JOACHIM
Tant que je vivrai, tant qu'un souffle animera mes membres
fatigués, je m'efforcerai par mes gémissements et mes larmes d'effacer mes fautes. Mais toi, qui jouis en paix de la lumière des bienheureux, relève ton frère accablé par les peines, chancelant sous le poids des ans ; et gardant son souvenir, regarde ton frère du haut du ciel, lui que le tourbillon horrible, hélas, enveloppe de toutes parts, et que la tempête affreuse ballotte au milieu de ses flots.
Moi aussi je puis faire des vers latins. J'en garantis plus la sincérité des sentiments que l'élégance ou la mesure :
Salvete, o genito mater carissima, tuqne Frater, oui fidum tanta movet dilectio pectus ; Pro misero qui heu ! longinqûis languescit in cris, Continuas e corde preces effandite pure.
Lundi, 17 mars. — Je viens de finir deux mémoires sur ma quatrième question, au moins cent pages fooUs cap, j compris les documents. Seulement d'écrire tout cela, demande du temps, mais ce qui en exige davantage, c'est la composition ; surtout il y a beaucoup de calculs arithmétiques ; quelquefois une seule ligne m'arrêtait des heures entières. Cependant tout n'est pas fini, il reste encore à le tirer au clair, et à donner à ces pages leur forme définitive ; toutefois, comparé à l'autre, ce travail n'est qu'un jeu.
" Mais, me direz-vous, c'est bien long. " Sans doute. Il ne faut pas oublier que j'ai à conduire une affaire très mal attelée, travaillée de forces diverses, rétives, mutines. Ç i reviro ; mais comme les anciennes charrues attelées de'trois paires de bœufs, ça revire de long.
M. Joseph Archamheault, St.-Lin. Mon cher Monsieur. Ne pouvant retourner à la fin de mars, comme j^ me le proposais, je vous dois un mot à propos des comptes. Nous ne pouvons les rendre qu'à mon retour. Mais j'ai le plaisir de pouvoir dire que, tous les travaux proini.^, et plus, étant terminés, il resrte au coffre un petit surplus. J'ai demandé à M. Vayette, qui l'a constaté comme moi, de l'annoncera la paroisse. Ce doit vous être une satisfaction,vu qu'il s'est fait tant d'où-
vraore durant votre année d'administration. Tout le monde
comprendra que je tiens à être présent à cette reddition de comptes, parce qu'il y a bien des affaires entre les marguillers et les syndics, que je tiens à classifier moi-même. Quand même le bill de M. Mercier passerait, lequel oblige le marguil- 1er sortant de charge à rendre ses comptes avant le mois de février, il y aurait ici une raison pour l'évêque de décider que le bille ne s'applique pas au cas présent ; et je prends tout sur mes charges. — Les affaires prennent toujours plus de temps qu'on ne calcule d'abord, cependant je n'ai pas à me plaindre jusqu'ici. Ça va lentement, mais ça va sûrement. — Je vous envoie un pape, et une image à Madame Archambeault. Quant à votre fils, il aimerait mieux une image vivante ; mais je lui en laisse le choix à St.-Lin ou dans les environs. Cependant je ne veux pas qu'il soit jaloux ; me rappelant qu'il a donné la statue de S. Pierre dans l'église St.-Lin, je lui envoie S. Pierre au haut de la colonne Antonine, sur la place Colonna. — J'espère pouvoir retourner aux beaux jours du printemps. Eome est belle ; mais vive son pays, sa paroisse, vive St.-Lin ! Mes compliments aux amis, à M. Charlemagne, à M. Polycarpe ... etc, je ne puis les nommer tous, la litanie en serait trop longue, et croyez-moi...
Mardis 18 mars. — Une bonne fortune. J'étais littéralement enterré sous le copiage. Il faut faire une, deux, ou peutêtre trois copies de ces mémoires. J'ai une assez nombreuse correspondance dont j*e dois garder l'original. J'ai, généralement, assez de patience pour jeter des idées sur le papier une première fois ; mais quand il faut reprendre et retracer les mêmes lignes, je sens mes nerfs se charger d'électricité, mes jambes n'ont plus de place, et je fatigue énormément. Or voici que la bonne Providence m'envoie un honorable secrétaire. Je m'étais informé auprès de la mère supérieure où je pourrais en trouver un en ville. M. Bellenoue est venu s'offrir. Puisqu'il veut bien se prêter à cette besogne, il m'est doublement agréable ; d'abord parcequ'il demeure dans cette maison, et que je
puis le rencontrer à toute heure du jour ; deuxièmement parcequ'il est prêtre, et qu'il entre mieux par ses études et par son caractère dans le genre de travail que j'aurai à lui passer. Et ce qui n'est pas à dédaigner, il a une très belle main. Si c'était lui qui rédigeait ce Journal, pauvre ami, vos yeux auraient plus de bon temps. J'étais décidé à donner tant de la page à l'extérieur, je lui ferai les mêmes revenus. Les petits présents attachent l'amitié. Que dire des gros présents ? et ceux que vous me faites, et que vous m'avez faits, pour dire comme Philomène, sont plus que gros. Bonsoir !
Mercredi 19 mars, — Je vous écris le cœur gai. Je sors de chez le cardinal Simeoni où j'ai passé une heure juste. J'ai posé ce soir ma quatrième question carrément. Je tenais à commencer cette besogne monétaire en cette fête de St Joseph, le procureur de tout le monde. Le cardinal m'a écouté avec bienveillance, intérêt ; il a provoqué des explications. J'avais sur moi le sommaire de mes deux mémoires ; il m'a demandé de lui laisser ces pièces abrégées. J'espère qu'elles vont lui mettre l'eau à la bouche, et qu'il va m'en demander davantage. J'aime mieux qu'on me demande les documents que de les imposer sans savoir quelle impression ils font. Il m'a dit de voir Mgr Jacobini, c'estj ustement ce que j'attendais. Je lui demandai de lui parler de moi avant que je me présente. M. X doit y aller ces jours-ci pour préparer mon entrée, et faciliter l'impression que je veux produire.
Enfin j'ai su bien des choses ; et considérant les nuages qu'on amasse depuis 14 ans, le ciel n'est pas trop sombre ; j'ai aperçu plusieurs lisières d'azur. La convalescence de Mgr Jacobini est lente. N'importe, me voici mis en relation avec lui officiellement et avec autorité : c'est ce que j'essaie de faire naître depuis quatre semaines. Je vais tâcher que ma cause et sa santé fassent communauté d'intérêt, et qu'elles arrivent ensemble à bonne issue. Priez pour moi. Je me suis figuré que les prières, qui ont été faites pour moi à St-Lin ce matin, avaient applani les entrées à ma cause, aisément, facilement. A la grâce de Dieu
A midi, je dînais chez les P.P. du Saint-Sacrement avec M. de Rossi, grand archéologue, commandeur de l'ordre de St Grégoire, membre de toutes les sociétés savantes, etc, etc. Après le dîner, le P. Tenaillon porta un toast aux deux invités. M. de Kossi répondit en lacontant l'histoire de Ste Pétronille. Voulez- vous avoir mon disoours ? écoutez. Il faut savoir qu'un des Pères venait de lire une longue poésie sur les catacombes.
" Mon révérend Père supérieur, je ne suis ni poète, ni orateur, mais je ne puis échapper aux influences littéraires, qui rayonnent actuellement dans cette salle. Le fer est lourd de sa nature ; mais mettez-le en contact avec l'aimant, il s'élève.
" Merci de votre bonne invitation. Vous espérez, ditesvous, voir votre communauté au Canada. Déjà les voiles sont tendues de ce côté, et le vent souffle favorablement. Je souhaite que votre vaisseau aborde tout d'abord sur les aires de l'Achigan, ( c'est un fleuve de cinquante pieds de large, qui traverse la ville des Laurentides ) et que, s'il est nécessaire pour que vous vous y arrêtiez, vous fassiez naufrage, afin que j'aie le plaisir de vous rendre votre aimable hospitalité d'aujourd'hui.
" Je vous reraersie doublement, et voici pourquoi.
" La terre est petite, c'est un peu que d'en faire le tour, mais l'Amérique est loin. Cependant malgré les obstacles des continents à traverser, des mers, des montagnes, une réputation sortie des catacombes est parvenue jusqu'au lointain Canada.
" Le 14 février dernier, je devais me rendre à la Propagande, attendu que j'y étais, par l'Eminentissime Préfet. Je vis sur les journaux qu'il se donnait à la catacombe de St Venant une conférence par un archéologue éminentissime. Je me dis : demain le cardinal sera encore à la Propagande ; mais l'archéologue ne sera plus à St- Venant. Je m'exc:isai en haut lieu, et je me rendis à la catacombe. Je n'eus pas à le regretter ; ce que j'entendis, dépassa mon attente.
" Mais c'est à votre politesse, mon révérend Père, que je dois de faire, non de réputation, mais de visa, mais dans une
réunion intime, la connaissance, que je n'oublierai jamais, du commandeur de Rossi,
" Les vers que nous venons d'entendre ont réveillé la verve de ma jeunesse, Deus, ecce Deus I je me sens inspiré ; mais dans une maison comme celle-ci, dans une communauté dont les membres passent huit heures devant le Saint Sacrement, sur quoi peut porter l'inspiration, sinon sur le besoin que Ton ressent de demander des prières :
Sacramenti, o salvete, domus carrissima, tuque, Aime Pater, oui sancta movet dilectio pectus : Pro miseio qui heu ! longinquis languescit in cris Continuas e corde preces effundite pure.
Je venais de réciter les vers que j'ai composés pour vous. Cela passait pour une improvisation. Tous m'en félicitaient. J'ai été trop lâche pour dire que je n'avais improvisé que le changement de cinq mots.
J'ai reçu, à la fois, une lettre de Mgr Labelle, qui fait fureur en France, m'annoncant qu'il sera à Eome dans le courant d'avril ; une lettre du plus fidèle et du plus aimable des desservants ; et une troisième de vous, ma bonne mère.
Je ris quand je vous vois inquiets sur l'issue de la lutte que je mène, comme si je n'étais pas sûr de la récompense. Qu'elle tourne bien, qu'elle tourne mal, auprès de Dieu j'aurai toujours la couronne de la victoire, " Plusieurs se défient de vous " ; oui, tous les hommes de parti. Ils sentent par instinct que je ne leur serai jamais un instrument docile. Jamais, pour plaire à un ami, je ne ferai plier la droiture de mes principes ; tout ce que je puis faire, quand la conscience n'est pas engagée, ou que je crains un plus grand mal qui résulterait de l'action, c'est de garder le silence. Je ne suis au service ni de X, ni de Y... Malheureusement quelquefois l'esprit de corps fait oublier le large esprit catholique. Je suis au service de Dieu et de son église. Je me dégage des intérêts, des chicanes, des rancunes, des espérances du passé ; et je porte la question purement et simplement, sur le terrain du
bien qui doit résulter, pour les âmes, de la surveillance par TEglise sur les études universitaires, sans m'occuper d'aucun mobile d'intérêt ou d'aucun retour d'influence. Vous dites qu'il se produit un scandale. Il y a longtemps qu'il dure. Mettre le couteau dans la plaie ne fait pas de bien ; mais c'est le moyen le plus prompt d'arrêter la gangraine. Il est nécessaire que le scandale arrive pour fortifier la foi des justes. 11 en a toujours été ainsi. Vous voudriez que l'ivraie fût séparée du bon grain. Vous êtes impatients comme les apôtres, la comparaison ne doit pas vous insulter. Ils voulaient arracher l'ivraie ; '* Pas maintenant, répondit le Seigneur, de peur d'arracher aussi le bon grain ; mais attendez à la moisson." Il est bon que l'on reçoive de temps en temps des tapins à droite et à gauche. Cela donne de la sagesse. Il n'y a rien comme les délices de Capoue pour engendrer la mollesse, la sécurité, et préparer la perte. Vous allez dire que j'ai mis mes lunettes couleur de rose. Non. J'ai fort bien prévu l'opposition que l'on fait maintenant. Je vous en ai écrit avant d'en avoir su aucune nouvelle. Je prévois des orages encore plus forts pour l'avenir. Je vous assure que je les vois arriver, bien calme. Je puis tout en celui qui me réconforte. Seulement je demande à Dieu de me laisser sa grâce ; et je vous demande à vous de prier poui le succès de mon affaire. Soyez certains que vous priez pour un grand bien. Le bon Dieu a choisi les petits du monde pour faire des choses où les grands et les sages avaient échoué. ^lon cœur déborde de joie, de sécurité et de confiance : Adjutorium nostrum in nomine Domini 1