LE CORPS DE IMPÉRATRICE DEFUNTE
par leur très sincère désir d’offrir un sacrifice à « Celui qui est béni entre tous ».
Deux dames coréennes de qualité vinrent, un matin, implorer l’intercession de Bouddha pour faire cesser leurs malheurs domestiques. Elles firent au monastère une offrande en monnaie coréenne, équivalant à dix shillings et s’entendirent avec le supérieur pour faire célébrer une messe de nuit dans le Temple des Grands Héros. Pendant l’après-midi, les prêtres préparèrent le temple où la cérémonie devait avoir lieu. On emprunta à la cellule du supérieur des rideaux ornés de dessins en. style coréen, pour décorer le temple; on fit cuire de grandes quantités de riz. De hautes piles coniques de sucreries et de gâteaux de sacrifice furent disposées dans de grands plats de cuivre devant le maîtreautel, où se tenaient les trois figures de Bouddha dans leur attitude ordinaire de méditation divine. Devant
chacune des. figures était placée une tablette sculptée et dorée, haute de douze pouces, vis-à-vis de laquelle la nourriture était posée, et des vases d’encens allumé alternaient de distance en distance avec les plats. Aux : deux extrémités de l’autel brillaient des cierges, dans de •hauts candélabres ; au centre, suspendue à une longue chaîne dorée, était une lampe, faite d’un vase de jade blanc, où brûlait ùne mèche. D’autres petits autels étaient décorés de la même façon. Les accessoires du temple se composaient d’un gros tambour, d’une cloche massive et fêlée, datant du treizième siècle et d’une paire de c}uubales. Il y avait là cinq moines; les deux femmes étaient assises, en silence, à la gauche du supérieur. Les quatre
prêtres se placèrent à droite — l’un près de la cloche, un autre près du tambour,; et les deux autres près des cymbales, qu’ils firent résonner tour à tour. De chaque côté
du temple, dans le renfoncement à droite et à gauche du maître autel, les murs étaient ornés d’images. -des Dix
Juges. En dehors des 'lumières <le l’autel, qui rendaient
l’intérieur du temple encore plus sombre et plus fantomatique qu’à l’ordinaire, l’édifice était dans l’obscurité.
La cérémonie commença par l’invocation habituelle à Bouddha. Le supérieur frappa le sol avec une canne de
bambou; tous se prosternèrent, le visage courbé, le front
touchant le plancher. Ils étendirent en avant les paumes, de leurs mains dans une attitude de respect et d’humilité. En môme temps ils. entonnèrent un chant thibétain, -■ accompagné par un gong de cuivre, que le supérieur frappait avec une baguette en corne. Toute l’assemblée, . y compris les femmes, se prosterna de nouveau. Ces dernières restèrent, ^pendant la plus grande partie delà cérémonie, silencieusement et respectueusement accroupies' dans leur coin. A la fin, le supérieur transporta les offrandes du maître-autel aux petits autels, où les prières recommencèrent. D’interminables invocations furent
adressées aux images des Dix Juges, devant lesquelles se succédèrent les chants. L’un des prêtres exécuta ùne danse étonnante et grotesque, qui rappelait singulièrement la danse guerrière des Cafres ; il frappait le sol d’un pied, avec accompagnement d’un coup de cymbales, pendant qu’il levait l’autre eh l’air. Un autre prêtre fit retentir la cloche fêlée, pendant qu’un troisième battait le. tambour deùxmps lents et monotones.
La seule intention des prêtres semblait être, d’après
ce que je pus comprendre de leur cérémonie, de rompre le silence solennel de la nuit par le plus étrange des charivaris. Par moments, au cours du dialogue peu pt: sieal entre les tambours,, les c}unbales et la grosse
cloche, lès moines psalmodiaient leurs chants funèbres, que ponctuait la. marteau de bois du supérieur heurtant la cloche dé cuivre. -
• Le concert était assourdissant, et jamais. je n’ai eu de; malheur d’assister à une aussi effivtyable cacophonie. A là fin des exercices sur les C3 7 mbales, que l’exécutant frappait l’une contre l’autre en arrondissant beaucoup les bras, et qu’ensuite il jetait en l’air, pour les ressaisir et les entre-chôquer de nouveau, comme font les indigènes sUdàfricains : avec leur lance et; leur bouclier^ l’officiant retourna Vers le collègue qui devait le remplacer. Ayant rempli pour l’instant ses fonctions, il se tint à l’écart, riant et causant avec ses compagnons d’uné voix qui couvrait les chants des autres prêtres. Ensuite, essoufflé par les efforts qu’il venait de faire, il se mit à s’éventer avec la plus parfaite indifférence. Enfin, il examina attentivement le 'bord de son vêtement pour } 7 - chercher despoux; le succès ayant couronné sa recherche, il retourna s’asseoir par terre et joignit sa voix à’ celle des; autres. . • . .
- ■ . Après que les sacrifices et les prières devant le maître-
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autel et les autels de droite et de gauche furent terminés, dès tables couvertes de pommes, de dattes, de noix, de gâteaux et d’encens furent disposées, avec lès autres plats
de riz, de gâteaux, d’encens et de pain, devant un petit ..autel placé en avant du rideau. Le riz fut pilé dans un vase; les moines riaient et causaient dans le temple pendant le cours du sacrifice. Les deux femmes s’approchèrent de l’autel et se prosternèrent trois fois; ensuite elles touchèrent chaque plat avec le doigta s’inclinèrent de, nouveau et regagnèrent leur coin. Au même moment, trois prêtresse détachant du groupe qui se tenait près des portes rie l’édifice, vinrent s’asseoir au centre du temple sur
leur natte de prière, à sept ou huit pieds de l’autel. Pendant que l’un chantait des prières coréennes qu’il suivait sur un rouleau de papier, un autre faisait sonner la cloche sans interruption, et le troisième frappait le gong. Pendant toute cette partie du service, les autres causaient avec volubilité, jusqu’au moment 'où ils s’unirent tous en un cantique d’actions de grâce qu’ils interrompirent pour chanter, à voix basse, une litanie d’un assez grand effet.
Toute la nuit on répéta les cérémonies que je viens de décrire. Le bruit était tantôt plus fort, tantôt plus faible; parfois il cessait, pendant que les prêtres, assoupis, chantaient d’une voix chevrotante le nombre de litanies prescrit. Les femmes qui étaient assises, les yeux grands ouverts, contemplaient la scène avec intérêt etparaissaient satisfaites. Les prêtres avaient l’air de s’ennuyer. Moimême j’étais fatigué, hébété et abruti par tout ce vacarme. Pendant tout le cours de cette étrange cérémonie, je fus frappé par l’absence totale de cette ferveur dans la dévotion qui caractérisait à un si haut point les prêtres des principaux monastères des Montagnes de Diamant.
La cérémonie maintenant avait lieu hors du Temple des Grands Héros, dans la vaste cour qui s’étend devant. Quand on eut allumé un grand nombre de feux, le supérieur et trois prêtres, accompagnés des deux femmes, défilèrent en procession, pendant que retentissaient les gongs et les cloches. Les moines récitèrent des prières autour de tas de branches de pin qu’on avait apportées et auxquelles on avait mis le feu,, à différents endroits. Les chants et les prières recommencèrent, accompagnés du fracas des instruments. Il fallut une abondante- pluie pour que les officiants retournassent dans le temple. Je fus vraiment reconnaissant envers le ciel de cette averse. Le-
matin, mon interprète me dit que cette procession dans là cour faisait partie des cérémonies usitées pour demander la pluie. Si cela était vrai, la coïncidence était curieuse. Le lendemain, à l’heure de mon déjeuner, les moines sé disposèrent à continuer la cérémonie. J’avais: encore la tête tout ébranlée des bruits discordants de cloches, de gongs et de c}mibales de la fête précédente, et, à la vue des préparatifs, mon appétit s’en alla. Il me fut impossible de déjeuner; je sortis pour demander qu’on me laissât la paix. Ce bienfait me fut heureusement accordé ; il fut décidé qu’on ne recommencerait pas la cérémonie — en raison, je pense, de la pluie -ret qu’on mangerait les offrandes. C’est ce que firent les moines et les deux femmes pendant toute la journée. Ce fut donc pour moi un jour de calme parfait, et ainsi chacun
se trouva satisfait e.t absolument heureux.
Mes vacances ne passèrent que trop vite. Je me préparai très tristement à- rentrer à Séoul: Quand j’y fus de retour, la. nouvelle de mon prochain départ s’ébruita rapidement grâce à mes domestiques. Tous les jours, les marchands de curiosités affluèrent à l’hôtel de la Gare où j’habitais de nouveau, m’y trouvant très bien, grâce aux attentions aimables de M. et de Mme Emberley. Il y a assez peu de choses valant la peine d’être achetées à Séoul : d’originaux ustensiles de, cuisine en cuivre, des ferrures avec des incrustations d’argent, des boîtes à tabac, des coupes de jade, des éventails, des écrans et des rouleaux. Mes acquisitions furent peu nombreuses; ce qui m’attirait le plus, c’était les meubles du pays, les armoires massives, les cabinets ornés de plaques de cuivre et les petites tables à thé. L’empereur m’avait fait envoyer à l’hôtel un cadeâu consistant en soie et en éventails, et, avec ce que j’achetai, ma collection de souvenirs coréens fut-
complète. Les marchands me fatiguaient de leur importun nité; ils se pressaient à l’intérieur de l’hôtel comme -des riioùtons bêlants dans un parc, et ce que je trouvai de
mieux pour . me débarrasser du fléau de leurs sollicitations fut de leur administrer quelques solides coups de pied. Ils acceptèrent le traitement de très bonne grâce et se retirèrent dans la cour, où, par moments, dans la journée, j’entendais une voix plaintive suppliant Son Altesse devenir examiner lès trésors de son esclave. Mais Son Altesse avait déjà fait son choix.
L’atmosphère, à Séoul, pendant ces chaudes journées,, était atroce; l’air était chargé de miasmes mal odorants, il faisait lourd pendant le jour et humide pendant la nuit:. Par suite de la chaleur étouffante de la capitale, il était sagede partir immédiatement, et je hâtai mon exode, me sentant un peu de fièvre et de mal à la gorge. Je recommençai l’interminable besogne dè me procurer des domestiques,, dés guides et des chevaux, et enfin je pus fixer le jour exact de mon départ. La perspective était attirante — ■ un vo} î, age de Séoul à Vladivostock, environ huit cents milles à parcourir à travers une région sauvage et déserte. Une grande partie de cette région était inexplorée. G’ était là une occasion unique dans la vie, et, en m’embarquant pour cette expédition, j'étais très heureux. J’avais fait mes derniers adieux et mes dernières visites — (jen’oublierai jamais l’aimable hospitalité de Séoul). Le jour du départ était arrivé, les chevaux piaffaient dans la cour.
Mes effets, mes fusils, mon lit de camp, ma tente et mesprovisions étaient empaquetés, cordés et chargés sur leschevaux; j’avais réglé inon compte à l’hôtel, quand mon interprète vint tranquillement me dire que mes domestiques s’étaient mis en grève, demandant, pour chacun, dix.
Ar-
une livre
d’augmentatiou
-dollars mexicains — par mois. Mv Emberley tint ferme contre cette exigence ; '
j’offris de 'transiger en offrant la moitié; ils : -santé-;
tèrent. . . ■ . . •
Il me parut -qu’une crise était imminenté. J’étais trop fatigué et ; dé 5 trop mauvaise humeur pour discuter et faire des reprochés. J’élevai ittoii offre à huit dollars; ils refusèrent et lés dpmesti'ques furent;renyoyés. -Uii tumulte ; •s’éleva dans la cour : M. Eniberley tenta de l’apaiser
en persuadant aux hommes d’accepter ma dernière .©Ifre ‘
de huit dollars mexicains . Le domestique en premier , qui
- ' - îi
était le frère de mon interprète, refusa 1 ’ arrangement .
Il fallait se montrer ferme. Je pense à présent que je fus ; peu sage en acceptant de changer d’une façon quelconque le prix convenu. Je tins bon pour la question des deux dollars; je dis que je né donnerais pas un dollar de plus. L’interprète s’approcha de moi pour me dire que ' si je n’emmenais pas son frère, il ne partirait pas lion
regardai pendant un instant et, comprenant à la fin qu’il : s’agissait d’un complot, je le frappai; Use •
mit à courir à travers la cour, en hurlant qu’il était mort,
.que je rayais assassiné. Lés conducteurs- l'entourèrent
avec sjmipathie en poussant dés cris . M. Eniherley les venir et leur expliqua la situation ; 3 marchais de long en large dans la cour. Le' chef conduc-
vers moi.
dollars en monnaie coréenne; sur les gages qu’il 3s auparavant; dé plus, il voulait que les ts dé la somme convenue lui fussent versés
d’avance, au lieu d’un quart, comme il avait été Je refusai l’augmentation et je lui administrai une volée de coùps de fouet.
Mon voyage était fini pour l’instant, et il se termina
par une vengeance. Le chef conducteur, tempêtant et jurant, se démenait comme un fou furieux parmi les autres. Il vint. ensuite vers moi, armé d’une grosse pierre; je lui appliquai un coup de poing sur la tempe, et alors commença une scène de désordre. Mes bagages furent jetés à bas des chevaux, et des pierres volèrent dans l’air. Je frappai de tous côtés mes assaillants, et pendant quelques minutes, entouré par eux, ma situation fut très mauvaise. Les domestiques et les conducteurs, mon interprète et quelques-uns- des assistants se mirent vigoureusement de la partie. A la fin, M. Emberle} r fit évacuer la cour, et je rentrai en possession de mes bagages; mais j’avais une blessure légère à la tête, et la main fracturée en plusieurs endroits. Il était donc plus que jamais nécessaire d’ajourner mon voyage; mes craintes au sujet de ma santé se réalisèrent. Vers le soir du même jour, des symptômes de maladie devinrent visibles ; la douleur de ma main et de mon bras avait augmenté; la tête me faisait mal; j’avais la gorge enflammée. On me conseilla de partir immédiatement pour le Japon; le lendemain j’étais en route, me proposant d’aller à Yokohama et de là à Vladivostock, en prenant la ville forte russe comme point de départ de l’expédition. Mais, au moment où le navire me débarquait au Japon, j’étais empoigné par la fièvre entérique, Il ne pouvait plus être question de voyage; et quand on me transporta d’un hôtel de Yokohama à la cabine d’un paquebot japonais qui devait me ramener en Angleterre, j’avais fait en moi-même mes adieux aux pays de ce monde, car le docteur m’avait dit que j’étais mourant.
t-bt» CÎWTTlîiis cLoÿhj 1 CJis œp loiùxtinn' f i i-o id \ eiv consirtcc&ms
O. Part de Guerre*