QUÉBEC
Nous voilà en route pour Québec, qui se trouve à cinq heures d'express de Montréal La route est d'une monotonie lamentable. Depuis la voie du chemin de fer jusqu'à l'horizon le plus lointain , tout est couvert de neige; de temps en temps, on traverse une forêt dont les branches plient sous le poids de la neige. Quelques fermes espacées se dressent avec leurs toits tout blancs ; des haies de clôture blanches et c'est tout; le pays est tout plat. Mais aux abords de Québec, l'aspect change. La ville s'étage sur une montagne au pied de laquelle le Saint-Laurent gelé dort. Ici, l'on parle surtout le français. Mais j'y remarque un curieux mélange d'anglais. Les mêmes gens qui ne veulent pas employer le mot anglais car et continuent à dire char y écrivent sur leurs enseignes : Groceries en détail; et sur une plaque indicative placée au coin d'une rue, je lis : To rue Grey. Pour mercerieSy ils écrivent : marchandises sèches, et pour interdire l'entrée de terrains avoisinant une gare, ils disent : Prohibé d'outrepasser les pr émises. C'est que si Québec reste la province française par excellence, si les Anglais n'y forment qu'une minorité, ce sont eux pourtant qui détiennent les commerces les plus riches, les industries les plus prospères. Et les gens le savent et s'en rendent compte, et, si vous leur demandez comment ils expliquent un fait d'ap-
parence si anormale, ils répondent tranquillement :
— Que voulez-vous, que voulez-vous? C'est la race ! Les Anglais sontactifs, entreprenants, très travailleurs; comme leurs voisins des États-Unis, ils ne craignent pas de risquer beaucoup pour gagner davantage. Nous autres, qui sommes d'un autre sang, qui pourrions, qui devrions être à la tête du mouvement économique, nous laissons par incurie, par timidité, par habitude, par avarice peut-être, une minorité d'Anglais conquérir la richesse du commerce, des industries et des banques. Il n'y a rien à faire à cela.
— Vous croyez donc ici aussi à la supériorité de la race anglo-saxonne?
— Non, c'est autre chose : nous nous contentons de risquer moins pour gagner moins ; nous n'aimons pas changer nos habitudes, et fuyons volontiers les risques.
Depuis mon arrivée au Canada, je rêvais des Hurons et des Iroquois. J'avais cru jusqu'alors que les Hurons et les Iroquois étaient des êtres depuis longtemps disparus dans la légende, et voilà qu'après avoir passé une journée à Caughnauwaga, j'apprenais qu'il existait, à quelques lieues de Québec, un village de Hurons qu'il m'était facile de visiter.
Nous partîmes en traîneau à deux chevaux pour le village de Lorette situé à douze kilomètres de Québec. Nous traversâmes des paysages de neige avec des montagnes boisées à l'horizon. Il faisait un froid de loup, 28"* centigrades au-dessous de zéro. En approchant du village, la route devenant trop étroite, il nous fallut dételer un cheval et le laisser dans une ferme, au bord de la route.
Nous arrivâmes quand le soir commençait à tora-
QUÉBEC ET LES HUROiNS 433
ber. C'était, au milieu de la neige, un amas de petites maisons de bois. On apercevait, par les vitres, des lampes allumées éclairant des gens qui travaillaient : un menuisier à son établi, un tanneur. Ces gens avaient la peau jaune, les yeux bridés, les cheveux très noirs et très lisses, comme ceux de Caughnauwaga. Une petite église de bois dressait son clocher au centre du village. Je voulus entrer. L'église était obscure; nous allumâmes des allumettes-bougies et nous fîmes le tour de l'édifice. Des bancs de bois brut, un autel où brûlait une petite lampe, une crèche de Noël avec une Vierge entourée de fleurs artificielles, un tuyau de poêle à hauteur d'homme qui courait tout autour de l'église, de petites marmites de fer-blanc posées sur le poêle pour l'évaporation de l'eau, un grand coquillage rempli d'eau bénite: c'est tout ce que je vis dans l'église.
Dehors, je regardai indiscrètement à toutes les fenêtres où brillait une lumière. Presque partout, je voyais des femmes qui cousaient des peaux, ou tressaient des raquettes, des éventails et des paniers d'écorce de frêne. Nous frappâmes à une porte. On nous ouvrit et nous nous trouvâmes devant quatre lluronnes, la mère et trois filles qui travaillaient avec une ardeur extraordinaire à broder des empeignes de mocassins. Devant elles se trouvaient des liasses de poils d'élan, teints de différentes couleurs vives qu'elles employaient pour leurs broderies. Dans un coin, un lourd poêle de fonte, un tuyau bas faisait le tour de la pièce. Les figures de ces femmes à peine formées et qu'on aurait dites sculptées en cinq minutes par un artiste naïf, étaient pourtant pleines d'expression. Leurs yeux noirs brillaient d'un vif éclat et leurs traits
si simples dénotaient de la bonté. Elles nous expliquèrent que la plupart des hommes du village étaient partis dans les forêts du Nord pour chasser le castor, la martre, la loutre, le caribou, l'antilope, l'orignal ; les autres travaillaient à la construction des ponts.
La maison voisine, où nous entrâmes, était habitée par un tanneur. Le sol de la pièce qui ouvrait sur la rue était encombré de cadavres de bêtes à peine vidées, avec leurs sabots et dont la gorge ouverte portait encore des traces de sang : un caribou, des antilopes, un élan et des renards dont les peaux traînaient pêle-mêle ^
Soudain, le village tout entier s'illumina. Des lampes à arc étincelèrent dans la nuit qui tombait et nous aperçûmes, à la lumière des lampes, les bureaux du télégraphe et du téléphone.
Où êtes-vous, grand chet des Gœurs-de-Tigres, avec vos plumes dans le nez et vos images d'Épinal gravées au-dessus de vos nombrils?
Je serais bien resté quelques jours avec les Hurons, mais mes compagnons ne goûtant pas à ces explorations le même plaisir que moi, nous repartîmes dans le froid qui redoublait. Un traîneau de bois sombré sur l'étroite route, et qu'il fallut renflouer pour pouvoir passer, nous retint une demi-heure avec de la neige jusqu'aux genoux. Le soir était tombé très vite. Le ciel, rouge tout à l'heure, s'emplissait d'étoiles. La neige recouvrait jusqu'aux barrières des enclos ; on
1. Dans ce petit village de quelques centaines d'habitants, on prépare annuellement 15,000 peaux; on confectionne 140,000 paires de mocassins et 7,000 paires des nowshoes (raquettes pour la course sur ia neige),
LE PATRIOTISME GANADIËÏN d35
ne voyait plus rien dans la solitude des champs qu'une blancheur bleutée épandue à l'infini...
Quand nous approchâmes de Québec, la vilîe en amphithéâtre s'éclairait et j'avais les oreilles gelées.
l'impérialisme anglais et le patriotisme canadien
M. Henri Bourassa, député au Parlement canadien, le plus éloquent etle plus écouté des orateurs d'Ottawa, a écrit de maîtresses études sur l'impérialisme britannique, dont il est l'adversaire résolu. Ses idées sont devenues ou étaient celles de la majorité des Canadiens français. A ce titre seul elles mériteraient d'être analysées, si par le remarquable sens historique qu'elles révèlent et par la clairvoyance et la netteté des idées, elles ne s'imposaient à l'attention de l'observateur.
Je suis allé le voir à Québec; j'ai longuement causé avec lui. Il est impossible de rencontrer un homme plus intelligent ni plus charmant, d'esprit aussi lucide, s'exprimant avec autant de netteté et de simplicité. Après quelques mois d'Amérique, cela fait du bien, en vérité, et vous fait sentir d'une façon saisissante les qualités supérieures de clarté et de précision de notre esprit national.
M. Bourassa voulut bien me remettre les études et des discours qu'il a consacrés à la question de l'impérialisme. Je les lus et les résumai avec soin; mais surtout je causai avec lui de la question qui me préoccupait. Et c'est le résumé de ces lectures* et ces causeries que je donne ici.
1. Les Canadiens- Français et l'Empire Britannique par Henri Bourassa, Grande-Bretagne et Canada^ idem.
L'impérialisme anglais, selon M. Henri Bourassa, est un régime d'accaparement et de domination militaire, né de l'expansion exagérée de la puissance anglaise et nourri de cet orgueil stupide, brutal et vantard qu'on nomme « jingoïsme. » Il s'exprime volontiers par des formules ronflantes : « Britannia rules thi waves »... « Britons shall ne ver be slaves »... « Wiiat we hâve, we hold », etc.; à ce dernier axiome le premier ministre d'Ontario a ajouté : « and what v^e don't bave, we take ».
L'Angleterre de M. Chamberlain a besoin de soldats et de marins pour maintenir les œuvres de son délire. N'en trouvant pas chez elle, elle s'adresse aux colonies. En fait, le véritable impérialisme anglais, c'est la contribution des colonies aux guerres de l'Angleterre, en hommes et en deniers, en hommes surtout. Elle nous arrache, dit M. Bourassa, sous des noms et des uniformes variés, — Carabiniers royaux. Infanterie à cheval, Strathcona horse, Yeoraanry — tout ce qu'elle peut de chair à canon; quitte à nous laisser entrevoir quelques bribes de faveurs pour le moment où nous serons fatigués de jouer ce rôle de dupes.
L'impérialisme n'est pas une tendance nouvelle ni un produit de l'époque moderne. Il a son origine dans l'instinct communiste qui nous porte naturellement à nous appuyer les uns sur les autres pour Atteindre une puissance plus grande. Il est en lutte avec l'instinct individualiste qui tend à sacri-
fier les sociétés à riiomme, mais coexiste avec lui.
Le développement de cet instinct impérialiste fut assez tardif chez les Anglais. L'instinct contraire fut ie premier et longtemps le plus fort. Les tendances impérialistes se développèrent beaucoup plus lentement qu'ailleurs : peut-être seront-elles plus irrésistibles et plus désastreuses. Jusqu'au temps d'Elisabeth et de Cromwell (exception faite de la conquête de l'Irlande), TAngleterre trouva son développement normal dans la formation de son unité géographique par l'assimilation de la race écossaise, dans le développement de son activité intérieure bientôt accrue par la découverte du charbon et l'utilisation delà vapeur; à l'extérieur dans la politique de neutralité, rompue seulement par les interventions nécessaires pour assurer sa sécurité et son commerce.
Mais l'acquisition des frontières naturelles, l'accroissement de la population, le développement de l'industrie déterminèrent un mouvement d'expansion forcée et firent renaître l'impérialisme.
Ce mouvement prodigieux d'expansion qui couvrit bientôt la moitié du Nouveau Monde et une large partie de l'ancien n'était nullement dirigé par une idée générale politique ou militaire, ou par la volonté du gouvernement. Les fondateurs des colonies étaient pour la plupart des marchands anglais, des réfugiés politiques, des sectaires, ou des repris de justice. Aucun de ces pionniers ne songeait à doter sa patrie d'un empire. De lace caractère de colonisation avant la conquête qui, selon M. Bourassa, est le signe distinctif de l'expansion anglaise si différente des conquêtes de César et de Charlemagne, de Charles-Quint et de Frédéric, de Napoléon et de Bismarck, des en-
[reprises d'Isabelle de Castille, de Richelieu et de Colbert auxquelles présidait l'efTort du génie. Les entreprises anglaises furent toujours des entreprises industrielles plus tard reconnues et acceptées par la métropole, et l'exemple de Warren Ilastings au XVIII* siècle, celui de Gecil Rhodes au xix' siècle prouvent à quelles conséquences énormes peuvent aboutir ces audacieuses initiatives individuelles.
Les germes d'impérialisme commencèrent à se développer quand l'Angleterre eut un empire colonial à défendre. Le développement de la puissance anglaise dans l'Inde nécessita la création d'une armée permanente, d'un personnel administratif d'où naquirent deux plaies sociales : le militarisme et le fonctionnarisme. La première tentative d'impérialisme politique eut lieu pendant la guerre de Sept ans, lorsque l'Angleterre voulut faire supporter aux colonies américaines une partie des frais qu'elle nécessitait. Cette première tentative fut suivie d'une réaction formidable et la révolution américaine, qui en fut la conséquence, enraya pour un moment la folie impérialiste anglaise. Après une lettre demi-séculaire, les Canadiens obtinrent enfin le gouvernement responsable et l'autonomie provinciale. D'autre part, l'influence de Cobden, qui abhorrait l'impérialisme militaire et redoutait les conséquences de l'expansion coloniale, pénétra suffisamment dans l'esprit du peuple anglais pour faire accepter la politique de décentralisation coloniale absolue. On fit comprendre aux colonies qu'elles devaient se suffire et que le jour où il leur plairait de se détacher de la métropole, on n'y mettrait pas d'obstacle.
Mais l'impérialisme politique et militaire enrayé
par la révolution américaine et par l'influence de Cobden ne tarda pas à se réveiller. La révolte des Cipayes fut suivie d'une nouvelle expansion anglaise dans l'Inde par l'Afghanistan, la Nouvelle-Zélande et l'Australie furent définitivement annexées, l'Egypte occupée et l'Afrique australe conquise sur les Boërs. Le couronnement de cette politique, le triomphe de l'impérialisme et de l'impérialisme seul, la victoire de Chamberlain sur la politique de Gladstone et des libéraux, ce fut la récente guerre sud-africaine. L'impérialisme effréné de Chamberlain put faire miroiter aux yeux éblouis des « Jingos » la perspective d'un empire britannique du Cap au Caire, et ses écarts de langage lors de l'incident de Fachoda furent l'apogée du mouvement impérialiste agressif et tyrannique.
M. Henri Bourassa ramène à trois les formes de cet impérialisme. Il est doctrinaire, commercial ou militaire.
Les impérialistes doctrinaires considèrent comme désastreuse la rupture entre la métropole et ses colonies. Leur union doit donc être maintenue dans l'intérêt général de l'Empire. Les impérialistes — ceux d'Angleterre du moins — savent que ce rapprochement n'est pas facile. L'opinion réfléchie de la majorité des Anglais n'appuie d'ailleurs pas leurs projets. L'instinct vrai des masses est pour la décentralisation et l'autonomie coloniale. Le groupe des impérialistes systématiques qui voudraient réorganiser l'empire au triple point de vue politique, commercial et militaire forme d'ailleurs une faction infime du cabinet britannique et de la nation.
L'impérialisme commercial est plus actif par suite de la situation actuelle de la Grande-Bretagne.
L'industriel anglais se trouve aujourd'hui en présence de la situation suivante :
1° Les marchés civilisés lui sont fermés par la protection ;
S'' Il est expulsé des marchés ouverts, par la concurrence étrangère (Amérique, Allemagne);
3"* Son propre marché est incapable d'une plus grande consommation. En conséquence, l'industriel et le commerçant anglais, effrayés de la déchéance de ^'industrie anglaise et de la concurrence américaine et allemande, voudraient s'assurer quelques marchés qui fussent bien à eux. Pour cela, il leur faut des pays où ils puissent exercer une certaine autorité, c'està-dire des colonies. Mais ces colonies ne sont nullement disposées à appliquer les théories de Gobden. En dépit des tentatives faites par quelques colonies, le Canada par exemple, pour entr'ouvrir leurs portes au commerce anglais, on peut affirmer que d'ici longtemps, les colonies continueront à prélever les impôts douaniers sur leurs importations, y compris celles de provenance anglaise.
Quant à l'impérialisme militaire, il est plus chimérique encore. La situation militaire de l'Angleterre est actuellement désastreuse. Pour peu qu'elle se montre belliqueuse, elle a des causes de conflits partout : en Egypte, dans l'Afghanistan, dans les mers du Sud, l'insolence d'un commis, l'erreur d'un agent consulaire peut la mettre aux prises avec la France, la Russie ou l'Allemagne. Les chances de guerre de la Grande-Bretagne sont considérablement accrues. Les possibilités d'alliances étrangères, par contre, ont diminué avec la politique provocante de l'élément jingo, et l'Angleterre devra se résigner, pour long-
temps sans doute, à rester dans son splendide isolement.
D'autre part, la leçon qui se dégage de sa mésaventure africaine, c'est que ses of liciers sont braves mais incapables. Leurs soldats, suivant le mot de Kitchner, sont des « hordes de parasites encombrants ».
La flotte de l'Angleterre reste supérieure à toute autre. Mais est-elle supérieure aux flottes de deux puissances réunies? Les solutions pessimistes ne manquent pas, non seulement à l'étranger, mais même en Angleterre.
En 1897 lord Charles Beresford publiait dans le Nineteenth Cenhiry un article intitulé : « Questions urgentes pour le Conseil de défense ». Cet article causa une énorme sensation. II démontrait que les réserves étaient composées presque entièrement d'hommes incapables de servir en guerre, il révélait le manque de sérieux de l'administration maritime, les conditions révoltantes où se trouvait la marine marchande, etc., etc. Le 27 juin 1901 le Times publiait un document établissant que la marine anglaise avait perdu sa réputation de supériorité.
Si donc l'Angleterre persiste dans sa politique militariste, elle n'a que deux ressources à sa disposition. La conscription qui amènerait sans doute de graves dangers à l'intérieur : colère et peut-être révolte de 5 millions d'ouvriers anglais, renversement de la monarchie, révolution sociale; ou bien un appel aux colonies, ce qui n'est plus guère rassurant.
Comment la doctrine impérialiste est-elle parvenue à faire accepter ses vastes et chimériques projets? Il suffit, pour s'en rendre compte, d'examiner
par quelles méthodes M. Chamberlain s'efforça d'en imprégner l'esprit des coloniaux.
Il commença par faire miroiter à leurs yeux l'appât d'un Zollverein impérial, projet qu'il dut bientôt abandonner devant l'hostilité des contribuables mglais. Mais sa ténacité obtint des gouvernements 3oloniaux une promesse de contribution à l'armée et à la marine anglaise. C'est là la base du système. Sous des dehors différents et avec d'autres moyens, le mouvement impérialiste part du même fond et tend au même résultat que la lutte entreprise au xviii^ siècle par le gouvernement autocratique de Georges III : « Taxer les colonies pour la défense de l'Empire ».
Puis, il exploita habilement la badauderie des masses populaires. Le jubilé, tableau d'ouverture à la comédie impérialiste dont le couronnement devait être le clou, montra tout le talent de metteur en scène de M. Chamberlain. 11 sutaussi distribuer savamment les faveurs royales : réceptions, plaisirs, titres et décorations. Mais le point d'appui de l'impérialisme, c'est cet esprit tapageur qui a reçu le nom de jingoïsme. L'expansion coloniale, même pacifique et dégagée de toute idée impérialiste, a fait la part de plus en plus large au militarisme dans les institutions anglaises. La fièvre de conquête a pénétré jusque chez les commerçants qui ont inventé l'axiome : « Trade follows the flag ».
Le choix habile des gouverneurs généraux et des commandants de milice, dont lord Minto et le colonet Ilutton sont les types définitifs, facilita le développement de l'esprit de combat et de l'orgueil impérialiste. Ce mouvement apparut bien mieux encore, admirablement organisé, lors de la guerre du Trans-
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vaal. Jamais le sentiment impérialiste ne fut plus habilement excité. Tous les spéculateurs du Rand sous la direction de Gecil Rhodes fondèrent un syndicat énorme : la Ligue Sud-Africaine. Pour exciter le sentiment britannique, une campagne de calomnies fut dirigée contre les habitants du Transvaal. Tous les journaux de langue anglaise du Transvaal, de l'Orange, du Gap, du Natal, furent achetés et une correspondance régulière s'établit entre eux et les journaux tories et jingos de Londres, le Daily Mail en tête. Puis la bonne parole fut répandue aux colonies. Ce fut le Star de Montréal qui, au Canada, se chargea de porter l'étendard des agioteurs du Transvaal. Quelque temps après, la SoiUh African Charlered Company eawoydiiik Ottava son représentant, M. Allen, qui décrivit, en termes poignants, les souffrances et les humiliations subies par les Uitlanders de Johannesburg et arrachait au parlement, à la hâte, une résolution de sympathie aux mineurs et d'adhésion à la politique de Chamberlain. De leur côté, le gouverneur général Hutton et le commandant de la milice Minto ne restaient pas inactifs.
M. Bourassa affirme que la campagne frénétique du Star en septembre 1899 fut inspirée et conduite par eux, et leur triomphe fut l'envoi de troupes. M. Chamberlain glorifia cette conduite et fit ressortir au parlement britannique la portée de ce triomphe.
4 Cet avantage, déclarait-il dans un discours prononcé à Oldham le 25 septembre 1900, cet avantage vaut plus que la guerre, les pertes de vie, les milliards dépensés. Nous avons réalisé l'Empire ! »
Quel est l'avenir de cet impérialisme? M. Bourassa
prévoit pour les colonies deux garanties. Du côté anglais, la première, c'est l'indifférence du peuple anglais en ce qui concerne l'empire colonial. La deuxième, c'est la résistance des classes moyennes et intellectuelles. Mais la réaction peut être lente en raison des hésitations du parti libéral. Les députés de gauche sont bien opposés aux idées impérialistes, mais ils craignent, par une intervention directe, d'accentuer la scission dans leurs rangs et préfèrent garder le silence.
A côté de ces garanties qui tiennent à l'état de l'opinion en Angleterre, il y a la résistance des colonies elles-mêmes. En Australie et en Nouvelle-Zélande, cette résistance est plus forte qu'au Canada. Un homme politique qui a occupé une situation imporlanle à la Nouvelle-Zélande, affirmait à M. Bourassa que le loyalisme de cette colonie était beaucoup moins prononcé que son attitude pouvait le faire croire. Le jour où sa situation économique sera affermie, où la crise financière ne nécessitera plus de chaleureux appels aux capitaux britanniques, vous verrez, disait-il, que le loyalisme de la Nouvelle-Zélande se refroidira singulièrement.
Au Canada, le danger de l'impérialisme est plus menaçant. € La Ligue de l'Empire », jadis simple club politique dirigé par quelques enthousiastes comme le D' Parkin et le colonel Deiiison, a vu se grouper des députés, des sénateurs et des ministres de la Couronne qui tous déclarent que le temps est venu pour la colonie de contribuer au soutien de la marine et de l'armée impériales. Mais le grand danger se trouve surtout dans l'indifférence du public, dans l'absence d'une classe instruite qui s'occupe de poli-
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tique sans être liée à une faction. L'esprit de parti poussé au Canada à un degré d'intensité inconnu en Angleterre et la question de races sont deux autres faiblesses qui préparent mal les Canadiens à lutter contre les entreprises impérialistes.
En présence d'aussi sérieuses menaces, il est pourtant du devoir des Canadiens de chercher une solution. Dans une série de conférences et d'études destinées aux Canadiens français et au grand public de la Grande-Bretagne, M. Henri Bourassa a essayé d'éclairer Anglais et Canadiens sur leurs destinées réciproques.
Dans l'état actuel du Canada, plusieurs solutions peuvent être proposées :
L'annexion aux États-Unis, l'impérialisme anglais, la réunion à la France et l'indépendance du Canada.
La thèse que soutient M. Boarassa est celle de l'autonomie du Canada au point de vue gouvernemental. Son opinion est celle des classes dirigeantes du Canada français et de presque toute la foule. Mais il discute la valeur des différentes solutions proposées au moyen d'arguments historiques, politiques, militaires, économiques.
L'idée d'une annexion aux États-Unis inspira longtemps une répugnance profonde aux Canadiens français. Mais cette aversion s'est adoucie. L'influence des capitaux américains n'a pas peu contribué à cette transformation et il semble désormais que l'alliance avec la nation la plus puissamment industrielle du monde offrirait aux Canadiens des perspectives brillantes. Les Canadiens, il est vrai, trouvent leur constitution supérieure à celle des Etats-Unis; mais, si la moindre atteinte était portée à cette constitution par
des obligations nouvelles de la part de l'Angleterre, ils préféreraient unir leur sort à celui de leurs voisins du Sud. « Malgré cet affaiblissement général du sentiment de répulsion que nous inspirait autrefois l'idée de l'annexion aux Étals-Unis, je suis et je reste plus opposé que jamais, dit M. Bourassa, à l'annexion du Canada. Plus j'apprends à connaître le peuple américain, ses institutions et ses tendances, plus je redoute le résultat de notre alliance avec cette formidable nation, — en dépit des apparences éblouissantes de prospérité matérielle qu'elle nous offre. Mais je ne puis fermer les yeux à l'évidence et nier que le nombre s'accroît sans cesse de mes compatriotes qui subissent les effets de la fascination. S'il me fallait forcément choisir entre l'impérialisme anglais et la fusion panaméricaine — et que le premier mal pût nous préserver du second, j'accepterais l'impérialisme sans hésitation. »
M. Bourassa n'en réfute pas moins la thèse impérialiste pour les raisons suivantes :
« Les Canadiens n'éprouvent pour la Grande-Bretagne qu'une affection raisonnée, un mélange d'estime et de méfiance dont les proportions varient selon l'époque et les circonstances, et se modifient d'après l'éducation et le tempérament de chacun d'entre nous et le milieu social où nous vivons. A l'endroit de l'Empire, nous ne ressentons rien. Que nous sont la Nouvelle-Zélande, l'Australie, l'Inde ou le Sud-Africain? Le lien du sang n'existe pas et nous n'avons pas l'orgueil de la puissance et de la gloire impériale. Nous pensons être quittes envers la métropole et ne rien devoir à son empire.
« D'autre part, le projet qui veut faire de l'Empire
britannique une monstrueuse société d'affaires ne nous offre aucun attrait. Livrés aux professions libérales, à l'agriculture, au commerce et à l'industrie locale, nous nous contentons plus facilement que l'Anglo-Ganadien d'une rémunération proportionnée à nos efforts. Nous préférons que le Canada conserve la direction absolue de sa politique commerciale et qu'il fasse les meilleurs arrangements possibles avec toutes les nations, britanniques ou étrangères. Nous sommes heureux de pouvoir recueillir les bénéfices que nous offre le marché anglais. Mais nous savons que l'Angleterre accorde le même avantage à toutes les nations du monde, à celles même qui lui sont le plus hostiles. Nous prévoyons d'instinct qu'à toute faveur reçue, il faudra répondre par une compensation au moins équivalente.
« On prétend que le Canada jouit gratuitement des services de la diplomatie anglaise et qu'un tel avantage vaut bien quelques sacrifices de notre part. Mais l'histoire réfute cet argument. Toujours nous avons payé cher les bienfaits de l'intervention anglaise et bien souvent les intérêts du Canada ont été sacrifiés pour racheter les erreurs ou les méfaits du Gouvernement britannique. Les traités anglo-américains pour la délimitation des territoires ont toujours été dommageables au Canada (délimitation de la frontière de l'État du Maine, des frontières de TOrégon, question des frontières de l'Alaska). Et nous ne trouvons pas dans la gloire de l'Empire, comme l'Anglo-Canadien, une atténuation suffisante de« pertes que le Canada éprouve.
€ Envisagé au point de vue des guerres d'attaque ou de défense, l'impérialisme anglais n'offre aucun
avantage. Dans le passé, depuis cent quarante ans, nous n'avons été pour l'Angleterre la cause d'aucun conflit. Par contre, elle a fait du Canada le théâtre de deux guerres anglo-américaines.
€ Si nous examinons le présent et l'avenir, aucun motif ne nous presse de consentir à l'exécution d'un ► projet de défense impériale. On prétend que si le Canada soutient l'Empire, l'Empire soutiendra le Canada. Cet argument n'a guère d'influence sur nous. Nos refus s'inspirent des leçons de l'histoire. On nous fait payer notre part pour soutenir des conflits dont l'intérêt est nul pour nous (guerre d'Afrique). Si la doctrine impérialiste militaire prévaut, le jour peut venir où nous serons entraînés par des guerres contre l'Australie, le Japon, la Nouvelle-Zélande, l'Allemagne, la Grande-Bretagne, la France, etc.
« Laissé à lui-même, le Canada n'a, au contraire, aucun motif de querelle, sauf avec les États-Unis. Or, nous ne voulons pas attaquer nos voisins et nous sommes persuadés que l'Empire refuserait ou serait incapable de nous défendre contre eux.
« Indifférents à l'impérialisme commercial, indifférents à l'impérialisme militaire, nous ne désirons aucun changement organique de notre constitution.
« Quant à la thèse de la réunion à la France, elle est impossible pour maintes raisons. Il existe entre les Canadiens et leur ancienne métropole des rapports cordiaux. Les jeunes Canadiens vont à Paris pour terminer leurs études. Il se fait entre la France et le Canada de nombreux échanges de journaux, de revues et de livres. Nous lisons autant de livres français que la population de plusieurs provinces de
France. Nous sommes devenus, par Tesprit, plus français qu'il y a vingt-cinq ans.
€ Mais la réunion est impossible, d'abord pour des raisons de divergences de tempérament. La race canadienne française née il y a plus de deux siècles se sépara de la mère patrie cinquante ans avant que la nationalité contemporaine fût complétée. L'élément du Midi fait complètement défaut à la Nouvelle- France. Les provinces de l'Ouest et du Nord de la France, l'Anjou, le Poitou, le Perche, la Normandie et la Picardie fournirent la plupart de ses colons. Or, ces régions avaient été pendant des siècles en communication constante avec l'Angleterre. On retrouve partout dans Québec les mœurs et le parler des Normands. De plus, le Canada et la France restèrent étrangers l'un à l'autre pendant près d'un siècle qui suivit sa séparation, tandis qu'un courant continu d'émigration s'établissait entre les Iles-Britanniques et les colonies anglo-américaines. Le peuple Canadienfrançais ne recevait plus de sang nouveau, aussi le Français du Canada est-il devenu un type humain différent à plusieurs égards de son congénère européen.
« Il existe d'autre part entre le Français d'Europe et celui du Canada des divergences politiques plus profondes que celles qui séparent la Grande-Bretagne des États-Unis. Par atavisme, les Français du Canada ont accueilli avec enthousiasme le principe des institutions britanniques auxquelles leurs ancêtres normands, conquérants de l'Angleterre, avaient ajouté plusieurs traits distinctifs. Mais, à l'encontre des Français d'Europe, nous avons accentué l'esprit décentralisateur de ce régime et rendu les pouvoirs
publics plus directement responsables au peuple.
€ L'amour que nous portons à notre patrie d'origine s'adresse plutôt à l'âme nationale de la France et aux productions de son génie qu'à la personne des Français eux-mêmes. Cette nuance se manifeste dans l'accueil un peu méfiant que nous faisons aux nouveaux venus de France, à ceux du Midi surtout. Le premier mouvement n'est pas celui d'une chaude sympathie, tel qu'on pourrait l'attendre de deux frères se retrouvant après une longue séparation. Le Canadien éprouve pour la France un sentiment de fidélité intellectuelle et morale, pour l'Angleterre un sentiment de fidélité politique, tous deux entièrement subordonnés à son patriotisme exclusivement canadien. »
Enfin la thèse de l'indépendance du Canada paraît prématurée aux esprits clairvoyants. « Nous ne sommes pas mûrs pour l'indépendance, déclare M. Bourassa. Le fussions-nous à l'intérieur, que le voisinage des États-Unis devrait suffire à nous faire ajourner le moment de notre émancipation. L'indépendance est assurément la solution que l'élément canadien accepterait le plus volontiers. Mais grande est la différence entre l'indépendance d'un peuple fort et l'affranchissement hâtif, sans transition.
« Ce que je voudrais, c'est qu'entre la vieille frégate anglaise qui menace de sombrer et le corsaire américain qui se prépare à recueillir ses épaves, nous manœuvrions notre barque avec prudence et fermeté afin qu'elle ne se laisse pas engloutir dans le gouffre de l'une, ni entraîner dans le sillage de l'autre.
« Les Canadiens français n'ont d'autre patrie que le Canada. Pénétrés d'un vif sentiment de liberté, ils ne
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peuvent concevoir que le Canada soit forcé de subir un autre régime que celui dont il jouit maintenant. Ils laissent discuter toutes sortes de projets impérialistes ou d'annexion; mais, si Ton cherchait à leur imposer un régime nouveau, on peut être certain qu'ils offriraient une résistance pacifique mais opiniâtre.
c Je résume ma pensée en disant que le patriotisme des Canadiens français est exclusivement canadien, et leur tempérament ethnique, américain.
€ Quel que soit le cours prochain des événements, il n'est qu'un moyen d'y faire face, c'est d'éviter à la fois les enthousiasmes échevelés et l'aplatissement moral ; c'est de fortifier et d'élargir notre patriotisme en le dirigeant moins vers les hommes et plus vers les principes et les idées. »
Il m'a paru évident que quand ils parlent de leur attachement à leur mère patrie, les Canadiens entendent surtout leur culte pour leur langue, leurs coutumes, leur origine, leur sang, en un mol. De là l'opposition qu'ils font aux menées de l'impérialisme anglais.
— Nous avons accepté le régime britannique, me disait M. Henri Bourassa à une seconde entrevue, mais nous ne sommes pas devenus Anglais.
— Mais, politiquement, vous n'êtes pourtant pas restés Français ?
— Non. En 1812, le pays canadien était très antinapoléonien. Et, après Waterloo, on a chanté des Te Deum dans les églises. Aujourd'hui, celte opposition à la France a cessé, et on n'oserait plus faire de ces choses-là. Mais, quoi qu'il en soit, l'idée de refaire
du Canada un État français ne rencontrerait aucune sympathie dans le pays. L'histoire de notre abandon par la France est trop cruelle, pensez-y. Le traité de Paris de 1 763, abandonnait 30,000 Françaisaux mains des Anglais, sans armée, sans gouverneur, sans rien I Et avec 30 millions de dettes à payer, qui étaient la dette de la France I Ce sont de ces choses qu'on n'oublie pas. Le clergé, lui, était resté parmi nous. C'est lui qui nous a aidés, soutenus, et c'est ce qui explique l'influence considérable qu'il a conservée jusqu'ici au Canada.
— Et quant à l'avenir du Canada, comment le voyez-vous ? J'ai rencontré à Montréal et à Québec des Canadiens français partisans de l'annexion aux États-Unis...
— Oui, chaque année on peut dire que cette idée progresse. Je vous ai dit que ce n'était pas la mienne ; mais il faut tenir compte de l'importance croissante des capitaux américains qui pénètrent au Canada. Les capitalistes yankees achètent d'immenses terrains dans les provinces de l'Ouest, les colonisent, et, dans vingtcinq ans, je crois que l'américanisation sera difficilement évitable. Surtout, si l'Angleterre continue sa politique impérialiste, si elle exige de nous des soldats et des contributions.
— Mais l'Angleterre ne se laisserait pas faire?
— L'Angleterre fera toutes les bassesses possibles pour ne pas avoir de guerre avec l'Amérique. D'ailleurs, au point de vue militaire, elle ne pourrait pas nous défendre.
— Le Canada n'aurait-il pas avantage à se laisser annexer par les États-Unis ?
— Oui, il aurait des avantages au point de vue de
sa prospérité. Par riinification des droits de douane, les richesses immenses de notre pays pourraient se déverser sans obstacle dans ce pays de 80 millions d'habitants, et l'esprit d'entreprise des Américains aurait vite mis en valeur les richesses agricoles et minérales d'une contrée plus grande que l'Europe!
Donc, après avoir, il y a cent quarante ans, fait notre deuil politique du Canada, nous pouvons en faire aujourd'hui notre deuil sentimental, le Canada a bien cessé d'être français ! Il ne faut pas se leurrer de vains mots. La France a abandonné le Canada, en lui laissant des dettes, et les Canadiens d'alors en furent profondément meurtris. Ils se répétaient et se sont transmis le mot ignorant de Voltaire : « Qu'importe à la France la perte de quelques arpents de neige! » et le mot cruel du ministre Ghoiseul : « Quand le feu esta la maison, on ne pense pas aux écuries! » Nous n'avons pas changé. Nous sommes prêts à dire aujourd'hui la même chose de l'Indo-Chine et du Tonkin et de Madagascar. Mais les pionniers d'alors, ces héros d'énergie et de vaillance qui avaient conquis pied à pied sur les sauvages et la nature hostile un immense empire, pleurèrent, m'a-t-on dit, sur l'ingratitude et l'aveuglement de la mère patrie.
Aujourd'hui, ils sont sans rancune. Le temps a adouci l'amertume première. Mais la rupture est définitive. Les fils abandonnés et méconnus se sont fait un foyer à eux, une indépendance à eux, ils ont pris le goût de la liberté, et leur belle-mère l'Angleterre s'est fait supportable marâtre : ils l'acceptent proTisoirement parce qu'elle sait se faire supporter.
— Par contre, reprit M. Bourassa, le régime bri-
45i DE SAN FRANCISCO AU CANADA
tannique ne nous sert de rien au point de vue de nos intérêts. Il y a cinq ans nous avions établi un tarif préférentiel en faveur des produits anglais. Or, cet été, nous avons demandé par réciprocité, à la métropole, la suppression des droits sur les blés canadiens. On nous a ri au nez. Ce fut un grand désappointement dans tout le pays.
— A l'heure qu'il est pourtant, les rapports canadiens entre Français et Anglais paraissent bons?
— Oui, nous vivons en bons termes, mais il faudrait très peu de chose pour nous mettre aux prises. Ainsi, pendant la guerre du Transvaal, il y eut à Montréal de violentes manifestations pro-boers. Des bandes d'ouvriers descendaient dans les rues pour se cogner avec les Anglais. Sur 5,000 soldats que le Canada a envoyés au Transvaal, on comptait à peine cinquante français. J'ajoute que si une guerre éclatait entre la France et l'Angleterre par exemple, et que l'Angleterre nous demandât des contributions et des hommes, ce pourrait être la guerre civile chez nous...
— Mais ne disiez-vous pas que les Canadiens s'étaient détachés de la France?
— Ce n'est pas contradictoire. Ce serait contre l'impérialisme que nous nous révolterions. Aussi dois-je ajouter que si la France venait attaquer nos côtes pour nous reconquérir, nous nous défendrions contre elle.
— Les Canadiens anglais accepteraient-ils aussi l'annexion par les États-Unis?
— Les Canadiens anglais seront annexionnistes aussitôt que leurs intérêts leur montreront l'utilité de l'annexion.
Ce que valent les quelques c arpents de neige » de M. de Voltaire. — Étendue des exploitations actuelles. — Avenir des régions nouvellement exploitées. — La chasse et la pêche dans le Nord canadien. — Grande faune, gibier, bêtes à fourrure. — Quatre millions de peaux exportées en une année. — Brochets tués à Taviron. — Industrie du poisson salé et fumé. — Richesse forestière et minière. — L'agriculture et ses progrès.
L'Ouest canadien centre d'immigration et de colonisation. — L'abondance des céréales en fait le c grenier du monde j. — Facilité de l'élevage des bestiaux. — Divers modes d'acquisition des terres. — Achat aux compagnies et aux particuliers. — Acquisition par fermage. — < Homesteads gratuits, j» — Conditions d'acquisition. — Les bureaux d'immigration donnent aux émigrés tous les renseignements demandés. — Exemption des droits de douane. — Abris temporaires et gratuits pourémigrés. — Enthousiasme pour cette terre nouvelle.
La région du lac Saint-Jean est un autre centre d'immigration Deux mille cent-huit capitalistes s'y sont installés en 1901. — Prospérité de l'agriculture et de l'industrie laitière. — Emploi ingénieux de la force hydraulique. — Sucreries, scieries, fabriques de pulpe. — L'exploitation forestière régularisée par l'État.
La province de Québec a aussi ses colons. — Elle ne peut lutter avec l'Ouest canadien pour la production des céréales. — Développement scientifique de l'élevage et de l'industrie laitière. — Écoles pratiques. — Laiteries et fromageries modèles. — Subventions d'État, concours, récompenses. — Appareils frigorifiques pour l'exportation du beurre et du fromage, — - La Grande-Bretagne reçoit du Canada du beurre,
du € bacon >, du fromage et des œufs. — L'industrie de la pulpe. — Papier de pulpe de bois. — Le New-York World consomme 200,000 pieds d'épinettes pour son numéro de Noël. — Roues de wagon, corniches, conduites d'eau, etc., en papier.
Je ne peux pas quitter ce pays sans m'in former de 5es ressources et de son avenir économique. On apprend bien mieux la géographie sur les lieux mêmes auxquels on s'intéresse. J'ai fait rexpérience d'arriver à me passionner ici pour des chiffres et des statistiques qui m'eussent rebuté avant d'y venir. Aussi, vais-je essayer de vous transmettre, en même temps que ma curiosité, les éléments saisissants que j'ai recueillis sur la richesse infinie de cette contrée que Voltaire, — ce jour-là presque aussi bête que Rochefort, — appelait : « Quelques arpents de neige ».
Or, sachons-le tout de suite pour commencer à nous intéresser au colossal avenir de ce pays qui fut nne possession de la couronne royale de France, qu'il PS' plus grand que les États-Unis, presque aussi étendu que l'Europe entière et près de dix-huit fois grand comme la France!*
1. Le Canada et ses îles représentent une superficie totale de 9 millions
404,200 kilomètres carrés.
Rappelons, pour aider à la comparaison, la superficie de quelques
pays d'Europe :
France 536,408 kilomètres carrés.
Russie 5,428,000 —
Iles Britanniques 315,000 —
Italie 288,000 -
Allemagne 540,000 —
Autriche-Hongrie 676,000 —
Espagne 492,000 —
Portugal 89,000 —
Suède et Norvège 776,000 —
Quant aux États-Unis d'Amérique, ils ont une superficie totale de
9,382,899 kilomètres carrés.
Cependant à peine un huitième du territoire canadien est complètement peuplé et exploité : c'est toute la rive droite du Saint-Laurent, jusqu'à la limite du Nord des États-Unis, et une bande assez étroite le long de la rive gauche du Saint-Laurent.
Il reste, dans la partie nord-ouest des provinces canadiennes, un vaste territoire, grand comme Is moitié de l'Europe, à peine connu des trappeurs et qui paraît pourtant posséder toutes les ressources dignes de tenter Teffort des colons.
La colonisation vers ces pays au climat d'hiver sec et froid, n'est, à tout prendre, pas moins recommandable que la colonisation vers les pays chauds, souvent malsains, fiévreux et anémiants. Là, le climat un peu rigoureux durant cinq mois de l'année, développe une race saine, résistante et énergique, capable de lutter pour la vie.
Le froid de 20 à 25 degrés, qui nous apparaît excessif lorsque nous vivons frileusement dans nos maisons, n'est pas aussi désagréable à supporter, avec une organisation appropriée, que les brouillards et les pluies des contrées du Nord de l'Europe.
Jusqu'en ces dernières années, l'on s'était trop habitué à imaginer le Nord du Canada comme une immense contrée inculte, stérile, habitable par les seuls Esquimaux ou par les trappeurs de Fenimore Cooper et composée surtout d'un vaste champ de glaces éternelles.
Quelques hommes dévoués à ce pays, après l'avoir exploré, ont réussi à démontrer la fausseté de cette opinion. Le gouvernement, sur leurs inspirations, a organisé des explorations officielles, des relevés topographiques, et l'on a fait état des ressources du pays.
Il y a là, depuis la rive gauche du Saint-Laurent et lesgrands lacs duNordjusqu'auxMontagnes-Rocheuses et jusqu'à la baie d'Hudson, rien qu'entre le 45' et le 60* degré de latitude nord, un territoire immense, propice à la vie, au labeur de millions d'êtres humains et des richesses naturelles inexplorées pour tout un grand peuple dont il est permis de rêver qu'il serait capable, dans l'avenir, de concurrencer même les États-Unis.
Le gouvernement canadien a entrevu cet avenir. Il a confiance en lui. Il organise avec méthode le partage des terres qui sont concédées pour rien ou presque, à la condition d'être exploitées. Il appelle, il attend les énergies et les bonnes volontés des Européens trop entassés dans leurs villes. Il leur expose la vie large, heureuse, indépendante qu'ils peuvent trouver sous ce ciel libre, s'ils sont laborieux et courageux.
Une chose qui frappe dès l'abord, en ce pays, c'est la force latente incommensurable que lui assure, sur tous les points du territoire, l'importance considérable des bassins hydrographiques : tout le pays est coupé de rivières et de fleuves, qui sont des chemins naturels, et parsemé de lacs qui régularisent le climat. Des cascades, des rapides formant des chutes d'eau, — ce qu'on appelle dans le pays des pouvoirs d'eau, — d'importance diverse, se rencontrent presque à chaque heure sur ces cours d'eau; il en est d'évalués à plusieurs centaines de mille chevaux de force.
Mais, comme dans tous les pays neufs, c'est l'exploitation des richesses naturelles que se proposent pour le présent les premiers occupants, et, ici, ces richesses sont énormes, incalculables.
La chasse, la pêche, l'industrie forestière, Texploitationdes mines, puis l'agriculture, l'élevage desbes-
tiaux, le commerce de leurs produits, tels sont les nombreux et principaux éléments des ressources actuelles.
La chasse et la pêche sont des plus fructueuses dans ce pays où n'habite pas un être humain par kilomètre carré. Les animaux s'y sont multipliés en toute liberté. Dans les parties de territoire incultes ou non loties et non encore occupées par les colonsfermiers, le gouvernement concède le droit de chasse ou de pêche pour dix ans sur des lots de terrains d'une superficie de un mille carré (environ 270 hectares) à quatre cents milles carrés (plus de 1,000 kilomètres carrés), au prix minimum de 5 francs par mille carré. On y peut réaliser à sa guise soit l'élevage des bêtes à fourrure, soit la chasse du gibier à poil ou à plume, et la pêche sur les lacs et rivières.
Qu'on juge de la diversité de la chasse : on y rencontre, parmi les grands fauves : l'orignal, sorte de cerf grand comme un cheval, le caribou, le chevreuil et le bœuf musqué; parmi les petits fauves, le lièvre et le porc-épic. Le gibier se compose de poules de prairie, perdrix, bécasses, bécassines, oies, outardes, canards de toutes espèces, dont l'eider, etc. Mais la chasse la plus suivie et et la plus productive est celle des bêtes à fourrure pour le commerce de la pelleterie, de l'ours noir au carcajou, du renard à la loutre, du castor à la martre, au vison, au rat musqué, à l'hermine.
Les fourrures du Nord sont les plus belles, les plus riches du monde; elles forment déjà une branche importante, mais qui peut s'accroître encore, de tout le commerce du Canada.
En une seule année il est exporté plus de 4 millions de peaux, parmi lesanelles celles de plus de
15,000 ours, 14,000 loutres, 85,000 renards rouges 10,000 renards blancs, 2,000 renards argentés 1,400 renards bleus, 100,000 martres, 100,000 castors, 2 millions et demi de rats musqués, 4,000 hermines, 13,000 zibelines, 115,000 lièvres, etc., valant ensemble de 18 à 20 millions de francs.
Ces peaux d'animaux proviennent presque exclusivement de la chasse. Mais l'élevage, — c'est-à-dire Texploitation intelligente par les soins donnés, — sur de grands territoires, des bêtes à fourrure, d'ime façon quasi-pareille à celle pratiquée pour les animaux domestiques, mais en liberté, peut être organisé avec succès, comme il a été prouvé sur plusieurs points. Et si cet élevage méthodique était développé et la mise à mort opérée, non au hasard des rencontres, mais sur des élèves en âge de rapport et choisis, les produits de ce commerce s'en trouveraient être bien plus considérables encore.
La pêche sur les lacs et les rivières est merveilleuse. Le poisson en est exquis. On trouve dans leurs eaux du saumon, du poisson blanc, du brochet, du doré, de la truite, de l'esturgeon. Les lacs grouillent de gros poissons de 3 jusqu'à 50 livres. On tue de gros brochets à coups d'aviron en y naviguant en canot, et un bon pêcheur peut prendre parfois, en une seule nuit, de 50 à 80 truites pesant chacune de 3 à 10 livres.
Actuellement les Canadiens qui exploitent le commerce de la pêche salent ou fument le poisson et l'envoient sur les marchés américains et anglais.
L'industrie forestière est au premier rang des industries du Canada; elle en constitue le principal article d'exporlalion, car le montant annuel s'en élève à 120 ou 130 millions de francs.
RICHESSE DU CANADA i61
les grands plateaux sont couverts de forêts. Les principales essences qui s'y rencontrent sont : le pin, l'épinette, le cèdre, le bouleau, le peuplier.
Le bois abattu est envoyé souvent, par trains, sur les rivières et les lacs jusqu'aux scieries hydrauliques qui le débitent, ou jusqu'aux pulperies qui en font de la pâte de bois à papier pour l'Amérique ou l'Europe.
De récentes lois fédérales sont venues réglementer Texploitation du bois effectuée par les premiers trafiquants d'une façon trop dévastatrice. On a pensé, avec raison, que les forêts ne devaient pas être considérées seulement comme « une collection d'arbres à abattre et à mettre en madriers », mais qu'elles devaient être en partie conservées, parce qu'elles emmagasinent les eaux de pluie, alimentent les sources, régularisent les cours d'eau et empêchent ainsi des inondations calamiteuses, comme on en a vu encore en février et mars derniers dans la Pennsylvanie et la Virginie où les déboisements ont été effectués sans prudence.
L'exploitation des mines a été très restreinte au Canada, jusqu'à présent. On y adécouvertcependant sur plusieurs points des mines de cuivre, de fer, de nickel, de plombagine, de mica, d'argent et même des traces d*or. De belles veines d'ardoise fine ont été signalées. Mais la seule exploitation minière un peu importante est celle des phosphates dans la région de l'Ottawa qui compte pour 2 à 3 millions dans l'exportation ; mais, au dire de gens compétents, il reste à exploiter la plus grande partie d'immenses gisements de phosphates contenant jusqu'à 90 p. 100 de matière fertilisante pour l'agriculture et réputé excellent pour la fabrication des superphosphates.
L'agriculture est déjà fort développée au Canada. Il
y existe un grand nombre d'immenses fermes et de vastes domaines où l'on récolte surtout le blé et le foin. Cette branche de l'industrie prendra une extension de plus en plus grande au fur et à mesure que la colonisation sera poussée vers le Nord et l'Ouest. Car, après que les bûcherons ont passé dans la forêt, les défricheurs viennent. Ce sont les habitants stables, les véritables colons qui arrivent. Ils nivellent, préparent, retournent le sol concédé, pour le cultiver.
Ceux-ci composent l'élément le plus sûr de l'avenir, «ar l'agriculteur aime le champ qu'il a arrosé de sa sueur et la ferme qu'il a édifiée pièce par pièce. Bientôt l'agglomération des colons devient une paroisse et les terres cultivées s'étendent de plus en plus vastes.
Bien que dans les bonnes terres, on récolte aussi les légumes : betteraves, choux, navets, pommes de terre, carottes, oignons, melons d'eau, etc., c'est principalement la grande culture des terres à blé qui se développera dans l'avenir, car ces terres y sont d'un rendement exceptionnel.