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de la richesse, des manières. Si personne ne paraît malheureux, je ne vois aucun signe extraordinaire de gaieté de cœur,
Appuyé sur la rampe, je prends plaisir à regarder agir, parler et rire les passagers de troisième, Là, des manières plus communes, des habits moins soignés, même j'y vois des costrumes négligés, quelques-uns sales et déchirés ; an milieu m'appaaissent des figures que je ne voudrais pas rencontrer la nuit au coin d’un bois, Mais, en somme, comme l'effet est plus pittoresque, plus communicatif, plus jovial que dans notre première ; les petits enfants piétinent et sautent au con de leurs mères ; les visages ont des impressions et des expressions. Trois jeunes filles, trois sœurs, si on en juge par leurs costumes, se tiennent par le cou et trépignent, à qui l'Amérique apparaît dans le lointain et l'avenir incertain, comme l’Eldorado plein d’espérances et de succès.
Une mère est assise sur un tonneau et pleure ; quatre petits enfants sont à ses pieds, silencieux ; une petite fille de huit ans embrasse et tâche de la consoler ; l’homino, triste, fume sa pipe et regarde dans le vague. Sans doute, ils disent un adieu éternel à leur pays, et laissent derrière eux des parents et des amis chéris qu’ils ne reverront jamais, C’est là la vie : mélange de joies, de tristesse, d’indifférence,
À 10 heures, notre monstre en fer, un des plus considérables entre ceux qui déchirent le sein des mérs, se met en mouvement, lentement, solennellement, trainé par un remorqueur, à tra vers le dédale des bassins et des cheneaux du port, au milieu d’une forêt de vaisseaux, de mâts et de cordages. Tous lee passagers sont debout à la poupe, le regard fixé sur la terro qui s'éloigne ; une foule nombreuse borde les quais que nous longeons; tous les yeux sont attachés sur cette ville flottante qui quitte la ville du rivage. La plupart sont des curieux qu’attire la grandeur du spectacle ; çà et là des mouchoirs s’agitent en signe d'adieu, ils essuyent une larme et s'agitent encore, J'ai le cœur gros d'émotions. Ce départ triste pour d’autres est joyeux pour moi ; il n’est pcs une séparation, mais un rapprochement. Deux coups de canon retentissants annon-
on cent que nous quittons les eaux du port pour nous lancer vers l'étendue immense, sans limite,
me Adieu, terre de France, patrie de la générosité, de la charité , lus chrétienne malgré tes défaillances, du travail, de l'économie et des du beau climat, et j'ajouterai pour moi, de quelques amitiés lieu bien précieuses, Cependant tu ne saurais ne faire oublier r la notre terre de foi, de tranquillité, de bon sens et d’amitiés plus encore plus douces.
*. La mer est calme, mais pas d’un calme plat. Sous ur vent da médiocre et régulier, elle ondule son dos mouvant; ce qui lui sicivs donne une apparence de vie tout-à-fait plaisaut. Le ciel est ie pur, mais pas d’un azur immaculé ; et de nombreu: flocons de vrai laine blanche suspendus au firmament tempèrent lis ardeurs ein | du soleil. La brise fraîche, un peu froide, 1 sus curesse 4
L figure, refait les poumons et active les fonc‘ions dige tives. Je etite viens de ).\.ner et mon estomac crie après le dîrer. Je flane er pennt vaguement, A demain l'ouvrage ainsi pensent une ads cinquantaine de passagers assis sur leurs chaises, alignés comme dieu des soldats à l'exercice donnant le nez au vent.
des Quelle différence entre notre traversée et celle que firent les mé- premiers Européens qui passèrent en Amérique. Ils mettaient
deux et trois mois, nous huit ou neuf jours. Ils avaient devant
se eux l'imprévu 4 neus avançons droit et ferme comme sur terre. PA Leurs vaisseaux légers dansaient sur les vagues soulevés par la be tempête, notre navire en fer tient la mer solide, Difficilemeat de ils attaignaient l'endroit précis ou était leur destination ; nous ae entrerons a New-York, droit comme César passe dans la bar-
rière du presbytère. A:ïnsi va le monde. Ainsi la vapeur a changé léconomie et les hazards du voyage. Qu'est-ce que l'électricité réserve aux voyageurs de l'avenir ? Mystère ! Dieu seul le sait.
Il y a plusieurs prêtres à bord, au moins quatre. Mais il fait si bon de fainéanter, de vivre seul, de se reposer, de ne parler de rien, que je ne me suis pas soncié de faire connaissance. Cependant j'en ai rencontré deux.
L'un âgé de 56 ans, curé de Akon, près de Cleveland Ohio,
Allemand d'origine. Il vient d'Egypte et de Terre Sainte, ayant quitté l’Amériq” » au mois de mars.
: L'autre, Père Capucin de Milwakee, Father Didacus, alle: mand aussi d’origine, qui habite les Indes depuis 10 aus. Chose singulière nous nous trouvions à Lourdes le même jour. + Il a connu au lac du Diable en 1879 une sœur grise, sœur -| Allard qui m’a soigné dans la maladie que j'ai faite en 1873 | au Manitoba. Et nous venons nous conter cela entre l'Europe et l'Amérique sur l’océan.
A table j'ai le numéro 122. Je n'ai parlé encore qu’au numéro 123 mon voisin ; j'ignore son nom ; seulement je sais qu’il habite Charleston, Caroline du Sud, et qu’il est le cousin de l’évêque catholique de cette ville.
Nous filons délicieusement, A peine si nous sentons le mouvement de l’hélice. Le soleil descend dans l'onde, beau, orillant sous des effets magiques de lumière. Bon soir.
RS
Dimanche 3 août.—Couché à 8 heures, je me suis levé à 9 à heures ; 11 heures de sommeil, avec trois ou quatre interrup- | tions de cinq minutes seulement. Je sens que je me refais. J'avais le cerveau réellement fatigué, Vous ne sauriez croire comme j'ai passé le dernier mois à Rome elopin clopan. Je suivais à la lettre le régime d’un médecin, Je voulais tenir jusqu’au bout pour finir mes travaux commencés, Je ne sortais plus qu’en voiture, L'exercice, quelque doux qu'il fut, m'était contraire. J'interrompais mon ouvrage de temps en temps, pour aller prendre l'air sous les arceaux de verdure du jardin, Quatre ou cinq fois par jour la sœur m'apportait un bouillon réconfortant, que suivait un verre de Bordeaux vieux. C’est il une providence que je sois tombé daus ce couvent de charité,
4 maison de santé, composée d’infirmières entendues. Mais les forces revinrent rapidement. Elles se referont complètement à la suite de cette vie que nous menons à bord, vie complètement végétative : manger et digérer comme les plantes qui : n’ont d’autres fonctions que de s’accaparer les sucs de la terre. C’est bien, prenons des forces pour d’autres travaux, pour d'au-
tres combats. L'homme est né pour travailler comme l'oiseau pour voler, natus ad laborem.
Il y à à bord trois frères Maristes, qui sous la direction d’un Père, s’en vont fonder une maison, un noviciat à Baltimore, Je viens de faire ronnaissance avec eux. L’un est Breton, près
de Ste Beuve ; il vient de Rome où il était procureur, Un
autre est allemand du Luxembourg, lls sont atteints quelque peu du mal de mer, Le Père s'appelle Piot. Je.lui parlerai plus tard. Maintenant ie me contente de jire les journaux que j'ai achetés avant de partir, un livre intéressant sur Notre-Dame de Chartres, et de respirer le grand a en sommeillant sur ma chaise de cinq francs.
Je me suis amusé pendant une demi heure à regarder danser les émigrants, danse bien simple, les couples tournent, touruent, tournent au son de l’accordéon jusqu’à ce que la tête leur tournant, ils tombent d’épuisement ; alors ce sont des cris de joie, des battements de mains, un vrai triomphe,
Mon compagnon de chambre est un jeune avocat de Toronto, Ogdens, qui voyage pour fortifier sa santé. 11 n’y a que trois semaines qu'il est en Europe. Long, fluet, l'œil intelligent il m'a l'air tout à fait gentil.
J'ai le lit d'en haut, six pieds juste du sol. C’est un véritable exercice de gymnastique pour y grimper. Si le beau temps continue, passe encore, mais si la mer devient grosse, vraiment je ne sais comment je ferai pour me hisser dans ce hamac, Une fois juché, je suis mieux que dans le lit d’en bas, parce que je suis près du ventilateur qui renouvelle l'air de la cabine, C’est ainsi que chaque médaille à son revers, et chaque inconvénient son avantage,
Nous ne souffrons pas de la chaleur ; au contraire, le vent est un peu trop frais. N'importe, la fraîcheur m'est agréable, sachant quelle somme de chaleur n'attend à New-York.
C’est aujourd'hui Dimanche, la pensée de Dieuest plus facile, plus naturelle en ce jour, et je ne vous ai pas oublié devant le Seigneur. |
Pour me récréer, j'ai voulu acheter un livre d’histoire,
Hélas ! la bibliothèque du navire ne renferme guère que des romans, et des plus mauvais. Enfin, j'ai pu découvrir un livre qui respecte la morale : Les tribunaux comiques. Comique est bien le nom, et par bouts je ne pouvais m'empêcher de rire tout haut, J'ai fait deux connaissances nouvelles, La première est un Chilien di nom de Domingo Echeverria, qui voyage en Europe depuis quinze mois, qui a vu l'Angleterre, la France, l'Allemagne, la Russie, Constantinople et l'Italie. Jl se trouvait à Rome au mois def évrier, Il veut être mon ami pendant la traversée. L'autre est un Français, professeur à Boston depuis dix-huit ans, qui vient de se marier à Paris, et qui amène avec Jui sa femme, qui souffre un peu de l’ennui et du mal de mer. Le mal de mer gâte un peu la lune de miel.
Nous avons fait aujourd’hui de midi à midi 427 milles ; hier à midi nous avions fait, depuis le départ, 22 milles. La distance totale à parcourir du Havre à New-York est de 3000 milles.
Lundi, 4 août 1892.—Cette nuit le ciel s’est voilé, et ce matin un épais brouillard couvre au loin la mer. Nous avancons à toute vapeur à travers l’atmosphère sombre, et le sifflet du navire ne cesse de jeter au vent sou cri d'alarme, pour prévenir les collisions de navires qui pourraient venir à notre rencontre, ‘
La mer, un peu plus houleuse, donne à plusieurs des hautle-cœur, Peu sont malades, mais la plupart des femmes sont étendues sur leur chaise, mornes et la figure longue. Un demi sommeil a fait place à la gaieté ou aux lectures d'hier.
Mon Chilien vint me tenir une longue conversation, Pourvu
* qu’il ne devienne pas importuu | A midi 424 nouveaux milles de parcourus.
Mardi 5 août.—A midi 416 milles parcourus. La mer se gonfle. Je me sens paresseux. Je lis. |
Mercredi, 6 août.—Vent, houle, pluie, temps de lecture et
de sommeil. Bon nombre ne dorment ni ne lisent, malades qu’ils sont, languissants et sans soucis. *
M J'ai fait la connaissance personnelle du père Piot, charmant he jé homme, très interressaut, Mon ami chilien ne m’abendonne ai É pas, j'en profite pour acquérir une mine de connaissances sur les Etats de l'Amérique du Sud, son commerce, ses productions, ses habitants, Cela vaut mieux que de se regarder et de s’ennuyer. ii Distance parcourue : 366 milles, Le vent nous a ralentis. tà 1 Jeudi, 7 août, —Lecture et paresse.
, la L uis 4 Vendredi, 8 août.—Paresse et lecture.
vec , :
un | Samedi, 9 août.—La mer est calme comme un lac d’huile, Le vaisseau glisse aisé, sans commotion. Ainsi je laisse couler or aisée pour aujourd’hui mon existence. Les soucis viendront Lie assez tôt, Le repos sans fin n’est pas de cette terre. Travailà lons et espérons.
u Dimanche, 10 août.—Quand je me levai à 10 heures, nous di entrions dans le port de New-York.— D'abord il fallut passer à Met ï la quarantaine. —Puis pour accoster ce fut long ; plus long pour ne É passer à la douane ; plus long encore pour avoir mes trois cais- Vs ses, dont l’une était égarée dans le fond de cale ; plus long pour
les faire passer en transit sans les ouvrir et les confier à l’ex- Er press. ÆEufin vers cinq heures, je pus me faire conduire au Grand Union Hôtel, et prendre mon dîner. Je voulais partir sont à : ? ‘ AL le même soir; mais les employés du New-York Central sont en grève en grande partie ; on me dit au Bureau, sn que je courais risque de rester en chemin, en partant à
74 heures, mais que demain on saurait au juste à quoi s’en tenir, J’attendrai donc à demain. Du reste je n’en suis pas fâché; la douane m'a tellement fatigué ! Une bonne nuit me
fera du bien. :
Lundi, 11 août.—Je passai la journée à visiter New-York, une immense boutique bâtie en brique, où tout est calculé pour