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DE CASTRES A LOURDES

Lundi, 17 juillet. — Ce matin, avant de partir, je visitai Castres : ruelles étroites, tortueuses, avec hautes maisons en pierre, lourdes, sombres, sans goût, dans les parties qui viennent du moyen âge ; bien percée, bien ombragée, avec avenues bordées de hauts arbres, jardins frais et bien entretenus dans les parties modernes. Nos ancêtres vivaient à l'intérieur de leur maison ; là se concentraient les agréments de leur vie autour du foyer ; nous vivons sur la place publique, il y faut des embellissements. Tout de môme c'est plus joli. L'ancienne cathédrale renferme quantité de beaux tableaux disposés avec goût. Le Séminaire est entouré de jardins superbes. Je partis à 10 heures A. M. — J'étais dans le département du Tarn.

Dans le Tarn est Albi fière de sa Cathédrale, Gaillac, Saveur et Castres à l'humeur martiale,

St-Pons est dans l'Hérault.

Dans l'Hérault, Montpellier où le docteur s'élève, Beziers, digne des dieux, et St-Pons et Lodève ;

Marseille est dans les bouches du Rhône. Dans les bouches du Rhône est l'antique Marseille Arles, jadis reine, Aix, à l'huile sans pareille. Et actuellement me voici dans la haute Garonne. Haute Garonne aura Toulouse aux jeux savants, Villefranche, Muret, la belle Saint-Gaudens.

A midi, je changeais de train à Castelnaudary ; à 1 heure, je dînais comme il faut à Toulouse, l'ancienne capitale du Midi, qui a balancé le pouvoir et la réputation de Paris : à 2 heures moins vingt minutes, je reprenais le train pour Lourdes, où,

après avoir traversé maintes places, entr'autres Tarbes, j'arrivai à 6 heures P. M. Je pris l'omnibus de l'iiôtel Belle- Vue. Je suis à une dizaine de minutes de la grotte.

Après souper, ma première visite fut pour cette grotte miraculeuse. Il était 8 heures du soir. Une trentaine de personnes, hommes, femmes, prêtres priaient agenouillés ; les ombres com-

• mençaient à envelopper les environs de mystère. Une centaine de cierges donnaient leur lumière pieuse. Il tombait une pluie fraîche, je la pris pour l'image de la grâce qui m'attendait ici. Il régnait un silence qui avait quelque chose de solennel et d'impressionnant. La statue de la Vierge, dans sa niche

# naturelle, ayant un rosier fleuri à ses pieds, semblait me sourire. Je ne rentrai qu'à 9 heures, après avoir parlé à celle qu'on honore en ces lieux, de toutes les personnes qui m'intéressent.

Vendredi, IS juillet. — J'ai passé ma journée à la grotte, littéralement. Après ma messe, j'ai erré dans les environs, sur le bord du Gave, dans les sentiers qui montent au flanc du rocher, serpentant à travers les arbres. Lourdes est un vallon délicieux, entouré d'un cercle de montagnes ; presqu'au milieu du vallon est un rocher à pic au haut duquel est bâti un château et autour du château, au pied du rocher, se grimpent les maisons de la petite ville. Quant à la grotte, elle est au fond de la vallée, à 10 minutes du village. L'Eglise du pèlerinage est sur le rocher au-dessus de la grotte. On y arrive par des escaliers monumentaux. Devant les escaliers est une belle place ensablée, puis une belle pelouse, entre-coupée d'allées bien entretenues. Par delà le Gave, sur une hauteur qui s'élève en talus, sont bâtis quatre grands couvents. Ainsi d'un côté à gauche les couvents, éloignés joliment les uns des autres ; en face la pelouse que baigne le Gave, pelouse unie comme la main. Un peu sur la droite, la petite ville qui s'élève en amphithéâtre ; sur la droite tout-à-fait, des pics dénudés qui contrastent avec l'abondante verdure qui verdoie à leur pied ; en arrière, la montagne couverte de bois avec un calvaire, des

grottes, des chemins sombres. Je passerais ici tout un été sans

m'ennnyer. Quelle belle retraite pour les vacances ! I/air est frais, et il est embaumé par la piété des nombreux pèlerins qui ne cessent d'arriver. Il n'y a qu'un inconvénient : un nombre infini de petites boutiques où Ton vend des objets de piété. Yous ne pouvez faire deux pas sans entendre : "Oh ! M. le

Curé, encouragez-moi, vous n'avez besoin de rien de beaux

chapelets — de belles médailles ?" — J'en suis ahuri.

Ayant dîné, je me rendis à la grotte où je passai l'avant-midi. J'achetai deux petits livres ; l'apparition et la vie de Bernadette, et je pris plaisir à relire ce que je savais déjà. Je l'avais lu plus au long dans Lasserre ; mais il y avait un parfum délicieux à repasser ces choses sur les lieux eux-mêmes. Je fus # touché de voir un homme d'une quarantaine d'années environ, suivi de deux femmes, venir s'agenouiller auprès du rocher, et là passer cinq minutes à faire toucher des cl^pelets, des médailles, des statues à la pierre nue. Comme autour de la fontaine de Siloë, les infirmes abondent. Il y avait entr'autres un petit bossu qui se donnait bien du tourment, buvant à la fontaine, se lavant, baisant la teire. Si la sainte Vierge le redresse, celui-là, le miracle ne pourra faire de doute pour personne.

Vers 6 heures, comme je m'en revenais à mon hôtel, une petite fille me dit : " Monsieur, voulez-vous voir la maison de Fernadette ? Je suis pauvre, vous me récompenserez. — Je' le veux bien." Deux autres accourent : " Moi, moi, cette petite n'est pas de Lourdes. Elle est d'Espagne. Elle va vous tromper. Moi, moi." Je dus me fâcher, puis les chasser avec. mon parapluie ; tout le temps, la petite marchait devant, sans rien dire, comme un petit chien qui craint et qui serre la queue. Elle ne me trompa pas, car sur la maison est écrit en grosses lettres : " Maison où est née Bernadette."

Ce qui surprend, c'est que comme, dans tous ces pays du sud de la Erance, on ne parle pas français. Les gens instruits le parlent, mais souvent, giand Dieu, avec quel accent ! le peuple en général parle le patois, ici d'une façon, là de l'autre. Nous pouvons dire que nous parlons en général mieux le français au Canada qu'en Erance : d'Ottawa à Gaspé, il n'y a pas de patois,

mais seulement quelques fautes de grammaire et voilà tout.

Samedi, 19 juillet. — J'allai dire ma messe, faire mes adieux à la grotte. Je pars à midi pour Bordeaux où je serai ce soir. Je vous envoie quelques images de Lourdes, mais dans mon sac, j'en apporte de plus belles. C'est aujourd'hui samedi. Dans quatre semaines, samedi soir, je serai à St-Lin.

Donc au revoir !

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