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PREFACE

Joliette, 26 décembre 1890.

Au RÉVÉREND M. G. Fayette, St-Lin, Cher MovsieuTy

J'ai ouï dire «^ne Monsieur le Curé de St-Lin vous avait communiqué, durant son dernier voyage, une série de notes. Ces notes doivent être très intéressantes, si j'en juge par ce que le Révérend M. J. B. Proulx a déjà i)ublié dans ce genre.

Serait-il possible de mettre ce journal de voyage sous les yeux des lecteurs de la Famille f

Je vous en serais très reconnaissant, ainsi qu'à Monsieur le Vice- Recteur.

Votre tout dévoué

F. A. BAILLAIRGÉ, Ptre

Montréal, 3 janvier 1891. Le Révérend G. Fayette, desservant de la paroisse de St-Lin. Mon cher ami,

J'ai l'honneur d'accuser réception de votre missive, avec laquelle vous m'envoyez, sous une môme enveloppe, une lettre de M. l'abbé Baillairgé.

Je n'ai aucune objection à ce que la Famille publie mon journal de Rome ; même c'est un grand honneur à faire à ma prose de voyage, écrite à la vapeur, tantôt dans un wagon de chemin de fer, tantôt sur le tillac d'un paquebot transatlantique, tantôt sur les sofas d'un antichambre, presque toujours sur mon genou, rarement sur les quatre pieds solides d'une table.

Je n'y mets que deux conditions : la première, que vous éliminiez vous-même tout ce qui tend à l'intimité, ou se' rapporte aux affiiires de ma mission auprès du Saint-Siège ; la seconde, que, si mes lettres endorment le lecteur, je n'en sois tenu responsable aucunement.

Pour le reste, je l'abandonne volontiers à la grâce de Dieu et à la bienveillance de mes amis, au nombre desquels vous pouvez compter n'être pas le dernier.

J.-B. PROULX, Ptre

St-Lin des Laurentkles, 6 janvier 1891. ^ Le Révérend F. A. Baill irgé, CoLLÈOi Juliette Monsieur,

Je suis heureux de pouvoir vous envoyer le journal que vous me demandez, et je souhaite qu'il fasse passer à vos lecteurs d'aussi agréables moments qu'il m'en 9 causés à moi-même.

Je vous ferai remarquer que M. Proulx pendant son voyage, n'a pas laissé passer un seul jour, sans adresser un mot, notes, journal, ou lettres à ses amis de St-Lin ; je réunis suivant l'ordre des dates ces feuilles diverses en un seul tout, qui n'en aura que plus de variété.

J'intitule le travail : En Europe, par ci, par là, et après une entrée '• De Montréal à Montréal, je le divise en trois parties : lo De Montréal à Rrmie ; 2o à Rome ; 3o De Rome à Montréal.

Tout en désirant me conformer autant que possible aux condiiions imposées par l'auteur, quelquefois cependant j'ai peut-être manqué à la consigne en n'éliminant pas certaines réflexions qui assurément n'ont pas été écrites pour le public, mais qui, d'un autre côté, ne compromettant personne, font le charme de ce genre de correspondance. J'ai voulu, dans le choix de ces communications, tenir un juste milieu entre trop d'abandon et trop de sévérité.

Souhaitant, au commencement de cette nouvelle année, longue vie à votre revue, je demeure.

Avec une haute considération, Monsieur l'abbé

Votre très dévoué serviteur

J. G. FAYETTE, Ptre

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CHA'^ITRE PREiVlIER DE MONTRÉAL A MONTRÉAL

Mardi, 7 janvier 1890. — Sur le train en route pour St- Hyacinthe. Quand j'étais plus jeune, et que ma correspondance était peu étendue, une lettre qui m'arrivait par la poste me faisait battre le cœur, et j'en savourais la lecture. Depuis, l'habitude, une accumulation de réponses à faire, et des missives quelques fois ennuyeuses ont enlevé aux messagères de la poste un peu, beaucoup de leur saveur. Je dois faire exception pour votre dernière lettre, elle a réveillé les sentiments de ma jeunesse. Elle était vraiment inspirée pour la circonstance, vous avez frappé sur la note. Savez- vous que c'est un petit chef-d'œuvre de cœur et d'esprit ? et cela justement par ce que vous n'avez pas voulu en faire un... Je m'arrête, nous entrons dans la gueule de loup, dans l'antre noir du pont Victoria.

Nous voici rendus au grand jour, après avoir vu pendant dix minutes des échappées de lumière blafarde se promener en zigzag sur les bancs, comme des feux-follets, comme les rideaux d'une aurore boréale au firtnameut, comme les fantasmagories d'un cauchemare.

Donc, vous m'écrirez souvent. Au milieu des tracasseries arides d'occupations multiples, il m'est bon de recevoir une lettre qui ne traite pas d'affaires, qui ne demande pas de réponse difficile, qui parle, qui converse, qui jase, doucement, tendrement, fraternellement.

Les chars courent à toute vitesse à travers les champs couverts de leur blanc linceul. C'est moins poétique qu'un tapis de verdure au printemps ; c'est plus mélancolique, par conséquent, plus à l'unisson avec mes sentiments actuels. Le soleil couchant fait scintiller leur blancheur immaculée et répand dans l'air comme une teinte de gaieté ; de même, au dedans de moi, un certain contentement adoucit la douleur de mon éloi-

gnement. Je suis tranquille sur ma paroisse, elle est entre bonnes mains. Je suis tranquille sur mon couvent. Mes Supérieurs m'honorent de leur confiance, mes paroissiens ne me sont pas antipathiques ; mes adversaires, si j'en ai, me respectent ; je ne me connais pas d'ennemis, quoiqu'un certain nombre d'amis, dit.on, se défient de moi, mais cette défiance passera comme les autres choses de la terre. "Vraiment, me disait quelqu'un aujourd'hui même, Dieu vous a fait une existence tissue d'or et de soie" ? Ne serais-je pas un ingrat de me plaindre ?

Mercredi 8 janvier. — Sur le train en route pour Sherbrooke. Il est minuit. Vous dormez, je veille et vous écris à la lueur de la lampe vacillante et fumeuse, cela m'amuse.

A St-Hyacinte après avoir réglé avec Monseigneur Moreaa les affaires qui m'y menaient, j'ai passé trois heures en tête-àtête avec un ami d'enfance, un compagnon de classe, le Curé octuel de la cathédrale. Il y avait douze ans que nous ne nous étions pas rencontrés dans un colloque amical. Hélas nous vieillissons !

J'arriverai à Sherbrooke vers 4 heures du matin. Je dormirai un petit somme à l'Hôtel ; A 7 heures, j'irai voir Monseigneur Kacine ; à 8 heures, départ pour Québec ; à 3 heures P. M. Je serai chez son Eminence le Cardinal, à 5 heures chez Mgr le Eecteur de l'Université, à 9 heures sous mes couvertes dans un char dortoir, où je devrai dormir deux nuits dans une car celle-ci ne compte pas ; et jeudi matin, je me reveillerai à Montréal ; tout cela, supposé qu'aucun accident ne vienne traverser mon programme. L'homme propose, Dieu dispose.

Deux femmes dorment devant moi sur leur' siège. Elles onf le sommeil robuste, pour ne pas le rompre plus souvent dans un char qui porte aussi dur. Ça va de mal en pis, nous sommes au galop, en conséquence je cesse de tracer des pattes de mouche.

A bord du Québec central. Tout va comme sur des roulettes. A 4 heures j'arrivais à l'hôtel. "Hôtellier, vous me reveillerez à 6 heures. " A 6J heures j'étais chez Monseigneur l'Evêque ; et à 8 heures moins dix minutes, me voici assis en gare dans un wagon, attendant que le train soit formé.

Je vais faire la méditation de Saint Ignace, sur ces sièges bourrés, confortablement établi, regardant par la fenêtre se dérouler les scènes variées de la belle nature, les coteaux et les vallons, les rivières et les lacs qui abondent dans ces cantons de Test si pittoresques. N'est-ce pas aller au Ciel en carosse, à la vapeur

Nons nons avançons dans la vallée du St François, suivant les méandres d'une rivière capricieuse, tantôt au milieu de collines longues aux croupes arrondies, tantôt entre des côtes abruptes, à travers des bosquets d'arbres chargés de givre qui ressemblent à d'énormes candélabres étincelants de cristaux. Les sapins nains, courts et larges, ont l'apparence de lustres : si j'en avais de semblables pour mon église ! Les éral)les ronds et touffus semblent se gourmer comme des matrones a l'exemple de Madame B...; les ormes élancés se balancent flexibles comme Marie J...; et dites-moi qui ressemble dans notre entourage à une épinette pointue et fine ? Le soleil luisant empourpre l'horison et mon cœur. Deo Gratias !

Je viens de faire quinze milles avec un de m 'S anciens élèves en théologie, curé dans ces parages. Nous avons parlé du passé, du présent ; je l'ai quitté chez lui, à Angus, où sa petite église et son beau presbytère s'élèvent au centre d'un village florissant au milieu des souches.

Il est 10 J heures. Nous sommes à Garthby, une ville naissante, avec rues droites, moulins, commerce de bois considérable, sur les bords du lac Aylmer, une nappe d'eau large et irrigulière, bordée de forêts épaisses, une des sources de la rivière St

François.

11 heures moins le quart, d'Israëli, grand nom, petite place, magni nominis umhra, sur le bord d'un lac grand comme un étang.

11 heures, Coleraine sur les bord du lac Noir.

Un peu plus loin, je demande à mon voisin qui ne parle que l'Anglais : " Quel est le nom de cette ville de maisonnettes bâties sur les débris d'un volcan " "Quoi vous ne le savez pas !... Well, c'est Rhetford, la ville de l'amiante. " Le train arrêtait,

Mr. Amiante courut à la gare, et revint glorieux, avec une pierre grosse comme mes deux poings ; il échiffe le minerai soyeux, il en fait une jointée de filasse, il y applique une allumette : "Voyez, dit-il, le feu n'y peut rien, on en fait des chemises précieuses, des pantalons, des gants — des gants ! ça doit être commode pour tirer les marrons du feu. Oui... peut-être... Tenez, je vous donne cette pierre. — Merci, je vais l'envoyer à mes amis. Où demeurent-ils ? Au plus beau pays du monde. —- Où cela se trouve-t-il ? — Sur les bords de l'Achigan !.... Achiganne ! je ne connais pas cette rivière là ; Achiganne ! that's a beautiful name. — And a famons one, too."

De la vallée du St François nous passons dans celle de la Chaudière. La vue s'étend, bientôt nous débouchons sur une plaine qui ressemble à celle de St Lin : c'est la Beauce, nue d'arbres, et toute en culture. Les villages se succèdent : Ste Marie, Ste Hénédine, St. Anselme, St. Henri. Déjà dans le lointain nous apercevons le front sévère de la citadelle et le dôme orgueilleux de l'Université.

Sur le train, en route pour Montréal. — Dans une minute je me couche, content de mon voyage à Québec. Demain à Montréal, je terminerai certaines affaires ; et à 4J heures les chars m'emporteront du côté de New- York.

Demain vous aurez la paix, je n'aurai pas le loisir de tenir le crayon. Ce serait un désordre de tout écrire pour ne dire que des riens, si je n'avais un" but. Il importe au commencement d'un voyage de ne pas laisser l'ennui s'introduire au logis, et de se tenir l'esprit continuellement occupé, jusqu'à ce qu'il soit acclimaté au déplacement. Puis j'écris pour deux... et deux que je sais avides de paroles amies, d'échos qu'apporte la vie lointaine.

Donc adieu ! priez pour moi, faites prier. Ecrivez-moi souvent. Donnez-moi cinquante nouvelles ; quand on est loin, ce sont les plus petites choses qu'il fait le plus plaisir d'apprendre ou mieux, il n'y a pas de petites choses, quand elles nous viennent de personnes qui nous sont chères.

lÈUE PARTIE.

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