PROMENADES EN ALSACE
Il y a quelques jours, sur le quai de la gare de Strasbourg, un jeune Alsacien, qui avec une bonne grâce charmante avait voulu me guider à travers les hommes et les choses de son pays, me dit, au moment de nous séparer : « Si vous parlez de l'Alsace, l'essentiel n'est point de conter ce que nous pensons et ce que nous faisons. Mais il faut engager les Français à passer plus souvent les Vosges et à nous donner la joie de leur présence parmi nous. Notre Alsace est admirable avec ses grandes forêts, ses immenses horizons, ses campagnes opulentes, ses belles églises, ses vieilles maisons, ses innombrables richesses d'art: vous l'avez vue. Pourquoi ne la choisissezvous pas plus souvent pour vos promenades ou vos séjours de repos ? Et sur quelle terre serezvous mieux accueillis que sur celle-ci? »
Je voudrais obéir à cette recommandation. Cependant je ne puis esquiver la grande question, celle que l'on pose inévitablement à qui revient des provinces annexées. J'y répondrai de mon mieux en rapportant, chemin faisant, ce que j'ai vu et ce que ] 'ai entendu.
Il y a des villes qui tout de suite livrent au passant le secret de leur destinée. L'aspect de leurs rues, de leurs maisons, de leurs monuments, la couleur de leur décor, le dessin de leur plan disent clairement la vie, les mœurs et l'âme des hommes qui les bâtirent et des hommes qui les habitent. Mais les cités industrielles sont moins parlantes. Les fumées qui traînent sur le ciel donnent aux choses une nuance mélancolique et terne. Les nécessités de l'industrie, pareilles en tout pays, effacent les traits particuliers de ces villes qui, au premier coup d'œil, apparaissent presque uniformes. Pour découvrir leur originalité, il faut aller au delà des apparences, interroger les hommes et consulter l'histoire.
Mulhouse est une des villes les plus originales qui soient en Europe, originale par son tempérament, originale par son histoire, originale par l'humeur laborieuse et fière de ses habitants.
Mais tout cela ne saute pas aux yeux du voyageur qui, son Bsedeker à la main, visite Mulhouse entre deux trains.
C'est une grande ville active et triste. Gomme une pluie imperceptible, mais incessante, la suie des usines s'abat sur les toits de tuile sombre, sur le pavé des rues, sur les jardinets des logements ouvriers, sur les corbeilles de fleurs précieuses qui décorent les jardins des bourgeois.
C'est une ville très ancienne, mais qui a gardé peu de vestiges de son passé : quelques tours et quelques débris des remparts du quatorzième siècle, quelques rues sinueuses et irrégulières, quelques hôtels du dix-huitième siècle, comme cette belle maison de Lœwenfels, d'un décor si parfait, avec ses admirables grilles de fenêtres... Et ce serait tout, si quelque chose du vieux Mulhouse ne revivait encore sur la place de la Réunion. On a respecté le dessin capricieux de cette place. On a conservé l'Hôtel de Ville de la Renaissance, avec sa grande toiture et son escalier charmant accolé à la façade sous un auvent de tuiles. Un «professeur » de Munich, homme de grand savoir, mais d'un goût peut-être trop bavarois, a restauré les fresques extérieures. Malheureusement, depuis un demi-siècle, l'ancienne église Saint-Etienne, qui s'élevait sur un des côtés de la place, a été démolie, et Ton a construit un temple nouveau de style gothique
terriblement massif. Aujourd'hui même, on détruit de vieux logis à pignon pour les remplacer par des bâtisses modernes.
Pour avoir cette vision du passé, sans laquelle nous ne pouvons rien comprendre aux choses du présent, il faut pénétrer dans la salle du Conseil de l'Hôtel de Ville. C'est une pièce peu élevée, décorée d'un magnifique plafond à caissons. De larges fenêtres s'ouvrentsurlaplaceetleurs vieux vitraux commémorent les alliances de Mulhouse avec Berne, Baie et Soleure, puis avec la France. Sur un des murs sont peints les écussons des cantons de Suisse et les armes des bourgmestres et des maires de la ville depuis i347 jusqu'à 1870. Sur l'autre paroi s'alignent les portraits des derniers maires alsaciens de Mulhouse : ils sont, tous, décorés de la Légion d'Honneur. A l'autre extrémité de la salle, le buste de Guillaume II. Sur la table, le registre des délibérations, il est rédigé en allemand depuis 1887 £.
Ces armoiries, ces images, ces portraits, ces registres font entrevoir, comme en un brusque raccourci, toute l'histoire de Mulhouse, ville
1 Les procès-verbaux du Conseil municipal de Mulhouse ont été rédigés en français jusqu'en 1875, dans les deux langues jusqu'en 1887, et en allemand seulement depuis 1887. C'est à cette dernière date que Mulhouse a cessé d'avoir un maire élu et a passé sous l'administration d'un « maire de carrière ».
IO A TRAVERS l'aLSACE
libre de l'Empire, canton suisse, ville française, ville allemande.
Cette histoire est passionnante parce que, à travers tant de vicissitudes, Mulhouse est demeuré fidèle à sa passion de l'indépendance. Cette ville est née républicaine et jamais n'a renié sa tradition, ni dans la bonne, ni dans la mauvaise fortune, ni dans la détresse, ni dans l'opulence. Trop faible pour défendre seule son existence, elle n'a jamais consenti d'alliance dont pût souffrir sa liberté.
Je ne veux pas conter toute l'histoire de Mulhouse ; mais quelques traits, recueillis à des époques diverses de cette histoire, suffiront à définir le caractère mulhousien.
En 1293, Adolphe de Nassau, successeur de Rodolphe de Habsbourg, qui avait déclaré Mulhouse ville impériale, octroie à la cité une charte où sont énumérées toutes ses franchises et tous ses privilèges. Un des articles de cette charte consacre formellement l'inviolabilité du domicile : un citoyen, même s'il est accusé de meurtre, peut se renfermer tranquillement dans sa maison et répondre par la fenêtre au juge installé dans la rue ; s'il est condamné, le coupable peut mettre ordre à ses affaires, puis quitter la ville, pourvu toutefois qu'il parvienne à échap-