LE BAPTÊME
— Que voulez-vous, monsieur, c'est l'usage. Ils le font tous, nous ne pouvons empêcher ça.
— Mais au moins, dépêchez-vous, criai-je. Il reprit :
— Je ne peux pourtant pas aller plus vite.
Et il entra dans la sacristie, tandis que nous demeurions sur le seuil de l'église où je souffrais, certes, davantage que le pauvre petit qui hurlait sous la morsure du froid.
La porte enfin s'ouvrit. Nous entrâmes. Mais l'enfant devait rester nu pendant toute la cérémonie.
Elle fut interminable. Le prêtre ânonnait les syllabes latines qui tombaient de sa bouche, scandées à contresens. Il marchait avec lenteur, avec une lenteur de tortue sacrée ; et son surplis blanc me glaçait le cœur, comme une autre neige dont il se fût enveloppé pour faire souffrir, au nom d'un Dieu inclément et barbare, cette larve humaine que torturait le froid.
Le baptême enfin fut achevé selon les rites, et je vis la garde rouler de nouveau dans la longue couverture l'enfant glacé qui gémissait d'une voix aiguë et douloureuse.
Le curé me dit : « Voulez-vous venir signer le registre? »
Je me tournai vers mon jardinier : « Rentrez bien vite, maintenant, et réchauffez-moi cet enfant-là tout de suite. » Et je lui donnai quelques conseils pour éviter, s'il en était temps encore, une fluxion de poitrine.
L'homme promit d'exécuter mes recommandations,
et il s'en alla avec sa belle-sœur et la garde. Je suivis le prêtre dans la sacristie.
Quand j'eus signé, il me réclama cinq francs pour les frais.
Ayant donné dix francs au père, je refusai de payer de nouveau. Le curé menaça de déchirer la feuille et d'annuler la cérémonie. Je le menaçai à mon tour du procureur de la République.
La querelle fut longue, je finis par payer.
A peine rentré chez moi, je voulus savoir si rien cfe fâcheux n'était survenu. Je courus chez Kérandec, mais le père, la belle-sœur et la garde n'étaient pas encore revenus
L'accouchée, restée toute seule, grelottait de froid dans son lit, et elle avait faim, n'ayant rien mangé depuis la veille.
— Où diable sont-ils partis ? demandai-je. Elle répondit sans s'étonner, sans s'irriter : « Ils auront été bé pour fêter. » C'était l'usage. Alors, je pensai à mes dix francs qui devaient payer l'église et qui payeraient l'alcool, sans doute.
J'envoyai du bouillon à la mère et j'ordonnai qu'on fit bon feu dans sa cheminée. J'étais anxieux et furieux, me promettant bien de chasser ces brutes et me demandant avec terreur ce qu'allait devenir le misérable mioche. A six heures du soir, ils n'étaient pas revenus.
J'ordonnai à mon domestique de les attendre, et je me couchai.
Je m'endormis bientôt, car je dors comme un vrai matelot.
LE BAPTEME
Je fus réveillé, dès l'aube, par mon serviteur qui m'apportait l'eau chaude pour ma barbe.
Dès que j'eus les yeux ouverts, je demandai : « Et
Kérandec ? »
L'homme hésitait, puis il balbutia : « Oh ! il est rentré, Monsieur, à minuit passé, et soûl à ne pas marcher, et la grande Kermagan aussi, et la garde aussi. Je crois bien qu'ils avaient dormi dans un fossé, de sorte que le p'tit était mort, qu'ils s'en sont pas même aperçus. »
Je me levai d'un bond, criant :
— L'enfant est mort !
— Oui, Monsieur. Ils l'ont rapporté à la mère Kérandec. Quand elle a vu ça, elle s'a mise à pleurer ; alors ils l'ont faite boire pour la consoler.
— Comment, ils l'ont fait boire ?
— Oui, Monsieur. Mais j'ai su ça seulement au matin, tout à l'heure. Comme Kérandec n'avait pu d'eau-devie et pu d'argent, il a pris l'essence de la lampe que Monsieur lui a donnée ; et ils ont bu ça tous les quatre, tant qu'il en est resté dans le litre. Même que la Kérandec est bien malade.
l'avais passé mes vêtements à la hâte, et saisissant une canne, avec la résolution de taper sur toutes ces bêtes humaines, je courus chez mon jardinier.
L'accouchée agonisait soûle d'essence minérale, à côté du cadavre bleu de son enfant.
Kérandec, la garde et la grande Kermagan ronflaient
sur le sol.
Je dus soigner la femme qui mourut vers midi.
Le vieux médecin s'était tu. Il reprit la bouteille d'eau-de-vie, s'en versa un nouveau verre, et ayant encore fait courir à travers la liqueur blonde la lumière des lampes qui semblait mettre en son verre un jus clair de topazes fondues il avala, d'un trait, le liquide perfide et chaud.
lie Tie
Les dîneurs entraient lentement dans la grande salle de l'hôtel et s'asseyaient à leurs places. Les domestiques commencèrent le service tout doucement, pour permettre aux retardataires d'arriver et pour n'avoir point à rapporter les plats ; et les anciens baigneurs, les habitués, ceux dont la saison avançait, regardaient avec intérêt la porte chaque fois qu'elle s'ouvrait, avec le désir de voir paraître de nouveaux visages.
C'est là la grande distraction des villes d'eaux. On attend le dîner pour inspecter les arrivés du jour, pour deviner ee qu'ils sont, ce qu'ils font, ce qu'ils pensent. Un désir rôde dans notre esprit, le désir de rencontres agréables, de connaissances aimables, d'amours peutêtre. Dans cette vie de coudoiements, les voisins, les inconnus, prennent une importance extrême. La curiosité est en éveil, la sympathie en attente et la sociabilité en travail.
On a des antipathies d'une semaine et des amitiés
d'un mois, on voit les gens avec des yeux différents, sous l'optique spécial de la connaissance de villes d'eaux. On découvre aux hommes, subitement, dans une causerie d'une heure, le soir, après dîner, sous les arbres du parc où bouillonne la source guérisseuse, une intelligence supérieure et des mérites surprenants, et, un mois plus tard, on a complètement oublié ces nouveaux amis, si charmants aux premiers jours.
Là aussi se forment des liens durables et sérieux, plus vite que partout ailleurs. On se voit tout le jour, on se connaît très vite ; et dans l'affection qui commence se mêle quelque chose de la douceur et de l'abandon des intimités anciennes. On garde plus tard le souvenir cher et attendri de ces premières heures d'amitié, le souvenir de ces premières causeries par qui se fait la découverte de l'âme, de ces premiers regards qui interrogent et répondent aux questions et aux pensées secrètes que la bouche ne dit point encore, le souvenir de cette première confiance cordiale, le souvenir de cette sensation charmante d'ouvrir son cœur à quelqu'un qui semble aussi vous ouvrir le sien.
Et la tristesse de la station de bains, la monotonie des jours tous pareils, rendent plus complète d'heure en heure cette éclosion d'affection.
Donc, ce soir-là, comme tous les soirs, nous attendions l'entrée de figures inconnues.
Il n'en vint que deux, mais très étranges, un homme et une femme : le père et la fille. Ils me firent l'effet,
tout de suite, de personnages d'Edgar Poë ; et pourtant il y avait en eux un charme, un charme malheureux ; je me les représentai comme des victimes de la fatalité. L'homme était très grand et maigre, un peu voûté, avec des cheveux tout blancs, trop blancs pour sa physionomie jeune encore ; et il avait dans son allure et dans sa personne quelque chose de grave, cette tenue austère que gardent les protestants. La fille, âgée peut-être de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, était petite, fort maigre aussi, fort pâle, avec un air las, fatigué, accablé. On rencontre ainsi des gens qui semblent trop faibles pour les besognes et les nécessités de la vie, trop faibles pour se remuer, pour marcher, pour faire tout ce que nous faisons tous les jours. Elle était assez jolie, cette enfant, d'une beauté diaphane d'apparition ; et elle mangeait avec une extrême lenteur, comme si elle eût été presque incapable de mouvoir ses bras.
C'était elle assurément qui venait prendre les eaux.
Ils se trouvèrent en face de moi, de l'autre côté de la table ; et je remarquai immédiatement que le père avait un tic nerveux fort singulier.
Chaque fois qu'il voulait atteindre un objet, sa main décrivait un crochet rapide, une sorte de zigzag affolé, avant de parvenir à toucher ce qu'elle cherchait. Au bout de quelques instants, ce mouvement me fatigua tellement que je détournais la tête pour ne pas le voir.
Je remarquai aussi que la jeune fille gardait, pour manger, un gant à la main gauche.
Après dîner, j'allai faire un tour dans le parc de l'établissement thermal. Cela se passait dans une
petite station d'Auvergne, Châtel-Guyon, cachée dans une gorge, au pied de la haute montagne d'où s'écoulent tant de sources bouillantes, venues du foyer profond des anciens volcans. Là-bas, au-dessus de nous, les dômes, cratères éteints, levaient leurs têtes tronquées au-dessus de la longue chaîne. Car Châtel-Guyon est au commencement du pays des dômes.
Plus loin s'étend le pays des pics ; et, plus loin encor le pays des plombs.
Le puy de Dôme est le plus haut des dômes, le pic du Sancy le plus élevé des pics, et le plomb du Cantal le plus grand des plombs.
Il faisait très chaud ce soir-là. J'allais, de long en large dans l'allée ombreuse, écoutant sur le mamelon qui domine le parc, la musique du casino jeter ses premières chansons.
Et j'aperçus, venant vers moi, d'un pas lent, le père et la fille. Je les saluai, comme on salue dans les villes d'eaux ses compagnons d'hôtel ; et l'homme, s'arrêtait aussitôt, me demanda :
— Ne pourriez-vous, Monsieur, nous indiquer une promenade courte, facile et jolie si c'est possible ; et excusez mon indiscrétion.
Je m'offris à les conduire au vallon où coule la mince rivière, vallon profond, gorg* étroite entre deux grandes pentes rocheuses et boisées.
Ils acceptèrent.
Et nous parlâmes, naturellement, de la vertu des eaux.
— Oh ! disait-il, ma fille a une étrange maladie, dont on ignore le siège* Elle souffre d'accidents nerveux
incompréhensibles. Tantôt on la croit atteinte d'une maladie de cœur, tantôt d'une maladie de foie, tantôtd'une maladie de la moelle épinière. Aujourd'hui on attribue à l'estomac, qui est la grande chaudière et le grand régulateur du corps, ce mal-Protée aux mille formes et aux mille atteintes. Voilà pourquoi nous sommes ici. Moi je crois plutôt que ce sont les nerfs. En tout cas, c'est bien triste.
Le souvenir me vint aussitôt du tic violent de sa main, et je lui demandai :
— Mais n'est-ce pas là de l'hérédité ? N'avez-vous pas vous-même les nerfs un peu malades ?
Il répondit tranquillement :
— Moi ?... Mais non... j'ai toujours eu les nerfs très calmes...
Puis soudain, après un silence, il reprit :
— Ah ! vous faites allusion au spasme de ma main chaque fois que je veux prendre quelque chose? Gela provient d'une émotion terrible que j'ai eue. Figurezvous que cette enfant a été enterrée vivante !
Je ne trouvai rien à dire qu'un « Ah ! » de surprise et d'émotion.
Il reprit :
— Voici l'aventure. Elle est simple. Juliette avait depuis quelque temps de graves accidents au cœur Nous croyions à une maladie de cet organe, et nous nou; attendions à tout.
On la rapporta un jour froide, inanimée, morte. Elî;
venait de tomber dans le jardin. Le médecin constata le décès. Je veillai près d'elle un jour et deux nuits ; je la mis moi-même dans le cercueil, que j'accompagnai jusqu'au cimetière où il fut déposé dans notre caveau de famille. C'était en pleine campagne, en Lorraine.
J'avais voulu qu'elle fût ensevelie avec ses bijoux, bracelets, colliers, bagues, tous cadeaux qu'elle tenait de moi, et avec sa première robe de bal.
Vous devez penser quel était l'état de mon cœur et l'état de mon âme en rentrant chez moi. Je n'avais qu'elle, ma femme étant morte depuis longtemps. Je rentrai seul, à moitié fou, exténué, dans ma chambre, et je tombai dans mon fauteuil, sans pensée, sans force maintenant pour faire un mouvement. Je n'étais plus qu'une machine douloureuse, [vibrante, un écorché ; mon âme ressemblait à une plaie vive.
Mon vieux valet de chambre, Prosper, qui m'avait aidé à déposer Juliette dans son cercueil, et à la parer pour ce dernier sommeil, entra sans bruit et demanda :
— Monsieur veut-il prendre quelque chose ? Je fis « non » de la tête, sans répondre.
Il reprit :
— Monsieur a tort. Il arrivera du mal à monsieur. Monsieur veut-il alors que je le mette au lit ?
Je prononçai :
— Non, laisse-moi.
Et il se retira
Combien s'écoula-t-il d'heures, je n'en sais rien. Oh ! quelle nuit ! quelle nuit ! Il faisait froid ; mon feu s'était éteint dans la grande cheminée, et le vent, un vent
d'hiver, un vent glacé, un grand vent de pleine gelée, heurtait les fenêtres avec un bruit sinistre et régulier.
Combien s'écoula-t-il d'heures ? J'étais là, sans dormir, affaissé, accablé, les yeux ouverts, les jambes allongées, le corps mou, mort, et l'esprit engourdi de désespoir. Tout à coup, la grande cloche de la porte d'entrée, la grande cloche du vestibule tinta.
J'eus une telle secousse que mon siège craqua sous moi. Le son grave et pesant vibrait dans le château vide comme dans un caveau. Je me retournai pour voir l'heure à mon horloge. Il était deux heures du matin. Qui pouvait venir à cette heure ?
Et brusquement la cloche sonna de nouveau deux coups. Les domestiques, sans doute, n'osaient pas se lever. Je pris une bougie et je descendis. Je faillis demander :
— Qui est là ?
Puis j'eus honte de cette faiblesse et je tirai lentement les gros verrous. Mon cœur battait ; j'avais peur J'ouvris la porte brusquement et j'aperçus dans l'ombre une forme blanche dressée, quelque chose comme un fantôme.
Je reculai, perclus d'angoisse, balbutiant :
— Qui... qui... qui êtes- vous?
Une voix répondit:
— C'est moi, père.
C'était ma fille !
Certes, je me crus fou ; et je m'en allais à reculons devant ce spectre qui entrait ; je m'en allais, faisant de la main, comme pour le chasser, ce geste que vous avez
io
vu tout à l'heure, ce geste qui ne m'a plus quitté.
L'apparition reprit :
— N'aie pas peur, papa ; je n'étais pas morte. On a voulu me voler mes bagues, et on m'a coupé un doigt ; le sang s'est mis à couler, et cela m'a ranimée.
Et je m'aperçus, en effet, qu'elle était couverte de sang.
Je tombai sur les genoux, étouffant, sanglotant, râlant.
Puis, quand j'eus ressaisi un peu ma pensée, tellement éperdu encore que je comprenais mal le bonheur terrible qui m'arrivait, je la fis monter dans ma chambre, je la fis asseoir dans mon fauteuil ; puis je sonnai Prosper à coups précipités pour qu'il rallumât le feu, qu'il préparât à boire et allât chercher des secours.
L'homme entra, regarda ma fille, ouvrit la bouche dans un spasme d'épouvante et d'horreur, puis tomba roide mort sur le dos.
C'était lui qui avait ouvert le caveau, qui avait mutilé, puis abandonné mon enfant : car il ne pouvait effacer les traces du vol. Il n'avait même pas pris soin de remettre le cercueil dans sa case, sûr d'ailleurs de n'être pas soupçonné par moi, dont il avait toute la confiance.
Vous voyez, Monsieur, que nous sommes des gens bien malheureux. »
Il se tut.
La nuit était venue, enveloppant le petit vallon
solitaire et triste, et une sorte de peur mystérieuse m'étreignait à me sentir auprès de ces êtres étranges, de cette morte revenue et de ce père aux gestes effrayants- Je ne trouvais rien à dire. Je murmurai :
— Quelle horrible chose!...
Puis, après une minute, j'ajoutai :
— Si nous rentrions, il me semble qu'il fait frais. Et nous retournâmes vers l'hôtel.
Kosb
Les deux jeunes femmes ont l'air ensevelies sous une couche de fleurs. Elles sont seules dans l'immense landau chargé de bouquets comme une corbeille géante. Sur la banquette du devant, deux bannettes de satin blanc sont pleines de violettes de Nice, et sur la peau d'ours qui couvre les genoux un amoncellement de roses, de mimosas, de giroflées, de marguerites, de tubéreuses et de fleurs d'oranger, noués avec des faveurs de soie, semble écraser leâ deux corps délicats, ne laissant sortir de ce lit éclatant et parfumé que les épaules, les bras et un peu des corsages dont l'un est bleu et l'autre lilas.
Le fouet du cocher porte un fourreau d'anémones, les traits des chevaux sont capitonnés avec des ravenelles, les rayons des roues sont vêtus de réséda ; et, à la place des lanternes, deux bouquets ronds, énormes, ont l'air des deux yeux étranges de cette bête roulante et fleurie.
Le landau parcourt au grand trot la route, la rue d'Antibes, précédé, suivi, accompagné par une foule
d'autres voitures enguirlandées, pleines de femmes disparues sous un flot de violettes. Car c'est la fête des fleurs à Cannes.
On arrive au boulevard de la Foncière, où la bataille a lieu. Tout le long de l'immense avenue, une double file d'équipages enguirlandés va et revient comme un ruban sans fin. De l'un à l'autre on se jette des fleurs. Elles passent dans l'air comme des balles, vont frapper les frais visages, voltigent et retombent dans la poussière où une armée de gamins les ramasse.
Une foule compacte, rangée sur les trottoirs, et maintenue par les gendarmes à cheval qui passent brutalement et repoussent les curieux à pied comme pour ne point permettre aux vilains, de se mêler aux riches, regarde, bruyante et tranquille.
Dans les voitures, on s'appelle, on se reconnaît, on se mitraille avec des roses. Un char plein de jolies femmes, vêtues de rouge comme des diables, attire et séduit les yeux. Un monsieur, qui ressemble aux portraits d'Henri IV, lance avec une ardeur joyeuse un énorme bouquet retenu par un élastique. Sous la menace du choc, les femmes se cachent Jes yeux et les hommes baissent la tête, mais le projectile gracieux, rapide et docile, décrit une courbe et revient à son maître qui le jette aussitôt vers une figure nouvelle.
Les deux jeunes femmes vident à pleines mains leur arsenal et reçoivent une grêle de bouquets ; puis, après une heure de bataille, un peu lasses enfin, elles ordonnent au cocher de suivre la route du golfe Juan, qui longe la mer.
rose 153
Le soleil disparaît derrière FEsterel, dessinant en noir, sur un couchant de feu, la silhouette dentelée de la longue montagne. La mer calme s'étend, bleue et claire, jusqu'à l'horizon où elle se mêle au ciel, et l'escadre, ancrée au milieu du golfe, a l'air d'un troupeau de bêtes monstrueuses, immobiles sur l'eau, animaux apocalyptiques, cuirassés et bossus, coiffés de mâts frêles comme des plumes, et avec des yeux qui s'allument quand vient la nuit.
Les jeunes femmes, étendues sous la lourde fourrure, regardent languissamment. L'une dit enfin :
— Comme il y a des soirs délicieux, où tout semble bon. N'est-ce pas, Margot ?
L'autre reprit :
— Oui, c'est bon. Mais il manque toujours quelque chose.
— Quoi donc ? Moi je me sens heureuse tout à fait. Je n'ai besoin de rien.
— Si. Tu n'y penses pas. Quel que soit le bien-être qui engourdit notre corps, nous désirons toujours quelque chose de plus... pour le cœur.
Et l'autre, souriant :
— Un peu d'amour ?
— Oui.
Elles se turent, regardant devant elles, puis celle qui s'appelait Marguerite murmura : La vie ne me semble pas supportable sans cela. J'ai besoin d'être aimée, ne fût-ce que par un chien. Nous sommes toutes ainsi, d'ailleurs, quoi que tu en dises, Simone.
— Mais non, ma chère. J'aime mieux n'être pas
aimée du tout que de l'être par n'importe qui. Crois-tu que cela me serait agréable, par exemple, d'être aimée par... par...
Elle cherchait par qui elle pourrait bien être aimée, parcourant de l'oeil le vaste paysage. Ses yeux, après avoir fait le tour de l'horizon, tombèrent sur les deux boutons de métal qui luisaient dans le dos du cocher, et elle reprit, en riant : « par mon cocher ».
Mme Margot sourit à peine et prononça, à voix basse :
— Je t'assure que c'est très amusant d'être aimée par un domestique. Cela m'est arrivé deux ou trois fois. Ils roulent d«s yeux si drôles que c'est à mourir de rire. Naturellement, on se montre d'autant plus sévère qu'ils sont plus amoureux, puis on les met à la porte, un jour, sous le premier prétexte venu parce qu'on deviendrait ridicule si quelqu'un s'en apercevait.
Mme Simone écoutait, le regard fixe devant elle, puis elle déclara :
— Non, décidément, le cœur de mon valet de pied ne me paraîtrait pas suffisant. Raconte-moi donc comment tu t'apercevais qu'ils t'aimaient.
— Je m'en apercevais comme avec les autres hommes, lorsqu'ils devenaient stupides.
— Les autres ne me paraissent pas si bêtes à moi, quand ils m'aiment.
— Idiots, ma chère, incapables de causer, de répondre, de comprendre quoi que ce st)it.
— Mais toi, qu'est-ce que cela te faisait d'être aimée par un domestique. Tu étais quoi... émue... flattée ?
— Emue ? non — flattée — oui, un peu. On est toujours flatté de l'amour d'un homme quel qu'il soit.
— Oh, voyons, Margot !
— Si, ma chère. Tiens, je vais te dire une singulière aventure qui m'est arrivée. Tu verras comme c'est curieux et confus ce qui se passe en nous dans ces cas-là.
Il y aura quatre ans à l'automne, je me trouvais sans femme de chambre. J'en avais essayé l'une après l'autre cinq ou six qui étaient ineptes, et je désespérais presque d'en trouver une, quand je lus, dans les petites annonces d'un journal, qu'une jeune fille sachant coudre, broder, coiffer, cherchait une place et qu'elle fournirait les meilleurs renseignements. Elle parlait en outre l'anglais.
J'écrivis à l'adresse indiquée, et, le lendemain, la personne en question se présenta. Elle était assez grande, mince, un peu pâle, avec l'air très timide. Elle avait de beaux yeux noirs, un teint charmant, elle me plut tout de suite. Je lui demandai ses certificats : elle m'en donna un en anglais, car elle sortait, disait-elle, de la maison de lady Rymwell, où elle était restée dix ans.
Le certificat attestait que la jeune fille était partie de son plein gré pour rentrer en France et qu'on n'avait eu à lui reprocher, pendant son long service, qu'un peu de coquetterie française.
La tournure pudibonde de la phrase anglaise me fit même un peu sourire et j'arrêtai sur-le-champ cette femme de chambre.
Elle entra chez moi le jour même ; elle se nommait Rose.
Au bout d'un mois je l'adorais.
C'était une trouvaille, une perle, un phénomène.
Elle savait coiffer avec un goût infini ; elle chiffonnait les dentelles d'un chapeau mieux que les meilleures modistes et elle savait même faire les robes.
J'étais stupéfaite de ses facultés. Jamais je ne m'étais trouvée servie ainsi.
Elle m'habillait rapidement avec une légèreté de mains étonnante. Jamais je ne sentais ses doigts sur ma peau, et rien ne m'est désagréable comme le contact d'une main de bonne. Je pris bientôt des habitudes de paresse excessives, tant il m'était agréable de me laisser vêtir, des pieds à la tête, et de la chemise aux gants, par cette grande fille timide, toujours un peu rougissante, et qui ne parlait jamais. Au sortir du bain, elle me frictionnait et me massait pendant que je sommeillais un peu sur mon divan ; je la considérais, ma foi, en amie de condition inférieure, plutôt qu'en simple domestique.
Or, un matin, mon concierge demanda avec mystère à me parler. Je fus surprise et je le fis entrer. C'était un homme très sûr, un vieux soldat, ancienne ordonnance de mon mari.
Il paraissait gêné de ce qu'il avait à dire. Enfin, il prononça en bredouillant :
— Madame, il y a en bas le commissaire de police du quartier.
Je demandai brusquement :
— Qu'est-ce qu'il veut ?
— Il veut faire une perquisition dans l'hôte.. Certes, la police est utile, mais je la déteste. Je trouve
que ce n'est pas là un métier noble. Et je répondis, irritée autant que blessée :
— Pourquoi cette perquisition ? A quel propos ? Il n'entrera pas.
Le concierge reprit :
H prétend qu'il y a un malfaiteur caché.
Cette fois j'eus peur et j'ordonnai d'introduire le commissaire de police auprès de moi pour avoir des explications. C'était un homme assez bien élevé, décoré de la Légion d'honneur. Il s'excusa, demanda pardon, puis m'affirma que j'avais, parmi les gens de service,
un forçat !
Je fus révoltée ; je répondis que je garantissais tout le domestique de l'hôtel et je le passai en revue.
— Le concierge, Pierre Courtin, ancien soldat.
— Ce n'est pas lui.
— Le cocher François Pingau, un paysan champenois, fils d'un fermier de mon père.
— Ce n'est pas lui.
— Un valet d'écurie, pris en Champagne également, et toujours fils de paysans que je connais, plus un valet de pied que vous venez de voir.
— Ce n'est pas lui.
— Alors, monsieur, vous voyez bien que vous vous
trompez.
— Pardon, madame, je suis sûr de ne pas me tromper. Comme il s'agit d'un criminel redoutable, voulez-vous
avoir la gracieuseté de faire comparaître ici, devant vous et moi, tout votre monde.
Je résistai d'abord, puis je cédai, et je fis monter tous mes gens, hommes et femmes.
Le commissaire de police les examina d'un seul coup d'oeil, puis déclara :
— Ce n'est pas tout.
— Pardon, monsieur, il n'y a plus que ma femme de chambre, une jeune fille que vous ne pouvez confondre avec un forçat.
Il demanda :
— Puis- je la voir aussi ?
— Certainement.
Je sonnai Rose qui parut aussitôt. A peine fut-elle entrée que le commissaire fit un signe, et deux hommes que je n'avais pas vus, cachés derrière la porte, se jetèrent sur elle, lui saisirent les mains et les lièrent avec des cordes.
Je poussai un cri de fureur, et je voulus m'élancer pour la défendre. Le commissaire m'arrêta :
— Cette fille, madame, est un homme qui s'appelle Jean-Nicolas Lecapet, condamné à mort en 1879 pour assassinat précédé de viol. Sa peine fut commuée en prison perpétuelle. Il s'échappa voici quatre mois. Nous le cherchons depuis lors.
J'étais affolée, atterrée. Je ne croyais pas. Le cornnu «aire reprit en riant :
— Je ne puis vous donner qu'une preuve. Il a le bras droit tatoué. La manche fut relevée. C'était vrai. L'homme de police ajouta avec un certain mauvais goût:
— Fiez-vous à nous pour les autres constatations. Et on emmena ma femme de chambre !
Eh bien, le croirais-tu, ce qui dominait en moi co n'était pas la colère d'avoir été jouée ainsi, trompée et ridiculisée ; ce n'était pas la honte d'avoir été ainsi habillée, déshabillée, maniée et touchée par cet homme... mais une... humiliation profonde... une humiliation de femme. Comprends-tu ?
— Non, pas très bien ?
— Voyons... Réfléchis... Il avait été condamné... pour viol, ce garçon... eh bien ! je pensais... à celle qu'il avait violée... et ça... ça m'humiliait... Voilà... Comprends-tu, maintenant ?
Et Mme Margot ne répondit pas. Elle regardait droit devant elle, d'un œil fixe et singulier les deux boutons luisants de la livrée, avec ce sourire de sphinx qu'ont parfois les femmes.