J'aime et je serai aimé
• (The deformed transformed.)
auraiettt pris la meilleure part de l'onde miraculeuse ; les pauvres auraient cherché à soustraire un bien si précieux, et les tribunaux auraient eu à juger plus de vols et de crimes pour quelques fioles d'eau, que pour le produit des mines d'argent du Mexique et des mines de diamant du Brésil. En Revanche, on aurait peutêtre vu un fils dévoué abandonner généreusement son flacon pour prolonger la vie de son père ; un amant livrer le sien pour régénérer les grâces de sa maîtresse, qui se serait moquée de lui en le voyant grisonner ; et un misanthrope anglais casser, dans un accès de spleen, le bocal qui pouvait indéfiniment prolonger son existence. Quel immense sujet de poèmes attendrissants et de comédies ! Quelles pertes pour les écrivains ! De la baie d'Espirito Santo, d'où il renvoya ses bâtiments à la Havane, comme pour s'interdire lui-môme tout moyen de retraite, Soto pénétra, avec une intrépide hardiesse, dans l'intérieur du continent américain, traversa le Tennessee, le Kentucky, sans cesse harcelé par les tribus indiennes, luttant à la fois et contre ces hordes nombreuses acharnées à sa poursuite, et contre les obstacles de toute sorte qui, sans cesse, entravaient sa marche au sein de la vaste région que nul Européen n'avait encore explorée. Les combats et les fatigues avaient décimé ses bataillons. La fièvre brisa sa trempe de fer. Il était venu, sur cette terre ignorée, chercher la source d'une vie perpétuelle. Après quatre années d'une série continuelle de batailles et d'incidents dont le récit ressemblerait à une odyssée imaginaire, il n'y trouva que la mort. Il expira au confluent de la rivière Rouge, qui forme la limite actuelle de la Louisiane. Le Mississipi ensevelit dans ses flots, comme une victime expiatoire , le corps de ce valeureux soldat , qui , le premier entre les races étrangères, avait osé troubler, dans la profondeur de ^es forêts, l'auguste majesté du grand, fleuve.
Alvarado de Muscoso, auquel il avait remis son commandement, réussit à construire au milieu des attaques des Indiens, quelques embarcations sur le Hississipi, et ramena à Cuba trois cents hommes blessés, mutilés, tout ce qui restait de cette brillante expédition.
Près d'un siècle et demi s*écoule. L'Espagne a détourné son attention deYimmense partie du continent américain qui eût dû tenter son ambition. La dramatique entreprise de Soto était oubliée, et le nuage entr'ouvert par la main de ce valeureux champion, voilait de nouveau les riches régions du Mississipi.
Il était réservé à notre noble population du Canada de les retrouver ou, si l'on veut, de les découvrir. On savait dans le Canada, par quelques vagues rapports des Indiens, qu'il existait à l'ouest un fleuve qui, ne coulant ni vers l'est, ni vers le nord, devait, selon les uns, aboutir au golfe du Mexique, selon d'autres, à Tocéan Pacifique. Deux de nos colons eurent la gloire de résoudre ce . problème ; le premier, nous l'avons déjà dit, fut le P. Marquette, de l'ordre des récollets ; le second, Lasalle.
En 1677, un jeune homme sorti naguère d'un collège de jésuites, où il avait fait de bonnes études, se présentait avec une recommandation de M. de Pontenac, gouverneur du Canada, chez M. le prince de Conti : c'était Robert Lasalle, né à Rouen. Il descendait peutêtre de quelques-uns de ces fiers Virking, qui, des plages du Danemark, des côtes de la Norvège, s'élançaient, le glaive à la main, sur leurs bateaux, qu'ils appelaient les coursiers de la mer, se jetaient sur l'Europe comme des vautours sur leur proie, subjuguaient la Normandie, la Sicile, l'Angleterre. Si Lasalle n'avait pas quelques gouttes de leur sang dans les veines, il avait leur audace. Le prince de Conti, passionné pour les grandes entreprises, s'intéressa à ce hardi jeune
homme, qui ne parlait de rien moins que de s'ouvrir par le Canada une route directe vers la Chine. Par l'intervention de son puissant protecteur, Lasalle obtint de Louis XIV une large concession de terre autour du fort Cataragui *, à la condition seulement de construire un fort en pierres. Il obtint en outre de faire toutes les découvertes qu'il jugerait utiles à la gloire de la France.
Pour accomplir ses vastes projets, Lasalle partit avec trente colons. C'était ainsi qu'on s'en allait alors, comme au temps des histoires de chevalerie, conquérir des royaumes. Parmi ces colons, assez mal choisis et dont l'atroce conduite abreuva son cœur d'amertume, Lasalle avait du moins un fidèle ami, un chevalier italien nommé Tonti, qui, ayant perdu une de ses mains dans une bataille, l'avait fait remplacer, comme Gœtz de Berlichingen, par une main de fer.
Avec cette petite troupe et quelques hommes qui s'adjoignirent à lui dans le Canada, le généreux Lasalle fit plus qu'il n'avait promis. Il bâtit des forts sur plusieurs points, et dans un jour de douloureux abattement, il donnait à l'une de ces constructions le nom de Crève-cœur. Lesiroquois le poursuivaient sans cesse, et ses soldats étaient fatigués de le suivre. Malgré les périls dont il était environné, il continua sa marche. En 1681, à la fonte des glaces, il descendait la rivière de riUinois, entrait dans le Mississipi, et le 7 avril, sur les bords du golfe du Mexique, il clouait une croix avec une fleur de lis à un arbre. Il entonnait sur la plage déserte l'hymne d'actions de grâces et donnait la Louisiane à la France.
Lasalle alla porter lui-même à la cour de Versailles la nouvelle de sa. conquête, et y fut accueilli avec toute
1. Près du lac Ontario^ à Tendroit où s'élève aujourd'hui la cita^ délie anglaise de Kingston.
la distinction qu'il méritait. 11 demandait à retourner sur les rives du Mississipi. On lui donna pour prendre possession d'une contrée dix fois plus grande que la France, quatre bâtiments, sur lesquels s'embarquèrent douze jeunes gentilshommes, douze familles de cultivateurs, cinquante soldats, des ouvriers, en tout deux cent cinquante personnes.
Là s'arrêta le dernier rayoade fortune de l'héroïque Lasalle. A partir de cette époque, sa vie n'est plus qu'une suite de revers, terminée par un affreux drame. M. Beaujeu, qui commandait la flottille, au lieu de se rendre à l'embouchure du Mississipi, arrive, par une fatale erreur, au fond de la baie de Saint-Bernard, sur les côtes du Texas. Lasalle veut retourner en arrière. Beaujeu, qui ne supportait qu'avec peine sa situation subalterne vis-à-vis d'un plébéien récemment anobli, refuse d'obéir à ses injonctions, et part pour la France, laissant un bâtiment de provisions échoué sur les brisants, et Lasalle et ses compagnons à peu près sans ressources, sur une terre où ils ne pouvaient rencontrer que des hordes de sauvages.
Leur premier soin fut d'organiser un moyen de défense contre les peuplades qui nuit et jour erraient autour d'eux avec leurs flèches. Ils bâtirent à la hâte un fort, où Lasalle caserna une centaine d'hommes. Avec les autres il s'en alla, par terre, à la recherche du Mississipi. Il lui restait encore un brick, qui sombra dans une tempête avec les munitions de guerre, les ustensiles d'agriculture et diverses denrées dont il était chargé. Pour comble de malheur, la fièvre et les armes des Indiens décimaient sa petite troupe. Dans cette horrible position, il ne lui restait d'autres moyens de salut que de demander des secours au Canada. Il en élaitàmille lieues de distance, et il prit la résolution de s'y rendre par terre. Il se mit en route avec son frère, son neveu, un vénérable religieux, et une quinzaine
d'hommes. Après neuf jours de marche, deux crimes arrosaient de sang le sol des forêts vierges. Lasalle el son neveu périssaient sous les balles de deux de leurs compagnons ^.
Les cent hommes qu'ils avaient laissés sur les côtes du Texas, qui ensuite s'étaient établis à l'embouchure du Colorado, dans un fort auquel ils donnèrent le nom de fort Saint-Louis, furent également victimes de l'ignoble conduite de Beaujeu. Les uns tombèrent sous le tomahawk des Indiens, les autres moururent de faim dans les bois. Tel fut notre premier essai d'établissement dans la Louisiane.
D€ notre pauvre mais infatigable population du Canada étaient venus les premiers explorateurs du Mississipi. De cette même population devait venir Iberville, qui fonda la colonie de la Louisiane.
Le père d'Iberville était mort au service du roi sur les rives du Saint-Laurent. Il avait onze fils, dont cinq étaient restés comme lui sur le champ de bataille. Des six autres, l'aîné, Iberville, s'était déjà signalé en plusieurs occasions par sa bravoure. Il allait dans une région lointaine tenter une périlleuse entreprise, et quatre de ses frères devaient s'associer à la même œuvre. Si les nobles ont eu autrefois des privilèges, il faut reconnaître qu'un grand nombre d'entre eux les avaient chèrement acquis. Ils les payaient de leur sang et les transmettaient à leurs enfants avec une tradition d'honneur et une religieuse devise : Noblesse oblige. Dans un de ses voyages, l'empereur Henri II, d'Allemagne, vit venir à lui le comte d'Abensberg, qui lui présenta se» trente-deux fils comme la plus digne offrande qu'il eût à lui faire. L'histoire du père d'Iberville se sacrifiant
1. Le congrès des États-Unis a rendu un juste hommage à notre vaillant Lasalle. Il lui a érigé, au Capitole, une statue, à côté de celle de Washington.
avec ses onze enfants dans les guerres de la France, vaut bien celle du magnanime Germain.
Sous les auspices du comte de Pontchartrain, ministre de la marine, Iberville conduisit deux cents colons à la pointe du Mississipi. Il visita les environs du sol où s*élève aujourd'hui la Nouvelle-Orléans, donna à l'un de ces lacs le nom de Pontchartrain, à un autre celui de Maurepas. Il construisit un fort dans la baie deBiloxi (à trente lieues environ de la Nouvelle-Orléans), y fixa le siège de sa colonie, puis visita quelques tribus iadiennes. Quand il entra dans un des villages des Natchez, la foudre venait d'embraser un de leurs temples, les hommes poussaient des cris féroces, les prêtres demandaient des sacrifices pour apaiser la colère de Dieu, et les femmes jetaient avec fureur leurs enfants dans les flammes. Tel fut le premier spectacle qui frappa les regards de nos compatriotes parmi ces Natchez, dont un illustre écrivain a fait une poétique description. Iberville ne parvint qu'avec peine à calmer leur frénésie. Le sol qu'ils occupaient lui plaisait. Il y traça le plan d'un fort auquel il donna le nom de baptême de Mme de Pontchartrain, Rosalie. Trente ans après, ce fort devait être inondé de sang; trente ans après, cette tribu nombreuse, gouvernée par des chefs qui portaient le glorieux titre de Soleils, et pour lesquels chaque individu devait à tout instant être prêt à sacrifier sa vie, celte tribu dont nos armes n'avaient pu ébranler le courage, dont nos traités de paix n'avaient pu adoucir la haine implacable, tramait un massacre des vêpres siciliennes. A son complot, elle avait associé plusieurs autres nations. Des faisceaux de roseaux, tous d'égal nombre, furent envoyés aux différents caciques. Chaque jour on devait en brûler un, et le dernier marquait l'heure à laquelle les peuplades devaient se lever à la fois dans chaque district et égorger les Français. On dit que la femme d'un Natchez, qui aimait un de
nos compatriotes, parvint à dérober dans la demeure de son mari quelques branches des faisceau^ sanguinaires, et, en précipitant ainsi le signal de mort dans sa tribu, fit échouer le plan des autres.
Partout les femmes ont pris pitié des proscrits. Une femme de la Daiécarlie préserva Gustave Wasa des poursuites de Christian II. Une femme protégea la fuite de Charles-Edouard après la bataille de Worcester*. Une femme de l'Amérique du Nord, la jeune et belle Pocahonta, arracha au bûcher le capitaine Smith, le premier colon de la Virginie ; une femme des Natchez sauva d'une ruine générale notre colonie de la Louisiane. Son pouvoir ne s'étendait pas plus loin. Elle avait fait, dit la tradition, prévenir le commandant du fort Rosalie des dangers qui le menaçaient. Il se moqua de cet avis , et fut massacré avec' ses soldats. Ce ne fut qu'en 1732 qu'on en finit avec cette terrible tribu, par une bataille à la suite de laquelle les dernières familles des Natchez, abandonnant les domaines de leurs aïeux , se dispersèrent de côté et d'autre.
Ibervilie était mort de la fièvre dans une de ses expéditions. Son frère puîné, SauvoUe, mourut du même mal. Son troisième frère, Bienville, resta seul chargé de la direction de la colonie. Ses deux frères lui avaient^ pour tout héritage, légué la tâche à laquelle l'un let l'autre venaient de succomber, comme autrefois les bénédictins se transmettaient d'âge en âge le soin de poursuivre une longue élude. Bienville dévoua son cœur, son intelligence à l'entreprise nationale consacrée par une fraternelle pensée. Il passa là près de
1 . Un pêcheur anglais s'était engagé à transporter un fagitif sur la côte de Normandie. En reconnaissant le roi, il fut tenté de gagner la récompense promise à celui qui le livrerait. Sa femme lui dit : a SaXLve-le , peu m'importe ensuite de mendier mon pain ayec mes enfants. »
quarante années, luttant avec une fermeté inébranlable contre tous les obstacles, aux prises avec rin« quiète jalousie des Anglais et l'animosité des Indiens, souvent abandonné et plus d*une fois méconnu. Outragé par un ministère qui eût dû donner une éclatante récompense à ses services, et qui longtemps le laissa dans un poste subalterne, il obéit sans murmu* rer à des chefs indignes de le commander; il vit sans se décourager naître et disparaître les divers modes d'administration auxquels la Louisiane fut soumise : gouvernement du Canada, puis gouvernement local puis la gestion commerciale de Grozat et celle de la compagnie d'Occident qui enfanta la fameuse banque, de Law, laquelle enfanta le grand désastre de la rue Quincampoix.
Nous n'avons pas le génie colonisateur. L'histoire de nos colonies ne le démontre que trop. Quand la Louisiane fut abandonnée aux spéculations commerciales de Grozat (1712), sa population se composait de quatre cents âmes, dont deux compagnies de cinquante hom** mes, soixante-quinze Canadiens volontaires,ivingt-huit familles blanches et vingt nègres. Pour régir ces quatre cents âmes, la France leur envoyait un gouverneur, un commissaire ordonnateur, un contrôleur, deux directeurs. Bienville restait chargé du commandement des troupes.
En 1741, Bienville quitta la Louisiane pour n'y plus revenir. Avant de s'éloigner, il avait fini par obtenir, non sans de vives contestations, que le siège de la colonie fût transféré de Biloxi à la Nouvelle-Orléans, et en se retirant en France, il pouvait dire du moins qu'il laissait ^n œuvre affranchie des principaux périls qui menaçaient de l'anéantir dans son germe. Arrivé dans la Louisiane avec deux cent cinquante hommes, il y laissait une population do six mille âmes, parmi lesquelles on comptait quinze cents nègres.
Treize ans après son départ, une douloureuse émigration augmentait de, plusieurs milliers d'individus cette population. Dans leur lutte perpétuelle contre notre colonie du Nord, les Anglais en étaient venus à s'emparer des districts que nous appelions l'Acadie, et auxquels ils ont donné le nom de Nouvelle-Ecosse. Leur conquête faite et acceptée par Louis XV, ils voulurent obliger les paysans français établis dans cette contrée à prêter serment de fidélité au souverain de la Grande-Bretagne. Changer de drapeau, c'était, pour ces honnêtes enfants de la France, une telle monstruosité, qu'ils ne purent s'y résoudre. Ni les promesses, ni les menaces n'ayant pu vaincre leur résistance, le gouvernement anglais, redoutant de laisser cette masse d'ennemis dans un pays où il n'avait lui-même que de faibles moyens de défense, se décida à prendre envers eux une mesure effroyable. '
En 1754, les villages des Acadiens furent livrés aux flammes, et à la lueur de leurs toits embrasés, sept mille Français furent entassés sur des navires et jetés, comme de vils troupeaux, sur les côtes de la Pensylvanie, de la Virginie et de la Caroline, sans autres ressources que le peu-de bardes et de provisions qu'ils avaient pu dérober aux ravages de'l'incendie. On vit alors ces malheureux, errant à l'aventure, à travers les bois, repoussant les services de ceux qui parlaient la langue de leurs bourreaux, et ne se reposant que sous le wigwam des Indiens, qui, touchés d'une telle infortune, leur apportaient le fruit de leur chasse et les guidaient dans les forêts. Les Acadiens savaient qu'il existait dans la Louisiane une colonie française. Ils voulaient la rejoindre; ils voulaient se rallier à la bannière qui les avait abandonnés, rester fidèles au roi qui les oubliait dans ses grandeurs de Versailles, et sanâ s'inquiéter de la longueur du chemin, des dangers du voyage, ils s'en allaient, dans leur sublime amour pour
la France, à la recherche de la terre lointaine habitée par des Français.
La moitié d'entre eux périt en route, sur les fleuves, dans les marais. Les autres, après des fatigues inouïes, arrivèrent à la Louisiane, où ils furent accueillis avec une tendre commisération. Le gouverneur leur donna des instruments d'agriculture, leur assigna un terrain au bord du Mississipi, et il s'établit là, à l'endroit qui porte le nom de côte des Acadiens, une colonie de laboureurs dont les descendants se distinguent encore par la simplicité de leurs mœurs, par leur culte pour les anciennes traditions françaises.
En venant chercher si loin, à travers tant de périls, le drapeau de îeurs pères, les pauvres Acadiens ne se doutaient guère que ce drapeau allait encore bientôt leur échapper. En 1763, on apprit que la Louisiane était cédée à l'Espagne. A cette nouvelle un cri de douleur retentit dans toute la colonie. Une protestation contre cette inconcevable cession fut aussitôt signée et expédiée à Paris. Une vive résistance aux désirs de l'Espagne s'organisa sous la direction d'un groupe d'honames énergiques. Le premier gouverneur espagnol, Antonio de Ulloa, courba la tête devant ce soulèvement, et se retira. Il fut remplacé par O'Reilly, qui arriva à la Nouvelle-Orléans avec quatre mille cinq cents hommes. Que pouvait faire notre pauvre faible colonie devant celte armée? Elle subit le joug qui lui était imposé. Mais cet acte de soumission ne suffisait pas au cruel O'Reilly. Il fit arrêter quatorze des principaux habitants de la Nouvelle-Orléans, accusés, les malheureux! d'une trop grande fidélité à la France. L'un d*eux fut tué au moment où il voulait se jeter dans les bras de sa femme ; six autres furent conduits à la Havane et enfermés dans la forteresse du Moro, et les sept qui restaient, condamnés à mort, en vertu d'une loi d'Alphonse XI. honte ! le cabinet de Versailles
resta sourd aux plaintes de ces infortunés et insensible à cet atroce arrêt.
Par le traité de Saint-Ildefonse, l'Espagne restitua la Louisiane à la France, et, en 1813, Napoléon la céda aux États-Unis. Lui du moins, en abandonnant pour une somme de 75 millions de francs cette vaste posses* sion, avait une raison politique. Il craignait que les Anglais ne s'en emparassent, et, au lieu de l'exposer à leurs armes, il en faisait une barrière contre leur ambition. « Cet agrandissement de territoire affermit pour toujours, disait-il, la puissance des États-Unis, et je viens de donner à l'Angleterre une ennemie maritime qui, tôt ou tard, abaissera son orgueiL »
Le temps a déjà justifié cette prédiction; l'avenir la justifiera mieux encore.
Dans l'étonnant progrès des divers États de la confédération américaine, rien de plus étonnant que le développement de la Louisiane, et surtout de la Nouvelle- Orléans, depuis son annexion aux États-Unis. A l'époque où Napoléon s'en dessaisit, cette ville ne comptait pas plus de huit mille habitants : elle en a aujourd'hui cent cinquante mille, et Dieu sait ce qu'elle en aura quelque jour, avec son incroyable mouvement d*ascension.
On l'appelle la Crescent-City, à cause du Mississipi qui se déroule autour d'elle en demi-cercle, comme un croissant. D'un autre côté elle s'étend sur un espace de cinq milles le long du fleuve magnifique, son canal et son port ; de l'autre, elle aboutit à une plaine de plusieurs milles d'étendue qu'elle envahit peu à peu, et par laquelle, dans quelques années, elle, touchera au lac Pontchartrain. Du côté du fleuve, elle porte une ceinture de pierres de dix à douze pieds de hauteur, qu'on appelle la Levée. C'est un moyen de défense contre ce puissant Mississipi qui, en répandant la richesse sur ses bords, y porte aussi la terreur par ses inonda-
LA LOUISIANE. 3i
tions, et c'est un quai garni de boutiques, de magasins de toute sorte. C'est la vaste artère par laquelle affluent, par laquelle circulent et s'écoulent les denrées des deux hémisphères.
Après le merveilleux aspect de la Tamise entre Blackhalle et London-Bridge, je ne connais rien de si vivant, de si pittoresque, que le croissant de la Nouvelle-Orléans, couvert d'une légion de bateaux à vapeur gigantesques, d'une triple rangée de navires, d'une masse de barques et de chaloupes, de radeaux qui, de Pittsbourg, amènent des montagnes de charbon de terre, de bateaux remorqueurs traînant ^ leur suite les lourds bâtiments qui viennent des régions lointaines.
La position de New- York, comme ville de commerce, est certes admirable; celle de la Nouvelle-Orléans est, sous un certain rapport, plus avantageuse. Par le canal et le chemin de fer qui la relie au lac Pontchartrain, la Crescmt'City communique directement avec la baie de Mobile et la côte de la Floride ; par plusieurs bayous^ ^ avec différents districts de la Louisiane ; par l'embouchure de son fleuve, avec le golfe du Mexique, et par le cours supérieur de ce même fleuve, elle étend ses relations jusqu'aux extrémités du nord et de l'est de l'Amérique. Vers le Mississipi convergent de tous les côtés des rivières qui, dans leur vaste réseau, forment un rayon de huit mille lieues de navigation, dont la Nouvelle-Orléans est l'issue, ïoutUty comme disent les Anglais.
Si New-York, Boston, Baltimore portent au loin leur activité, la Nouvelle-Orléans est le grand marché de l'Amérique. C'est là que les planteurs envoient la plus grande partie de leur sucre, de leur coton, et c'est là que l'Europe va chercher ces denrées. L'année der-
1. On appelle hayou un canal naturel par lequel le fleuve se rejoint ' à la mer.
nière, ses importations de l'intérieur des États-Unis représentaient une valeur de plus de 500 millions de francs. Il est impossible de calculer à quel taux elles peuvent s'élever, quand on songe à l'accroissement que doivent prendre les États qui lui livrent cette masse de produits, quand on réfléchit seulement à l'avenir de la vallée du Mississipi, qui, à elle seule, peut contenir et alimenter cent millions d'habitants.
Autour de la Nouvelle-Orléans s'étendent de popupuleux faubourgs d'un aspect assez agreste. De riches négociants se sont bâti là de charmantes retraites dans des jardins fleuris. Peu à peu la ville s'avancera sur ce terrain, à présent rempli d'habitations d'une champêtre simplicité. De ces faubourgs on entre dans une féconde campagne, où tour à tour apparaissent les plantations de sucre avec leurs cabanes de nègres et leurs machines k vapeur, et de splendides enclos où les arbres d'Europe grandissent avec les plantes des tropiques. Le chêne vert y marie son éternel feuillage à la fleur du magnolia ; la pomme d'or des Hespérides, l'orange douce et l'orange amère y répandent toute l'année leur parfum, et la rose y éclot sous les sombres rameaux de cyprès, comme une pensée d'espoir sous un voile de deuil.
Toute cette partie de la Louisiane, qu'on appelle la Côte, est d'une fertilité merveilleuse. Assez de rayons de soleil réchauffent, assez de rosée l'humecte pour que sa végétation se développe dans toutes les saisons. En hiver, elle m'est apparue comme nos îles d'Hyères aux beaux jours de mai.
La population de la Nouvelle-Orléans se compose de plusieurs éléments distincts : d'abord les créoles français, espagnols, américains, c'est-à-dire tous ceux qui sont nés dans le pays, puis les émigrant^ de diverses contrées, puis les hommes de couleur et les nègres, et enfîn une masse flottante de marins, de négociants qui
inonde les grands et les petits hôtels, et saus cesse se renouvelle.
Une large rue, bordée d*arbres, qui formerait une jolie promenade si elle était mieux entretenue, la rue du Canal, coupe la ville en deux parties : Tune occupée par les Français, l'autre par les Américains. L'antagonisme héréditaire du Gaulois et de TAnglo-Saxon a fait celte division. Réunies sur le même sol, par les mêmes lois et les mômes intérêts, les deux races n'ont pourtant pu se mêler l'une à l'autre. Comme les Européens et les Asiatiques, elles gardent leur nationalité sur chaque rive de leur Bosphore, et quand on va d'un des côtés à l'autre de la rue du Canal, il semble qu'on entre dans un pays tout différent.
Sur l'un de ces côtés on n'entend guère que le sifflement de l'Anglais ; sur l'autre, le cher idiome de France, ou la sonore langue de Gastille. Le quartier américain a des rues plus larges, des constructions plus régulières. Le quartier européen otTre aux regards de l'étranger plus de variété et de mouvement. Le caractère distinctif de ces deux moitiés de la ville se retrouve dans les mœurs de leurs habitants et dans leurs produits industriels. Le quartier américain garde, comme un fidèle enfant des États-Unis, ses harrooms^ ses flacons de wisky; ses boutiques garnies d'utiles marchandises : le quartier français a ses joyeux cafés, ses restaurateurs à la carte, ses magasins de luxe.
Malgré celte séparation, les deux peuples n'ont pu vivre dans un rapprochement si immédiat sans agir quelque peu l'un sur l'autre. La hardiesse commerciale des Américains a donné un plus vif essor à leurs voisins, et ceux-ci ont à leur tour adouci la rudesse, animé Tesprit des froids colons du Nord.
La Nouvelle-Orléans n'a point le morne aspect des autres villes de la république. On ne pense pas ici que, du premier de l'an jusqu'au 31 décembre, tous les
jours doivent s'écouler sous le vitrage du comptoir, comme les grains de sable dans le sablier. On ose se livrer à d'agréables loisirs, passer des heures en de gais dîners. On entend, chose inouïe à New-York et à Philadelphie! les guitares d'une troupe de musiciens ambulants résonner dans les rues, dans les cafés, et Ton va, le dimanche, en grande toilette, applaudir, dans un assez beau théâtre, un léger vaudeville.
Ici, comme dans le Canada, la France a laissé une profonde empreinte de son œuvre de colonisation. Son souvenir se perpétue dans les noms d'un grand nombre de villes et de villages de la Louisiane, dans les anciens quartiers et les anciens édifices de la Nouvelle- Orléans. Son souvenir subsiste avec un sentiment d'amour héréditaire au sein d'une quantité de familles; dans la vie publique, par la pratique de plusieurs de nos vieilles institutions administratives et de nos lois ; dans la vie privée, par l'usage constant de notre langue. La population française de la Nouvelle-Orléans occupe une place honorable dans toutes les classes de la société, dans la magistrature et le barreau, dans les sciences, dans le commerce et la propriété territoriale. Elle a ses établissements particuliers de bienfaisance et d'instruction publique, ses imprimeurs et ses libraires, son théâtre, ses journaux *, et quiconque appartient à la France, éveille en elle, comme dans celle de Québec, une affectueuse sympathie.
Jusqu'à présent, la colonie française et la colonie américaine de la Nouvelle-Orléans, établies l'une en face de l'autre, se sont maintenues dans un assez juste équilibre. Les bassins de la balance où elles pèsent encore à peu près d'un égal poids, resteront-ils au même
1. Le Courrier de la Louisiane et VAheiïle de la Nouvelle-Orléans. V Abeille et le Courrier des États-Unis ^ qui se publient à New-York, sont, sans comparaison, les deux journaux les mieux faits de la république.
niveau? Je n'ose le croire, et celui qui m'inquiète n'est pas celui des Américains. Chaque année, leur nombre s'accroît avec leur fortune. Ils ont à leur disposition plus de capitaux que les Français, et ils sont plus audacieux dans leurs entreprises. Je crains que peu à peu, avec l'appui que leur donnent les grandes cités des États-Unis, avec le génie de la spéculation qui les distingue , avec cette résolution de caractère qui ne doute de rien, ils n'en viennent à conquérir la domination de la ville, à se placer à la tète des affaires, refoulant leurs rivaux dans les landes du petit comr merce.
C'est la culture de la terre, la féconde culture du sacre et du coton, qui excite et passionne souvent d'une façon funeste les spéculateurs de la Nouvelie^Orléans. Les fiers soldats de France qui conquirent la Louisiane, n'avaient guère songé à cette source de richesse. L'avare et ignorant Lamothe-Gardillac employait ses subordonnés à chercher de côté et d'autre des mines d'or imaginaires, et ne se doutait pas des trésors enfouis sous ses pieds, comme celui que l'honnête laboureur de La Fontaine révélait à ses enfants. En 1751, les jésuites de Saint-Domingue envoyèrent à la Louisiane les premières cannes à sucre. La culture du coton n'est guère plus ancienne, et elle se développa bien lentement. En 1784, un navire américain portant quatre-vingts balles de coton fut saisi à Liverpool, par la raison, disait-on, que les États-Unis ne pouvant produire une telle quantité de cette denrée, elle devait venir frauduleusement d'une autre contrée. En 1834, la récolte du coton s'élevait à cent cinquante-cinq mille balles (trente et un millions de kilogrammes). Elle est maintenant, année moyenne, de deux millions cinq cent mille balles. Elle enrichit un grand nombre de iabriques des> ÉtatSrUnis; elle alimente l'industrie bri- ^aunique, de telle sorte» que, par la nécessité d'avoir du
3ô LES FRANÇAIS EN AMÉRIQUE.
coton américain, la fîère Angleterre est devenue en quelque sorte vassale de son ancienne colonie, et que Içs États-Unis tiennent la paix ou la guerre suspendue aux rameaux d'un arbuste de quatre pieds.
Mais cette culture peut avoir bien d'autres résultats; elle peut changer la face de la confédération, faire des États du Sud un empire indépendant, et de la Nouvelle- Orléans une nouvelle capitale. Car le sucre, le coton exigent le maintien de l'esclavage, et celte question pèse comme une nuée chargée d'orages sur la glorieuse Tépublique de Washington. Elle divise l'Amérique en deux régions, et les membres du congrès et les écrivains et le peuple en deux camps. Ni l'un ni l'autre parti ne peut discuter cette question avec calme. Au seul mot d'esclavage ou d'abolition , les esprits s'enflamment, et des rives de l'Hudson aux rives duMississipi, les Jupiter de la presse amassent leurs foudres.
On a pu voir dernièrement dans le sénat de Washington une scène qui montre combien il est dangereux de toucher une poudrière. Un des sénateurs ayant proposé d'admettre dans l'assemblée le P. Mathieu, le prédicateur des sociétés de tempérance, un autre se lève aussitôt et déclare qu'il s'oppose à cette motion, attendu que le P. Mathieu a manifesté des principes abolitionistes. Là-dessus une discussion animée, violente, dans laquelle de part et d'autre résonnent d'amères invectives et des menaces. Un des sénateurs s'écrie que, s'il le pouvait, il expulserait des États-Unis tous les abolitionistes étrangers ou indigènes. Un autre ajoute que les abolitionistes amèneront la rupture de l'Union, et ce n'est pas la première fois que ces grands motê ont été prononcés.
Rupture de l'Union ! Tel est en effet le danger qui menace la république américaine par notre ancienne colonie de la Louisiane. Quand les deux moitiés de cette immense contrée auront acquis plus de dévelop-
pement, le sentiment de leur pouvoir rendra leurs susceptibilités plus vives; elles repousseront avec colère ce qu'elles tolèrent avec peine aujourd'hui. Une circonstance fortuite fera éclater une animosité longtemps comprimée, et Tesclayage est peut-être la paille par où se brisera la barre d*acier des États-* Unis.
Il était temps que la Californie fût découverte pour les pauvres fils de famille qui, sur Tasphalte des boulevards, construisent dans les ruines de leur fortune les châteaux aériens d'un héritage imaginaire, pour les romanciers et les vaudevillistes qui ont usé jusqu'à la corde le manteau cousu de perles du nabab de Calcutta, et le sac de dollars de l'oncle d'Amérique.
Si j'avais, disait un philosophe ami de son repos, la main pleine de vérités, je me garderais bien de l'ou-* vrir. Plus hardi que ce sage penseur, je sais que je rapporte des régions transatlantiques une vérité cruelle, et je ne crains pas de la lancer au grand jour de la presse quotidienne. Eh bien donc, il fjj^t l'avouer, le nabab indien est un être idéal, dont on ne voit que de loin en loin la réalité, et l'oncle d'Amérique devient déplus en plus une figure de convention, un mythe insaisissable.
Dans ce malheureux siècle d'égoïsme, dans celte vallée de larmes des intérêts matériels, toutes les riantes théories du temps passé tournent tellement au calcul individuel, que les neveux, ces fidèles sectateurs de la trompeuse espérance, doivent se résigner à tenter de fiiire fortune eqx-mêmes, s'ils persistent à
croire que le bonheur réel tient aux dons de la fortune.
A la place des actes de généalogie qu'ils s'appliquent à recueillir, pour constater d'avance leurs droits à un héritage éventuel, mieux vaudrait qu'ils écrivissent sur la porte de leur appartement ces deux vers d'un bonhomme qui, dans son apparente simplicité, en savait long sur les choses de la vie :
Travaillez; prenez de la peine , C'est le fonds qui manque le moins.
Raisonnons un peu. La question que nous avons eu le courage, peut-être téméraire, d'aborder, est assez importante pour qu'il nous soit permis de la poser gravement, même entre les légères colonnes d'un feuilleton. En premier lieu, par cette effroyable époque de découvertes incessantes et de concurrences acharnées ; tout oncle qui part pour l'Amérique n'est nullement certain d'y trouver un Eldorado. Il en est beau-^ coup qui meurent misérablement à la peine, il en est qui, fatigués de leurs efforts inutiles, s'en reviennent comme celui dont M. Alphonse Karr nous a fait un si spirituel tableau, demander dans leur indigence un dernier gtte au fils de leur frère. Voilà, dans notre époque actuelle, les deux résultats les plus fréquents des aventureuses tentatives de l'oncle d'Amérique.
Que si, par une habile combinaison, par un hasard propice, cet oncle en vient vraiment à s'enrichir, qu'arrive-t-ilî de deux choses l'une : ou le rayonnement de ses piastres attire sur lui les regards d'une jeune Américaine qui l'enlace dans ses filets, et alors adieu la part promise aux neveux, ou, s'il échappe aux traits de ces belles dianes chasseresses, s'il concentre tout son amour sur les beaux yeux de sa cassette, un jour vient où, saisi d'un amer repentir à Tidée de tout le
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bien qu'il aurait pu faire et qu'il n'a pas fait, il expie sa Tie d'avare par une charité évangélique : il désiiérite ses parente et prodigue ses biens aux parents de Dieu, aux pauvres.
En veut-on un exemple? J'en ai deux à citer des plus éclatants. Le premier est celui de M. Macdonough, le riehissime propriétaire de la Louisiane. Au dernier terme d'une existence pendant laquelle, pour augmen* ter l'étendue de ses domaines, il se condamnait aux plus dures privations, il a détaché d'une fortune colossale trente misérables mille francs pour sa nièce, tout le reste est devenu le patrimoine des indigents et des institutions de bienfaisance. Le second exemple est celui d'un Français, Etienne Girard, un oncle d'Amérique, comme on n'en a jamais vu, comme on n'enverra probablement plus jamais, mais un oncle terrible qui, de même que Macdonough, a cruellement déçu les rêves d'or de ses héritiers.
Sa biographie est un curieux épisode de l'histoire des français en Amérique. Au xvi% au xvii*, au xvm* siècles nos marins et nos soldats illustraient la France, en Amérique par leur bravoure ; nos missionnaires, par leur zèle religieux, nos gentilshommes par leur gracieuse courtoisie. Au xrx* siècle, Girard, cet autre enfant de la France, Tillustrait à sa façon par les succès les plus enviés de ce temps-ci, par la fortune. A chaque siècle, selon ses facultés ; à chaque siècle selon ses besoins.
Etienne Girard, que l'on peut considérer comme une éclatante image du peuple américain dans son amour de l'argent, dans ses froides et sévères habitudes, dans la rigidité et l'audace de ses calculs, Etienne Girard qui fut comme une vivante manifestation des principes d'ordre, d'économie, si souvent formulés par Franklin, venait de la France, non pas de la fine Normandie, ni de l'âpre et laborieuse Auvergne, ni
de l'opiniâtre Picardie, mais d'une de nos provinces les plus gaies et les plus riantes, des bords de la Gironde.
Parti en fugitif de la maison paternelle , comme un autre Robinson, avec^et ardent besoin d'aventures qui fait les hommes mémorables, ou les ouUàws^ il s'embarqua à l'âge de douze ans comme mousse sur un navire qui allait aux Indes occidentales. De même que les fleuves dont la source se cache sous les nuages des montagnes, l'origine de ce fleuve de dollars, dont l'heureuse ville de Philadelphie contempla pendant près d'un demi-siècle les ondes scintillantes, est fort peu connue.
On sait seulement que de l'humble emploi de mousse Girard s'éleva à celui [de maître d'équipage, et qu'en cette qualité il arriva à New-York, vers l'année 1775. De là, il se retira à New-Jersey, où, profitant des leçons qu'il avait prises aux Indes, il se mit à fabriquer des cigares. Cette industrie ne réussissant pas au gré de ses vœux, ou le théâtre de ses spéculations lui paraissant trop étroit, il se rendit en 1779 à Philadelphie. Là , on le vit dans une espèce d'échoppe, vendant des cordages et de la ferraille. A cette époque, rien n'annonçait encore sa brillante destinée de financier, et les paysans qui allaient marchander près de lui quelques bouts de câbles ou quelques vieux clous, ne se doutaient guère qu'ils avaient devant eux l'un des plus grands hommes futurs de l'Amérique, c'est-à-dire l'un des plus riches.
Le temps, a dit l'évangéliste du comptoir, le prudent Franklin, le temps est de l'argent, et Girard ne perdait pas une heure, pas une minute. Avant d'ouvrir sa boutique de ferraille, il avait fait autour de Philadelphie un rude conunerce. Il s'en allait, avec une barque, le long de la Delaware, portant aux gens de la campagne diverses denrées communes, et recevant en échange leurs produits.
Vingt années se passèrent pendant lesquelles il travailla conime une fourmi, amassant en silence tout ce qu'il trouvait sur son chemin, vivant obscurément, et ne faisant sonner quelques écus que lorsqu'il en était besoin pour séduire un chaland. Il préparait dans Toiphre ses ailes, et ce n'étaient pas les ailes d'Icare. Une fois qu'il les eût faites, il pouvait affronter le soleil de la finance.
En 1812, il fonde lui-même une banque et y dépose un capital de 8 millions de francs, et un an après, le gouvernement américain cherchant à négocier un emprunt de 5 millions de dollars (plus de 25 millions de francs) *, Girard lui fournit cette énorme somme.
A partir de cette époque, le nom de l'aventureux Bordelais se trouve mêlé à la plupart des grandes entreprises commerciales de Philadelphie. Tout en s'engageant dans ces diverses associations, il se livrait, pour son propre compte, à un vaste commerce. Il avait des capitaux dans une quantité de spéculations, des navires voguant dans toutes les directions, et il n'était pas homme à équiper un seul de ces bâtiments sans en avoir habilement calculé toutes les chances de succès. Très-concentré en lui-même, il ne confiait à personne ses projets, et n'acceptait qu'avec une extrême réserve ceux auxquels on désirait l'intéresser. Du reste, il n'entendait que le langage des affaires. Tout autre ne résonnait que comme un vain bruit à son oreille, et celui-là eût été probablement fort mal venu, qui eût voulu l'entretenir de l'azur du ciel méridional et des sites pittoresques de la Gironde. Nulle harmonie poétique ne touchait son esprit absorbé dans la région des chiffres; nul rêve de doux loisir ne souriait à sa pen*sée. Si son cœur surpris a quelquefois palpité au mi-