‹ En Europe, par ci, par làChapitre 25 sur 28 · DE BORDEAUX A VERTOU · texte numérisé non relu

DE BORDEAUX A VERTOU

Lundi, 21 juillet. — Je suis installé dans mon compartiment, jusqu'à maintenant, seul; j'ai étendu mes livres, mes journeaux à côté de moi ; j'ai récité mon bréviaire ; et j'attends le départ du train dans vingt minutes. J'ai acheté pour m'am user le i^i^aro, la Petite Gironde, le Nouvelliste: si vous ajoutez à cela le Guide de Bedecker, et la géographie des trois départements que je vais traverser, vous voyez que j'ai de quoi m'occuper de 8 henres à 4 heures et 20 minutes, que je serai à Clisson. Ces départements sont : la Charente inférieure,

Charente inférieure à la Rochelle, lieu fort, Saints, Si- Jean, Jousac, Marennes, Rochefort,

La Vendée,

Dans la Vendée on voit la Roche sur-Yon Les Sables, Fontenay, qui vit naître Brisson

Et la Loire inférieure,

Loire-Inférieure à Nantes au supplice tout neuf, St-Nazaire, Ancenis, Chateaubriant, Paimbœuf

Depuis Lourdes j'ai traversé les Hautes- Pyrennées.

Les Hautes Pyrennées ont Tarbes, belle à voir, Argelès et Bagnère au célèbre Baignoir,

Les Landes

Landes : Mont de Marsan dans ses plaines brûlantes. Sur l'Adour, Saint Sever, Dax et ses eaux bouillantes,

Les Basses Pyrém^ea

Aux Basses Pyrennées Pau qu'Henri quatre honore, Oleron, Mauleon, Orthez, Bayonne encore,

Et la Gironde.

La Gironde à Bordeaux, Lisbourne et la Béole Bag«s, Lesparre et Blaye à la célèbre géole.

Il a fallu une patience plus qu'ordinaire pour rimer ainsi toute la géographie française, tout de même, c'est fort ingénieux. Le train se met en marche. Vole, vole, vers des pays nouveaux. Grâce à Dieu, je suis seul.

File, file, nous entrons dans la Saintonge. Nous voici à Saintes, fière de ses antiquités romaines, des environs de laquelle sont sortis les PayetLe. Mais sur ma carte je ne trouve pas Ste-Florence, leur place natale. Sans cela, je serais arrêté dire bonjour aux cousins du meilleur des desservants.

File, file. Voici Eochefort, dont un canadien fut longtemps le gouverneur, Lemoine de Sérigny, de la famille de Iberville.

File, file, voici Larochelle, célèbre dans l'histoire, un des ports de mer où l'on s'embarquait pour le Canada.

File, file, nous entrons dans le Poitou, qui porte pour une grande partie, aujourd'hui le nom de Vendée, succession de collines arrondies et de vastes plateaux, de vallons frais et charmants, couverts d'arbres à haute futaie, entrecoupés de haies vives, pays essentiellement propre à la guerre de guérillas que firent les héroïques Vendéens.

File, file, nous voici à Clisson, nom rendu célèbre par 01i< vier de Clisson. Ce fut le héros du premier drame que j'entendis au Collège ; et le rôle d'Olivier était rendu par Olivier David qui jouit actuellement un rôle sur la scène politique et littéraire du Canada. Je venais de traverser un pays qui a fourni bon nombre de colons à la Nouvelle-France, vu qu'il se trouve dans le voisinage de deux ports de mer où se faisaient

les embarquements : Larochelle et Nantes. Les Normands, eux, s'embarquaient surtout à Dieppe.

A 4 hrs. 50 je prenais le train local de Nantes, et je déb.irquais à la gare de Vertoii à 5 hrs et 35. Cette station est à une demi-lieue du village. Pas une voiture à l'arrivëe du train. Je dis à la femme qui tient le bureau : " Madame, puis-je avoir une voiture dans le voisinage pour me conduire à Vertou, — M. Bastard a un cheval, peut-être vous con luira- t-il — Où reste M. Bastard ? — Là, à cette petite au])erge, à trois arpents d'ici. "

Pendant que M. Bastard attelle et se change, voyons ce que mes livres disent de Vertou.

Baedeker : "Le bourg de ce nom se voit à 2 kilomètres sur la droite dans un site pittoresque. "

Joanne : " 5,376 habitants. Chef-lieu de Canton, de l'arron dissement de Nantes, sur uoe éminence dominant la Sèvre- Nantaise. Monuments mégalithiques. Eglise ogivale moderne. "

Et qu'est-ce que la Sèvre ? C'est une petite rivière qui entre dans le département au-dessus de Clisson. " Elle y coule dans une vallée tellement resserrée que, entre les deux talus qui la forment, iL n'y a souvent place que pour la rivière et pour quelques étroites bandes de prairies. Aussi les villages ne sontils pas situés sur la rivière même, mais sur les collines des deux rives. Au-dessus de Vertou, les coteaux s'écartent, la vallée s'élargit un peu, mais déjà la Sèvre s'approche de sa fin. Elle se jette dans un bras de la Loire à Pont Rousseau, faubourg de Nantes."

Nous paVtons à travers une. campagne bien ombragée, dans une petite charrette à ressorts. Chemin faisant, comme je voyais mon cocher très curieux, je lui fis connaître le but de mon voyage. " Bien, dit-il, je connais une famille de Prou, si vous voulftz, je vous y conduirai. — Très bien, lui dis-je."

Je laissai mes valises à l'hôtel Koy, où " on loge à pied et à cheval," et nous partons pour Berniers, une demi-lieue plus loin que Vertou. M. Prou n'était pas à la maison. Sa voisine

nous dit : il travaille dans son champ. Xous gagnons le champ. " Père Prou, dit M. Bastard, venez donc ici un peu."

Il arrive, un petit vieux, la faucille sous le bras, alerte, gai, sancriiin, les yeux bleus, le nez long, enfin la ressemblance de mon grand Père Clément. Je n'en doute pas, j*ai retrouvé un cousin.

" J'ai soixante-sept ans, dit-il, je suis le seul Prou dans Vertou, avec mes enfants. Autrefois il y en avait beaucoup plus, il en existe encore un bon nombre dans la corn panne voisine, le Pont St-Martin."

Après avoir jasé un quart d'heure, je lui donnai de quoi prendre un coup à ma santé, et je m'en revins à mon hôtel où ■je soupai avec le meilleur petit vin blanc que j'aie encore bu. " Ah ! c'est que voyez vous, me dit une petite fille de quinze ans, qui me servait, vous êtes dan? le pays du bon vin ! "

La cloche tintait. *' Qu'est-ce que c'est*? " — c'est un salut recommandé par Monseigneur peur obtenir du beau temps pour la moisson, il pleut trop souvent. J'allai au salut. Il y avait beaucoup de monde, des femmes presque exclusivement. On chanta 0 salidaris, Miserere, Parce Domine et le Tantum. Béni par Jésus eucharistique, je revins me coucher en paix.

Mardij 22 juillet. — A 6 heures debout. A sept heures à l'éo-lise. Le curé commençait un service sur le corps. En descendant au bas de la nef pour le libéra, il me lança un coup d'œil scrutateur. Après la messe je laissai au presbytère ma carte, et mes lettres d'introduction, disant que je repasserais dans une heure. Quand je revins il ne voulut pas me laisser partir. Je dînai ici. 11 fit atteler son cheval, nous allâmes faire un tour dans la campagne, montâmes au haut d'un moulin à vent pour voir les points de vue environnants qui sont superbes, visitâmes une belle ville ; allâmes voir un notaire qui, sur une lettre que j'avais écrite, il y a cinq ans, a fait des recherches sur nos origines, et veut absolument que mon nom soit Proud, avec un cl. Choisissez Preau, ou Prau, ou Praux, ou Préaux, ou Prou, ou Proux, ou Proulx : écheveau mêlé que

luut cela ; il n'y a qu'un point qui ne fait pas de doute, c'est que nous sortons d'ici : Les registres paroissiaux ont été brûlés à la révolution.

J'étais pour partir ce soir. Le bon curé s'offre à me conduire lui-même au train demain matin, de sorte que- j'arriverai à iSTantes à temps pour prendre l'express du Mans, où je dois aller coucher demain : j'accepte, et me voici établi ici pour la nuit. J'ai visité en détail l'église qui est neuve, et qui est bien jolie ; le nom du curé est M. Marigny.

Les jours marchent, le temps approche ou je prendrai la mei, où je débarquerai en Amérique, où j'arriverai à St-Lin, où j'aurai le plaisir de vous revoir.

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