CHAPITRE HUITIÈME
buai. Tous m'adressèrent des questions et semblaient fort gais, sauf un individu au teint bilieux qui, au lieu d’être habillé comme les autres pêcheurs d’huîtres, portait sur lui, pour me servir de l'expression de ses camarades, toute une boutique de friperie.
Au lieu de se réunir aux autres personnes dans la salle commune, cet artre saint Thomas, dès que tout le monde fut occupé à jouer aux cartes, alla s'installer près du bateau et l’examina minutieusement. Il commença par gratter la coque au-dessous des plats-bords où la vase avait laissé une petite couche de dépôt qui était déjà sèche; puis, la physionomie de cet individu s’animant, il me dit : « Voyez si le bateau ne semble pas avoir été construit pour être transporté sur le pont d'un navire et mis à l’eau dans le port d’une ville, afin que les badauds croient qu'il a fait toute la route à la rame. Tenez, voyez plutôt s’il n'y a pas sur la coque de la poussière, et de la poussière très-sèche; elle n’est donc pas restée dix minutes dans l’eau ce matin; j'en jurerais! » :l ne me fallut qu'un moment de conversation avec cet incrédule de Chincoteague pour lui démontrer que ce qu'il appelait de la poussière n'était autre chose que do la vase desséchée. Ses prétentions attirèrent sur lui les railleries de ses voisins, et il dut s’esquiver, poursuivi par des huées unanimes.
Dans cette réunion de bateliers, je n’en trouvai qu'un seul, ce soir-là, qui fût allé jusqu’au cap Charles, en suivant les eaux intérieures, et c'était le plus jeune de la bande. J'ai couché par écrit les amusantes instructions qu'il voulut bien me donner. « Veillez au Cat-Creek, en
avant des quatre bouches; c’est là où il faudra le prendre. — Oui, ajoutèrent ses camarades, oui, le Cat- Creek est dangereux à traverser, à moins que vous ne vous y preniez à marée tout à fait basse, les bateaux pour la pêche aux huîtres y ont toujours maille à partir. » Dès que la séance du conseil tenu par mes amis de Chincoteague fut finie, la route que je devais suivre le lendemain était dans mon esprit « aussi limpide que de la vase ». Les habitants de cette île ne sont pas tous des pêcheurs d'huîtres, et il y en a beaucoup qui trouvent de l'occupation et du profit à élever des poneys sur les plages d’Assateague où l'herbe pousse sans culture et fournit aux animaux une nourriture rustique. On appelle ces petites bêtes marsh tachies'; on les trouve répandues par groupes, cà et là, sur les grèves en descendant jusqu'aux Sea-Islands des Carolines. Tous les ans il se tient une foire à Chincoteague où les poneys-penners * amènent les animaux qu'ils ont à vendre. Le prix moyen est d'environ quatrevingt-dix dollars pour une bonne bête, bien qu'il s'en vende jusqu’à deux cent cinquante doilars (1,250 francs). Tous ces chevaux, au moment de la vente, sont à moitié sauvages et pas du tout dressés. Le lendemain matin, M. Caulk, l’ancien percepteur du port aux huîtres et un= cinquantaine de personnes m'escortèrent jusqu'au quai en me souhaitant un adieu amical et « bonne chance ».. Il y avait trois milles trois quarts jusqu'à l'extrémité sud
1 Chevaux de facre.
2 Marchands de chevaux.