LA TRAVERSÉE DU RETOUR
Samedi 2 août. — Je comm<?nce un journal de la traversée, pour vous raa chère mère ; je le continuerai de jour en jour fidèlement, si le mal de mer ne vient pas m'ôter le souci, ce qui n'est guère probable. Ce m'est un plaisir de converser avec vous, du bout du crayon ; et je sais que, de votre côté, c'est un plaisir pour vous de devenir aussi la campagne de mon voyage et de ma pensée ; mais ce plaisir deviendrait peine, si vous saviez que pour tenir ce crayon, je devais m'imposer une fatigue ou une contrainte. J'aime à écrire ; mais quand je puis le faire librement, comme l'air qui me rafraîchit la figure, comme la houle qui se balance mollement, comme le flocon de nuage qui se promène sous le ciel bleu.
Lever à 6 heures ; à 7 heures café au lait, à 8 heures je m'installe au numéro 148. Je loue une chaise pour la traversée : une piastre et douze sous par jour, ce n'est rien pour avoir un siège commode que l'on promène ou l'on veut, à qui l'on fait regarder selon le besoin le soleil, l'ombre, le vent, l'immensité. Je m'amuse à voir arriver les passagers ; les uns calmes, ce sont de vieux voyageurs, ils connaissent les airs à bord d'un vaisseau. Croyez que je sais de ceux-là. Les autres inquiets, agités, ce sont des nouveaux ; ceux-ci pleins de révérences et d'amabilités extérieures, ce sont des Américains ; ces femmes au regard hardi, à l'air dégagé, capables de se conduire par elles-mêmes, ce sont des américaines, des Amazones, des filles du pays de la liberté. L'élément ecclésiastique ne fera pas dé-' faut à bord, je vois passer des soutanes et des cornettes de religieuses. A plus tard les connaissances à faire.
Sur lo pont des premiers, décorum, dignité, politesse, converations tranquilles, lectures solitaires. Je vois de l'opulence,
de la richesse, des manières. Si personne ne paraît malheureux, je ne vois aucun signe extraordinaire de gaieté de cœur.
Appuyé sur la rampe, je prends plaisir à regarder agir, parler et rire les passagers de troisième. Là, des manières plus communes, des habits moins soignés, même j'y vois des costumes négligés, quelques-uns sales et déchirés ; au milieu m'apparaissent des figures que je ne voudrais pas rencontrer la nuit au coin d'un bois. Mais, en somme, comme l'effet est plus pittoresque, plus comraunicatif, pins jovial que dans notre première ; les petits enfants piétinent et sautent au cou de leurs mèrr-s ; les visages ont des impressions et des expressions. Trois jeunes fiiles, trois sœurs, si on en juge par leurs costumes, se tiennent par le cou et trépignent, à qui l'Amérique apparaît dans le lointain et l'avenir incertain, comme l'Eldorado plein d'espérances et de succès.
Une mère est assise sur un tonneau et pleure ; quatre petits enfants sont à ses pieds, silencieux ; une petite fille de huit ans i'em brasse et tâche de la consoler ; l'homme, triste, fume sa pipe et regarde dans le vague. Sans doute, ils disent un adieu éternel à leur pays, et laissent derrière eux des parents et des amis chéris qu'ils ne re verront jamais. C'est là la vie : mélange de joies, de tristesse, d'indifférence.
A 10 heures, notre monstre en fer, un des plus considérables entre ceux qui déchirent le sein des mers, se met en mouvement, lentement, solennellement, traîné par un remorqueur, à travers le dédale des bassins et des cheneaux du port, au milieu d'une forêt de vaisseaux, de mâts et de cordages. Tous les passagers sont debout à la poupe, le regard fixé sur la terre qui s'éloigne ; une foule nombreuse borde les quais que nous longeons ; tous les yeux sont attachés sur cette ville flottante qui quitte la ville du rivage. La plupart sont des curieux qu'attire la grandeur du spectacle ; çà et là des mouchoirs s'agitent en signe d'adieu, ils essuyent une larme et s'agitent encore. J'ai le cœur gros d'émotions. Ce départ triste pour d'autres est joyeux pour moi ; il n'est pas une séparation, mais un rapprochement. Deux coups de canon retentissants annon-
cent que nous quittons les eaux du port pour nous lancer vers l'étendue immense, sans limite.
Adieu, terre de France, patrie de la générosité, de la charité chrétienne malgré tes défaillances, du travail, de l'économie et du beau climat, et j'ajouterai pour moi, de quelques amitiés bien précieuses. Cependant tu ne saurais ne faire oublier notre terre de foi, de tranquillité, de bon sens et d'amitiés encore plus douces.
La mer est calme, mais pas d'un calme plat. Sous un vent médiocre et régulier, elle ondule son dos mouvant ; ce qui lui donne une apparence de vie tout-à-fait plaisant. Le ciel est pur, mais pas d'un azur immaculé ; et de nombreux flocons de laine blanche suspendus au firmament tempèrent les ardeurs du soleil. La brise fraîche, un peu froide, nous caresse la figure, refait les poumons et active les fonctions digestives. Je viens de déjeuner et mon estomac crie après le dîner. Je flâne pensant vaguement. A demain l'ouvrage ainsi pensent une cinquantaine de passagers assis sur leurs chaises, alignés comme des soldats à l'exercice donnant le nez au vent.
Quelle différence entre notre traversée et celle que firent les l)remiers Européens qui passèrent en Amérique. Ils mettaient deux et trois mois, nous huit ou neuf jours. Ils avaient devant eux l'imprévu ; nous avançons droit et ferme comme sur terre. Leurs vaisseaux légers dansaient sur les vagues soulevés par la tempête, notre navire en fer tient la mer solide. Difiâcilement ils attaignaient l'endroit précis ou était leur destination ; nous entrerons a New- York, droit comme César passe dans la barrière du presbytère. Ainsi va le monde. Ainsi la vapeur a changé l'économie et les hazards du voyage. Qu'est-ce que l'électricité réserve aux voyageurs de l'avenir .^ Mystère ! Dieu seul le sait.
Il y a plusieurs prêtres à bord, au moins quatre. Mais il fait si bon de fainéanter, de vivre seul, de se reposer, de ne parler de rien, que je ne me suis pas soucié de faire connaissance. Cependant j'en ai rencontré deux.
L'un âgé de 56 ans, curé de Akon, près de Cleveland Ohio,
Allemand d'origine. Il vient d'Egypte et de Terre Sainte, ayant quitté l'Amérique au mois de mars.
L'autre, Père Capucin de Milwakee, Father Didacus, allemand aussi d'origine, qui habite les Indes depuis 10 ans. Chose singulière nous nous trouvions à Lourdes le même jour. Il a connu au lac du Diable en 1879 une sœur grise, sœur AUard qui m'a soigné dans la maladie que j'ai faite en 1873 au Manitoba. Et nous venons nous conter cela entre l'Europe et l'Amérique sur l'océan.
A table j'ai le numéro 122. Je n'ai parlé encore qu'au numéro 123 mon voisin ; j'ignore son nom ; seulement je sais qu'il habite Charleston, Caroline du Sud, et qu'il est le cousin de l'évêque catholique de cette ville.
Nous filons délicieusement. A peine si nous sentons le mouvement de l'hélice. Le soleil descend dans l'onde, beau, brillant sous des effets magiques de lumière. Bon soir.
Dimanche 3 août. — Couché à 8 heures, je me suis levé à 9 heures ; 11 heures de sommeil, avec trois ou quatre interruptions de cinq minutes seulement. Je sens que je me refais. J'avais le cerveau réellement fatigué. Vous ne sauriez croire comme j'ai passé le dernier mois à Eome clopin clopan. Je suivais ù la lettre le régime d'un médecin. Je voulais tenir jusqu'au bout pour finir mes travaux commencés. Je ne sortais plus qu'eu voiture. L'exercice, quelque doux qu'il fut, m'était contraire. J'interrompais mon ouvrage de temps en temps, pour aller prendre l'air sous les arceaux de verdure du jardin. Quatre ou cinq fois par jour la sœur m'apportait un bouillon réconfortant, que suivait un verre de Bordeaux vieux. C'est une providence que je sois tombé dans ce couvent de charité, maison de santé, composée d'infirmières entendues. Mais les forces revinrent rapidement. Elles se referont complètement à la suite de cette vie que nous menons à bord, vie complètement végétative : manger et digérer comme les plantes qui n'ont d'autres fonctions que de s'accaparer les sucs de la terre . C'est bien, prenons des forces pour d'autres travaux, pour d'au-
très combats. L'homme est né pour travailler comme l'oiseau pour voler, natus ad lahorem.
Il y a à bord trois frères Maristes, qui sous la direction d'un Père, s'en vont fonder une maison, un noviciat à Baltimore. Je viens de faire connaissance avec eux. L'un est Breton, près de Ste Beuve ; il vient de Eome où il était procureur. Un autre est allemand du Luxembourg, Ils sont atteints quelque peu du mal de mer. Le Père s'appelle Piot. Je lui parlerai plus tard. Maintenant je me contente de lire les journaux que j'ai achetés avant de partir, un livre intéressant sur Notre-Dame de Chartres, et de respirer le grand aii en sommeillant sur ma chaise de cinq francs.
Je me suis amusé pendant une demi heure à regarder danser les émigrants, danse bien simple, les couples tournent, tournent, tournent au son de l'accordéon jusqu'à ce que la tête leur tournant, ils tombent d'épuisement ; alors ce sont des cris de joie, des battements de mains, un vrai triomphe.
Mon compagnon de chambre est un jeune avocat de Toronto, Ogdens, qui voyage pour fortifier sa santé. 11 n'y a que trois semaines qu'il est en Europe. Long, fluet, l'œil intelligent il m'a l'air tout à fait gentil.
J'ai le lit d'en haut, six pieds juste du sol. C'est un véritable exercice de gymnastique pour y grimper. Si le beau temps continue, passe encore, mais si la mer devient grosse, vraiment je ne sais comment je ferai pour me hisser dans ce hamac. Une fois juché, je suis mieux que dans le lit d'en bas, parce que je suis près du ventilateur qui renouvelle l'air de la cabine. C'est ainsi que chaque médaille à son revers, et chaque inconvénient son avantage.
Nous ne souffrons pas de la chaleur ; au contraire, le vent est un peu trop frais. N'importe, la fraîcheur m'est agréable, sachant quelle somme de chaleur m'attend à New-York.
C'est aujourd'hui Dimanche, la pensée de Dieu est plus facile, plus naturelle en ce jour, et je ne vous ai pas oublié devant le Seigneur.
Pour me récréer, j'ai voulu acheter un livre d'histoire.
Hélas ! la bibliothèque d\i navire ne renferme guère que des romans, et des plus mauvais. Enfin, j'ai pu découvrir un livre qui respecte la morale : Les tribunaux comiques. Comique tst bien le nom, et par bouts je ne pouvais m'empêcher de rire tout haut.
J'ai fait deux connaissances nouvelles. La première est un Chilien du nom de Domingo Echeverria, qui voyage en Europe depuis quinze mois, qui a vu l'Angleterre, la France, l'Allemagne, la Eussie, Constantinople et l'Italie. Il se trouvait à Eome au mois def évrier. Il veut être mon ami pendant la traversée. L'autre est un Français, professeur à Boston depuis dix-huit ans, qui vient de se marier à Paris, et qui amène avec lui sa femme, qui souffre un peu de l'ennui et du mal de mer. Le mal de mer gâte un peu la lune de miel.
Nous avons fait aujourd'hui de midi à midi 427 milles ; hier à midi nous avions fait^ depuis le départ, 22 milles. La distance totale à parcourir du Havre à New-York est de 3000 milles.
Lundi, 4 août 1892. — Cette nuit le ciel s'est voilé, et ce matin un épais brouillard couvre au loin la mer. Nous avançons à toute vapeur à travers l'atmosphère sombre, et le sifflet du naviïe ne cesse de jeter au vent son cri d'alarme, pour prévenir les colhsions de navires qui pourraient venir à notre rencontre.
La mer, un peu plus houleuse, donne à plusieurs des hautle-cœur. Peu sont malades, mais la plupart des femmes sont étendues sur leur chaise, mornes et la figure longue. Un demi sommeil a fait place à la gaieté ou aux lectures d'hier.
Mon Chilien vint me tenir une lono-ue conversation. Pourvu qu'il ne devienne pas importun !
A midi 424 nouveaux miUes de parcourus.
Mardi 5 août. — A midi 416 milles parcourus. La mer se gonfle. Je me sens paresseux. Je lis.
Mercredi, 6 août. — Vent, houle, pluie, temps de lecture et
de sommeil. Bon nombre ne dorment ni ne lisent, malades qu'ils sont, languissants et sans soucis.
J'ai fait la connaissance personnelle du père Piot, charmant homme, très interressaut. Mon ami chilien ne m'abandonne pas, j'en profite pour acquérir une mine de connaissances sur les Etats de l'Amérique du Sud, son commerce, ses productions, ses habitants. Cela vaut mieux que de se regarder et de s'ennuyer.
Distance parcourue : 366 milles. Le vent nous a ralentis.
Jeudi, 7 août. — Lecture et paresse.
Vendredi, 8 août. — Paresse et lecture.
Saviedij 9 août. — La mer est calme comme un lac d'huile. Le vaisseau glisse aisé, sans commotion. Ainsi je laisse couler aisée pour aujourd'hui mon existence. Les soucis viendront assez tôt. Le repos sans fin n'est pas de cette terre. Travaillons et espérons.
Dimanche, 10 août. — Quand je me levai à 10 heures, nous entrions dans le port de New-York. — D'abord il fallut passer à la, quarantaine. — Puis pour accoster ce fut long ; plus long pour passer à la douane ; plus long encore pour avoir mes trois caisses, dont l'une était égarée dans le fond de cale ; plus long pour les faire passer en transit sans les ouvrir et les confier à l'express. Enfin vers cinq heures, je pus me faire conduire au Grand Union Hôtel, et prendre mon dîner. Je voulais partir le même soir ; mais les employés du New- York Central sont en grève en grande partie ; on me dit au Bureau, que je courais risque de rester en chemin, en partant à 7,i heures, mais que demain on saurait au juste à quoi s'en tenir. J'attendrai donc à demain. Du reste je n'en suis pas fâché ; la douane m'a tellement fatigué ! Une bonne nuit me fera du bien.
Lundi, 11 août. — Je passai la journée à visiter New- York, une immense boutique bâtie en brique, où tout est calculé pour
la facilité du transport du commerce avec immenses rues droites, assez propres. A côté de Paris, c'est une manufacture comparée à un palais ; mais au point de vue pratique, la disposition de toutes choses est admirable. Cerdral Parle vaut la peine d'être visité, je me suis fort amusé à examiner la ménagerie. Je pars donc ce soir, comme je l'ai télégraphié à M. Payette cet avant midi. Au revoir bientôt si les grévistes n'ouvrent pas quelque aiguilles pour nous envoyer au fond de quelque rivière.
Il y a sept mois et deux jours, le 9 de janvier au soir, j'étais à bord de ces mêmes chars ; alois ils m'éloignaient de vous, aujourd'hui ils me ramènent. Le froid nous gelait les oreilles, ce soir nous étouffons de chaleur. J'avais en sac des questions enveloppées d'inconnu ; j'ai aujourd'hui des solutions claires : j'avais le cœur serré, je l'ai gai, ainsi -la vie est un contraste continuel. Qui pleure aujourd'hui, rit demain et vice versa, Nous partons une demi heure en retard, faute de la grève, c'est peut-être le présage de bien d'autres retards. Dans tous les cas, si je ne suis pas pour arriver à l'heure indiquée, je télégraphierai à l'Archevêché de Montréal, afin de couper couit à toute inquiétude. Inquiet, je ne le suis aucunement. Dormons tranquille.
Ma vis-à-vis s'appelle Hart. Elle est née au Canada ; elle a été trois ans ans aux Ursulines de Québec. Elle a demeuré aux Trois-Kivières et à Sherbrooke. Elle demeure actuellement près de New-York, et elle s'en va à Berthier, où elle a des amis que je connais, entre autres, les Cuthbert.
Mardi, 12 août. — A 6 heures, debout, nous sommes à Burlington ; 7 heures, déjeuner à St-Albans, — 8J nous sommes à St-Jean. L'aspect de nos campagnes canadiennes me sourit. Le Pont Victoria ! Le Mont-Poyal, couronné de verdure ! les toits argentins de la ville qui scintillent à ses pieds ! Dans le lointain, vu par l'imagination, le clocher de St-Lin !