CHAPITRE DIXIÈME
je n’aperçus qu’un seul indice de la présence de l'homme, c'était une petite case située au pied d’une colline, près du lac Alligator. Cette maison et les défrichements qui l'entouraient, couverts de meules de grains, produit de la dernière récolte, offraient un charmant coup d'œil au canatier solitaire. Toute cette région porte le nom de Stump-Sound, y compris une nappe d’eau étroite qui ressemblait beaucoup à un lac, où j'entrai peu de temps après être sorti du lac Alligator. La passe Stump s'était formée dix-huit mois avant ma visite, et le Sound et ses tributaires ne recevaient plus les eaux de la marée que par la passe New-Topsail.
Peu de temps après avoir quitté le Stump-Sound , j'allai chercher, par une soirée froide et pluvieuse, un gîte sous un vieux hangar où sont remisés les bateaux, au débarcadère de Top-Sail. Pendant que je préparais mon campement pour la nuit, le fils du propriétaire de la plantation découvrit une merveille de laquelle il n'avait pas encore entendu parler, — un canot de papier échoué sur le sable de la grève! Excité par la curiosité et la satisfaction, il me conduisit, ma pagaie en main, par une avenue de grands arbres, jusqu'à une colline couronnée par une belle maison. C'était l'habitation de sa famille ; il me quitta dès que nous fûmes sous la véranda, et se précipita dans le salon en criant : « C'est un marin qui arrive du Nord dans un canot en papier. »
Cette nouvelle mit tout le monde en gaieté : « Impossible! Un canot fait de papier! Quelle absurdité! » Le garçon néanmoins ne se laissa pas trop interloquer.
« Il est de papier, vous dis-je, car je l'ai tâté et gratté avec mes ongles, reprit-il vivement.
— Vous n'avez pas le sens commun, mon garçon; jamais un bateau de papier ne pourrait passer dans les Sounds où il serait haché, comme chair à pâté, sur les bancs d’huîtres. Et le marin qui le monte, est-il aussi de papier comme son canot?
— Ma mère, je vous ai dit la vérité. Ah!..... mais j'oubliais que le marin est là, sur les marches du perron, où je l'ai laissé. »
Un instant après, toute la famille sortait sous la véranda. Voyant mon embarras, ils essayèrent, en personnes bien élevées, de modérer leur gaieté, tandis que de mon côté je leur expliquais comment le jeune homme s'était emparé de ma personne, et comment j'allais retourner tout de suite à mon campement. Mais tout le monde s’y opposa, et la charmante femme du planteur me tendit la main, en disant : « Non, monsieur, vousne pouvez pas retourner au sol humide de votre bivouac : vous êtes chez nous; et bien que pendant la guerre les maraudeurs des armées nous aient dévalisés, vous ne pouvez pas refuser de partager avec nous le peu qui nous est resté. » Cette dame et ses deux filles, qui avaient hérité de la beauté et de la grâce de leur mère, firent tout ce qu’elles purent pour me bien recevoir.
Le dimanche fut le jour le plus froid de la saison; la famille, dont j'étais si heureux d’être l'hôte, fit une À course de sept milles dans les bois, les uns en voiture, | les autres à cheval, jusqu’à la petite église qui s'élevait | au milieu d'une épaisse forêt de pins. |