En faveur de la maison du bon pasteur a Montreal
" Et voilà qu'une femme de la ville, qui était pécheresse, ayant su qu'il était à table dans la maison du pharisien, apporta un vase d'albâtre plein de parfums.
" Et, se tenant derrière lui, à ses pieds, elle commença à les arroser de ses larmes, et elle les essuyait avec ses cheveux, et les baisait et les oignait de parfums.
" Ce que voyant le pharisien qui l'avait invité, il dit en lui-même : Si celui-là était prophète, il saurait certainement crui, et de quel caractère est la femme qui le touche ; il saurait que c'est une pécheresse
"Et Jésus s'étant tourné vers la femme, dit à Simon : Voyez-vous cette femme?.. Beaucoup de péchés lui sont remis parce qu'elle a beaucoup aimé... et il dit à cette femme : Vos péchés vous sont remis... Votre foi vous a sauvée — allez en paix.
S. Luc, chap. VII, 37-50.
Je suis venu ici, mes chers Frères, faire appel à votre charité, en faveur des créatures de Dieu les plus malheureuses qu'il y ait sur cette terre — les femmes pécheresses, mais repentantes. Et n'eussé-je d'autres arguments à faire valoir pour elles que celui-ci : elles sont dans la plus grande des infortunes ; elles sont des créatures de Dieu comme nous ; comme nous elles dépendent de sa providence miséricordieuse, pourriez-vous rester sourds à cet appel ? Le spectacle d'un cœur torturé par la souffrance, sous l'œil d'un Dieu de miséricorde, peut bien porter les hommes de peu de foi à blasphémer soit la bonté, soit la puissance, soit la sagesse de ce Dieu ; le chrétien n'y voit qu'une invitation divine à la charité humaine. Le chrétien sait bien qu'à l'ori-
gine des choses, la souffrance ne faisait point partie du plan divin, mais qu'elle y figure plutôt comme un trait ajouté par la malice humaine, et qui vient souiller l'œuvre divine dans ce qu'elle a de plus beau et de plus touchant. Il sait aussi que le Créateur n'a pas vu avec indifférence l'atteinte portée à son œuvre, ni les souffrances que l'homme égaré s'était préparées à" lui-même, mais qu'au contraire, il s'est donné la tâche de réparer les maux dont il eût voulu que la création fût à jamais exempte. L'Etre suprême a voulu être luimême le consolateur de ses créatures dans leurs afflictions, et tandis qu'il se proclame le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs, il aime aussi à s'appeler le Père des pauvres, le Protecteur de la veuve, le Vengeur des larmes de l'orphelin qu'on opprime.
Maintenant, par quelles voies la providence de Dieu rachète-t-elle la parole qu'elle- s'est donnée à elle-même ? Comment remplit-elle envers le malheureux l'œuvre de grâce qu'elle s'est prescrite à elle-même ?
Je sais bien que Dieu peut commander au ciel de faire pleuvoir sur le pauvre la nourriture dont il a besoin, comme autrefois la manne sur les Israélites dans le désert ; je sais bien qu'il peut ordonner aux oiseaux de l'air d'apporter à la veuve sa pitance, comme autrefois les corbeaux portaient du pain aux prophètes dans leurs cavernes ; je sais bien qu'il peut commander aux épis de sortir de terre au simple contact de la main de l'orphelin, ou de s'élancer du sol que ses pas viennent de fouler.
Mais avoir sans cesse recours à de tels moyens, ce serait subtituer la Providence extraordinaire à la Providence ordinaire, détruire le règne de l'ordre dans la nature, et faire une règle du merveilleux qui doit être l'exception.
Si donc, d'un côté, Dieu a promis de donner à ses créatures le nécessaire en toute saison, et si, de l'autre côté, il ne veut point d'habitude violer les règles de la nature pour
faire ce qu'il a promis, n'est-il pas évident qu'il a mis les pauvres à la charge de ceux chez qui surabondent tous les biens de la vie ? N'importe entre quelles mains peuvent se trouver ces biens, n'importe à qui Dieu peut les avoir d'abord de'partis, ils ne peuvent être possédée qu'avec la redevance sublime de la part qu'il destine aux malheureux. Et lorsque les cris de ces pauvres abandonnées, de ces pauvres affamées, de ces parias sans foyers et sans refuge au nom desquelles je m'adresse à vous aujourd'hui, lorsque leurs cris de détresse s'élèvent vers Dieu, Dieu lui-même les renvoie à ceux que, selon les paroles de l'apôtre, il a fait les maîtres de la substance de la terre, de ces dons et de ces richesses qu'elle produit pour la vie de l'homme. Aujourd'hui, par ma bouche, il vous renvoie la supplique de ces femmes déchues qui, de l'abîme de malheur où elles sont tombées, ont élevé la voix vers lui, et il vous demande le secours sans lequel elles périront corps et âmes.
Combien de gens dépensent de brillantes fortunes pour entourer de luxe la dégradation de ces créatures fragiles : sera-t-il dit que lorsque ces Aspasies nageront dans les délices humaines, la Madeleine de Jésus-Christ périra de faim, surtout lorsqu'en retour de vos aumônes Dieu vous offre les plus inestimables bénédictions ?
Trop souvent nous oublions que dans ce monde, l'oeuvre de Dieu, les choses temporelles et les choses spirituelles s'ajustent les unes aux autres et servent à une fin commune dans l'harmonie divine. L'ordre de la grâce ne se meut pas à une incommensurable distance de celui de sens, comme l'orbite d'une planète plus éloignée du centre et qui renfermerait dans son évolution celui d'une planète inférieure, sans aucune intersection et sans aucun contact. Au contraire, Dieu a voulu que les choses du monde matériel fussent les véhicules des choses spirituelles.
C'est ainsi que la parole de l'homme frappant l'oreille de
semblable, fait pénétrer dans son cœur là foi i
laquelle il ne saurait plaire à Dieu. La matière qui est le signe sensible de chaque sacrement, est la forme même que la grâce sacramentelle revêt et par laquelle elle pénètre
jusqu'à lame. Et il en est ainsi d'une manière très-remarquable dans l'aumône. Le tait matériel de l'aumône, conie aux lois de la charité, a pour effet non-seulement de plaire à Dieu comme tout autre acte de vertu, mais il attire en retour sur l'homme charitable des bienfaits spirituels d'une valeur souveraine. Les promesses de Dieu sur ce point sont tellement explicites, il a établi une telle corrélation entre nos actes de charité et l'effusion de ses dons surnaturels, que l'on dirait presque que ces derniers sont achetés par les premiers. " 1 /aumône délivre de la mort, et c'est elle qui lave les péchés, et fait trouver la miséricorde et la vie éternelle. » (Tobie, XII, v. 9).
( l'est pourquoi, mes Frères, je vous dirai avec un Père de iise : Da panem, accipe paradisutn : Donnez à ces malheureuses un morceau de pain, acceptez en retour le royaume des cieux !
Et ce morceau de pain, mes Frères, vous ne pourriez point le leur refuser, même si leur sort les plaçait au rang des autres déshérités de ce monde, sans asile et sans protection. Mais il n'en est pas ainsi, le sort de la femme déchue et repentante est rempli d'une amertume qui lui est propre. La misère de ces autres déshérités consiste surtout à songer qu'ils sont vraiment sans asile ; sa douleur la plus poignante, à elle, c'est de songer qu'elle a vraiment une demeure, là d'abord, le souvenir de la maison paternelle où s'écoulaient ses jours d'innocence et de bonheur hante, pour bien dire, son esprit. File s'en va désolée, par les chemins, en butte aux assauts de l'impitoyable tempête, et de temps à autre, apparaît devant elle, comme un mirage, la chaumière où filèrent les paisibles années de son enfance. Elle se
tient en esprit sur le seuil paternel, qu'elle n'a pu oublier, et contemple ceux que, dans sa plus grande infamie, elle n'a jamais cessé d'aimer. Elle revoit le père dont elle a souillé les cheveux blancs, la mère dont le cœur est mort à la joie par l'opprobre de sa fille, les frères et les sœurs qui partagèrent les jeux de son enfance, et qui aujourd'hui se détournent avec terreur, si par fois ils entendent prononcer son nom. Elle voit sa place vide au foyer, et son cœur, pris d'un élan irrésistible, s'élance vers la vieille demeure ; elle s'écrie avec Job dans sa douleur : " Qui me donnera de revoir ces années, ces premiers jours où le Seigneur me couvrait de ses ailes, lorsque son flambeau brillait snr ma tête et que sa lumière me guidait dans les ténèbres ? Qui me rendra ces jours de ma jeunesse quand le Seigneur habitait en secret sous ma tente ? " (Job, XXIX, i, 4).
Mais, prompte comme l'éclair, sa conscience lui dit que cette place ne la reverra jamais ; qu'entre elle et la demeure de l'innocence, son péché a creusé un abîme qu'elle ne pourra jamais, jamais combler ; que ce petit paradis est fermé pour elle tout aussi sûrement que s'il était, comme l'Eden, gardé par un ange à l'épée flamboyante. Donc, avec un cri de violent désespoir, elle reprend sa course dans la nuit, sans demeure au seuil même de ce qui fut sa demeure. Repoussée de l'asile de l'innocence, elle se retrouve à la porte d'une autre maison, la maison du vice. Elle se meurt de misère, et elle sait trop bien que là elle trouvera et le logement, et le vêtement, et la nourriture, et la chaleur, et la lumière ; elle sait trop bien que là des compagnes sans pudeur, des fêtes joyeuses, et l'enivrement du vice, l'attendent à la fois. Oh ! puisse Dieu secourir la pauvre et fragile créature, debout encore, mais oscillant entre les séductions du péché et les horreurs de la faim ! En de telles épreuves, les plus robustes vertus s'effacent comme une cendre légère, et pour protéger leur faiblesse dans de pa-
reilles luttes, les hommes les meilleurs et les plus saints répètent sans cesse : Seigneur ! Seigneur, ne nous induisez point en tentation !
Si les cèdres du Liban sont tombés au souffie de la tempête, comment le roseau déjà brisé résistera-t-il ? Ce n'est que d'hier que la femme déchue à commencé à se repentir ; ses résolutions sont à peine formées dans son cœur ; le levain du péché fermente encore dans son âme : elle n'a pas encore retrouvé la force dans les bras du bon Pasteur. Et, cependant, dans les courts intervalles de la lutte, elle entend sa voix qui l'appelle ; elle tourne courageusement le dos au repaire du vice, bien décidée à suivre son Sauveur, quelque rude que soit le sentier, quelque pénible que soit la marche qui devra l'amener à ses pieds. Elle se précipite loin de ce toit maudit ; elle se roidit de toutes ses forces pour le combat qu'elle doit livrer contre la faim ; elle se prépare à gagner une bouchée de pain en travaillant comme les déshérités seuls peuvent travailler. Elle cherche déjà un nouvel asile, celui qui peut procurer un honnête labeur.
Lorsque Adam pécha, pour châtier sa révolte, Dieu le condamna à gagner son pain à la sueur de son front. Dans quel abîme de misère est-elle tombée, celle qui en est réduite à chercher partout et à tout hasard, comme un bienfait, comme une faveur, ce qui fut le juste châtiment d'Adam ! Ah ! à le chercher, mais non à le trouver !
A l'heure de sa colère, Dieu mit une marque sur le front de Caïn, mais c'était encore un gage de sa miséricorde : c'était pour que celui qui rencontrerait l'affreux fratricide s'éloignât de lui avec horreur sans oser le mettre à mort. Elle aussi, elle ne découvre que trop vite qu'elle porte une marque affreuse ; mais une marque qui n'est pas un effet de la miséricorde divine ! Son péché lui a infligé un stigmate si repoussant, que de le voir seulement tarit toutes les sources
de la pitié humaine. a Bien certainement, disait le pharisien en voyant Madeleine aux pieds du Christ, bien certainement, si cet homme était un prophète, il saurait quelle est la femme qui ose le toucher, car c'est une pécheresse. "
Dans notre société moderne, avec l'organisation qui y préside, il n'est point nécessaire d'être prophète pour deviner ce qu'est la malheureuse créature qui vient en tremblant, sans recommandation, sans une bonne parole de protection, solliciter le plus humble travail. Et du moment que l'on devine qui elle est, et d'où elle vient, toutes les portes se ferment devant elle. Tout ce qu'elle touche est réputé impur. Il ne faut rien moins qu'une charité divine, je ne dis pas pour la consoler et la protéger, comme Jésus protégea et consola Madeleine, mais seulement pour souffrir qu'elle se glisse sous un toit honnête.
Ainsi repoussée des lieux où l'on travaille, hésitant encore, grâce à Dieu, à retourner dans le repaire du vice, éloignée pour toujours de ce qui fut autrefois la demeure de son innocence, où cette pauvre créature, ainsi pourchassée, ira-telle reposer sa tête meurtrie par la fatigue ? Est-il étonnant, mes Frères, qu'au moment où la société la met pour ainsi dire hors la loi, une affreuse pensée surgisse dans son esprit, celle de chercher une autre demeure, là où elle peut au moins entrer à volonté, où tant de ses malheureuses compagnes ont trouvé pour toujours le repos, la demeure du désespoir au fonds de l'abîme, dans le lit du fleuve aux eaux sombres, profondes et retentissantes ?
— Vous pouvez trembler à bon droit, lorsque vous la voyez penchée sur la rive, pesant pour bien dire dans le creux de sa main la douloureuse alternative de la vie et de la mort, et se demandant si de ces deux coupes affreuses la dernière n'est pas après tout la moins amère. Notre sentiment des choses est encore trop obtus pour concevoir, notre langage est encore trop imparfait pour décrire l'angoisse de
Pâme qui se voit par sa faute abandonnée de Dieu et des hommes. Il suffit de dire que ce fut là la dernière goutte du calice d'amertume que notre Sauveur dans sa passion voulut boire jusqu'à la lie.
Il est venu, non pas seulement pour nous racheter, mais encore pour nous consoler ; c'est pourquoi il a voulu prendre sur lui toutes les tortures du corps et de l'âme que les générations successives devaient souffrir, de manière que pas un seul être humain n'eût jamais à subir une angoisse qui n'eût pas été d'avance sanctifiée et abritée dans le sein de l'Homme-Dieu.
Et dans le cortège des épouvantes qui traversèrent son âme, la plus terrible de toutes s'avança la dernière. Et cette dernière épouvante, ce fut celle qu'il ressentit sur la croix lorsqu'il vit que les péchés du monde pesaient de tout leur poids sur ses épaules innocentes, et que, pour s'être substitué à nous tous, il était devenu un objet d'horreur pour son Père céleste. Il avait enduré en silence les insultes de la soldatesque, la flagellation, le poids de sa lourde croix, les clous aiguisés, la couronne d'épines ; ce ne fut que lorsqu'il se sentit délaissé, qu'il poussa cet épouvantable cri : * Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné?"
Telle dans sa nature, sinon dans son intensité, est la douleur déchirante qui traverse l'âme de la femme déchue, quand ses remords lui font ■ enfin comprendre que pour ses péchés la miséricorde de Dieu et la pitié des hommes l'ont abandonnée pour toujours.
" Et vous tous qui passez par le chemin, regardez, et voyez s'il est une douleur comme ma douleur, parce que le Seigneur m'a dévastée, selon sa parole, au jour de sa colère et de sa fureur.
" Il a envoyé du ciel le feu dans mes os et ce feu m'a dévorée ; il a tendu un filet devant mes pieds, et il m'a fait tomber ; il m'a désolée et durant tout le jour il m'a accablée de douleur.
" Le joug de mes iniquités s'est levé ; les Seigneur les a roulées dans sa main, et il les a imposées sur mon cou ; ma force a été abattue et le Seigneur m'a livrée à une main que je ne pourrai fuir. " (Jér. I, 12 — 14).
Non, elle ne peut pas elle-même fuir son désespoir ; mais vous, mes Frères, vous pouvez l'en délivrer. Car, bien que toute autre demeure lui refuse son abri, il est une demeure préférable à toutes les autres, que vous pouvez aujourd'hui lui faire ouvrir, c'est celle du Bon Pasteur. Le fondements de cette demeure furent posés au jour et à l'heure où le Christ, sur le calvaire, fut pour nos péchés abandonné par son Père, pour que sa détresse suprême servît un jour de consolation à toutes les âmes désolées. A cette heure-là, il y avait, nous dit saint Jean, debout au pied de la croix de Jésus, Marie sa mère, et Marie Madeleine. (St. Jean XIX, 25). Quelle indicible grandeur n'y a-t-il pas dans ce tableau : Marie, la plus pure de toutes les vierges, et Marie, pécheresse repentante, tendrement unies au pied de la croix ! Ce n'était certes pas là une rencontre de hasard : c'était bien plutôt la révélation de l'union que l'Eglise établirait plus tard entre les vierges consacrées à Dieu, dont Marie était le type, et les pécheresses repentantes, dont la conversion était prophétiquement annoncée par celle de Madeleine. C'était la mise à néant, par l'autorité du sacré Cœur de Jésus, de l'injuste sentence de flétrissure perpétuelle que le monde maintient contre la femme déchue, même alors qu'elle se repent. C'était l'affirmation solennelle de l'irrésistible pouvoir de la pénitence, qui répare les désastres que le péché a dû causer dans les âmes, de la réhabilitation du pécheur et de son retour à tous les droits de l'innocence lorsqu'il s'est vraiment repenti.
C'est de cette grande leçon que l'Eglise a tiré ses couvents du Bon Pasteur, où de faibles et nobles jeunes filles, des vierges consacrées au Seigneur, vivent en communauté
avec celles qui furent un jour les plus vils rebuts de l'humanité (i).
Qu'il y a loin de cette divine confraternité à la chanté égoïste, qui achète aux autres le sacrifice qu'elle est trop dégoûtée pour faire elle-même et en personne à ces malheureuses, par la seule effusion de la bienveillance chrétienne ! C'est l'amour vrai et agissant, et comme tout amour véritable, il prend sa source dans les qualités aimables de l'objet auquel il s'attache. Et si vous me demandez quels titres à leur amour nos religieuses du Bon Pasteur peuvent reconnaître dans leurs sœurs pénitentes, je vous dirai que ce sont les mêmes titres que Marie, mère de Dieu, reconnaissait dans Madeleine pénitente. Dans Madeleine prosternée aux pieds de Jésus, répandant des parfums sur ces pieds qui s'étaient si souvent lassés à la recherche de son âme, et les lavant avec ses pleurs, Marie reconnaissait une âme qui aimait son Fils et qui l'aimait d'un amour souverain.^ Dans Madeleine défendue par Jésus contre ses cruels persécuteurs les Pharisiens, Marie reconnaissait une âme que son Fils aimait, et qu'il aimait beaucoup, car la mesure du pardon divin est aussi la mesure de l'amour divin, et beaucoup lui était pardonné, non-seulement à cause de son grand amour, mais encore à cause de l'amour de Jésus pour elle. Dans Madeleine étreignant le pied de la croix, et ruisselante du sang précieux qui coulait en sacrifice de toutes les blessures de son Sauveur, Marie vénérait les premiers fruits de la cruelle passion de son Fils. Et depuis ce temps, pour toutes les âmes pures comme celle de Marie, les plus viles et les plus infimes parmi les pécheresses repentantes brillent dune triple splendeur, et comme aimant
.(1) Il no faudrait pas croire, comme Mgr. Gaume lui-même semble insinuer» que les filles pénitentes, qui deviennent Sœurs Made-
emes et prononcent les trois vœux de Religion, sont les Keli-
jieuSbs du Bon Pasteur.— Note de l'éditeur.
£ieu
Jésus, et comme aimé de Jésus, et comme étant les fruits chéris de ses souffrances.
Parmi les malheureuses dont je plaide aujourd'hui la cause, il n'en est pas une qui, dans sa vocation à la pénitence, ne possède un gage, certain de ces trois privilèges accordés à Madeleine ; mais c'est seulement dans l'asile du Bon Pasteur que ces promesses peuvent être entièrement remplies. C'est à vous de l'y introduire.
Il vous incombe de vous montrer généreux envers elle, parce qu'elle est une créature de Dieu tombée dans le malheur, malheureuse parmi tous les malheureux. L'obligation de lui venir en aide ne s'accroît-elle pas à vos yeux, lorsque vous songez que cette misérable créature est susceptible de parvenir aux plus hauts degrés de perfection spitituelle, perfection qui ne saurait exister sans votre aide, et qui avec votre secours peut devenir une des merveilles de la grâce ?
Si c'est toujours un devoir de venir au secours des afflictions temporelles, ce devoir s'agrandit lorsqu'en le faisant on met fin aux maux de l'âme, et plus encore lorsqu'en soulageant et les maux temporels et les afflictions spirituelles, vous réparez les torts que les uns et les autres ont causé à une créature de Dieu, et que vous rendez à Dieu, tout sanctifiés et purifiés, un corps et une âme depuis longtemps souillés. Secourir la maison du Bon Pasteur, c'est donc exercer la charité de bien des manières, c'est s'élever dans une étrange mesure au rôle de coopérateur de Dieu.
Lorsqu'ainsi vous donnez l'abri et la nourriture à la pénitente affamée et sans asile, vous coopérez avec Dieu le Père, le Créateur qui donne et conserve à toutes ses créatures l'existence physique. Quand vous dérobez cette fragile vertu aux pièges de la tentation, si fatale pour elle, vous devenez les coopérateurs de Dieu le Fils, qui est venu en ce monde pour racheter les pécheurs. Quand vous la placez dans un couvent, où elle peut être chaque jour inon-
dee des grâces dont nos sacrements sont les inépuisables réservoirs, vous êtes les collaborateurs de l'Esprit S Me grand sanctificateur des âmes. Quelle plus grande as su
Et maintenant, mes très chers Frères, je termine en adressant à chacun de vous les paroles que le Sauveur adressa au Pharisien : Voyez-vous cette femme ?
c\Z7ta: T^', banme' tentée' dés^Pérée, s'approchant du seuil de la maison du Bon Pasteur. Comme Madeleine elle est aitirée par l'influence secrète du Sauveur
cieux à lui offrir. Elle ne lui apporte qu'une vie épuisée
BohT^rw/ T*^ CœUr,lLU dlt ^'il ne la repoPa erâ point De ce cote-ci du seuil, sont la douleur, la honte le remord, angoisse poussée jusqu'à l'agonie ; de l'autre côté la paix 1 amour, le pardon, et le Bon Pasteur lui-même Mais elle ne saurait d'elle-même ouvrir cette porte ■ sans votre secours, il faut qu'elle reste là privée de? tout'es le
faut eoulTleS°S ?°Ur 'S611 ^ à la li)rtée de Sa ^ S» taut quelle s éloigne desepérée. Ses regards implorent
votre assistance. Dieu veut que vous lu. veniez en aide
La voyez-vous cette femme?" Il fut un jour où les
BeZaebéèa P°TSU1Vaient de leurs égards, comme David Be hsabee ; et leurs regards ne lui portèrent que la honte et la ru.ne. Pour lhonneur de l'humanité, ne se trouvera-? eeaardqmfiq e" ^ ¥ *"*% ^ "*"* de compassion, un
ZwviTiZ™ la S0UIllure des regards im^setla
temn^ uIT™™ ce"e femme ? " Souvent et depuis longtemps, les hommes l'ont regardée du regard hautain et mipitoyable__ du Pharisien; son cœur » été déchiré parce flèches aiguës ; .1 saigne encore des blessures que lui ont mfhge des paroles et des actions plus cruelles encore que
ces regards. N'y a-t-il personne qui, comme le Sauveur, tiendra compte du changement qui s'est opéré en elle, qui comptera les larmes tombées de ses yeux, qui ordonnera à ses esprits abattus de reprendre courage ?
Et vous, mes Frères, de quel œil la verrez-vous ? De l'œil du Pharisien ou de l'œil de Jésus ?
" La voyez-vous, cette femme ? " Les épouses de Jésus- Christ l'ont vue venir : elles ont quitté pères et mères, toutes les joies de la vie aux rayons dorés, afin que leurs cœurs, libres de tout autre amour, fussent à elle tout entiers ; elles travaillent jusqu'à l'épuisement de toutes leurs forces ; elles se font souffrir de faim dans les murs de leur couvent, afin d'avoir quelques miettes dont elles puissent apaiser la sienne.
N'y a-t-il personne qui leur aidera à la tenir abritée sous ce toit hospitalier, qui les préservera d'être elles-mêmes jetées sur la voie publique avec le précieux fardeau dont elles se sont chargées ?
" La voyez-vous, cette femme ? " Marie, la Mère de Dieu, la voit ; elle reconnaît en elle la compagne qui lui demeurera fidèle au pied de la croix, alors que les apôtres euxmêmes s'étaient enfuis à l'heure la plus sombre de ce sombre drame. Est-ce que la compagne dont les caresses consolèrent Marie, la Mère des douleurs, ne sera pas elle-même consolée dans sa détresse ? Aura-t-elle droit à une place au Calvaire, et n'en aura-t-elle point dans la maison que Dieu a bâtie pour elle au milieu de vous ?
"La voyez-vous, cette femme ?" Jésus-Christ la voit. Dans la personne de Madeleine debout au pied de la croix, il a vu, et chacune en particulier, toutes ces malheureuses pécheresses qui, dans le cours des siècles, devaient imiter sa faute et son repentir ; et le Bon Pasteur leur ouvrit ses bras étendus sur la croix. Ces bras, ils sont encore ouverts
pour elles ; ils les attendent encore aujourd'hui ; ils les attendent ici même.
Puisse, maintenant, le Dieu de toute miséricorde vous inspirer un esprit de sacrifice assez complet pour qu'il ramène dans les bras du bon Pasteur la brebis égarée et retrouvée, l'âme qui était perdue et qui est rachetée, la femme qui a beaucoup péché et à qui beaucoup est pardonné !
L'Institut de Notre-Dame de Charité du Bon Pasteyr, dont le Généralat est à Angers, France, possédait, en 1873, 121 maisons réparties dans les différentes parties du inonde comme suit :
France, 33; Italie, 13; Belgique, 5 ; Angleterre, 7; Bavière, 2 ; Afrique, 3 ; Amérique Septentrionale, 20 ; Egypte, 3 ; Irlande, 5 ; Prusse, 5 ; Westphalie, 1 ; Piémont, 1 ; Ecosse, 1 ; Autriche, 4 ; Allemagne, 1 ; Indes Orientales, 2 ; Amérique Méridionale, 8 ; Ile de Malte, 1 ; Hollande, 1 ; Australie, 1 ; Indo-Chine, 1 ; Arabie, 1 ; Suisse, 1 ; Ile de Ceylan, 1.
Plusieurs nouvelles fondations ont été faites depuis Tannée 1873 jusqu'à nos jours.
Il y a dans la ville de Montréal une Maison Provinciale, établie sur la Rue Sherbrooke, à laquelle se rattachent
l'Hospice Ste. Darie, de la paroisse de St. Vincent de Paul, et le Pensionnat de St. Hubert.
Le but que se proposent les Religieuses du Bon Pasteur est multiple : En Afrique, aux Indes, etc., elles recueillent les jeunes indigènes pour les préparer au bienfait de la^oi chrétienne. Dans nos grandes cités où la corruption cause tant de ravages, les Sœurs du Bon Pasteur s'appliquent en même temps à préserver l'enfance et à ramener dans le chemin de la vertu les filles qui ont eu le malheur de s'en écarter.
Les maisons du Bon Pasteur ont aussi un Pensionnat pour l'éducation des jeunes filles.