CHAPITRE III A NEW-YORK
Vendredi 10 janvier. — Palace Xotel, New-York. Mon cher ami et ma bonne mère, car c’est à vous deux que j'écris. Je suis fatigué comme un pauvre chien. J'ai marché toute la
* journée, et fait le tour de New-York, tantôt à pied, tantôt en
voiture,
New-York, immense amas de jolies boutiques, avec rues larges comparativement propres, sans originalité, sans couleur, Je
m'étonne toujours que les hommes s’entassent ainsi, les uns
au-dessus des autres, quand la terre est si grande, leur offrant l'air et l’espace.
J'ai vu Broadway et sa fourmillière humaine et sa colline de voitures ; l'église cathédrale de St Patrice, qui est certainement belle, presque aussi belle que celle de St-Lin ; le museum, qui est'une pauvreté à côté des musées européens ; la ménagerie ou j'ai rencontré force bêtes qui ne parlent pas : cela me rappelle le proverbe breton : “ Ne paraissez pas trop fin, ce qui est nuisible, mais surtout, ce qui l’est encore plus, ne soyez pas trop bête ; ” le parccentral, vaste champ au milieu de la cité, pêle-mêle de rochers naturels, d'étangs coquets, de bosquets d'arbres de toutes sortes, de prairies bizarres, de r°vins sombres, d'allées tortueuses. Quelle belle idée d'avoir ainsi apporté ia campagne avec sû verdure, ses fleurs, ses senteurs, à la porte
des pauvres ouvriers qui sans cela n'auraient pu jamais jouir de “ce que Dieu a fait de plus beau et de plus salutaire parmi les p :
choses humaines, Si nos mères voulaient vendre leur terrain, je ferais pour St-Lin un Central Park en miniature. |
J'ai vu bien d'autre chose dont je vous fais grâce. Je rencontre sur la rue un petit pauvre déguenillé, à la figure souffrante et intéressante, — “Monsieur, voulez-vous acheter ces images ? Il ne me reste plus que ces deux-là.— Que veuxtu que je fasse de cette petite fille avec sa vache laitière 1— Ma mère-est bien malade, et elle n’a pas de quoi souper.”— Je pensai par devers moi, c’est peut-être vrai, et je me sentis touché ! Si madame Brunet n’avait rien ce soir à se mettre sous la dent !— “Tiens, voici 20 centins, et donne les images.” Je vous les envoie, Vous en donnerez une à maman, vous garde- ‘ rez l’autre pour vous.
Dans un instant je vais me transporter à bord de “La Normandie” avec mon bagage. Je coucherai dans ma cabine, et demain à la marée montante nous lèverons l’ancre pour un autre monde.
Adieu ! si le mal de mer me laisse des loisirs, je vous écrirai pendant la traversée, et je mettrai ma lettre à la poste au Havre.
Priez pour moi l’étoile de la mer. Ave maris Stella, Iter paya tutum, donnez-nous une bonne traversée ; Ut videntes Jesum, que Jésus scit avec nous dans le temps-et dans l’éternité,