CHAPITRE HUITIEME A LYON
Vendredi, 2^ janvier. (1). — Hier soir je descendis à l'Hôtel de l'Univers, presque en face de la gare. Ce matin je me réveillai tard et je n'en suis pas fâché. En voyage, bien manger, bien doimir, ne pas aller trop vite, c'est la santé, sans compter que c'est le plaisir et l'instiuction.
Ail heures, après avoir pris un café au lait, je me rendis au Bureau des Missions • Catholiques. Je n'ai besoin de personne pour me conduire dans une ville étrri.ngère, ma carte me suffît. M. Morel, à qui j'ai affaire, partais pour aller dîner avec un évêque, et.il m'a donné rendez- vous pour 3 heures. En attendant je visiterai la ville, sans me presser.
Tout près des Missions Etrangères se trouve l'église d'Ainay. J'y suis et vous écris, assis sur une chaise en face de l'autel. Il me fait plaisir que vous visitiez Lyon avec moi ; et ma chère mère, vous êtes la dame de mes pensées, qui me suivez comme il en était pour les chevaliers du moyen-âge.
Cette église est la plus ancienne de Lyon, bâtie sur un vieux temple payen, élevé en l'honneur d'Auguste. Elle a cinq nefs, les trois principales voûtées en berceau. Comme toutes les églises de France elle est en pierre, jusqu'à la voûte, ouvrage qui brave les siècles, mais qui a quelque chose de sévère, de sombre ; l'église de St-Lin est bien plus fraîche et plus gaie. Cependant cette église-ci, vieille de plusieurs centaines d'années, sera encore jeune, quand notre église sera chose du passé — c'est bien, allons plus loin.
Passant par la place Bellecour, j'ai gravi la sainte colline de Fourvières dans un ascenseur, et j'ai passé ici des heures délicieuses à lire, à visiter et à prier. J'ai gravi les trois cent seize marches, qui conduisent au sommet de l'église : quelle vue
(1) n faut remarquer ici* que M. Proulx, par une de ces distractions dont il n'est pas coutumier, a perdu une journée, prenant le 26 do janvier pour le 25. Il ne s'aperçut de son erreur qu'à Home ; le lundi il s'arrêtait à St Jean-de-Maurienne dans les Alpes, pour y dire sa messe, pensant que c'était le dimanche. — J. G. Fayette.
splendide nous avons du haut de cet observatoive. Je ne vous écris aucun détail sur cette chapelle, préférant vous envoyer les opuscules que ,;'ai sous la main. Je vous souhaite autant de plaisir à les lire que j'en ai éprouvé moi-même. J'y ajoute deux images, une pour ma chère mère, l'autre pour mon bon ami. Vite, descendons, car il arrive trois heures, et l'abbé Morel m'attend.
Les affaires sont faites. L'abbé m'invite pour dîner demain, et rencontrer M. Légaré, le président du Bureau de la propagation de la Foi. — "Merci, je pars demain matin, au retour ce plaisir, si je passe par Lyon. " Ce m'aurait été très-agréable de faire cette connaissance, de même que de visiter l'église de Saint-Pothin et de Sainte-Philomène, et quelques autres monuments de Lyon, que je suis obligé de laisser de côté. Mais n'importe, je ne veux pas manquer à la résolution que j'ai prise avant de partir, et qui est la plus raisonnable, de ne m'arrêter en route que pour les affaires indispensables. J'offre le sacrifice de ma curiosité pour le succès de ma mission, et j'espère que Dieu le bénira. Dans tous les cas, si je ne réussis pas, ce ne sera pas manque de persévérance tranquille et longue ; ils vont voir à Eome ce que c'est qu'une tête dure de Canayen.
Au sortir de chez l'abbé Morel, je gagnai l'église S t- Jean, la cathédrale, monument remarquable par l'élégance et la pureté de ses lignes, sombre comme toutes les églises gothiques, avec vitreaux en couleurs chargées. Cela a son beau côté, je préfère le clair, le lumineux des églises italiennes ; c'est pourquoi mes châssis de couleurs sont si légers, sans compter qu'ils coûtent moins cher, considération qui entre en ligne de compte quand on n'a pas d'argent.
De là, je gagnai la grande paroisse de Lyon, Saint- Nizier, qui a été bâtie pas longtemps après la cathédrale, au loième siècle, et qui a avec elle un grand air de parenté. Comme elle, l'intérieur a trois nefs, avec transept et chapelles latérales. J'y ai admiré la grande nef, très haute, avec un joli triforium à frontons. Comprenez- vous ? non . Eh bien ! ce serait trop long
k expliquer ici ; au retour, et de vive voix, les explications détaillées.
De là, je pris uue course à la diable, passant devant V Hôtel de ville, qui n'est pas plus joli que celui de Montréal, devant le théâtre, devant le palais de justice à l'aspect imposant, et, suivant les quais du Eliône jusqu'au cours du midi, où se trouve mon liôtel, je jetai un coup d'œil à gauche sur le Lycée, sur le marché couvert, sur la gendarmerie, sur F Hôtel- Dieu, sur la Poste, sur V Hospice de la charité, sur la mairie, sur V école de commerce, et sur la manufacture des tabacs, qui, en France, appartiennent à l'Etat.
Je suis content de ma journée. Je connais mon Lyon,comme mon Montréal, à l'extérieur, j'entends. La ville est bâtie sur un delta de terre basse au confluent de la Saône et du Ebône, à droite sur le plateau abrupt au-delà de la Saône où. se trouve Fourvières, et à gauche sur un terrain qui s'élève en amphithéâtre, au delà du Khône.
Lyon date de 500 ans avant Jésus-Christ fondée qu'elle fut par les Grecs ; mais les Eomains lui donnèrent une importance considérable en en faisant la capitale de la Gaule Celtique. Trajan y bâtit sur le plateau, le Forum vêtus ( l'ancien forum ) d'où par corruption vient le mot français Fourvières. Plus tard la partie principale de la ville se construisit sur le delta.
Voici la beauté principale de Lyon : deux rivières, assez larges, pas trop larges, la traversent, ayant sur chacune de ses rives des boulevards bordés d'arbres et d'une rangée de hautes maisons superbes. Vous voyez de St-Lin quel aspect magnifique présentent ces deux rangées de palais qui se regardent, ces deux rues, ces deux boulevards ombragés, séparés par un cours d'eau rapide, surtout le soir, quand l'ensemble vous apparaît mystétérieux et féerique à la lumière des gaz.
Je ne connais personne à Lyon. Cependant je puis dire à première vue, (j[ue j'y aime l'aspect général de la population. En certaine autre ville que je ne nommerai pas,tout est mondain, surfait, et le bon, par la force même des choses, doit y prendre un air évaporé. Lyon est ville catholique, et les indifférents.
trempés malgré eux de catholicisme, s'y présentent avec des manières chrétiennes et raisonnables. Enfin ici le français me' paraît, non-seulement joli,fascinant, mais aimable.
Bonsoir, ma chère mère. Croyez que ce m'est un plaisir de converser avec vous. Je veux vous le prouver par ce journal que je n'ai pas omis encore de tenir un seul jour depuis mon départ. Si je vis si souvent loin de vous, en mission au Manitoba, en voyages apostoliques à la Baie-d'Hudson, en pension à Montréal, en courses en Europe, ce n'est pas par plaisir, c'est ])our obéir à la volonté de Dieu qui se manifeste par les ordres ou les désirs de mes supérieurs ecclésiastiques. Je vous aime bsaucoup, je dois aimer encore davantage l'appel de Dieu. L'un ne contredit pas l'autre. Je vous sais assez chrétienne, assez résignée pour accepter ces absences avec patience, avec conformité à la volonté divine. Pour ce qui dépend de moi, je veux vous prouver par ces correspondances multipliées que je ne vous oublie pas et que votre souveoir me suit partout. L'amoui' de ma mère se confond avec l'amour de mon Dieu.
chapitrp: neuvième de lyon a st jeaîj de maïïriem.7e
Samedi, 2^» jfDivier (l). — Je pars de Lyon à 9 heures, et à 6 heures et demi je serai à St-Jean de Ma u rien ne, dans les Alpes, pas loin de la frontière italienne. Pourquoi arrêter ? pour deux raisons ; la première, afin de pouvoir dire la messe demain dimanche ; la deuxième, parce que ayant mal dormi la nuit dernière, je ne veux pas m'exposer à être malade en passant une nouvelle nuit sans sommeil. J'ai promis d'aller vite, mais pas plus qu'il n'est raisonnable. Ça coûte un peu plus cher, mais la vie vaut mieux que l'argent. ^Voyez comme j'ai soin de moi ; ne soyez donc pas inquiète, bonne mère. Puis à quelque chose malheur est bon ; je vais me trouver à passer de jour à travers les grands paysages des Alpes. La chance me poursuit, je suis encore seul dans mon compartiment. Au départ quand il se montrait un nez à la portière, je lui faisais de gros yeux en dessous ; et il allait chercher place ailleurs.
De Lyon à Monthuel nous traversons plusieurs petits bourgs qui n'offrent pas grand intérêt. Terrain bas où coule le Khône sur la droite à une certaine distance, et sur la gauche un long coteau, ce qui me rappelle le pays entre Lachine et Montréal, quand on suit la ligne du Grand -Tronc.
Toujours coteaux sur la gauche, mais le terrain sur lequel nous roulons s'élève. Bonne terre, qui a valu au village (jue nous traversons le nom de Valboiine, c'est le contraire de notre Terrehonne, où le sol en grande partie est très pauvre. Aussi lui a-t-on ajouté, dans une de ses côtes le sobriquet de Paîu' court.
Après Meximieux, on traverse VAin qui a l'apparence d'une rivière respectable ; et après Leyment, l'Albarine, affluent de VAin.
(1) C'est-à dire, dimanche 26 jauvier.
Ambévieu, au pied du J nra, buffet. J'achète une bouteille de viij, un morceau de yiain, un bout de saucisse ; le tout pour un franc, et je vais faire mon déjeuner de onze heures à bon marché. On vient de changer les chaufferettes, je suis comme un prince. Un compagnon est venu s'asseoir à l'autre portière ; il sera bien habile s'il me tire un mot de la bouche. Il fait si bon de ne s'entretenir qu'avec soi-même et ses livres.
On entre dans les montagnes du Jura par la charmante vallée de l'A Ibarine, large de trois à quatre arpents entre de hautes'montagnes, tantôt se rétrécissant, tantôt, s'élargissant en baies riches de gazon. Au fond du vallon court en serpentant le ruisseau d'un bleu clair,le flanc des montagnes est couvert de vignobles.
St-R(unhert-ea-Bagey, la vallée se rétrécit, u?i arpent, un arpent et demi tout au plus. Les aspects deviennent d'un sauvacre i^randiose.
Nous entrons dans une gorge sombre, sévère et déserte, où nous longeons de petits étangs, azurés, ne voyant au-dessus de nos têtes qu'une lisière étroite de firmament bleu. Nous avons quitté l'Albarine. Bossillon.
V irieu-le- Grand ) évidemment nous avons fait petit à petit l'ascension du plateau ; les pics se multiplient moins hauts, et les horizons s'élargissent.
Artemare; ayant longé le mont Colombier, nous entrons dans la vallée du Khône avec une vue splendide sur les Alpes.
Culoz, dans un vallon circulaire, entouré de quinze sommets, quelque chose comme Wemontaching dans le haut du St-Maurice moins ses belles rivières. Tel sera l'aspect de nos Laurentides, quand elles auront été habitées depuis deux mille ans, même avant cela. Ici nous changeons de chars pour l'Italie, notre premier train se dirigeant sur Genève en Suisse, 25 minutes d'arrêt. J'en profite pour me délasser les jambes. J'achète une demi-bouteille de sauterne, un franc et demi, ce qui est trèscher ici, mais aussi il faut avouer qu'il est très bon. Il a noyé mon malaise de ce matin, et me voici tout refait, aussi bien
qu'hier grâce à la liqueur que trouva notre père Noé. Vinum lœtificat cor hominis.
Chindrieux. On arrive sur les bords du lac Bourget, ( nom vénéré de notre pays ) qui mesure quatre lieues de long sur environ une lieue de large : nappe d'eau considérable en Europe. C'est un étang à côté de nos mers intérieures. Tout de même il est bien gentil, et nous le contournons presque en son entier, jusqu'à ce que arrivés dans une plaine tout à-fait fertile, couverte de vignes, de peupliers et d'arbres fruitiers de de toutes sortes, nous le quittons pour gagner Aix.
" Ce lac, dit Lamartine dans Raphaël, est profondément '' encaissé du côté de la France, Du côté de la Savoie, au con- *' traire, il s'insinue sans obstacle dans des anses et dans de " petits golfes, entre des coteaux couverts de bois, de treillis, " de vignes hautes, de figuiers qui trempent leurs feuilles dans " ses eaux... L'abbaye de Haute-Combe, tombeau des princes " de la maison de Savoie, s'élève sur un contrefort de granit, au " nord, et jette l'ombre de ses vastes cloîtres sur les eaux du " lac. Abrité, tout le jour, du soleil par la muraille du mont " du Chat, cet édifice rajipelle, par l'obscurité qui l'environne, *' la nuit éternelle dont il est le seuil pour ces princes descen- " dus du trône dans ces caveaux. Seulement le soir, un rayon " de soleil couchant le frappe et se réverbère un moment sur ses' " murs comme pour montrer le port de la vie aux hommes, à " la fin du jour."
AiX'leS'Bains, 5000 habitants, station thermale, où coulent des sources sulfureuses excellentes pour la guérison des rhumatismes et des maladies de la peau. Chaque année voit ici réunis jusqu'à 12000 baigneurs. Le climat y est très doux, la situation charmante dans une plaine entourée de montagnes ; les environs sont remplis de promenades intéressantes. J'aime encore mieux St-Lin. " La vie y est moins dorée, mais on y trouve le bonheur.*
Viviers, joli vallon bien cultivé : le soleil dore des traînées de nuages légers qui se promènent plus bas que le sommet des montagnes.
Cliamhéry, 20,000 habitants, ancienne capitale de la Savoie. Tout le monde aime les Savoyards. C'est un centre intellectuel et industriel assez important. 30 minutes d'arrêt, et une demibouteille de madère. Toutes ces villes de montagnes présentent une pb^/sionomie intéressante avec leurs rues grimpantes, et leurs maisons étagées les unes au-dessus des autres. Un pic à l'ouest brille sous les rayons du soleil, vu qu'il est couvert de neige. C'est la première neige que je vois depuis mon départ au Canada. Ici dans la plaine, nous avons une température de mai.
Partant de Cbambéry, on passe près du Mont Granier, haut de plus de six mille pieds En 1248, une partie s'en écroulait, couvrant de ruines 16 villages. C'était pire que l'éboulement du Cap Diamant, l'automne dernier.
Je n'oublie pas que je suis ici dans le pays de St-François de Sales, le saint de ma prédilection, non pas tant parcequ'il était devenu doux d'impatient qu'il était, mais parce qu'il a vécu extérieurement comme tout le monde, buvant, mangeant ce qu'on lui servait, fréquentant les sociétés, et faisant partir le principe de sa sanctification de la pureté intérieure de ses motifs.
Tout de même, c'est très-joli : verdure au fond du vallon, flanc abrupt de hautes montagnes rousses ayant çà et là des maisonnettes au milieu d'un bouquet d'arbres comme suspendues dans l'espace, et sommet blanc de neige immaculée. Des flocons de nuages en promenades capricieuses s'accrochent dans les pics et les rochers. Sombre au fond du ravin, et clair ciel bleu au-dessus de nos têtes ; quelque chose que nous ne connaissons pas à Montréal ou aux Laurentides. Chigidn-leS" Marches et Montmélian.
Depuis Culoz j'ai remarqué que tous les champs étaient inondés. A Chambéry, j'ai appris le secret. Ayant acheté un journal local, je vis que ces jours derniers il s'est déchaîné sur ces montagnes une véritable tempête. Tempête en arrière sur l'océan, tempête en avant sur la terre ferme, calme sur mon passage je joue de bonheur.
Cruet. On traverse l'Isère dont on a remonté la vallée pendant quelque temps. Nous suivons le lit des rivières, un chemin de fer ne peut passer tout droit à travers ces montagnes.
La nuit, qui tombe vite dans ces ravins, nous surprend à l'entrée de la vallée de la Chaumière. Nous voyageons dans l'ombre géante entre deux murailles abruptes, pendant que la lune éclaire les sommets éclatants de blancheur et le bleu pâle des cieux où scintillent les étoiles.
CJiamousset, Aiguehelle, Epierre, enfin St-Jean-de-MaU' menue, où un omnibus me conduit à l'Hôtel de l'Europe, à un mille environ.
Dimanche, 26 janvier {1). — Bonne nuit, bon dormir! Je cours dire ma messe, avec une soutane trop petite que me prête un petit vicaire de la cathédrale ; car cette minuscule ville de 3,000 âmes est érigée en évêché. De l'évêque et de son entourage, je ne connais rien, étant trop pressé pour entreprendre à faire des connaissances.
L'église a une belle nef et renferme le tombeau de plusieurs de ses anciens évêques. Sur une place publique on voit une statue du Dr Fédéré, l'inventeur de la médecine légale, qui était natif de St-Jean.
A 8 heures, par un chemin de raccourci, le garçon portant ma valise sur son dos, je gagne la gare en route pour l'Italie.
( 1 ) C'est-à-dire, lundi, 27 janvier.
CHAPITEZ I IXIIME DE ST-JZAT-BEKArBnSirZ A EOXE
: 27;. — Si-MickeL, nous
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U T>ttée » lâiéât en im nvin s«R>gi^ lâiuie. einnimri. CSmqne eôlean est littéralement conTert de T^n» ; on Tot la route da liant-Cénîs monter en m-zag soi le flanc à pie. Tont-areoop à tos pieds Shix nous appanit au fond de son vallon câiealane, @it3=iée de banta pen^icR et de vîgnnHen épées. MameorSiisaL
J'ai ûim. £^n à mangpr k ces petites stations, oà nous
u'arrêtous qu'une deDii-minute. Une lieure et quart nous sépare encore de Turin. Patientons.
Ah ! Ah ! à B assoie no j* ai pu me procurer une bouteille de chioraonte, et deux croûtons desséchés comme ceux de M. D...
La vallée s'est étendue en une plaine large d'un mille plus ou moins, bordée de hauts remparts de montagnes, cultivée aux petits soins, vraie forêt de châtaignes ; c'est gentil. 11 fait chaud, il fait bon.
Enfin ce n'est plus une vallée, c'est la vaste plaine du Piémont ( au pied des monts ) uni comme la main. Bougone, S. Antonio, Condove, S. Ambrogio, Angliana, Rosta, AIplgnanOy et aux portes de Turin Collegno. Tous ces noms sonnent doux et sonores. La langue italienne est musicale.
25 minutes d'arrêt à Turin où je prends un café au lait. Je connais cette belle ville, à la population raisonnable, pour l'avoir visitée il y a cinq ans.
Nous traversons le Pô — plaine unie — puis le terrain devient plus accidenté jusqu'à Asti^ le premier endroit où nous arrêtons passant par-dessus toutes les autres stations, c»ir nous sommes dans un train rapide, galopant, cahotant, qui me permet à peine d'écrire.
Alexandrie, Novi ; à 5 heures nous entrons dans les collines et les montagnes qui entourent et fortifient Gênes. A ô\ heures. Gênes.
Lundi, 27 janmer (mardiy 28). — 11 est une heure de l'après- midi ; nous quittons Gênes. Tout droit je me rends à Rome, où j'arriverai vers llh heures ce soir. Je puis entamer la nuit prochaine, j'ai si bien dormi cette nuit, me couchant à 10, me levant à 8 heures.
Hier soir, j'ai circulé dans les rues étroites, à travers les ])alais de marbre, hauts, architecturaux de Gênes la superbe.
Superbe en effet ! et quand on songe que ces palais ont été élevés il y a plus de quatre siècles, alors que le luxe des maisons particulières était moins développé qu'aujourd'hui, on est frappé d'étonnement.
J'ai passé l'avant-midi au cimetière Campo santo. Je Tavais déjà visité ; il n'en a pas été moins nouveau pour moi. Le crayon se refuse à décrire tant de richesses, de sculptures si fines, si délicates, si variées, marbre qui pleure, qui prie, qui espère. Ah ! que j'aurais voulu vous voir là !
En passant à la cathédrale S. Lorenzo, j'arrêtai. Il y a une chapelle dédiée à S. Jean Baptiste, où se trouvent les reliques insignes de ce saint Précurseur, apportées de la Palestine pendant les croisades. Je ne manquai pas de les visiter ( ce qui coûte un franc ), et de m'agenouiller devant elles pour prier mon saint patron.
De Gênes à Spezia, on suit la rivière ou plutôt la rive du levant, un des plus beaux pays du monde. D'un côté la vaste mer, de l'autre une montagne qui s'élève en amphithéâtre, couverte de forêts d'oliviers, de palmiers et d'oranges, de vignes hautes, où se détachent des maisons de campagne coquettes, des villages hardiment perchés, des villes fraîches au fond des ravins. L'eau en vient à la bouche, quand on voit tout un verger d'oranges avec des fruits verts, jaunissants, jaunes comme des pommes d'or. Il n'y a qu'un ennui, les tunnels qui succèdent aux tunnels, ils nombrent 80.
Nombreuses sont les stations au nom sonore comme un timbre ; mais, comme j'ai pris le train direct et rapide, nous les brûlons presque toutes, n'arrêtant qu'aux principales : Nervi, Chianarij Levanto, Spezia.
Toute cette côte est fréquentée l'été par une multitude d'étrangers, qui viennent y prendre les bains de mer ; et même l'hiver à cause de la douceur de son climat.
4f heures. Nous voici à Pise, après être arrêtés à Sarzana, à Avenzay d'où l'on aperçoit sur la gauche les célèbres carrières de Carrare, et Pietrasanta -, n'est-ce pas que ça sonne bien ?
J'ai déjà visité Pise, son dôme ( ou cathédrale ), son baptistère, son campo santo et sa campanile ou tour penchée. Cette ville est recherchée par les asthmatiques et ceux qui ont besoin d'un climat doux et humide, on y enverra Phonsine
Voici pour cette fois, le seul souvenir que j'en apporte : un poulet rôti, une pincée de sel, un cruchon de vin, un petit pain et deux oranges. Et pendant qu'on traverse la vaste plaine unie qui entoure cette ville historique, autrefois commerçante, savante et puissante, prosaïquement, tout seul je fais festin.
Cecina. Le soleil se couche là-bas, dans la mer, à l'occident, au milieu d'un nuage qui s'étend comme un rideau de pourpre par delà l'île d'Elbe, où se coucha un autre astre à son déclin, Napoléon. Nous allons entrer dans les marasmes, longs et larges marais malsains, où il n'y a rien d'intéressant à voir. Quand nous atteindrons la campagne romain^, il y aura longtemps que la nuit nous aura apporté le silence et la réflexion. Réfléchissons donc, réfléchissons de 5J à llj heures : préambule digne d'une religieuse mission, arrivée convenable dans un lieu célèbre et sacré.
Mon esprit se replit sur lui-même, mon cœur se sert d'émotions, en pensant que ce soir je coucherai dans la Ville éternelle. J'y rencontrerai les premiers hommes de la catholicité, j'y traiterai des affaires qui devront influer grandement sur notre avenir religieux. Dans les moments de loisir, je visiterai les sanctuaires pieux, Ijs ruines antiques : l'histoire et la foi se partageront mes promenades et mes lectures. Le sol de Rome exhale un parfum d'héroïsme, il a des émanations de martyre et de virginité ! priez pour moi. Pour remplir et sanctifier les six heures de chemin de fer que j'ai devant moi, je vais dire un rosaire pour ma mère, un rosaire pour mon ami. Valete in Domino.
2ième PARTIE