‹ En canot [microforme]Chapitre 22 sur 22 · FA a ) ” .e$ Ù Rs #à ————— SRE EEE · texte numérisé non relu

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Le Grand Remous a une longueur de six milles, et de la tête au pied du rapide s'étend sur la côte nord un excellent chemin qui serpente à travers le bois. Deux voitures sont à notre disposition, une charette pour les canots et les bagages, et un wagon pour nous. Mais nous nous en servons à peine, tant la promenade à pied nous paraît agréable !

Ah! si la vie n’était pas si courte, comme il vaudrait bien mieux voyager à pied qu'en chemin de fer !

Le ciel est bleu, les bosquetssont verts, l'air frais et pur, et le chemin accidenté, coupé de paysages pittoresques ; on marche, on cause, on rit, on chante, et des deux côtés de la route s'allongent de véritables haies de framboisiers chargés

de fruits mûrs. Un oiseau rare qui s’envole, un autre qui sautille de branche en

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verts, denté, on ite, et ent de hargés s’enhe en

branche en poussant des cris plaintifs ou joyeux, un ruisseau qui gazouille sous un pont, un voyageur que l’on rencontre, u.e déchirure dans le rideau de feuillage qui nous découvre un vaste horizon ou une pièce d'eau, un champ de moisson qui s'épanouit au soleil, tout nous arrête»

attire nos regards et sert de thème à la méditation ou à la causerie.

Oh! la charmante promenade que nous avons faite ce jour-là ! Et quel infatigable et intéressant causeur peut être un pro-

fesseur d'économie politique!

En arrivant au pied du rapide la route gravit une montagne, et quand nous parvenons au sommet, un magnifique pano-

rama se déroule sur nos yeux.

À quelques centaines de pieds plus bas, le Saguenay élargissant ses bords, et ra-

lentissant sa course, déploie dans un cadre charmant mesurant six milles de longueur ses eaux polies comme un miroir et reflètant les teintes azurées du firmament.

Au loin, sur la rive droite, apparait la ville naissante de Chicoutimi échelonnée en amphithéatre et couronnée par son séminaire et sa belle cathédrale.

Dans le port plusieurs navires, dont la plupart portent le pavillon de Norvève, prennent leur chargement de madriers

exportés par la maison Price.

Au pied de ia montagne, sur la berge de la rivière, nous nous reposons à l’ombre des peupliers en attendant nos bons montagnais. Nous pourrions bien continuer notre route en voiture, mais nous ne voulons nous séparer de nos canots

qu'à la-dernière étape. Nous y remontons

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donc avec joie dès qu'ils sont arrivés, et

nous cinglons vers Chicoutimi.

Notre belle navigation touche à son terme, et nous ne songeons pas sans regrets que demain nous voyagerons pro-

saïquement en bateau à vapeur.

Les avirons travaillent avec nn entrain remarquable. et les rivages glissent légèrement à nos côtés et fuient derrière nous.

À notre droite des maisons s'allignent sur la rive, et deviennent plus pressées à mesure que nous approchons des grandes scieries. Derrière nous le soleil est sur le point de disparaître : mais avant de se coucher dans son lit de montagnes bleues, il inonde tout de ses clartés. Ses rayons

embrasent les grands vitraux du portail

de la cathedrale qui dresse devant nous sa flèche gigantesque, et l’on dirait qu’un

immense incendie dévore intérieurement

le séminaire.

Au milieu de la petite ville, et dominant les constructions voisines, j'indique du doigt à Thomachiche un bloc massif en pierre, bâti à mi-côte, et dont l'aspect est

sombre.

—“ C'est la prison, mon pauvre Thomachiche, et tu dois te rappeler que je t'ai condamné à y être détenu pendant quinze jours ?

— Patrick traduit ma sentence, et ajoute qu’en débarquant sur la grève le coupable va être empoigné par des constables, et conduit immédiatement en prison.

Thomachiche commence à rire. Mais

les autres sauvages renchérissent sur les

menaces de Patrick, et notre colosse est sur le point de s'inquiéter, lorsque M.

ment Jannet, se découvrant et posant sur la tête lomi- nue du condamné un de ces grands chadique peaux blancs que nous appelons panamas, sifen sollicite son pardon.

ct est [ fallait voir la figure que faisait Thomachiche sous ce chapeau dont les larges Tho- bords couvraient à peine son énorme je t'ai chevelure !

Le pardon est accordé, et des hourras

frénétiques retentissent en l'honneur de l’amnistié. Le Comte le salue même en

tirant deux coups de carabine.

Quelques instants après, nous abordons au quai de Chicoutimi, et nous faisons de touchants adieux à ces charmants canots d'écorce qui nous ont procuré tant de Jouissances depuis cinq jours.

Plusieurs de nos rameurs ont toujours vécu dans les bois, et n'ont jamais vu

Chicoutimi. Ils vont visiter la cathédrale et le Séminaire, et ils viennent ensuite à notre hôtel nous serrer une der-

nière fois la main.

Lecteur, si jamais tes woûts d'aventures ou de sport t'entraînent sur les bords du Lac St Jean pendant la belle saison, et si tu poursuis ta course jusqu'à la Pointe Bleue tu rencontreras sans doute un colosse montagnais, coiffé d'un large panama, errant sur une grève déserte. Alors tu pourras te dire : c'est Thomachiche qui songe au professeur d'économie politique de l'Université Catholique de Paris !

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ntures rds du , et si Pointe an COpana- Alors he qui litique !

Le Retour.

Les touristes qui visitent le Saguenay ne le voient réellement qu'en le descendant, parce que cette partie du voyage se fait le jour, tandisque le trajet de Tadoussac à la Grande Baie se fait la nuit.

C'est donc au retour seulement que

een e

nous avons pu almirer cette étonnante rivière qui creuse son lit à une profondeur immense et untforme au milieu d'une

chaine de montasnes,

Maihsureusement nous étions dans de mauvaises dispositions pour nous étonner devant cette merveille. Depuis quelques jours nous en avions vu tant de merveilles, qui nous avaient causé de si vives i1mpressions ! Nous étions devenus exi-

geants en fait de beautés naturelles.

Peut-être convient-il d’ajonter qu'un peu de fatigue, et une longue tension d'enthousiasme nous avaient rendus un peu moins sensibles.

Toujours est-il que cette énorme masse d'eau encaissée dans les montagnes et

coulant paisiblement entre deux rives qui

sont des murailles de granit, nous laissa

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assez froids La partie supérieure du Saguenay nous avait déjà habitués à ces paysages grandioses, mais manquant de

variété

Les caps 7rinilé et Eteruité purent seuls ranimer notre enthousiasme. Aussi faut il avouer qu’à moins d'être complètement insensible on ne saurait contempler sans émotion ces merveilleuses

curiosités.

Je ne sais qui a baptisé de ces noms augustes ces monts gigantesques ; mais j'imagine que ce sont les jésuites, premiers missionnaires du Saguenay, et je les en félicite. On ne pouvait les mieux nommer.

Trois cônes géants de granit nu, se dressant perpendiculairement dans les

hauteurs des cieux, de même forme et

de même taille, appuyis sur les mêmes assises, unis à la base et ne formant qu'une seule montagne à trois sommets, n'est-ce pas une image saisissante de notre grand mystère chrétien : un Dieu en trois personnes ?

Puis, en face, au delà d'une petite baie, un autre cône isolé, assis sur une base très large, élevant jusqu'aux nues un sommet inaccessible, riant des vents et des flots qui battent ses flancs, drapé dans un manteau de verdure que l'hiver même ne fane pas et qui symbolise une perpétuelle jeunesse, n'est-ce pas l’emblême de l'attribut le plus glorieux des trois personnes divines, l'éternité ?

L'Eternité et la Trinité perpétuellement en face l’une de l’autre ! Toutes deux distinctes, séparées par une pièce d'eau qui leur sert de miroir et réfléchit

leurs majestueuses proportions, et se

réunissant sous l'eau par des assises communes et profondes que l'œil humain ne

peut voir! Quel tableau !

Ce grand spectacle élève l'âme, et l'in-

vite à la méditation, et au silence.

Lorsque les profils des caps majcstueux sont disparus à l'horizon, M. Jannet dont l'esprit fécond travaille sans cesse rompt le silence, et nous parlons des Etats-Unis qu'il vient de visiter.

La république américaine est un des grands problêmes sociaux de notre siècle.

Ses progrès démesurés, sa prospérité étonnante sont des faits indéniables qui semblent donner le démenti aux grands principes de la science sociale, et aux lois

générales de l'histoire.

Cette situation exceptionnelle égare

me ts ar

es

les meilleurs esprits, et fausse la plupart

des jugements que les publicistes portent sur nos voisins. Eux-mêines ont un grand orgueil national, et du haut de leur grandeur ils considèrent les. autres peuples

comme des pygméses.

Je mexplique cette superbe, et je lui trouve même une excuse dans la génie national et dans le merveilleux accroissement de ce pays.

Mais faut-il croire avec presque tous leurs publicistes que nos voisins sont une race à part, en dehors des lois ordinaires des sociétés ? Faut-il penser que la philosophie de l’histoire et ses plus éclatants enseignements ne leur sont pas applicables ? Que les mêmes causes peuvent produire les mèmes effets chez les autres peuples, mais qu'il en est autrement chez eux? Que les mêmes faits engendreront

nd

chez eux l’ordre social, quand ils produisent le désordre ailleurs ?

Voila le problême ; et malheureusement leur histoire est trop courte encore pour nous fournir les éléments d'une solution complète. Mais toutes leurs prétentions ne m'empêcheront pas de croire qu'ils sont fils d'Adam comme nous, sujets aux mêmes infirmités, capables des mêmes fautes et soumis aux mêmes châtiments.

Laissons les vieillir et nous verrons, ou plutot, nos descendants verront qu'il ne sera pas nécessaire de refaire pour eux toute la philosophie de l’histoire. Il n'y a pour toute l'humanité qu'un seul Droit naturel, domestique, social, politique, international, et ses règles immuables sont appli-

cables à tous les peuples.

Telle à été la conclusion de notre conversation, au moment où le bateau accos-

tait le quai de l’Anse St. Jean. Quelques dames américaines s'étaient approchées de nous avec intérêt, comme si elles s'étaient aperçu que nous parlions de leur pays.

Pour piquer davantage leur curiosité, M. de Foucault et moi avons échangé quelques phrases en montagnais. Le succès a été complet, et rien n’était amusant comme de voir la surprise, les sou-

rires et l’attention de ces dames.

M. Jannet riait beaucoup; car il ne croyait pas à notre montagnais, et soutenait que nous étions deux compères, baragouinant des mots qui n'appartenaient à aucune langue. L’incrédule ! Nous saurons bien le convertir lorsque nous retournerons ensemb'e à la Pointe Bleue. C'est à que nous lui donnons rendez-vous pour lui inculquer la foi.

À Tadoussac, le capitaine du bateau a

es

" bien voulu nous donner une heure pour £ aller visiter le village, le grand hôtel, et d l'établissement ichtyologique qui a beau-

coup intéressé mes compagnons.

8 Le trajet de Tadoussac à la Malbaie Cé, k

gé fut des plus agréables grâce au calme de " la mer, à la pureté du ciel, aux rayons du

soleil couchant qui jouaient sur les eaux, et à mes gais compagnons qui jouaient sur les mots.

Avant d'arriver à la Malbaie, le P, Lacasse nous emmena à l'écart, sur l’arrière du bateau, pour nous fredonner une dernière fois son chant pittoresque :

Réveille-toi, Venise......

Nous en avons pleuré de rire. De nom-

breux amis nous attendaient sur le quai, et nous firent le compliment que nous avions pris quelques airs sauvages.

Dans la soirée, en attendant mes deux

anis qui étaient allés à un concert, j'allai

promener mes rêveries au bord de la mer,

. et je méditais la paro'e de Pline que j'ai

prise pour épivraphe, mulla latent in ma-

jestate naluræ, lorsque les vers d'un grand

poête me vinre t à la mémoire. Je les lui

emprunte pour finir :

J'étais seul près des flots, par une nuit d'étoiles.

Pas un nuage aux cieux, sur les mers pas de voiles.

Mes yeux plongeaient plus loin que le monde réel.

Et les bois et les monts, et toute la nature

Semblaient interroger, daus ui confus murmure,

Les flots des mers, Tes feux du ciel.

Et les étoiles d'or, légions infinies,

À voix haute, à voix basse, avec miile harmonies

Disuient en inclinant leurs couronnes de feu :

Etc les flots bleus que rivn ne gouverne et n'arrète

Disrient en recourbant l’écume de leur crête :

C’est le Seigneur, le Seigneur Dieu !

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