Deux églises — une catholique, l’autre proteslante — et une synagogue sont à la disposition des smiorant(s.

Tous ces soins, toutes ces précautions donnent littéralement à ces centaines d'hommes, de femmes et d'enfants laspect d’un troupeau que l’on surveille et que Fon soigne. Ils ne s’en doutent pas dans la pseudoliberté qui leur est laissée quand ils ont subi tous ces examens, [ous ces contacts, répondu à tous ces questionnaires, offert toutes ces garanties. On les parque là dedans comme des bêtes dangereuses. Le médecin doit les visiter quotidiennement. Hs portent une carte d'identité et de contrôle qui peut leur être réclamée à tout instant et que l’on poinconne chaque jour après chaque formalité. Et cette carte, tant les preseriplions sont nombreuses et précises, a bientôt l'air d’une dentelle.

Aucun d'eux ne peut sortir de cet enclos sans per- MISSION.

Comment oublier l’expression de ces milliers de regards quand ils ont rencontré le vôtre!

H faut voir ces pauvres gens devant les étalages d'un magasin de provisions où lon vend les malheureuses cameloies de l'émigration : pipes, morceaux de savon, jupes, corsages de calicot, chapeaux de feutre, valises de carton recouvertes de toile, à 2 ou 3 francs, chapeaux de femmes destinés à remplacer les mouchoirs de couleur pour celles qui ne veulent pas arriver là-bas dans les costumes de la Bohème, de la Pologne ou de là Galicie. Un jeune paysan slave marchande un accordéon, des femmes retournent

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vingt fois dans leurs doigts hésitants de beaux peignes d'un mark, des ceintures, des jouets que les enfants, sans dire un mot, ne quittent pas de leurs yeux remplis de prières.

J'assiste à une scène poignante.

Un pauvre gosse de treize ou quatorze ans pleure en s'adressant à tous ceux qu'il rencontre. Je m’informe de son cas. Notre guide s’arrête et l'interroge. Voyant que quelqu'un s'intéresse à lui, ses larmes redoublent. Mais il parle. C’est un jeune israélite russe. [l'est ici seul, le médecin vient de lui refuser le départ pour une maladie d’yeux. En effet, ses paupières rouges pleurent aussi autre chose que des larmes.

— I faut retourner dans votre pays, lui dit l’agent.

— Où voulez-vous que j'aille? explique-t-il, dans un allemand très correct et sur un ton plaintif à fendre l’âme. On vient de tuer mon père et ma mère là-bas. La fabrique qui nous appartenait a été brûlée: la justice et les soldats ont pris le peu d’argent qu’on a trouvé. À présent, il ne me reste plusrien.. rien. Je suis venu jusqu'ici à pied, en mendiant un peu de pain, la nuit je couchais dans les fossés des routes, et voilà pourquoi mes veux sont malades.

— Vous ne saviez donc pas qu'il fallait de l'argent pour Îa traversée?

— Non. Je croyais que c'était l'agent qui payait le voyage et qu'on le remboursait quand on avait travaillé. J'aurais travaillé.

Il haussait les épaules d’un air désolé, sa voix était triste et mouillée de sanglots. Tout ce qu’il disait d'un ton si doux et si résigné était si raisonnable et si touchant que mon cœur se serrait affreusement

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comme pour me punir de mon égoisme. Honteux de moi-même, je lui donnai quelque arg cent qu'il reçut en se 27e sur ma main pour la baiser comme font les Russes en remerciant. Mais je la retirai à temps, et je ne voulus pas en voir davantage.

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