LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C
RDB PIERRE-SARRAZIN, N" 14
Droit de trtdaetion rtfsarvtf •
ET
« Je voudrais bien savoir, disait noire chevaleresque François !•', de quel droit mes frères d'Espagne et de Portugal prétendent partager exclusivement entre eux l'Amérique. Qu'ils montrent donc l'article du testament d'Adam qui leur lègue cet héritage. » Et en dépit de son ambitieux rival, Charles-Quint, du puissant Jean III, qui étendait à la fois sa domination sur les Indes et sur le Brésil, François 1*' envoyait en 1534 Jacques Cartier dans le Canada.
Le hardi navigateur de Saint-Malo remonta avec de frêles embarcations le Saint-Laurent sur un espace de trois cents lieues, et planta sur les rives de ce beau
fleuve les deux symboles de foi et de loyauté que les plus grands cœurs s'honoraient alors de respecter: Fétendard du roi et l'étendard du Christ.
Là commence pour nous la chronique du Canada, l'une des chroniques les plus intéressantes, les plus dramatiques qui existent , l'un des livres les plus émouvants et les plus nobles de notre noble histoire.
Dans l'immense pays découvert par Cartier, il n'y avait ni les mines de diamants du Brésil, ni les mines d'or du Mexique et du Pérou, ni la splendide végétation des Indes, rien de ce qui enflammait la convoitise des compagnons de Pizarre, de Fernand Cortès, d'Alvarez de Cabrai , de Vasco de Gama ; rien que des forêts de sapins dont les sombres rameaux semblaient au loin couvrir la terre d'un deuil éternel, et sur les bords des rivières, de vastes plaines incultes habitées par de sauvages tribus.
Mais à l'esprit aventureux du xvi« siècle, à sa soif de découvertes, à son amour de l'inconnu, il fallait sans cesse un nouvel aliment. D'une des petites îles des AntiUes,une nouvelle éclatante avait retenti jusque dans les régions du Nord. Un autre hémisphère était trouvé, une autre ère allait s'ouvrir. Le génie de Christophe Colomb répandait un flot de lumière dans les ombres scolastiques du moyen âge. Comme la princesse des contes de fées, l'Europe sortait de son long rêve et s'éveillait à un monde enchanté. Elle allait maintenant, comme aux temps fabuleux de la Grèce, s'élancer à la recherche de sa toison d'or. Elle allait, comme au temps de Pierre l'Ermite, entreprendre une nouvelle croisade, la croisade qui marque la limite des deux principales phases de l'histoire moderne, la croisade des vanités de fortune et des intérêts matériels. Comme aux jours glorieux des Godefroy de Bouillon, des Lusignan, tous les regards étaient tournés vers les contrées étrangères, et les oreilles atten-
tives au souffle des vents, aux rumeurs des ports. On écoutait avec avidité la relation des marins qui avaient franchi ces mers naguère encore fermées sur les cartes par la gritïe du diable ; on s'exaltait à la peinture de ces régions resplendissant des feux du soleil, peuplées d'animaux extraordinaires, couvertes de plantes gigantesques, inondées de parfums, et le moindre point nouveau que Ton signalait dans l'espace occupait l'ambition des rois, agitait les peuples. Quel siècle d'entreprises audacieuses, de progrès magiques, et que nous sommes misérables dans nos luttes actuelles pour nos prétendus progrès, en face d'une telle époque !
Après avoir visité une première fois le Canada, Jacques Cartier n'en faisait point une description pompeuse comme celles que chaque navire apportait alors des plages orientales ou occidentales de l'Amérique du Sud. Il avait du premier coup d'oeil très-justement apprécié le vrai caractère du pays, et il était trop honnête homme pour se donner une importance exagérée par une relation mensongère. Dans son rapport à François !•', il se contente de vanter la fertilité naturelle du sol qu'il a parcouru, la douceur de ses habitants, et manifeste le pieux désir de voir ces peuplades d'Indiens converties au christia^isme *.
Ce simple et naïf récit attira sur les rives du Saint- Laurent les fils de famille qui aspiraient . à gagner.
1. a Et maintenaitt, en la présente navigation faite par le commandement de Votre Majesté, en la découverte des terres occidentales estantes sous le climat et parallèles de nos pays et royaulmes , non auparavant à vous ni à nous congneus, pourrez voir et savoir la bonté et fertilité d'icelles, l'innumérable quantité des peuples y habitans, la bonté, paisibleté d'iceulx, et pareillement la fécondité du fleuve qui décourt et arrose le parmi d'icelles vos terres , qui est le plus grand sans comparaison qu'on sache jamais avoir veu, lesquelles choses donnent à ceulx qui les ont veues certaine espérance de l'augmentation future de notre très sainte foy, de Vos Seigneuries et nom très chrestien. »
comme leurs pères, leur éperon d'or dans de nobles hasards, des marchands qui découvrirent bien vite un assez bon moyen de lucre dans le commerce des pelleteries, et des religieux animés d'un zèle fervent, flers de braver tous les périls pour répandre parmi les Indiens le dogme deTÉvangiie. Le gentilhomme guerroya contre les Iroquois, qui , par malheur , très-peu de temps après notre arrivée, étaient devenus nos ennemis. Le marchand forma des escouades d'intrépides aventuriers qui, par les forêts vierges, par les champs déserts et les fleuves impétueux, s'en allaient au loin amasser des cargaisons de fourrures. Le religieux suspendit la cloche à un rameau d'arbre, érigea un autel sous une tente, et commença son œuvre de dévouement. L'église fut ici, comme autrefois dans les forêts des Gaules, le premier noyau d'une communauté naissante : une chapelle, construite avec des branches de sapin, une palissade en bois, furent les premiers édifices des deux cités qui s'élèvent aujourd'hui si belles et si riantes dans le Canada, de Montréal et de Québec. Bien faible fut pendant près d'un siècle notre colonie canadienne, si faible qu'à peine comprend-on comment elle s'est soutenue si longtemps au milieu des difficultés de toute sorte qui sans cesse devaient troubler ses espérances, fatiguer son énergie. On ne peut hre sans un profond sentiment d'intérêt, ou pour mieux dire de pitié, ces premières annales qui nous représentent quelques centaines de familles campées à deux mille lieues de leur terre natale, solitairement entre les les bois et le fleuve, exposées aux attaques incessantes de plusieurs peuplades hardies et nombreuses, implorant avec anxiété un secours de la patrie, et, à la place du renfort dont elles avaient un si pressant besoin, ne recevant le plus souvent qu'une ordonnance administrative et de froids encouragements. Un Virgile ferait une belle Enéide des héroïques aventures de ce Latium,
de tant d'actes de courage ignorés, de tant de patientes vertus écloses dans l'ombre comme les fleurs qui répandent dans l'air leurs inutiles parfums.'
Born to blush unseen, And waste lis sweetness on the désert air.
De la fondation de Québec, en 1623, par le vaillant Ghamplain ; de celle de Montréal, en 1640, par un digne gentilhomme, M. de Maisonneuve, datent les réels progrès de la civilisation française du Canada. Protégée par ces deux remparts, elle luttait avec plus d'avantage contre les Iroquois et les An'glais, et de là s'avançait avec plus de hardiesse dans l'intérieur du pays : car ces âers colons de la France ne pouvaient se résoudre à rester confinés dans l'étroit espace où ils avaient établi leurs premiers retranchements. Si peu nombreux * qu'ils fussent encore, ils voulaient étendre plus loin leur conquête. Les missionnaires, dans leur zèle religieux, avaient fait de hardies excursions à travers la contrée. Les hommes employés par les marchands à l'achat des pelleteries en faisaient de plus hardies encore. Ces hommes, que l'on désigna d'abord par le nom de voyageurs ^ et plus tard par celui de coureurs des bois, remontaient avec des canots légers le courant des rivières. Arrivés au passage où des rocs et des rapides arrêtaient l'effort de leurs rames, ils déchargeaient leur cargaison, prenaient leur canot sur leurs épaules, doublaient par terre les impraticables défilés, puis s'embarquaient de nouveau, gagnaient ainsi les grands lacs
1. Ces voyageurs, dont M.Mackensie s'est plu à raconter les étonnantes explorations dans son Histoire du commerce de pelleteries y existent encore , et sont employés par la compagnie de la baie d'Hudson. Ils fonnent dans la population française du Canada, une sorte de caste à part, une caste curieuse à observer, remarquable par sa force, son audace, et Falliance de ses rudes habitudes avec un profond sentiment religieux.
du Nord, pénétraient au milieu des tribus indiennes les plus ignorées, et échangeaient avec elles leurs provisions d'eau-de-vie, d'ustensiles, d'étoffes, contre les peaux de loutre, de castor, d'orignal. C'étaient nos pionniers, non moins intrépides, non moins aventureux que ceux des régions de l'Ouest, illustrés par le talent de Cooper. C'étaient nos géographes. Ils mesuraient le terrain par leurs journées de marche, s'ouvraient des routes ignorées, et parcouraient des districts inconnus. Après eux, un officier de Montréal ou de Québec se mettait en route avec une douzaine d'hommes, et s'en allait planter le drapeau de France, élever une palissade sur les rives de l'Ottawa ou du lac Ontario, sur les frontières de la colonie anglaise, aux bords de la Monongahela, que nos poétiques fantassins appelaient la Belle-Rivière. De là on touchait à l'Ohio, de là au Mississipi.
En 1673 un courageux prêtre, le P. Marquette, parti de Québec avec deux canots d'écorce, descendit par les différents cours d'eau et les lacs du Nord jusque dans le Mississipi. Quoiqu'il ne s'avançât pas au delà du confluent de l'Arkansas, il en avait assez vu pour reconnaître la grandeur du fleuve gigantesque que les Indiens appellent Meschacebé (le père des fleuves), et pour constater son cours vers la mer. A son retour à Québec les cloches sonnèrent, et les habitants de la ville se réunirent dans l'église pour chanter le Te Deum. Tandis qu'on célébrait en grande pompe cette découverte du Mississipi, le modeste P. Marquette se retirait à l'écart, et écrivait dans sa relation ce touchant paragraphe : « Quand tout le voyage n'auroit valu que le salut d'une âme, j'eslimerois toutes mes peines bien récompensées ; et c'est ce que j'ay sujet de présumer, car lorsque je retournai, nous passâmes par les lUinois de Perouana; je fus trois jours à leur publier les mystères de notre foy dans toutes leurs cabanes , après quoy,
comme nous nous embarquions, on m'apporta au bora de l'eau un enfant moribond que je baptisay un peu avant qu'il mourust, par une providence admirable, poiu* le salut de cette âme innocente *. »
Prosélytisme catholique, spéculations des marchands, audacieuse bravoure de nos soldats, tout contribuait ainsi à développer sur un espace incroyable, de l'est à l'ouest, du nord au sud, l'action de notre colonie.
En 1681, un simple enfant du peuple, Robert Lassalle, dont Louis XIV récompensa le courage par un diplôme de noblesse, achevait l'épée à la main l'œuvre d'exploration commencée avec la croix par le P. Marquette. Il descendait le Mississipi jusqu'à. son embouchure, arborait la bannière de France près du golfe du Mexique et nous donnait la Louisiane.
Cette fois, à moins d'entrer dans les possessions espagnoles, nous ne pouvions aller plus loin. Nous avions, pas à pas, traversé, subjugué les champs immenses qui s'étendent de l'embouchure du Saint-Laurent à celle du Mississipi. De chaque cô.té de cette chaîne de fleuves, de plaines et de forêts, nous touchions à l'Océan. Pour faire cette conquête, la colonie canadienne n'avait ni les phalanges d'Alexandre, ni les légions de César, ni les trésors de Louis XIV. Séparée de la France par toute la largeur de l'Atlantique, isolée, dans son morne empire, entre deux races hostiles, souvent oubliée de ceux qui lui devaient un paternel appui, souvent privée des ressources les plus essentielles, c'était avec quelques milliers d'hommes qu'elle maintenait fièrement l'honneur de son drapeau, qu'elle luttait à la fois et contre les Indiens et contre les Anglais, qu'elle fondait des villes, construisait des forte-
1. Voyage et découverte de quelques pays et nations de l'Amérique septetitrionale, publié d'abord dans le recueil de Thé?enot, réimprimé à 125 exemplaires, par M. 0. Rich.
resses et prenait possession de ce royaume de mille lieues auquel, dans son patriotisme, elle donnait avec amour le nom de Nouvelle-France.
Depuis le jour où la fleur de lis resplendit pour la première fois aux bords du Saint-Laurent jusqu'à celui où elle fut remplacée par Télendard britannique, pendant plus de deux siècles, l'histoire de cette admirable colonie ne présente, sauf quelques intervalles de repos, qu'une longue suite de combats. La colonie anglaise établie en Amérique ne pouvait supporter le voisinage de cette colonie française, qui agrandissait ses domaines sur une ligne parallèle à la sienne, qui^ lui faisait une fâcheuse concurrence dans le commerce' des pelleteries. De prime abord, par l'effet de son antipathie nationale et du conflit de ses intérêts, elle se déclara notre ennemie, et elle resta notre ennemie ardente, implacable, épiant toutes les occasions d'entraver nos progrès, suscitant et soutenant contre nous les turbulentes tribus d'Iroquois, puis prenant elle-même les armes, et ne les déposant qu'à regret. Elle apportait sur les tives de l'Hudson l'insatiable ambition de Rome, et nous représentions son odieuse Carthage. A ces causes particulières d'hostilité, se joignait l'influence des événements européens ; chaque fois que la guerre éclatait au delà de l'Océan, elle éclatait par contre-coup en Amérique. Vint enfin la dernière de ces guerres, la terrible guerre de sept ans.
Guillaume Pitt lança contre le Canada une flotte effroyable et une armée de cinquante mille hommes. Pour résister à de telles forces, nous n'avions que quelques régiments, composés en partie d'Indiens et de cultivateurs, appelés en toute hâte à quitter leurs champs pour prendre le sabre et le mousquet. On demanda des secours à la France, et le ministère répondit qu'il ne pouvait envoyer ni soldats ni munitions, de peur que le tout ne fût capturé par les Anglais. Il y a dans l'his-
toire plus d'un exemple d'une bataille engagée avec une telle inégalité de forces ; mais je ne sache pas qu'on puisse citer beaucoup de faits pareils à la lutte que notre colonie canadienne, délaissée par la France, privée de munitions, pçivée de vivres, soutint pendant plus de trois années contre les amas de troupes anglaises. Gardons précieusement cette page de notre histoire : le plus noble courage y éclate avec le plus pur dévouement à l'honneur de la France. Et que les Anglais s'enorgueillissent de nous avoir enlevé le Canada ; ils savent ce que leur a coûté cette conquête. Ils ont vu, en 1756, un de leurs forts capituler devant quelques centaines d'hommes commandés par M. de Lévy. Ils ont vu, quelques mois après, leur citadelle d'Osvvrego, défendue par trente pièces de canon et dix- huit cents hommes, se rendre à un simple bataillon du valeureux Montcalm. Ils ont été, au combat de la Monongahela, mis en déroute par deux cent trente-cinq Canadiens, de telle sorte que, sans l'habileté de Washington, il ne restait peut-être dans cette défaite pas im soldat de l'armée du général Braddock. Ils ont vu, au siège de Québec, leur brave et noble général Wolfe reculer luimême devant son digne adversaire Montcalm, et se livrer au désespoir. Puis Wolfe est mort dans les plaines d'Abraham en souriant comme un héros antique au cri de victoire de ses soldats, et Montcalm est mort en apprenant que tout était perdu fors l'honneur.
Maintenant, c'en est fait de ces vastes possessions. L'horrible traité de 1763 abandonna le Canada aux Anglais, et la Louisiane, on ne sait pourquoi, aux Espagnols. Maintenant, quel pénible regret le voyageur français ne doit-il pas ressentir, quand du haut de la terrasse Durham il promène ses regards sur la magnifique rade de Québec, sur l'île qui porte encore le nom d'île d'Orléans, et la colline pittoresque qui s'appelle encore la pointe Lévy ! Quel regret, quand de la som-
mité de la montagne qui domine la ville de Montréal, iUvoit au loin se dérouler ces champs féconds ! Quel regret plus amer quand du Saint-Laurent, du lac Ontario, il s'en va par la Monongahela, par le Mississîpl jusqu'à la Nouvelte- Orléans, à travers ces plaines fertiles, ces forêts profondes, ces riches plantations de sucre et de coton qui alimentent aujourd'hui l'Europe ! Tous ces champs, ces bois, ces fleuves superbes étaient à nous. Du 46^ 50' au 29« 57' de latitude, tout cet immense terrain qui se déroule sous des climats si différents et se couvre de tant de moissons diverses, était à nous, et c'en est fait. Quelques pauvres soldats l'avaient conquis : un roi n'a pu le garder. L'Angleterre en tient la moilié, la confédération américaine tient l'autre. Ni celle-ci ni celle-là ne nous lâchera sa proie.
Effaçons donc à jamais le Canada sur notre carte, mais non pas dans nos souvenirs et dans nos vœux ! Si la terre canadienne ne peut plils nous appartenir, il y a là toute une population qui, sous le gouvernement étranger qui la régit, sous la domination britannique, nous appartient par l'hérédité d'une tradition vivace, par la langue, par le cœur. De Québec à Kingston, c'est-à-dire dans la province du Bas-Canada, on ne compte pas moins de six cent mille individus (autant que dans deux de nos petits départements) qui se glorifient de leur origine française, et qui seraient bien affligés s'ils pouvaient supposer que la France ne leur garde pas une affectueuse pensée.
On les appelle les habitants, comme si eux seuls résidaient à poste fixe dans le pays, comme si les Anglais, les Irlandais, qui y sont venus plus tard, n'étaient que des hôtes de passage. Le fait est qu'ils possèdent la plus grande partie des propriétés territorioles, les champs, les bois, les seigneuries. L'Angleterre, qui nous a combattus avec tant d'ardeur dans cette contrée, a du moins, il faut le dire, loyalement respecté le
traité de capitulation de Québec et de Montréal. En 1763 seulement elle essaya d'introduire au sein du peuple conquis le code anglais. L'année suivante, elle lui rendit les lois civiles françaises. Au milieu du mouvement révolutionnaire des temps modernes, dans la chute des trônes, dans le cataclysme de notre ancien état social, il s'est trouvé une arche qui du déluge universel a sauvé les institutions des siècles passés. Sur les frontières de la démagogique Union américaine, il existe une terre où la vieille coutume de Paris et les règlements féodaux sont encore en pleine vigueur. C'est la terre du Canada. Là, les seigneurs sont encore vraiment des seigneurs, sans vassaux il est vrai, et sans serfs, mais avec des censitaires qui leur doivent une rente annuelle, et les droits de lods et de vente. Là, les curés perçoivent encore, dans leur paroisse, la dîme et les autres redevances qui leur étaient attribuées en France avant la révolution de 1789. Les hommes de progrès ne peuvent manquer d'exhaler de pieuses lamentations sur une telle erreur. Au risque de passer pour un être fort arriéré, j'avoue que je connais beaucoup de prétendues vérités nouvelles moins agréables que cette erreur.
J'ai vu le paysan canadien dans ses rapports avec le prêtre et le seigneur, et il ne m'a pas semblé qu'il fût la victime d'une organisation barbare. Il cultive en paix ses champs, acquitte comme une dette légitime son tribut à l'Église et à l'autorité temporelle, et passe gaiement ses heures de loisir dans un cercle d'amis, ou au milieu de sa famille. Élevé dans de sévères principes religieux, il n'a pas encore songé qu'il pût se faire un honneur de fouler aux pieds les enseignements de son enfance, el se railler du prêtre, qui fut son premier maître, qui reste son ami. Élevé dans le respect des institutions auxquelles ses pères se montrèrent fidèlement soumis, il ne s'est pas encore dit que son do-
maine était bien restreint, comparé à celui d'un de ses riches voisins, et que ce serait une œuvre de justice de mettre tous les biens en commun pour n'en plus faire qu'une grande pâture. Le pauvre homme ! il ne lit pas les sublimes décrets des modernes Lycurgues, et n'est membre d'aucun club démocratique. Voilà son malheur.
J'ai vu le seigneur canadien dans les diverses conditions de son existence sociale, et je puis affirmer qu'il ne réclame aucun méchant droit dans ses domaines et ne fait fouetter aucun de ses tenanciers. Bien plus, ces descendants des gentilhommes de France ont des idées qui sembleraient fort singulières aux puis« sants banquiers de la libre et fraternelle Amérique. Ils s'imaginent qu'on peut être très-riche et très-poli ; ils regardent la courtoisie dans les habitudes journalières de la vie comme un signe de distinction, et l'affabilité envers leurs inférieurs et une charitable condescendance envers le bas peuple comme un devoir ; ils se figurent aussi que Ton peut, sans trop faillir à ses devoirs, employer son temps autrement qu'à aligner sans cesse sur un registre les chiffres de la spéculation industrielle, ou à régler chaque malin l'avenir de l'humanité. Ils aiment l'étude et les arts, ils font venir à grands frais les plus beaux livres de France et d'Angleterre, et en parent avec joie leur salon; ils souscrivent à d'utiles publications canadiennes, et sont membres de quelque société littéraire ou historique. Seulement, quand on leur parle de nos grands projets de réforme, ils secouent la tôte d'un air chagrin comme des vieillards qui regardent des enfants se livrer à des exercices dangereux. Voilà leur malheur.
Que cet honnête pays du Bas-Canada semble encore fort arriéré aux! yeux des locofoco d'Amérique et de leurs magnanimes frères d'Europe, c'est incontestable. Il en est encore au point de vue administratif sous le
régime féodal, au point de vue moral sous le régime des croyances religieuses et des traditions héréditaires. Quoi de plus puéril dans Tère de glorieux avancement où nous vivons ! Cependant il est en pleine voie de prospérité. Il a aussi des canaux et des chemins de fer, des bateaux à vapeur qui sillonnent le Saint-Laurent *. Il défriche chaque année de nouveaux terrains, et augmente considérablement son commerce. Il a des villages charmants, des bourgades actives et industrieuses, et deux villes, Montréal et Québec, qui seraient partout deux villes superbes et très-attrayantes. Québec, qui, à l'époque de notre dernière lutte contre les Anglais, ne renfermait pas plus de sept mille habitants, en compte aujourd'hui trente-neuf mille huit cents, et Montréal plus de cinquante-cinq mille.
Enfin, ce qui pourrait bien surprendre les gens qui se persuadent qu'en dehors du gouvernement démocratique, le peuple reste plongé dans la plus grossière Ignorance, c'est le tableau des établissements d'instruction publique fondés dans le Bas-Canada. Il n'y a là pas moins de 1651 écoles élémentaires fréquentées par soixante-six mille cinq cents élèves*. Le plus petit maître d'école a un traitement annuel de cinq cents francs, sans compter ce qu'il reçoit des enfants dont les parents peuvent payer une rétribution mensuelle.
L'assemblée législative a créé en 1836 deux écoles normales dans la même province, et il existe pour les éludes supérieures vingt collèges ou séminaires.
C'est par des établissements d'instruction religieuse et de bienfaisance que notre colonie canadienne a commencé à se former. Elle est restée fidèle à son origine. La plupart des pensionnats de jeunes filles et des
1. Le nombre des bâtiments qui entrent dans les différents ports du Saint-Laurent, et de ceux qui en sortent, s'élève, année moyenne, à plus de trois mille.