ROUFFACH
Rouffach. — Ici finit la plaine. Derrière Rouffach s'élèvent les premiers coteaux chargés de pampres, et, sur le sommet de la colline, se dressent les débris du château d'Isenbourg.
Voici le plus parfait des paysages alsaciens : une belle église de grès rouge, les pignons irréguliers d'une petite ville, les vignes escaladant la colline, et, au sommet le plus élevé, la ruine féodale. Ajoutez à cela, pour que le tableau soit complet, dans une des rues de la ville, la maison natale d'un général de Napoléon ; Rouffach est la patrie de Lefebvre qui prit Dantzick, la même Dantzick que plus tard, devait défendre Rapp, né à Colmar.
Saint-Arbogast de Rouffach est un admirable monument que les vandales ont un peu défiguré : la Révolution y célébra le culte de la Raison et profita de l'occasion pour anéantir de nombreux « vestiges de la superstition » ; elle ne brisa cependant ni tous les chapiteaux de la nef, ni toutes les sculptures de l'abside. Ensuite vinrent les restaurateurs qui rebâtirent beaucoup, mais qui, du moins, consentirent à respecter les deux tours inachevées de l'église. Ces deux tours inégales sont maintenant une part de l'étrange beauté de Saint-Arbogast.
A l'intérieur, j'ai éprouvé, pour la première fois, une très douce impression que, depuis, je devais retrouver dans toutes les églises d'Alsace et jusque dans la cathédrale de Strasbourg. Ces églises conservaient la décoration qu'on leur avait donnée pour le jour de la Fête-Dieu. Chaque pilier était entouré de jeunes sapins qui répandaient une odeur sylvestre et pénétrante. L'église sentait la forêt. Ce parfum rendait plus fraîche et plus mystérieuse l'ombre des voûtes de pierre. Et ces arbres se mariaient si parfaitement aux architectures de grès rouge ! Quelles fines harmonies de couleurs dans le demi-jour de la nef ogivale !
Issenheim. — C'était dans le village d'Issenheim que s'élevait, avant la Révolution, le grand et riche couvent des Antonites dont les épaves forment aujourd'hui le plus précieux trésor du musée de Colmar. Il n'en subsiste plus rien. On m'a montré, dans le cloître des Unterlinden, à Colmar, quelques très beaux débris de sculpture qui attestent la magnificence de l'église romane rasée il y a plus d'un siècle... Aussi n'est-ce pas la curiosité de connaître les champs « où fut Troie » qui m'amène à Issenheim. Mais ce village doit à la fantaisie d'un
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homme de goût d'être devenu célèbre, une seconde fois, dans l'histoire de Fart. C'est ici que demeure M. Georges Spetz, dont la précieuse collection est une des gloires de l'Alsace d'aujourd'hui.
Le mot de collection n'est pas ici celui qui convient. En sortant de la maison merveilleuse et charmante où j'avais été accueilli avec tant de grâce et de bonté, je n'emportais pas seulement dans ma mémoire l'image de quelques belles œuvres d'art, mais aussi le souvenir inoubliable d'une de ces rares journées où tout s'est accordé pour nous émouvoir jusqu'au fond du cœur : la nature, l'art, le spectacle des vivants et la voix des morts. Il me semblait que j'avais ce jour-là cueilli la fleur de l'Alsace.
Rien ne ressemble moins à un musée que la demeure de M. Spetz. Deux salons décorés et meublés dans le goût du dix-huitième siècle sont égayés par des porcelaines rares et de fines statuettes dispersées sur les consoles anciennes. Aux murs sont accrochés quelques portraits charmants où revivent dans leurs costumes d'autrefois les parents et les arrière-grands parents du maître de la maison. Puis s'ouvrent deux salles où sont placés meubles, peintures et sculptures des quinzième et seizième siècles. Dans ce décor harmonieux où la place de chaque objet a été méditée et voulue, que nous sommes loin du
sombre et lourd bric-à-brac des galeries publiques ou privées ! Des jeux de lumière délicieux égayent la sévérité des vieux bois. L'ensemble est illuminé par les rayons que renvoient les verreries, les cuivres, les dorures des cadres. Tout concourt à former le plus parfait et le plus délicat des tableaux, et ce spectacle a tant de grâce et de beauté qu'on s'y attarde avant de goûter le charme particulier de chaque objet.
D'ailleurs, le lieu est intime, familier et cordial. On y respire la vie ; on y devine l'incessante présence du maître. Les vieux fauteuils y sont hospitaliers. Les chefs-d'œuvre semblent disposés à cette place, non pour solliciter l'admiration, mais pour éveiller la rêverie.
Je ne puis songer, après une visite de quelques heures, à décrire les objets que M. Spetz a réunis pour la parure de sa maison. Tous, ou presque tous, datent de la Renaissance. Les uns ont été rapportés d'Italie, comme une belle madone siennoise et un magnifique prie-dieu du quinzième siècle ; les autres de France, comme un superbe meuble bourguignon de Sambin, une statue de saint Georges, une Vierge agenouillée, statuette exquise qui provient de l'église d'Abbeville ; d'autres encore, d'Allemagne. Mais ce qui caractérise cette collection, ce qui fait sa passionnante originalité, c'est qu'elle est, avant tout et par-dessus tout, une collection alsa-
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cienne. M. Spetz s'est attaché à recueillir les œuvres de son pays natal.
Pieusement il a ramassé les reliques de FA1sace et, parmi ces reliques, il en est d'admirables. Ce très beau Martyre de sainte Marguerite de Schongauer appartint au couvent des Unterlinden de Colmar. Ce groupe de la Vierge, de l'enfant Jésus et de sainte Anne, d'un accent si populaire et où sont représentées avec un réalisme si touchant deux paysannes alsaciennes, a orné l'église des Récollets de Rouffach. Ces charmants vitraux décorèrent l'une des fenêtres de l'église de Guebwiller. Ces faïences sortent des fabriques de Strasbourg. Ces magnifiques coffres sculptés ont été trouvés chez des paysans d'Alsace. Cette fine et gracieuse lampe de sanctuaire en fer forgé a été suspendue à la voûte de l'église de Rœdersheim. Enfin voici quelques pièces qui proviennent de ce couvent des Antonites d'Issenheim qui, jadis, s'élevait à trois cents pas d'ici : un magnifique poêle de faïence de style Louis XV, une grande statue en bois représentant l'empereur saint Henri et une autre statue en bois du quinzième siècle, la Vierge portant Jésus. Cette dernière est d'une singulière élégance. Les plis de la robe somptueux et compliqués, la grâce du visage, la finesse des mains, je ne sais quoi de spirituel et de libre dans le mouvement, tout, au premier coup d'œil, semble
démentir la date que Ton a coutume d'assigner à cette sculpture. A ce demi-sourire charmant, à ces draperies tourmentées, on serait presque tenté de reconnaître la main d'un statuaire du dix-huitième siècle. Brève illusion : tous les détails de l'exécution protestent contre une telle conjecture. La Vierge de la collection Spetz n'en demeure pas moins un morceau unique. Dans les gravures signées de Schongauer ou dans les peintures qu'on lui attribue, on ne vit jamais rien d'aussi séduisant, d'aussi féminin, d'aussi captivant que la figure de cette délicieuse madone.
Tout en contemplant ces richesses de la vieille Alsace, je ne puis m'empêcher de penser à l'Alsace d'aujourd'hui. Je l'ai sous les yeux dans cette belle maison. J'écoute et regarde l'homme noble et simple qui m'en fait les honneurs. J'admire le goût délicat avec lequel il a tout aménagé dans son logis, sans pédantisme ni ostentation, avec la grâce souveraine des artistes nés. J'entends l'accent de tendresse contenue avec lequel il me parle du passé de son pays, du passé de sa famille. Je m'arrête devant le portrait de son arrière-grand-père, en costume de maître de poste à boutons d'argent fleurdelysés... Puis, à travers les vitres du salon, j'aperçois le grand jardin, ses pelouses, ses allées bien dessinées, ses peupliers qui frissonnent et — comme une