‹ En FùmantChapitre 38 sur 62 · A PROPOS · texte numérisé non relu

A PROPOS

Il y a deux an?, j’ai jeté un cri d’alarme; j’ai écrit dans un journal qui a un peu plus de cinq cent mille lecteurs, un long morceau qui commençait ainsi : L’Europe a faim .

Toute ma vie, j’ai prêché l'agriculture par les journaux, par les livres, par l’exemple.

Je crois avoir en France converti à mes idées un certain nombre d’esprits — sans pouvoir me dissimuler que les événements politiques, en jetant hors des affaires publiques la plupart de ceux qui y avaient été mêlés, ont singulièrement facilité les conversions.

Il est bien temps de remettre un peu les choses à leur place. En France, quand il s’agit de former un ministère, et cela depuis que je suis au monde, dans la distribution des départements on appelle — l’agriculture, la justice, l’instruction publique — les petits ministères.

Il me semble entendre un anatomiste appeler le

cœur un viscere subalterne — et le sang un liquide parasite.

Avec ces idées fausses, on est arrivé à ceci, c’esl que, si un paysan a trois fils, il fait Je plus intelligenl curé ou huissier (en Normandie, par respect, on aspire Y h de huissier, un huissier, comme Y h de héros), Je second devient commis d’un marchand — le plus hôte reste à la terre.

Combien de fois avons-nous entendu un haut personnage, présidant un comice agricole, dire aux cultivateurs assemblés : « Mes amis, votre humble profession, sans avoir l’éclat des armes, est cependant estimable à certains égards. »

J’irai plus loin, c’est là le thème de tous ces discours; les variations sont au goût de l’orateur. — Mettre l’art de massacrer les hommes au-dessus de l’art de les nourrir! — Et pourtant, ce sont des hommes réputés sérieux parce qu’ils disent leurs sottises avec certains costumes, et parce que ces sottises ne font rire que quelques bons esprits, ce sont ces hommes sérieux qui disent et répètent de pareilles billevesées.

Quand ces gens sérieux veulent représenter « le thermomètre de la fortune publique, » ils vous montrent la Bourse et l’agiotage.

Or, la Bourse et l’agiotage, — or, le commerce luimôme, ne créent pas en mille ans pour deux liards de richesses; l’agiotage et le commerce, quoique autrement important que l’agiotage, ne font que déplacer les richesses.

Pour que Pierre gagne 100,000 francs à la Bourse,

il faut que Jean perde 50,000 francs et que Paul et

Joseph en perdent chacun 25,000.

L’agriculture seule — et l’industrie créent des

richesses; le paysan sème un boisseau de blé;

il donne à la consommation vingt-cinq boisseaux

de blé, qui n’existaient pas, qui n’auraient pas existé.

L’ouvrier prend du fer et du bois et fait des outils

et des objets de toute nature qui n’existaient pas et

qui n’auraient pas existé.

Je m’afflige quand je vois, dans les villes, ces armées de commis en nouveautés usurper les travaux des femmes, auxquelles ils ne laissent que les profes-

sions qui ne donnent aucun profit, au lieu de rester

ou de retourner à la terre.

Je m afflige quand je vois les quelques hommes intelligents qui se consacrent à l’agriculture n’avoir aucune chance d’arriver ni à la fortune ni aux honneurs.

C’est pour cela que je me lève chaque fois qu’il se présente une question agricole.

Je veux soumettre à cette « bonne nouvelle » quelques objections que, je le répète, je serais heureux de voir réduire en poudre.

On dit : « C’est un fait acquis à la science et à l’agriculture que le soufre est l’antidote de l’oïdium Tuckeri. »

A la science, c’est possible; — à l’agriculture, je le conteste.

Par l’agriculture, il faut entendre les agriculteurs

et non pas un être métaphysique, Cybèle ou Tellus.

Eli bien, beaucoup d’agriculteurs n’ont pas entendu parler du soufre — et beaucoup plus l’ont essayé sans succès.

Qu’ils s’y soient mal pris, et moi comme les autres.

je le veux bien, ou plutôt je l'espère ; car ce serait un grand bonheur de posséder ce spécifique.

Mais je suis jardinier et aussi un peu logicien ; s’il m'est démontré qu’avec le soufre on peut détruire la maladie de la vigne, je ferai de tout mon petit mieux pour propager, pour imposer cette vérité ; mais, en fait de preuves, je suis difficile : il faut qu’une preuve soit une preuve.

Ainsi, la vigne était malade depuis plusieurs années; on a soufré des vignes : il y a, cette année, beaucoup de vignes qui ne sont pas malades.

Cela a un faux air de preuve — et n’est pas une preuve, pas plus que si on disait : « Un homme vient de passer sur la route; il en passe un second; donc , le premier tire l'autre. »

Ce n’est pas une preuve, car il se pourrait faire que ce fut, au contraire, le second qui poussât le premier.

Il se pourrait faire aussi que le passage de chacun d'eux ne fût ni la cause ni l’efTct du passage de l’aulre et que chacun passât uniquement pour son compte.

Permettez-moi de prendre exemple sur mon jardin*

Il y a trois ans, j’ai soufré quelques ceps... maladroitement, je le yeux bien; mais j’ai soufré. Toutes les vignes ont été malades; celles qui avaient été

soufrées ne l’ont pas été plus que les autres ; mais

elles ne l’ont pas non plus été moins; cette année, je

n’ai pas soufré : il y a un peu plus de la moitié de mes vignes qui n’a pas été malade; si j’avais soufré, serais-je fondé à dire : « Il est acquis à l’agriculture que le soufre a guéri la moitié des vignes partout comme dans mon jardin? »

Or, quelle est l’année où le soufre guérit tant de vignes? C’est l’année où une grande partie des vignes n’est pas malade.

Pour une preuve, il faudrait que toutes les vignes soufrées fussent exemptes de la maladie et que toutes les vignes non soufrées en fussent atteintes.

Cette preuve n’a pas été donnée — à Nice, il y a quelques années. Le choléra régnait presque partout ailleurs; il mourut à Nice, avec des symptômes de l’épidémie, un très-petit nombre de personnes, vieilles, malades, infirmes, usées, qui n’attendaient qu’un prétexte pour s’en aller et à qui c’était bien

égal de s'en aller comme cela ou autrement, comme sous uni coup de vent tombent les fruits mûrs et les fruits gâtés. Combien de cholériques cependant certains médecins ont prétendu avoir guéris ! tous ceux

qui ne sont pas morts du choléra, et c’était toute la population moins une demi-douzaine d’individus, on a prétendu les en avoir sauvés, sans s’informer s’ils avaient été malades.

La seule expérience significative est celle du jardinier de M. de Rothschild à Ferrières : je comprends que l’exhalaison du soufre fasse périr l’oïdium, comme, à un certain degré, elle ferait périr toutes les plantes; et encore il faudrait que, dans une terre semblable, plantée de mômes ceps du même âge, dans le môme sol, à la môme exposition, la moitié de la vigne n’eût pas été soufrée et eût été malade; il aurait fallu ensuite une seconde année soufrer la partie qui aurait été malade, et ne pas soufrer l’autre,* puis constater que la première avait été exempte, et la seconde atteinte â son tour.

Voilà ce que j’appellerais une preuve et un fait acquis à l’agriculture comme à la science.

Sans cela, nous sommes dans la position d’un homme qui, ayant mangé des choux au lard, se dirait : t Je n’ai pas de cors aux pieds, je pense que c’est parce que j’ai mangé du lard. » Un autre peut lui dire : « Non. c’est aux choux que vous devez cette immunité; » tandis qu’un troisième voyant un ruban rouge à sa boutonnière a. le droit de s’écrier: «Fadaise! vous n’avez pas de cors aux pieds parce que vous avez la croix d’honneur. »

Et, moi, je dirai : «Où est la preuve que vous auriez eu des cors quand môme vous n’auriez pas la croix d’honneur? » Pour moi, avec ce que je sais, bien entendu, la spécificité du soufre est un fait encore à étudier.

Et cependant on n’a eu que trop le temps de l’étudier. Jusqu’ici, la première année où on a constaté la guérison d’une partie de la vigne est précisément l’année où, d’après les statistiques, il y a une partie de la vigne qui naturellement n*a pas été malaûe.

Est-ce celle-ci que l'on a guéri?

En attendant, ce qui est un fait acquis, c'est la pro-

spérité des marchands de soufre plus que celle des

vignerons.

La vigne est moins malade, je le veux; mais le soufre se porte furieusement bien.

Voilà mes objections: levez-les et j’en serai enchanté.

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