CRI D ALARME
moi pour éviter même la présence d'un domestique. Elle avait une idée fixe qui la poursuivait depuis quatre ou cinq mois, elle voulait se griser, mais se griser tout à fait sans rien craindre, sans avoir à rentrer, à parler à sa femme de chambre, à marcher devant témoins. Souvent elle avait obtenu ce qu'elle appelait un « trouble gai » sans aller plus loin, et elle trouvait cela délicieux. Donc elle s'était promis de se griser une fois, une fois seulement, mais bien. Elle raconta chez elle qu'elle allait passer vingt-quatre heures chez des amis, près de Paris, et elle arriva chez moi à l'heure du dîner.
Une femme, naturellement, ne doit se griser qu'avec du Champagne frappé. Elle en but un grand verre à jeun, et, avant les huîtres, elle commençait à divaguer.
Nous avions un dîner froid tout préparé sur une table derrière moi. Il me suffisait d'étendre le bras pour prendre les plats ou les assiettes et je servais tant bien que mal en l'écoutant bavarder.
Elle buvait coup sur coup, poursuivie par son idée fixe. Elle commença par me faire des confidences anodines et interminables sur ses sensations de jeune fille. Elle allait, elle allait, l'œil un peu vague, brillant, la langue délrée ; et ses idées légères se déroulaient interminablement comme ces bandes de papier bleu des télégraphistes, qui font marcher toute seule leur bobine, et semblent sans fin, et s'allongent toujours au petit bruit de l'appareil électrique qui les couvre de mots inconnus.
De temps en temps elle me demandait :
— Est-ce que je suis grise ?
— Non, pas encore.
Et elle buvait de nouveau.
Elle le fut bientôt. Non pas grise à perdre le sens, mais grise à dire la vérité, à ce qu'il me sembla.
Aux confidences sur ses émotions de jeune fille succédèrent des confidences plus intimes sur son mari. Elle me les fit complètes, gênantes à savoir, sous ce prétexte, cent fois répété : « Je peux bien te dire tout, à toi... A qui est-ce que je dirais tout, si ce n'est à toi. » Je sus dono toutes les habitudes, tous les défauts, toutes les manies et les goûts les plus secrets de son mari.
Et elle me demandait en réclamant une approbation : « Est-il bassin ?... dis-moi, est-il bassin ?... Crois-tu qu'il m'a rasée... hein?... Aussi, la première fois que je t'ai vu, je me suis dit : « Tiens, il me plaît, celui-là, je le prendrai pour amant. » C'est alors que tu m'as fait la cour. »
Je dus lui montrer une tête bien drôle, car elle la vit malgré l'ivresse ; et elle se mit à rire aux éclats : «Ah!... grand serin, dit-elle, en as-tu pris des précautions... mais quand on nous fait la cour, gros bête... c'est que nouB voulons bien... et alors il faut aller vite, sans quoi on nous laisse attendre... Faut-il être niais pour no pas comprendre, seulement à voir notre regard, que nous disons « Oui ». Ah ! je crois que je t'ai attendu, dddaii ! Je ne savais pas comment m'y prendre, moi, pour te faire comprendre que j'étais pressée... Ah ! bien oui... des fleurs... des vers... des compliments... encore des fleurs... et puis rien... do plus... J'ai failli te lâcher, mon bon, tant tu étais lam à te décider. Et
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dire qu'il y a la moitié des hommes comme toi, tandis que l'autre moitié... Ah !... ah !... ah !... »
Ce rire me fit passer un frisson dans le dos. Je balbutiai : — « L'autre moitié... aîors l'autre moitié ?... »
Elle buvait toujours, les yeux noyés par le vin clair, l'esprit poussé par ce besoin impérieux de dire la vérité qui saisit parfois les ivrognes.
Elle réprit : « Ah ! l'autre moitié va vite... trop vite... mais ils ont raison ceux-là tout de même. Il y a des jours où ça ne leur réussit pas, mais il y a aussi des jours où ça leur rapporte, malgré tout.
Mon cher... si tu savais... comme c'est drôle... deux hommes... Vois-tu, les timides, comme toi, ça n'imaginerait jamais comment sont les autres... et ce qu'ils font... tout de suite... quand ils se trouvent seuls avec nous... Ce sont des risque-tout!... Ils ont des gifles... c'est vrai... mais qu'est-ce que ça leur fait... ils savent bien que nous ne bavarderons jamais. Ils nous connaissent bien, eux... »
Je la regardais avec des yeux d'inquisiteur et avec une envie folle de la faire parler, de savoir tout. Combien de fois je me l'étais posée, cette question : « Comment se comportent les autres hommes avec les femmes, avec nos femmes ? » Je sentais bien, rien qu'à voir dans un salon, en public, deux hommes parler à la même femme, que ces deux hommes se trouvant l'un après l'autre en tête-à-tête avec elle, auraient une allure toute différente, bien que la connaissant au même degré. On devine du premier coup d'œil que certains êtres, doués naturellement pour séduire ou seulement plus dégourdis, plus
hardis que nous, arrivent, en une heure de causerie avec une femme qui leur plait, à un degré d'intimité que nous n'atteignons pas en un an. Eh bien, ces hommes-là, ces séducteurs, ces entreprenants ont-ils, quand l'occasion s'en présente, des audaces de mains et de lèvres qui nous paraîtraient à nous, les tremblants, d'odieux outrages, mais que les femmes peut-être considèrent seulement comme de l'effronterie pardonnable, comme d'indécents hommages à leur irrésistible grâce ?
Je lui demandai donc : « Il y en a qui sont très inconvenants, n'est-ce pas, des hommes ? »
Elle se renversa sur sa chaise pour rire plus à son aise, mais d'un rire énervé, malade, un de ces rires qui tournent en attaques de nerfs ; puis, un peu calmée, elle reprit : « Ah ! ah ! mon cher, inconvenants ?... c'est-àdire qu'ils osent tout... tout de suite..., tout... tu entends... et bien d'autres choses encore... »
Je me sentis révolté comme si elle venait de me révéler une chose monstrueuse.
— Et vous permettez ça, vous autres ?...
— Non... nous ne permettons pas... nous giflons... mais ça nous amuse tout de même... Ils sont bien plus amusants que vous, ceux-là !... Et puis avec eux on a toujours peur, on n'est jamais tranquille... et c'est délicieux d'avoir peur... peur de ça surtout. Il faut les surveiller tout le temps... c'est comme si on se battait en duel... On regarde dans leurs yeux où sont leurs pensées, et où vont leurs mains. Ce sont des goujats, si tu veux, mais ils nous aiment bien mieux que vous !...
Une sensation singulière et imprévue m'envahissait.
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Bien que garçon, et résolu à rester garçon, je me sentis tout à coup l'âme d'un mari devant cette impudente confidence. Je me sentis l'ami, l'allié, le frère de tous cer hommes confiants et qui sont, sinon volés, du moins fraudés par tous ces écumeurs de corsages.
C'est encore à cette bizarre émotion que j'obéis en ce moment, en vous écrivant, monsieur, et en vous priant de jeter pour moi un cri d'alarme vers la grande armée des époux tranquilles.
Cependant des doutes me restaient, cette femme était ivre et devait mentir.
Je repris : « Comment est-ce que vous ne racontez jamais ces aventures-là à personne, vous autres ? »
Elle me regarda avec une pitié profonde et si sincère que je la crus, pendant une minute, dégrisée par l'éton-
nement.
« Nous... Mais que tu es bête, mon cher ! Est-ce qu'on parle jamais de ça... Ah ! ah ! ah ! Est-ce que ton domestique te raconte ses petits profits, le sou du franc, et les autres ? Eh bien, ça, c'est notre sou du franc. Le mari ne doit pas se plaindre, quand nous n'allons point plus loin. Mais que tu es bête !... Et puis quel mal ça fait-il, du moment qu'on ne cède pas ! »
Je demandai encore, très confus :
— Alors, on t'a souvent embrassée ?
Elle répondit avec un air de mépris souverain pour l'homme qui en pouvait douter : « Parbleu !... Mais toutes les femmes ont été embrassées souvent... Essaye avec n'importe qui, pour voir, toi, gros serin. Tiens, embrasse Mme de X .. elle est toute jeune, très honnête...
Embrasse, mon ami..., embrasse... et touche... tu verras... tu verras... Ah ! ah ! ah !... »
Tout à coup elle jeta son verre plein dans le lustre. Le Champagne retomba en pluie, éteignit trois bougies, tacha les tentures, inonda la table, tandis que le cristal brisé s'éparpillait dans ma salle à manger. Puis elle voulut saisir la bouteille pour en faire autant, je l'en empêchai ; alors elle se mit à crier, d'une voie suraiguë... et l'attaque de nerfs arriva... comme je l'avais prévu...
Quelques jours plus tard, je ne pensais plus guère à cet aveu de femme grise, quand je me trouvai par hasard, en soirée avec cette Mme de X... que ma maîtresse m'avait conseillé d'embrasser. Habitant le même quartier qu'elle, je lui proposai de la reconduire à sa porto, car elle était seule, ce soir-là. Elle accepta.
Dès que nous fûmes en voiture, je me dis : « Allons, il faut essayer », mais je n'osai pas. Je ne savais comment débuter, comment attaquer.
Puis tout à coup j'eus le courage désespéré des lâches. Je lui dis :
— Comme vous étiez jolie, ce soir.
Elle répondit en riant :
— Ce soir était donc une exception, puisque vous l'avez remarqué pour la première fois ?
Je restais déjà sans réponse. La guerre galante ne me va point décidément. Je trouvai ceci, pourtant, après un peu de réflexion :
— Non, mais je n'ai jamais osé vous le dire