CHAPITRE DOUZIÈME
Au-dessus de rizières de terres d’alluvion, riches et noires, on voit un plateau sur lequel avaient été bâtis le manoir -‘ le village du gouverneur Aïken, et où il avait commencé, en 1830, à s'occuper de Ja culture du riz. Une haie d’arbustes d’un vert tendre entourait le jardin bien entretenu, dans lequel les magnolias et les chênes verts formaient un abri protecteur à l’ancien manoir, en le préservant des grands vents de l'Océan; cà et là, des buissons fleuris de toutes espèces ajoutaient leurs vives couleurs à la beauté pittoresque du lieu.
Le gouverneur était arrivé avant moi à Jehossee, et le samedi, jour de paye, les figures des noirs étaient radieuses. Je restai jusqu’au lundi dans la paisible demeure de l'excellent homme et du bon patriote dont l'âme avait été mise comme à l'épreuve du feu par les catastrophes de la guerre.
Nous étions assis ensemble dans le même salon où, il y a quelques années, déjà bien loin de nous, le gouverneur Aiken avait reçu ses hôtes du Nord, en même temps que des Anglais appartenant à la noblesse de leur pays; salon rempli de souvenirs à la fois agréables et pénibles. Mon bon hôte voulut bien me raconter en détail l’histoire de sa vie laborieuse, qui ressemblait à un conte de fée. Il était de ceux qui avaient lutté contre la sécession quand le fléau de la guerre vint fondre sur le pays. Lorsqu'elle éclata, les avis du gouverneur Aiken furent noyés dans les tonnerres de la tempête politique qui ravagea les belles contrées du Sud. Avant la guerre, il possédait un millier d'esclaves; il avait organisé des
écoles afin d'apprendre à ses noirs à lire et à écrire.
L'amélioration de leur condition morale était sa grande préoccupation.
La vie qu'il avait menée, bien que d’abord pénible, lui avait été imposée, et il avait supporté sa responsabilité personnelle avec un désir véritablement chrétien de faire du bien à tous ceux qui l’entouraient. Étant très-jeune encore, et au retour d’un voyage en Europe, son père lui avait donné l’île Jehossee en cadeau, grande propriété de cinq mille acres, dont il ne fallut pas moins que l’aide de quatre yigoureux canotiers pour en faire le tour en un jour.
« Voilà, dit le père au futur gouverneur de la Caroline du Sud, voilà les éléments; maintenant, allez, et fécondez-les par votre travail. »
William Aïken avait consacré son intelligence à développer les talents qu’il avait reçus de la nature. Ses efforts, bien dirigés, portèrent leurs fruits; d'année en année, l’île Jehossee, ce désert à moitié submergé et vaseux, devint une des plus belles plantations de riz du Sud. Le nouveau maître du domaine avait fait creuser des rigoles dans le marais et défendu ses champs par des fossés destinés à détourner les eaux qui tombent des hautes terres et celles qui proviennent des marées de l'Océan; il avait ainsi réussi à établir un bon système de drainage et d'irrigation. Il s'était mis en devoir de faire construire des habitations confortables pour ses esclaves, une église et des maisons d'école à leur usage. Au lieu de deux cent quatre-vingts acres qui jadis étaient cultivées en riz, le nouveau propriétaire a conquis sur le marais seize cents acres de rizières et