DE DÉSORDRE
L’île de Kang-wha, vers laquelle je naviguais à petites journées, est située dans la partie nord-est du. golfe, formé par Tang’Ie droit que fait la côte avant de décrire cette courbe vers le nord qui aboutit à l’embouchure du Yalu. Au sud et au sud-ouest, Kang-wha est exposée à la pleine mer; au nord, l’île est séparée de la terre ferme par l’estuaire du Han, et à l’est, par un étroit passage, à peine large de deux cents mètres et que doivent prendre les bateaux allant de Chemulpo à Séoul.
L’île renferme quatre chaînes de montagnes nettement séparées l’une de l’autre et qui offrent des pics d’une altitude de deux mille pieds. De larges et fertiles vallées, allant de l ? est à l’ouest et bien cultivées, les séparent. Les villages et les fermes qui abritent la population agricole se cachent dans les replis des bords de la vallée, cherchant à se garantir des rigueufs.de l’hiver. Des centaines d’acres de terrain entre ces vallées et la
côte, ont été conquis sur la mer et défrichés pendant les deux derniers siècles; des digues d’une grande longueur et d’une extrême résistance furent construites en peu de temps. Sans ces immenses terrassements, les terres cultivées et florissantes qui existent aujourd’hui ne seraient qu’une étendue limoneuse inondée à chaque grande marée. Les empiètements continuels de la mer menacèrent à une époque d’engloutir toutes les terres en contre-bas.
Kang-wha avec ses curieux monastères et ses hautes murailles crénelées, qui ne sont plus aujourd’hui qu’une pittoresque ruine, a joué un rôle important dans l’histoire ancienne de la Corée. Elle a repoussé des invasions et donné asile à la famille ro}mle et au gouvernement en des jours de troubles ; la fierté de sa situation fait d’elle l’extrême avant-poste qui subit la première attaque et qui est le plus important à défendre. Deux fois au treizième siècle, la capitale fut transférée «à Kang-wha, par suite de l’invasion étrangère. A l’exception de la terrible invasion japonaise en 1592 où commandait Ilideyoshi, et de la guerre sino-japonaise de 1894-95, Kang-wha a subi le premier choc de presque toutes les expéditions étrangères qui ont troublé la paix du pa} r s pendant lès huit derniers siècles, notamment celles des Mongols au treizième siècle, des Mandchous au dixseptième, des Français en 1866 et des Américains en 1871. De plus, Kang-wha fut le théâtre de la rencontre entre Coréens et Japonais qui aboutit a la conclusion du premier traité entre les deux pa} r s, en 1876. La signature de cet acte, le premier de la série qui a ouvert la Corée au monde, a été apposée à Kang-wha. Le prédécesseur de l’empereur actuel naquit a Kang-wha en 183.1 ; il vécut, retiré, dans la capitale de Filé jusqu’à ce qu’il fut
appelé à. monter sur le trône. A l’occasion, on a jugé Kang-wha un lieu d’exil convenable pour les monarques détrônés, les rejetons embarrassants du trône et les ministres en disgrâce.
Sur deux points de l’étroit canal qui sépare, à l’est,, l’i le de la terre ferme, on trouve des bacs poiir passer les voyageurs. Kang-song, où le courant fait un détour brusque entre les falaises basses, rappelle l’expédition américaine de 1871 ; près de l’entrée sud du détroit et tout près du bac sont les forts qui repoussèrent l’assaut des Américains. Les rapides et le tourbillon fameux de Son-dol-mok, qui sont la terreur dè la côte, sont tout près. IL y a de nombreux forts élevés le long des côtes de l’île, rappelant les fortins qu’on voit en Angleterre. Ils n’ont pas tous été bâtis en même temps; la plupart ne datent que de la fin du dix-septième siècle, dans les premières années de Suk-chong. Le. rempart de la côte orientale, qüi s’élève au-dessus du détroit et de la rivière,
fut construit en 1283. Ko-chong, de la dynastie de Koryo, fuyant devant l’invasion mongole de ceLle époque, transféra sa cour et la capitale de Song-do à Kang-wha. K'ak-kot-chi, où est le second bac, est a quelques milles au delà de Kang-song’. A l’endroit où le bac fait le service, la montagne de M un-su s’élève de douze cents pieds au-dessus du niveau de la mer. D’une jonque, à quelque distance du rivage, on dirait qu’elle bloque le détroit,.
tellemsnt les falaises de Kang-wha sont rapprochées de
la terre ferme. Ce petit endroit fut le quartier général du. corps expéditionnaire français en 1866.
, La capitale de l’île, la ville de Kang-wha, est une citadelle crénelée, dont les murailles ont quinze li de circonférence, et sont percées de quatre portes surmontées d’un toit en pointe. C’est une ville de garnison.
qui présente un bel assemblage d’espaces verdoyants et
de vieilles murailles en ruines . La guerre sino-japonaise, qui fut si fatale à un grand nombre de vieilles institutions dé la Corée, a diminué la gloire antique de Kang-wha. Depuis deux cent soixante ans, avant cette campagne, Kang-wha était, au même rang que Song-do, Kangchyu, Syu-won et Cbyon-chyon, l’une des O-to ou Cinq
Citadelles, dont dépendait la sûreté de l’empire: Ellepos-
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sédait. une garnison de dix mille hommes de troupe ; on comptait près de mille fonctionnaires divers. Le changement qui intervint dans les destinées du royaume modifia la fortune de l’île, qui est aujourd’hui administrée par un fonctionnaire de peu d’importance. Elle est
encore cependant le chef-lieu d’une vaste région, et le centre commercial et industriel d’environ trente mille habitants. L’agriculture est la principale industrie ; la population travaille également à l’extraction de la pierre et à la fabrication des nattes. Au bord de l’eau il y a des salines ; la pêche, la fabrication restreinte de la poterie, la fonderie, le tissage de la grosse toile auquel s’emploient les pa} 7 sannes, complètent les occupations des habitants. L’élevage du cheval, qui faisait naguère la célébrité de Kang-wha, est aujourd’hui complètement abandonné. .
Il y a neuf monastères dépendant de l’île. Sept d’entre eux sont situés dans l’île ; le . principal est le monastère fortifié de Cheung-deung, le Temple des Histoires, . à trente li au sud de Kang-wha, autrefois poste avancé et sauvegarde du royaume, et célèbre par le revers qi. 1 ’ 3 7 éprouvèrent les troupes françaises en 1866. Mun-su-sa, situé en face sur la terre ferme, fait partie, de cette petite colonie de retraites bouddhiques, de même que Po-mun-sa, situé clans l’île de Ma-eum-to et connu pour
la sauvagerie de son paysage ' et pour un temple creusé dans le roc au flanc de la colline. Les moines de
Cheung-deung-sa avaient rang de militaires jusqu’à ces derniers temps. Ils se transformaient en soldats dans les moments de détresse nationale ; ils recevaient du gouvernement de l’argent, de la nourriture et des armes, pour se trouver toujours dans les conditions requises. Le bouddhisme a beaucoup perdu de son influence sur. les gens de l’ile, bien qu’il existât avant 1266. Il y a, à Kang’-wha, un établissement dépendant de la mission anglaise de Séoul, administré par le révérend Mark Napier Trollope, dont les notes sur l’île ont été consignées en un rapport lu par leur auteur devant la section locale de la Société Asiatique pendant mon séjour en
Corée. Ces notes m’ont aidé à réunir les données inté-
ressantes dont j’ai tiré ces quelques paragraphes.
Je suis resté cinq semaines au monastère de Kangwha, occupé à mettre sur pied le présent volume. J’y allai dans l’intention d’y séjourner une semaine tout au plus, mais je goûtai dans le calme et la solitude de ce sanctuaire un tel bien-être moral, j’y trouvai un remède si efficace pour mes nerfs malades, qu’il me coûtait de l’abandonner. Après quelques jours passés dans la jonque qui, après maints retards, m’avait amené de Chemulpo et où l’on était entassé comme des harengs, il me semblait délicieux de m’étendre sur le rivage. Je débarquai, un jour, à l’aube et allai trouvera l’improviste le gardien de la mission anglaise, le Père Trollope ; puis, dans la journée, je me dirigeai, à travers la campagne, vers le monastère. Les moines ne se montrèrent aucune^ ment troublés par mon intrusion. Bien qu’il y ait moins de visiteurs à ce monastère qu’à ceux des montagnes de Diamant, leur présence ne suscite aucun commentaire,
et on leur permet d’agir à leur guise sans se préoccuper d’eux et avec cette bienveillante discrétion qui est, dans certains cas, le plus haut point de la courtoisie. On annonça mon arrivée au supérieur, et, après quelques explications, il me lit préparer un édifice très aéré comme logement. Le bâtiment était élevé au-dessus du sol et, comme il était placé juste en bas de la cour principale, on y jouissait d’une vue magnifique de tout le domaine. Je pouvais
voir dans le lointain les terrains cultivés de File et le miroitement du soleil sur l’eau ; aux premiers plans et tout près de mon nouveau domicile, j’apercevais deux puits, un cours d’eau, et les pentes des montagnes, fraîches, parfumées, couvertes d’arbustes et de végétation. Les temples émergeaient d’un océan de feuillage, qu’agitait en murmurant la brise. A l’une des extrémités de la
salle que j occupais étaient placés les ustensiles de cui-
sine et de table, au milieu mon lit de camp, et en face du paysage une table à écrire improvisée avec mes livres et
mes papiers. Il n’y avait aucun élément de trouble dans mon installation. Tous les matins, le supérieur venait me saluer et nie présenter ses souhaits; le soir, nous causions, lui et moi, au moyen de mon interprète, sur une quantité de. sujets. Bouddha et le Christ, ce monde et l’autre monde, Paris, Londres, l’Amérique. Mes nouveaux amis étaient retenus, certains soirS, par leurs devoirs au monastère; mais ils me prévenaient toujours de leur absence, et jamais ils ne venaient me déranger pendant mon travail ni ine surprendre. Ils me prouvaient
de mille manières les sentiments de considération et de courtoisie dont leur bienveillante hospitalité était empreinte. Le peu que je pouvais leur témoigner en retour me rendait honteux vis-à-vis d’eux.. Souvent,, à. minuit, lorsque ma lampe brûlait encore, le supérieur venait me
trouver et, avec des sourires et Uiie aimable insistance,
me forçait à me coucher, en couvrant mon manuscrit de
sa main et en me désignant mon lit. Il n’y avait pas de rideau sur le devant de ma chambre, de sorte qu’ôibpouvait du dehors observer l’étranger. Lès. moines, se livraient sans bruit à cet examen ; lorsque je inc retournais vers la cour, ceux qui étaient là en train d’examiner peut-être la forme de mon lit de camp ou le contenu de ma valise, suspendue en l’air par une solide corde, s’éclipsaient comme des ombres. On me laissait, à mon gré, songer tranquillement à mon ouvrage, ou contempler la splendeur du paysage qui m’entourait.
Je ne rencontrai aucune difficulté pour la nourriture pendant mon séjour au monastère. On trouvait du riz, des œufs et de la volaille dans les villages situés en dehors des murailles du temple, et le marchand de beurre du monastère fournissait de la farine de riz ou des légumes. Je m’étais arrangé pour déjeuner le matin vers dix.
■ - JL. -