‹ En flanant a travers l'AlsaceChapitre 23 sur 33 · ALFIERI · texte numérisé non relu

ALFIERI

Par Fabre

(Musée des Offices).

MéînoireSy il nous a conté les inquiétudes et les tracas que cette caravane lui avaient causés tout le long de la route de Londres à Turin, le débarquement à Calais, la traversée de la France et le passage du Mont-Genis. Il se moquait un peu de sa propre manie, mais ne dissimulait pas le plaisir de vanité qu'il trouvait à voyager en un tel équipage. Il arriva donc à Martinsbourg avec ces quatorze bêtes, et n'eut garde d'oublier « son beau fauve, son Fido lui-même qui, dans Rome, avait reçu plusieurs fois le fardeau de sa bien-aimée. »

Cette seconde réunion ne dura pas au delà du mois de décembre. La comtesse devait passer l'hiver à Paris. Alfieri la conduisit jusqu'à Strasbourg, puis retourna s'enfermer dans le château de Martinsbourg. Là, il acheva trois tragédies, termina un poème, composa une tramélogéclie, et un dialogue. Un jour, son amie lui ayant écrit qu'elle venait d'assister avec un vif enthousiasme à une représentation du Brutus de Voltaire, il sentit soudain son cœur et son esprit se remplir « d'une émulation où il entrait à la fois de la colère et du dédain », et il se dit : « Et quels Brutus ! des Brutus d'un Voltaire ? J'en ferai moi, des Brutus... Je les traiterai l'un et l'autre. Le temps fera voir à qui de nous il appartenait de revendiquer un tel sujet de tragédie, ou de moi, ou d'un Français, qui, né du

peuple, a, pendant plus de soixante et dix ans, signé : Voltaire, gentilhomme ordinaire du roi. » Et, sur-le-champ, « avec la rapidité de l'éclair », il conçut ses deux Brutus. Cette effervescence d'imagination lui valut au printemps un terrible accès de goutte. Puis, son amie n'ayant pu venir le rejoindre à la date promise, il tomba dans un grand trouble d'esprit. Enfin, au mois d'août, le retour de la comtesse lui rendit la joie, la santé et l'inspiration.

Quelle fut leur vie dans cette solitude? On la peut imaginer d'après le tableau qu'Alfieri a tracé d'un séjour qu'ils firent ensemble, quelques années plus tard, dans une villa voisine de Florence. Nous étions, dit-il, « infatigablement occupés l'un et Fautre de l'étude des lettres ; car, assez forte sur l'allemand et sur l'anglais, également bien instruite dans l'italien et le français, elle connaît à merveille la littérature de ces quatre nations, et, de l'ancienne, les traductions qui ont été faites dans ces quatre langues lui en ont appris tout ce qu'il faut savoir. Je pouvais donc m'entretenir de tout avec elle, et, le cœur et l'esprit également satisfaits, jamais je ne me sentais plus heureux que quand il nous fallait vivre tête à tête, loin de tous les soucis de l'humanité ».

Ils s'arrachèrent pourtant à cette heureuse solitude, et allèrent passer quelques mois à

Paris, la ville qu'Alfieri exécrait entre toutes. Puis, encore une fois, ils furent passer l'été en Alsace. Alfieri faillit y mourir d'une attaque de dysenterie. A la fin de l'année 1787, il retournèrent à Paris, suivis de toute la cavalerie du poète. Jamais ils ne revinrent à Martinsbourg.

Les hasards de la destinée avaient condamné Alfieri à devenir l'hôte du peuple qu'il détestait. Cette haine de la France et de Paris en particulier peut s'expliquer par bien des raisons. La plus décisive, Alfieri lui-même l'a confessée : la première fois qu'il vint à Paris, il y essuya de continuelles averses, quinze jours durant. C'est ainsi que, chez les hommes impressionnables, naissent les préjugés les plus tenaces. Puis Alfieri reprochait à la France d'avoir corrompu la langue, les mœurs et le génie de sa patrie ; toute sa vie intellectuelle fut un long et douloureux effort pour se libérer de la tyrannie des mots et des pensées françaises. Il souffrit des entraves qu'une éducation toute française mettait au libre essor de son imagination ; il souffrit encore davantage de n'avoir jamais pu briser ces entraves, et de sentir que, dans la structure de ses tragédies et parfois même jusque dans son style, il restait asservi à

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la discipline du goût français. Enfin^ cet ennemi des rois, cet amoureux de la liberté, haïssait les Français, parce qu'ils lui semblaient parodier, caricaturer, insulter ses propres idées, ses propres croyances ; il avait écrit contre les tyrans des tirades forcenées, mais à la manière des républicains de la Rome antique, en aristocrate ; et quand il vit à l'œuvre les tigressinges, comme il appelait le peuple de Paris, il eut un sursaut de dégoût. Dès longtemps il avait senti quel abîme le séparait des disciples de Jean-Jacques Rousseau.

Mais pour comprendre et définir le misogallisme d'Alfieri, il faudrait étudier jusque dans son fond ce génie singulier qui porta toutes ses passions « à un degré d'énergie qui ne s'est peut-être jamais concentré dans un cœur d'homme depuis les fureurs du moyen âge1... » Et ce n'est pas le lieu à propos d'un pèlerinage à Martinsbourg.

Je me contente de noter l'indication du logis que prit Alfieri à Paris, lorsqu'il eut quitté l'Alsace : ce ... Je cherchai une maison et j'eus le bonheur d'en trouver une très tranquille et très gaie, isolément située sur le boulevard neuf du faubourg Saint-Germain, au bout de la rue du

1 Stendhal. Il y a, sur Alfieri, dans Rome, Naples et Florence (p. 359) quelques pages d'une rare beauté que Stendhal dit avoir traduites des cahiers d'un certain comte Neri.

Montparnasse. J'y avais une fort belle vue, un air excellent et la solitude des champs. En un mot, c'était le pendant de la villa que j'avais habitée dans Rome, aux thermes de Dioclétien. » Et je demande aux personnes que passionne le jeu des anciennes topographies de bien vouloir chercher l'emplacement précis de la maison à laquelle Alfîeri fit l'honneur de la comparer à la villa Strozzi.

Quant aux quinze chevaux, Alfieri en céda « presque la moitié à son amie qui en avait besoin pour son service ».

A Wettolsheim, le souvenir d'Alfieri et de la comtesse d'Albany resta longtemps vivant, dit-on, et les gens du village parlaient « d'une illustre princesse étrangère et d'un grand seigneur italien qui n'était pas son mari ».

Dans un charmant opuscule où Mme Lina Beck-Bernard a recueilli quelques souvenirs sur son arrière-grand-père, Théophile-Conrad Pfeffel, le poète aveugle de Colmar, j'ai lu un récit que je veux transcrire, car il nous fait pénétrer dans le salon du château de Martinsbourg, et nous peint au naturel la vie des hôtes.

C'est « la fille d'une amie de la famille Pfeffel » qui conte ses souvenirs sur Alfieri : « La

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comtesse Albany me vit chez ma cousine de Maltzen ; j'avais alors six ans, des cheveux frisés, des joues roses. La princesse déclara que je ressemblais à l'Amour, et demanda à ma mère la permission de m'emmener à son château de Wettolsheim. Elle me fit mettre un maillot de soie rose tendre, une tunique de crêpe bleu céleste, au dos de laquelle étaient attachées des ailes de gaze diaprées de plumes de paon. Pour compléter mon équipage d'Amour, on me donna un arc et un carquois en bois doré, et, ainsi faite, on me déposait au pied d'un vaste sopha de damas jaune, surmonté d'un dais pareil. Sur ce sopha était étendu le comte Alfieri, enveloppé de pelisses, même au gros de l'été. La princesse et quelques dames de ses amies étaient assises à l'entour, pendant qu'Alfieri leur déclamait avec une fureur poétique des passages de ses tragédies. Ses gestes emportés, ses cris passionnés m'intimidaient au possible... » Le joli tableau que cet Amour décontenancé par les vociférations du poète, au milieu d'un cercle de femmes qui s'amusent de la mascarade !.

C'est sur cette vision qu'il faut quitter Martinsbourg et reprendre le chemin de Golmar.

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Précédé d'un perpétuel son de cloche, un petit train suit la route d'Altkirch à Ferrette. A travers des villages fleuris et souriants qui s'allongent sur les bords de FUI, le petit train chemine si lentement qu'il nous laisse le loisir d'examiner les paysages du Sundgau et de remarquer combien ils diffèrent des autres paysages de la Haute-Alsace. Cette large et paresseuse vallée, où s'étendent de belles prairies et que ferment au loin des coteaux boisés, contraste avec les étroites vallées des Vosges dont les pentes rapides sont vêtues de forêts. Les villages ont changé d'aspect. On ne voit plus ici la grande ferme alsacienne ouvrant son porche cintré sur une vaste cour bordée de bâtiments à galeries et à auvents. Des chalets isolés annoncent le voisinage de la Suisse.

Parvenu au pied des contreforts du Jura, toujours tintant, le petit train s'engage dans

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un vallon plus resserré, et, au milieu des hêtraies, gagne Ferrette.

Dans un repli de terrain se cachent les premières maisons, le « faubourg », comme disent les Ferrettiens. Le village même reste encore invisible, accroché, un peu plus haut, au flanc de la colline dont le sommet porte un vieux château ruiné, et rien n'est imprévu comme le pittoresque de cette bourgade à trois étages.

Ferrette ne compte que cinq ou six cents habitants, mais fait mine de petite ville. Il possède une vieille église dont la tour est surmontée d'une toiture en bâtière, en forme de bonnet de police, disent les vieux Alsaciens, et cette sorte de couverture, que nous sommes accoutumés de rencontrer dans les églises de l'Ile-de-France et de la Normandie, nous surprend un peu en Alsace où presque tous les clochers se terminent en bulbe ou en pyramide. Sur la place du « faubourg », au pied de l'église, s'étend une large place où une singulière façade à fronton montre d'étranges allégories. Ici vécut un original dont le nom est resté populaire à Ferrette : Philippe-Xavier Desgrandchamps, qui mourut en 1880, à l'âge de quatrevingt-six ans. Il exerçait la profession de notaire, mais s'adonnait volontiers à la mécanique, à l'architecture, à la sculpture et à la poésie. Il a inventé des machines pour imprimer

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les dessins en couleur sur l'étoffe et le papier, des machines à percer, des machines à raboter, un « célérifère » rotatif pour personnes impotentes, un phaéton mécanique, et écrit plus de six mille vers allemands; je ne les ai pas lus, mais un poète jurassien, Napoléon Vernier, tout en regrettant que Desgrandchamps ne respectât pas assez la syntaxe et la rime, Fa loué d'avoir écrit

Deux volumes de vers d'un composé charmant. Qui sont bien le reflet d'un naturel aimant.

Il était, en effet, plein de bonté et plein de zèle pour le bien de ses compatriotes et tâcha, sans succès, d'introduire à Ferrette l'industrie de l'horlogerie. Il voulut décorer sa ville natale et orna sa propre maison de sculptures : le statuaire, malheureusement, n'était pas supérieur au poète. Mais il est amusant, quand on débarque à Ferrette, de croiser l'ombre de ce brave homme de notaire, bienfaisant et imaginatif. La rencontre nous aide à deviner l'existence paisible et industrieuse que menaient au siècle dernier les bourgeois du Sundgau.

L'unique rue de Ferrette, de la « ville » de Ferrette, forme une terrasse qui domine le vallon ; elle est bordée de gentilles demeures à l'air cossu, et on y voit un hôtel de ville du seizième siècle. Un tribunal tout neuf et d'un

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style trop germanique dépare un peu ce charmant tableau.

De là, une chaussée en lacet gravit la côte et pénètre dans l'enceinte du château dont les quatre tours n'ont pas encore péri tout entières. Plus haut, se dressent les ruines déchiquetées du doujon seigneurial. La vieille demeure des comtes de Ferrette était restée debout jusqu'à la Révolution. Louis XIV, en 1659, avait donné cette seigneurie à Mazarin, et, aujourd'hui encore, on trouve dans les forêts voisines des bornes aux armes du cardinal. Les Valentinois héritèrent du domaine, puis les Grimaldi, et le prince de Monaco porte, parmi beaucoup d'autres titres, celui de comte de Ferrette.

Ce fut après le 14 juillet 1789 que commença la destruction du château. Alors des bandes, qui venaient de saccager l'abbaye de Murbach, se présentèrent à Ferrette ; elles incendièrent la maison du bailli et firent un feu de joie de toutes les vieilles chartes que leur livra le greffier du bailliage. On raconte que les brigands découvrirent un coffre rempli d'argent et que, n'ayant pu le forcer, ils se contentèrent d'y pratiquer un trou : chacun y devait plonger la main et emporter sa prise ; l'un d'eux ayant tenté de renouveler l'opération, un autre le vit faire et, d'un coup de cognée, lui coupa la main

qui resta dans le coffre. Puis on pilla le château. Le temps, là comme ailleurs, a achevé Fœuvre des révolutionnaires.

De la plate-forme du château le regard découvre un des spectacles les plus grandioses et les plus émouvants que puisse offrir la terre d'Alsace, la lumineuse trouée de la vallée du Rhin, entre les Vosges et la Forêt-Noire. Plus près ondulent les plantureuses campagnes du Jura alsacien. Au pied de la hauteur qui porte cet admirable belvédère, des bois de hêtre, cachent dans leur ombre épaisse des rochers et des grottes que l'imagination populaire a peuplés de légendes.

La grâce et la bonhomie d'une petite ville dans le cadre d'un joli et surprenant paysage, des ruines qui évoquent les tragiques souvenirs de la guerre de Trente Ans, des forêts dont chaque clairière est embellie d'un conte de fée, c'est de tout cela que se compose le charme de Ferrette. Peut-être Faurais-je goûté moins vivement si un vieil et charmant Alsacien ne me l'avait rendu sensible par ses propos et ses récits. Mêlant ses propres souvenirs à ceux qu'il a recueillis de la bouche des anciens, vivante chronique de Ferrette, il m'a fait comprendre de quel trésor nous a appauvris l'abus des livres. Car il est maintenant perdu, l'art de ces conteurs par qui se perpétuaient les traditions de

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chaque village. Jamais je ne pourrai songer à Ferrette sans me rappeler les paroles du bon M. Vogelweid, ces paroles tâtonnantes et nuancées auxquelles l'accent alsacien donnait un tour de si savoureuse malice, sans revoir ce coup d'œil madré dont chaque mot s'assaisonnait, et j'entendrai ce délicieux vieillard faire en trois phrases le portrait d'un des anciens seigneurs de Ferrette, décrire le passage de Benoît Labre dans une hôtellerie, s'attendrir sur les vertus du notaire Desgrandchamps, narrer d'admirables histoires de contrebandiers et rapporter comment, en 1860, Jude, un Ferrettien, Jude, le mystérieux assassin du président Poinsot, brûla la politesse aux gendarmes qui l'avaient enfermé dans une chambre de l'hôtel de ville...

A une demi-heure de Ferrette, dans la petite vallée de la Luppach, s'élevait avant la Révolution un couvent de franciscains fondé au quinzième siècle. L'église a été démolie en 1 854, et il n'en reste qu'une crypte qui servait à la sépulture des moines; une chaire et un retable qui proviennent de Luppach ont été placés dans l'église de Bouxwiller, le village le plus voisin. Des anciens bâtiments conventuels il subsiste seulement les communs et un cadran

solaire. On a élevé quelques constructions modernes, et l'on y a établi un hôpital où la Caisse des malades de Mulhouse envoie des convalescents.

En 1792, le prieuré de Luppach fut déclaré bien national, et les derniers religieux en sortirent, les vieux chantant le Te Deum et les jeunes criant : « Vive la nation! » Du monastère on fit un hôpital militaire ; mais cet établissement se trouvait à l'écart de toutes les routes, et il était difficile d'y transporter des blessés. Il n'y avait donc dans la maison qu'un économe et un cuisinier. Or, en 1795, ces deux fonctionnaires reçurent la visite d'un étranger replet, myope et grêlé, qu'accompagnait une dame dont on ne savait si elle était sa gouvernante, sa nièce ou sa femme : c'était l'illustre abbé Delille, l'auteur des Géorgiques et du poème des Jardins.

Il s'était lui-même exilé de Paris après le 9 thermidor, c'est-à-dire à une époque où il y pouvait demeurer sans péril. La date de son départ dément donc la légende selon laquelle il aurait encouru le ressentiment de Robespierre pour avoir flétri les oppresseurs dans un dithyrambe composé à l'occasion de la fête de l'Etre suprême. Sans avoir éclairci cette période très obscure de la vie de Delille, Sainte-Beuve a remarqué que celui-ci n'était pas homme à méri-

ter le courroux des révolutionnaires, mais il a ajouté équitablement : « Les serins chantent en cage, a dit Marie-Joseph Chénier de Delille; du moins ce serin charmant, qu'on trouva dans le palais fumant de sang des maîtres, et qu'on aurait voulu faire chanter, le serin, disons-le à son honneur, fut triste et ne chanta pas. »

Ce n'était donc pas en fugitif que Delille, après avoir séjourné quelque temps à Saint- Dié, patrie de sa gouvernante, arrivait dans le Sundgau. On s'est demandé la raison de son exil volontaire. On a conté qu'il avait pris peur, un de ses amis ayant feint de lui mettre la main au collet, au nom de la loi. On a prétendu que le béotisme des gens du Comité de salut public l'avait dégoûté de vivre à Paris. On Ta soupçonné d'avoir cédé à un mouvement de dépit, à la nouvelle que, pour les récompenses nationales, le poète Le Blanc lui avait été préféré. On a dit encore que par cette attitude d'émigrant il voulait se ménager l'avenir... Quoi qu'il en fût, la retraite de Luppach lui plut, et, comme l'hôpital était vide, l'économe se chargea de l'héberger, et le cuisinier de le nourrir.

Il demeura à Luppach pendant une année et y composa, dit-on, son poème de YHomme des Champs. Les gens de Ferrette conservèrent la mémoire de son passage parmi eux. On a coupé, il y a quelques années, dans un bois voisin de

Luppach, un hêtre creux où le poète se mettait à l'abri des averses. Aujourd'hui encore, sur la façade d'un des bâtiments de l'ancien prieuré, on lit cette inscription :

IMMORTALI VIRO, LUPPACA DELILIO

Selon une tradition dénuée de vraisemblance, Delille se promenait souvent dans la campagne, s'abandonnant à l'inspiration avec des gestes tumultueux qui causaient aux villageois une profonde stupeur. On a peine à s'imaginer dans ces attitudes byroniennes un versificateur aussi tranquille et aussi spirituel. Le spectacle de la nature ne jetait pas dans une pareille frénésie les descriptifs des temps classiques.

Delille, d'ailleurs, décrivait-il d'après nature ? Ses tableaux ingénieux et glacés n'en donnent pas l'impression. La rime seule commande ses épithètes. Il a pu parfois sentir et même exprimer le charme d'un jardin. Les beautés de la campagne étaient étrangères à ce poète de salon. Les Sundgoviens voudraient que ces vers,

Dans le sein ténébreux de ce bois écarté, Contemplez ces débris d'une abbaye antique, Monuments oubliés du faste monastique.

aient été écrits à la vue des ruines de Luppach, et que ceux-ci,

Tantôt d'un vieux château s'offre la masse énorme Pompeusement bizarre et noblement informe,

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aient désigné le château de Ferrette. C'est possible, mais il faut reconnaître qu'un autre monastère et un autre château auraient pu inspirer le même choix d'adverbes et d'adjectifs. Le procès que les poètes de i83o ont fait à Delille n'est pas à reviser.

Un jour, l'Institut national ayant été reconstitué, Delille fut invité à revenir prendre sa place parmi ses anciens collègues de l'Académie française. Il répondit : « Je me suis si bien trouvé de mon obscurité et de ma pauvreté, durant le règne de la Terreur, que j'y reste attaché, ne fût-ce que par reconnaissance ; on m'annonce que ce refus pourra m'attirer quelques persécutions; si cela arrive, dans ce cas je dirai comme Rousseau : Vous persécutez mon ombre. Personne, à vrai dire, ne songea à persécuter ni Delille, ni son ombre. De Luppach, l'abbé et sa gouvernante s'en furent en Suisse, puis en Angleterre. On ne sait pourquoi ils étaient venus dans le Sundgau, et l'on ignore pourquoi ils le quittèrent.

Jean-Henri Schwindenhammer naquit, le 14 juillet 1761, à Ferrette, où son père exerçait les fonctions d'archigrammateus, c'est-à-dire de secrétaire du tabellionage. Il reçut une éducation

toute française, puis fit un long séjour en Allemagne. Il y rencontra Schiller, son aîné de deux ans. Il est probable que les deux jeunes gens se connurent à Mannheim, à l'époque où Schiller y fit représenter les Brigands. Schwindenhammer conçut alors la plus grande admiration pour le poète allemand.

Après avoir parcouru une partie de l'Europe, il revint à Paris et rêva d'écrire des pièces de théâtre. Son terrible nom alsacien eût sonné assez mal aux oreilles parisiennes; il le traduisit en français, et en fit celui de La Martelière.

Sa première œuvre fut, en 1787, une imitation très libre des Brigands de Schiller, sous ce titre : Robert, chef de brigands. La version primitive de ce drame ne fut point celle qu'on représenta plus tard, car cette dernière contient les allusions les plus claires aux événements de la Révolution française. Mais l'accent révolutionnaire qui de l'original avait passé dans la pièce de La Martelière, suffit à expliquer pourquoi Robert ne fut d'abord joué sur aucune scène. La même raison décida de son succès, lorsque, après l'abolition de la censure, il fut donné au théâtre du Marais, le 6 mars 1792. Ce succès se répéta sur plusieurs théâtres de province.

Lorsqu'on lit ce mélodrame déclamatoire, il est difficile de ne pas trouver justifié le jugement d'Etienne et Martainville, les auteurs de Y Histoire

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du Théâtre Français : « Nous n'hésitons pas à regarder la représentation de cet ouvrage comme Tune des causes qui ont détruit dans le peuple tout sentiment d'humanité, et enfin, pour le juger en deux mots, nous sommes persuadés qu'il a poussé vers le crime une foule d'hommes égarés et qu'il n'en a pas ramené un seul dans le sentier de la vertu. » Plus tard, pour se disculper, La Martelière disait : « Ma pièce a été faite trois ans avant la prise de la Bastille. Ni elle ni moi nous ne sommes cause de la Révolution. » Sa pièce n'en était pas moins devenue, grâce aux circonstances, une véritable apologie du tribunal révolutionnaire. Ainsi l'interprétait tout le public, car, après Thermidor, les comités de salut public et sûreté générale jugèrent prudent de l'interdire, et ils recurent alors de La Martelière la pétition suivante qui fut renvoyée au Comité de législation, le 29 brumaire an III :

ce Citoyens,

« L'amour du bien public vous a déterminés à faire arrêter les représentations d'un ouvrage donné jusqu'ici sous le titre de Robert, chef de brigands.

« Je n'ai pas été le dernier à m'apercevoir combien le changement des temps et des circonstances avait rendu cette mesure juste et indispensable. J'aurais prévenu vos ordres en retirant moi-même cet ouvrage, si la pureté de mes intentions ne m'avait caché jusque-là ce qu'il pouvait contenir de dangereux.

« Il ne m'est donc resté que le mérite de la soumission,

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mais si vous remontez à l'époque où il a été fait (en 1 787), j'aurai peut-être quelque droit à votre indulgence pour avoir osé écrire dans un temps de servitude ce qu'on a pu entendre sans peine sous un régime répubicain.

« Quoi qu'il en soit, je ne connais d'autre intérêt que celui du peuple, d'autre volonté que celle de ses représentants. Je me fais donc non seulement un devoir, mais un vrai plaisir de renoncer à cet ouvrage, quoique son produit ait fait, depuis la suppression de ma place (*), toute ma fortune et celle de ma famille.

« Cette considération me détermine à vous demander un emploi, soit dans une bibliothèque nationale, soit dans quelque autre partie de l'instruction publique où la connaissance des langues et l'étude des belles-lettres puissent m'être de quelque avantage. J'attends votre décision avec confiance, persuadé que vous ne laisserez pas dans l'inaction un père de famille qui ne demande que l'occasion de se rendre utile.

« Quant à mes autres ouvrages, je les soumets ainsi que ma conduite à toute la sévérité de votre censure. Si l'on y trouve des erreurs, on y reconnaîtra à coup sûr des intentions pures et les principes d'une âme républicaine qui, même avant la Révolution, était ennemie de tous les genres de tyrannie.

« Je m'en rapporte au surplus au témoignage des comités révolutionnaires des sections de la Fraternité et de l'Homme armé où j'ai demeuré depuis le commencement de la Révolution.

« La Martelière, »

Rue du Chaume, n° ai.

Comment fut accueillie cette pétition ? La Martelière obtint-il la place qu'il sollicitait? Tout

1 On ignore quelle place.

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ce que nous savons de sa vie pendant la période révolutionnaire est contenu dans ce document. La pétition de l'an III était d'ailleurs le commencement d'une sage conversion qui devait le conduire loin, très loin de la Révolution. Nommé en i8o3 à un poste dans l'administration des droits réunis, il passa la dernière partie de son existence à composer d'honnêtes comédies, de vertueux mélodrames et des romans égrillards. En 1816, il se signala par son zèle royaliste; certains biographes ont même affirmé que, quand il mourut, en i83o, il était M. deLaMartelière... Cette destinée ressemblerait à celle de beaucoup d'autres gens de lettres qui débutèrent au temps de laRévolution, s'accommodèrent de l'Empire et s'enthousiasmèrent pour la Restauration, et elle ne mériterait pas grande attention, si La Martelière n'avait joué un rôle dans l'histoire littéraire de son temps, en révélant Schiller à la France. De Robert, chef de brigands, George Sand a tout dit : « Ce n'est qu'une misérable imitation des Brigands de Schiller et pourtant cette imitation a l'intérêt et de l'importance, car elle implique toute une doctrine. C'est le système jacobin dans son essence : Robert est un idéal de chef de la montagne, et j'engage mes lecteurs à le relire comme un monument très curieux de l'esprit du temps. » La Martelière avait du reste négligé de prononcer à cette occa-

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sion le nom de Schiller; « drame imité de l'allemand », telle était la seule mention qui suivait le titre de son ouvrage. Quand, sur la liste des étrangers auxquels l'Assemblée législative décernait la qualité de citoyens français, quelqu'un fît ajouter le nom de Schiller, « publiciste allemand », qui, transformé par un scribe en Giller, devint Gilleers au Moniteur et tout bonnement Gille au Bulletin des Lois, La Martelière fut-il l'inspirateur de cet hommage ? Rien ne permet de l'affirmer. Mais, quelques années plus tard, en 1799, il publia, sous le titre de Théâtre de Schiller, la traduction d'Intrigue et Amour, de la Conjuration de Fiesque et de Don Carlos. Dans la préface qu'il avait mise en tête de ce recueil, il montrait le grand intérêt que les Français devaient prendre au théâtre allemand, et en particulier aux drames de Gœthe et de Schiller qu'il mettait au-dessus de ceux de Shakespeare. En 1801, il fit représenter un drame V Amour et V Intrigue où il s'écartait beaucoup moins du texte de Schiller qu'il ne l'avait fait en imitant les Brigands. Il a donc devancé Mme de Staël, et, grâce à lui, les imaginations françaises ont pour la première fois subi le prestige du romantisme allemand.

Observons que celte initiation a été l'œuvre d'un Alsacien. Avec La Martelière commence cette longue série d'écrivains qui, nés enlre le

Rhin et les Vosges, se sont chargés, un siècle durant, de faire connaître aux Français les idées et la littérature de l'Allemagne. Possédant les deux langues et pénétrée du génie des deux peuples, l'Alsace était l'intermédiaire naturel par qui devaient s'opérer ces échanges intellectuels. Elle n'a jamais failli à cette mission, pas même après l'annexion, car c'est encore par des Alsaciens que, depuis quarante ans, nous sommes instruits de Fart et de la pensée germanique : ai-je besoin de rappeler les excellentestraductionsdeNietscheparM. Henri Albert, les belles études de M. Lichtenberger sur Wagner ou sur Nietsche ?

Le Ferrettien La Martelière a inauguré cette entreprise dont les deux nations tirent un égal profit. C'est pourquoi j'ai insisté sur sa vie et ses travaux (2).

* Sur Ferrette, sur Delille à Luppach, sur La Martelière, j'ai consulté et mis à profit un travail très intéressant publié par M. L. Manhart dans Y Express de Mulhouse (i 904-1905). Sous forme de récits familiers, c'est une suite d'études précises et consciencieuses où l'auteur a présenté avec émotion l'histoire et les légendes du Sundgau. M. L. Manhart m'a communiqué la curieuse lettre de La Martelière que j'ai citée et qui était, jusqu'à présent, inédite.

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