En garde!
D'une conférence sur le Bon Parler Français faite devant quelques auditoires assez indulgents pour y porter intérêt, je suis devenu le présent opuscule.
En quelques mois seulement, les trente mille exemplaires qui formaient les quatre premières éditions ont été épuisés, et, complètement transformé, notablement développé, j'apparais une cinquième fois à la lumière.
Ce succès, je l'attribue, non pas à mon mérite, mais au résultat de l'efficace Congrès de Québec qui a convaincu nos gens de travailler sans retard à l'épuration de leur langage.
Je dois la vie à un sentiment de patriotisme. L'auteur a voulu faire de moi un ouvrage de propagande. Ma toilette est pauvre, mais j'en suis heureux. Elle me permettra de pénétrer plus facilement dans les humbles foyers.
Fils de la Vieille France qui me lirez, fermez les yeux sur mes imperfections et ouvrez votre cœur à la sympathie. La langue française qu'on immole, c'est la vôtre autant que la nôtre.
Canadiens-Français des États-Unis, d'Ontario et de VAcadie, vos frères de la Province de Québec vous pardonneront d'avoir un peu inoculé à leur langue le mal qui menace de la dévorer, mais, à condition que vous leur donniez la main et unis-
siez vos efforts aux leurs pour traquer l'anglicisme jusque dans ses repaires.
Si je puis contribuer à vous faire tenir « EN GARDE ! » et vous aider à corriger une couple d'expressions franco-anglaises , mon existence se trouvera amplement justifiée.
Signé : EN GARDE !
Pour copie conforme :
L'abbé Etienne Blanchard,
841 Sherbrooke-Ouest,
Montréal, Can.
5 avril 1913.
N. B. — 1/ auteur a puisé des renseignements aux sources suivantes : Rinfret, « Dictionnaire de nos fautes » ; CijFTON, « Manuel de Conversation » ; Mari<borouGH, « U anglais sans maître » ; MclyAUGHXiN, « Dictionary of commercial terms >> ; Benjamin Sui/TE, Arthur Buies, Lionel Montai,, Jules Tardivei,, dans des reproductions de leurs ouvrages faites dans les journaux ; « Le Collégien » de Saint-Hyacinthe ; le « Bulletin du Parler Français au Canada », de Québec, etc.
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ÉCHENILLONS NOTRE LANGUE
ur le feuillage de la forêt qui découpait si gracieusement le fond de l'horizon, une armée de chenilles se livraient à un affreux pillage. Un à un, les arbres consternés subissaient l'assaut et voyaient en un instant leur fraîcheur printanière se changer en décrépitude. Desséchées, dépouillées de leur parure, les branches des arbres levaient vers le ciel leurs bras décharnés et semblaient implorer le secours des humains.
1/ appel de détresse fut compris. Un soir, à la nuit tombante, un groupe de vaillants citoyens partirent en guerre contre l'armée vorace.
Le massacre fut terrible. Des torches enflammées servirent d'arme. Le long des branches où rampait la larve dégoûtante et immonde; sur les bouquets de feuillage que, après les avoir salis de sa bave, elle achevait de ronger ; dans les anfractuosités des troncs et dans les bifurcations
des branches où grouillait, serré dans un refuge de toile grossièrement filée, un paquet amorphe de feuilles rongées et de chenilles gluantes, on promena le feu ardent et la flamme pétillante.
Ce fut la fin. L'être rongeur, tout-à-coup, arrêta son silencieux travail. Le sol fut bientôt parsemé de larves qui, stupéfaites, asphyxiées, rôties, demi-mortes, se tordaient agonisantes sur la terre humide.
Quelques semaines plus tard, la forêt reverdie, parée de son feuillage rajeuni, avait repris sa splendeur printanière.
Une chenille d'un nouveau genre s'est attaquée à notre langue, la salit de sa bave, la ronge de ses mandibules visqueuses.
Cette chenille : C'EST L'ANGLICISME !
C'est contre l'envahissement des armées qui sont sous ses ordres qu'il faut aujourd'hui se mettre « EN GARDE » !
Que les bons soldats de la cause nationale se lèvent, qu'ils saisissent la torche allumée au foyer du patriotisme ! Qu'ils promènent sa flamme ardente dans notre langage journalier ! Qu'ils la fassent passer dans toutes nos phrases obscures ! Que, guidée par leur main diligente, elle pénètre dans les anfractuosités de ces longues périodes où se cache la chenille anglicisante !
Cette œuvre d'épuration accomplie, la plaie envahissante se rétrécira et disparaîtra finale-
ment. Peu après ce patriotique échenillage, la langue française parlée en Amérique retrouvera sa grâce primitive et ses anciens charmes.
Ésope, parlant de la langue humaine, disait que c'est la meilleure et la pire des choses.
C'est la meilleure des choses, car elle est l'organe de la vérité, des sciences, de la persuasion, de l'éloquence et de la prière. C'est la pire des choses en ce sens qu'elle est la mère des procès, la source des guerres, l'organe de l'erreur, de la jalousie, de la haine, des divisions, des querelles et du blasphème.
I*a langue parlée a les mêmes prérogatives que l'organe de la parole. Une langue bien parlée est la plus belle des choses ; une langue mal parlée, bariolée d'anglicismes, c'est comme le deuxième mets d'Ésope : la pire des choses.
Certes, nous n'avons pas à rougir de notre langue ! « Elle est si limpide, disait un consul de France au Canada, M. Klezkowski, qu'elle est un filtre pour la pensée, si riche qu'elle peut tout dire, si souple qu'elle sait faire entendre tout ce qu'elle ne dit pas, si ferme et en même temps si douce qu'elle est une caresse pour l'esprit autant
l6 EN GARDE !
qu'une joie pour l'oreille. Elle sait rire ; elle sait pleurer ; elle sait interpréter la grande voix de la douleur humaine. Elle est reine parmi ses autres sœurs, Sa Majesté la langue française ».
A l'éloge de la race qui la parle, la langue française est reconnue aujourd'hui pour la langue des arts, de l'érudition et des belles-lettres. L,es littérateurs et les savants de langue étrangère à la nôtre qui se sont illustrés depuis dix siècles, savaient le français. Depuis les siècles nombreux que la France exerce son influence dans les conseils internationaux, on peut dire que c'est en français que l'humanité rédige son histoire. C'est cette langue que parlaient Corneille, Racine, Molière, Fénelon, Bossuet, tous écrivains illustres dont le soleil de gloire illumine encore notre firmament littéraire. On l'enseigne dans tous les pays. A Londres et à New- York, la classe choisie l'apprécie hautement. Il y a dans ces deux villes des théâtres où se jouent exclusivement les dernières productions littéraires du génie français, et ces théâtres sont fréquentés par l'aristocratie anglaise et américaine. Les millionnaires considèrent comme un raffinement d'éducation le fait que leurs enfants sont initiés aux magiques beautés de la langue de Fénelon. C'est une canadienne-française, Mlle Drolet, de Québec, qui a été la gouvernante des enfants de Théodore Roosevelt. C'est elle qui leur a enseigné à parler notre langue.
Tous les chefs-d'œuvre français sont traduits
en anglais et font les délices des fils de « John Bull » comme de ceux d' « Uncle Sam ».
On enseigne le français dans tous les pays, on le parle à toutes les cours royales et on se fait une gloire de le parler à la perfection. C'est en français que Napoléon dictait ses lois aux autres souverains d'Europe devenus ses tributaires. C'est la langue de la diplomatie et des milieux aristocratiques. Dans toutes les cours d'Europe, à Londres, à Madrid, à Rome, à Bruxelles, à St-Pétersbourg, à Venise, et même à Berlin, le français est en honneur. Le Kaiser Guillaume, l'éternel et juré ennemi de la République, daigne même laisser tomber de ses lèvres le doux parler de France. Le fils de notre Gracieux Souverain Georges V, le Prince de Galles, est actuellement à Paris où il se familiarise avec notre langue qu'il tient à parler aussi bien que le Roi, son père.
On reconnaît à la langue française tant de précision et de netteté que c'est dans cette langue que les nations signent leurs conventions et qu'elle est ainsi devenue la langue diplomatique par excellence.
Le traité qui a mis fin à la guerre russo-japonaise, l'une des plus sanglantes dans l'histoire de l'humanité, celle qui a teinté de sang l'aurore du vingtième siècle, a été passé aux États-Unis, devant le président Roosevelt et deux des plus distingués diplomates de la Russie et du Japon, et c'est en français qu'a été rédigée cette importante pièce diplomatique.
l8 EN GARDE !
Écoutons la voix d'un barde canadien chanter dans une prose lyrique, les beautés de l'idiome que nous devons être glorieux de parler :
« O belle, ô pure, ô noble, ô délectable langue française !
» Dieu qui aime les Français et par lesquels ses desseins s'accomplissent, leur a mis dans la bouche, en témoignage de leur mission sublime, le parler le plus suave, le plus doux, le plus fin, le plus fort, le plus touchant, qui ait jamais chanté sur des lèvres humaines ! Éclatant connue le cor de Roland à Ronce vaux, il a vibré, de mont en vallée, aux quatre coins du monde ! Et les voix divines qui ont commandé à Jeanne d'Arc de bouter l'Anglais hors du royaume de France n'étaient-elles pas des voix françaises ? Donc, les anges et les saints ont parlé la langue de nos pères !
» O belle, ô pure, ô noble, ô délectable langue française !
» Langue claire, droite, probe, ennemie de la fraude et de la fourberie, langue franche comme l'épée de Du Guesclin, étincelante comme la couronne de saint Louis, souple comme l' oriflamme^pndoy an te des rois chrétiens ! Il ne te parlera jamais bien ni ne t'écrira jamais en perfection, — celui qui n'a pas le cœur fier, la conscience nette, l'âme brave et haute !
» O belle, ô pure, ô noble, ô délectable langue française !
» Langue riche, magnifique, somptueuse, comme un velours écarlate frangé d'or ; langue simple, et naïve, et sincère, et fervente comme une vierge approchant pour la première fois la table sainte ! Langue possédant toutes les vertus, ornée de toutes les grâces, douée de toutes les qualités ! Langue pieuse : « Notre Père
qui êtes aux cieux ».. cela ne se dit bien qu'en français, et avec un air de vérité plus évidente. Les mots sont tellement limpides qu'à travers leur transparence il nous semble voir jusqu'au fond du ciel » !
[ALBERT IyOZEAU]
Hors l'anglicisme qui ruine et déshonore notre précieux idiome, nous parlons bien le français, quoi qu'en disent ces Américains ignares qui prétendent que nous parlons l'argot, le patois, et distinguent notre langue du « Parisian French » ou français de Paris.
Comment pourrait-il se faire que notre français, et surtout celui de la classe instruite, diffère tant de celui de Paris ? Les amateurs de lecture la font toujours dans des livres venant de France. Les grammaires enseignées dans nos écoles sont, ou françaises, ou approuvées par les autorités françaises, et il en est de même de nos dictionnaires.
Il est vrai que nous avons conservé dans notre langue des expressions vieillies, des modes de prononciation archaïques, mais nous n'avons pas à en rougir.
Nos pères ont conservé intacte comme un précieux dépôt, la langue que parlait la France du XVIIe siècle, époque de leur émigration auCanada.
M. Chauveau n'écrivait-il pas, il y a cinquante ans : « Le langage des Canadiens les moins instruits est du français, et du français meilleur que celui que parlent les paysans des provinces de France. On ne saurait trop s'étonner de la lourde sottise de quelques touristes anglais et américains qui ont écrit que les Canadiens parlent un patois. Le fait est que, sauf quelques provincialism.es, quelques expressions vieillies, mais charmantes en elles-mêmes, le français des Canadiens ressemble plus au meilleur français de France que la langue du Yankee à celle de l'Anglais pur sang ».
Il n'est pas étonnant que nos illettrés disent : « Il fait fret » ; « c'est étret » ; « c'est let » ; « il est adret » « amiquié » ; « tabaquière » ; puisque, d'après les vieilles grammaires, les lexiques anciens et les antiques dictionnaires, c'est précisément le langage qu'ont parlé Madame de Sévigné, les Racine, les Corneille et les Boileau et la façon dont on prononçait le français à la cour de Louis XIV, qui était le foyer du beau langage.
Sauf l'anglicisme de malheur, nos illettrés eux-mêmes parleraient encore un français plus pur que celui du paysan de France. Les éminents Français qui sont venus au Canada pendant les dernières années, ont été surpris et charmés du cachet d'atticisme que révèle la langue du Canadien-français. Mgr Touchet, M. Arnould, M. Hugues Le Roux, M. du Roure, l'abbé Thellier de Poncheville, M. Gerlier, ne pouvaient entendre parler nos gens sans en éprouver une
douce et profonde émotion. MM. Etienne Lamy, René Bazin, Gustave Zidler, lors de leur récent passage en ce pays, ont éprouvé des sentiments identiques.
Le climat et la topographie de notre pays nous ont parfois obligés à créer des mots que ne possédait pas la langue française, mais, sur ce point, nous pouvons nous vanter d'avoir eu la main heureuse. Y a-t-il en effet des mots plus harmonieux et plus expressifs que ces canadianismes : sucrerie, poudrerie, banc de neige, pouvoir d'eau, la brunante, bordée de neige ?
Tenons fermement à notre langue, mais que ce soit avec sagesse et discrétion. Entre T anglomanie et l'anglophobie, il existe un juste milieu qu'il faut savoir discerner. Les deux langues sont nécessaires pour atteindre les plus hautes sphères du commerce, de l'industrie et de la science. Nous ressemblons à l'aigle qui a besoin de ses deux ailes pour s'élever dans les plus hautes et les plus pures régions de l'azur du firmament.
Il y a quelques années, nous racontait l'hiver dernier un spirituel nouvelliste de la vieille capitale, vivait à Québec un certain Jérôme Pâturot, qui habitait cette ville historique depuis sa naissance inclusivement. Ce n'était pas un pa- U triote vulgaire comme on en voit tant. Il avait voué aux Anglais une haine implacable. Ses cheveux se hérissaient d'horreur devant tout ce qui était anglais ou qui sentait/ï'an^late de près ou de loin, et, si le Canada n'était pas débarrassé
des liens qui l'unissent à l'Angleterre, ce n'était pas la faute de Jérôme Pâturot, vous pouvez m'en croire.
Il demeurait dans le quartier Saint-Roch, parce que c'était le plus français de la ville.
Jamais il ne voulut apprendre le whist ni le euchre parce que ces jeux sont d'origine anglaise.
Pour lui faire plaisir, sa femme, le jour de sa fête, lui avait acheté un superbe veston de laine d'Angleterre. Comme c'était un produit de l'industrie anglaise, il ne voulut jamais le porter, et le laissa dormir dans la vieille armoire.
Jamais il ne trempait ses lèvres patriotiques dans le whisky, le gin ou le rhum, à cause du nom anglais de ces boissons. Il se contentait de la bonne bière de Beauport.
Quand il se couchait sur le côté droit, Jérôme ronflait comme un tuyau d'orgue et réveillait toute la maisonnée.
Après mille tentatives inutiles pour le faire changer de côté, on s'avisa un jour de lui dire qu'il ronflait comme l'orgue de la cathédrale anglaise. Jérôme changea héroïquement de côté.
Lui qui avait toujours mené une vie honnête et irréprochable, eut la douleur de voir ses cheveux blancs souillés durant sa vieillesse. Il dut comparaître devant le recorder et subir une condamnation pour voies de faits. Il avait rossé d'importance et failli assommer un gamin qui, l'air effronté, sa boîte de cirage à la main, sa
brosse sous le bras, lui avait un jour crié en pleine face : « Shoe-shine » !
Jamais il ne mettait les pieds dans les voitures électriques. Il tempêtait chaque fois qu'il entendait le contrôleur crier : « Transfer for lower town » ! — « Transfer for upper town » !
Si les anglophobes du style de Jérôme Pâturot sont tellement rares qu'ils passent pour des phénomènes, il n'en est pas de même de ses antipodes, les anglomanes, et voici pourquoi l'anglicisme nous envahit d'une façon si audacieuse. C'est un ennemi qui nous observe et nous guette partout. C'est la grande tache qui dépare notre langue. Chaque fois qu'il peut s'insinuer et détrôner un mot français, il bat triomphalement des mains. Il prend pour nous inonder la grande voie des livres, des journaux, des magazines, des catalogues commerciaux, des circulaires d'annonce, etc.
De cette façon, les mots anglais se glissent insensiblement dans notre langage usuel et s'infiltrent jusque dans les pages de nos meilleurs auteurs.
Nous sommes rendus au point de nous demander : — De quelle langue nous servons-nous donc pour exprimer nos pensées ? On ne parle plus le français ni l'anglais, on ne parle ni l'uu ni T autre . Si Y anglicisme continue de ronger notre langue, un temps viendra où notre excès de cosmopolitisme la réduira au rang de ces patois qui n'ont plus droit de cité parmi les langues dominantes.
A force de mêler le français et l'anglais, les personnes peu instruites en viennent à confondre l'un et l'autre et à ne plus savoir si tels et tels mots sont français ou anglais.
Un particulier de cette trempe faisait des gorges-chaudes au sujet des Québécois, disant que nos concitoyens de la vieille capitale ne savent presque plus le français :
— La preuve, dit-il, c'est qu'ils disent « déménager », pour « mouver ».
A un autre on demandait comment on dit le mot « fun » en anglais.
— Il faut prendre le mot français « fun » car les Anglais n'ont pas de mot signifiant « plaisir », répond notre pédant avec un imperturbable aplomb.
En demandant l'aumône, un père de famille expliquait ainsi sa pauvreté :
— Si je suis hard-up (sans argent), c'est parce que j'ai été slaqué (congédié). Mon « boss » (patron) est devenu « hare » (en colère) et m'a claire (clear) .
Un cocher, faisant son Pic de la Mirandole, montrait un jour à un habitant les curiosités de Montréal.
— Ça, dit-il, c'est la colonne Nelson. En français, ça s'appelle le monument Jacques- Cartier.
Une maisonnée d'enfants avaient été passer quinze jours à la campagne. Quand ils revinrent, la maman était « ben fâchée » de voir comme ils s'étaient anglicisés pendant les va-
vances. Imaginez- vous qu'ils disaient : « Huile de charbon » au lieu de « coal oil » ou « kérosène », comme les bons patriotes de la ville !
— Paye la traite (treat, tournée) . Peux pas, je suis cassé (broken), sont des expressions malheureusement trop courantes.
— A X..., il y a une compagnie qui porte le nom de « Cie Hydraulique du St-François ». L,es habitants de ce village l'appellent : « I^a dam (chaussée) Hydraulique ».
Un veuf d'une paroisse voisine, en mal d'un quatrième mariage, aborde un jour un citoyen deX...
— C'est chez vous, dit-il, qu'il y a une « dam » hydraulique ?
— Oui, Monsieur, la connaissez-vous ?
— Non, mais j'en ai ben entendu parler ; il paraît qu'elle donne de l'ouvrage à beaucoup d'employés. Bile doit être riche ?
— Oui, passablement.
— Pensez-vous que cette Madame Hydraulique épouserait un jeune veuf comme moi qui a de quoi la faire vivre ? demande-t-il d'un ton inquisiteur.
Un éclat de rire fut la réponse.
Si nos gens appelaient les choses par leur nom : un chat, un chat ; une chaussée, une chaussée, de semblables quipropos n'arriveraient pas. Notre bonhomme n'aurait pas pris le Pirée pour un homme et une chute d'eau pour une veuve bonne à marier !
— D'aucuns parlent un anglais affreux et se
croient des phénix. Aussi, leurs gaffes abondent.
— Un professeur de physique, qui se croyait « ferré » en anglais, expliquait un jour à ses élèves, dans la langue de Milton, les détails d'une machine pneumatique. Tournant la manivelle et s' adressant à la classe :
« — Gentlemen, dit-il, notice at first that this machine is moved by a « crank ».
Comme on le sait, ce mot est équivoque et signifie en anglais : Manivelle et imbécile ; c'est de là que vient le mot craqué (cranky) .
« That 's ail right ! s'écrièrent les loustics de la classe en se tordant de rire. Des deux sens, ils avaient choisi le dernier.
Le professeur crut que c'était ses lumineuses explications et non pas son anglomanie qui lui avaient attiré ces marques d'approbation dont il ne saisissait pas l'ironie.
Féru d'un pédantesque snobisme, un jeune moustachu, frais émoulu d'un collège anglais, bilingue en théorie, unilingue en pratique, soutenait un jour cette assertion qui désarçonnera bien des philologues.
— La littérature hellénique ou la pornographie, disait-il, c'est la même chose. La racine du mot l'explique : Hellénique, cela vient de l'anglais : hell, enfer, lï'mon, etc. D'où...
Même raisonnement pour l'expression « mariage morganatique » Cela veut dire, toujours d'après notre drôle, ma/iage de millionnaire, du mot M rgan (Pîerpont, de son joli nom), grand million \ ■ : ; re américain. . .
Quelle trouvaille !
C'est à cela qu'en viennent ceux qui se mettent délibérément des œillères pour ne voir que la langue anglaise, et nulle autre.
Que les Canadiens-français de la Province de Québec n'oublient pas qu'ils ont aux États-Unis un million et demi de leurs frères auxquels ils doivent être unis de cœur comme ils le sont de croyance et de langue.
Cette langue, comment les Franco-américains, nos frères, la parlent-ils ? La parleront-ils encore longtemps ?
Il faut avouer que, à l'Est des États-Unis, la langue française est « bien malade » et qu'il est important de lui administrer un tonique. Autrement, délaissée, empoisonnée, assassinée, elle s'éteindra et son glas sonnera lugubrement avant que bien des générations ne soient passées sur la terre américaine.
Si, dans la Province de Québec, l'anglicisme est fréquent, que dire de la langue parlée au-delà du quarante-cinquième ?
On se fait peu de scrupule de dire : — J'ai pris le poker et j'ai shaké le poêle. J'ai passé par une belle trip ( !) (fait une belle tournée) aux dernières vacances. Mon père est borné en Canada,
mais moi, j' étais né (was born) aux States. J'ai été down-town (en ville) , à la city-hall (Hôtel-de- Ville) et je suis corné back (revenu) à cinq heures. Aux amoving (vues animées), hier soir, c'était tellement grand (grand, impressionnant), que tout le monde frill-a.it (frémissait) .
C'est un homme bien posté (renseigné). Il a parti (start) un store et y un de la bonne business.
Ridey le bicycle, avoir la monia (pneumonia), être dans les fits (convulsions) sont des expressions journalières.
Aux États, tout le monde file (f eel) . . . bien ou mal... et sans rouet, bien entendu.
J'ai été au clambake (dîner aux moules) et j'ai eu un gyos temps (big time) .
Ce n'est pas de ma faute, je peux pas m'aidey (can't help it). J'ai de l'ouvrage, mais j'irai payeil (just same). Cet homme appaytient (owns, possède) quatre maisons. Je yegayde pouv (look for, cherche) mon chapeau. Êcyiye pouy (write for, demander par écrit) des renseignements.
Vous connaissez l'expression : « Claquer un somme ». On va jusqu'à dire qu'un enfant qui pleure à fendre l'âme, « claque un cyy ».
Conservera-t-on longtemps un langage que l'on écorche ainsi à bouche-que-veux-tu ?
Énormément de nos compatriotes se laissent aller à la théorie de Y unilinguisme qui est le complément du pan américanisme. Ils semblent ne voir aucun inconvénient à la disparition d'une langue qu'ils considèrent comme une vieillerie,
bonne au temps de leur arrière-grand-père, aujourd'hui, inutile et démodée. Les Franco-américains parlent volontiers entre eux la langue d'Oncle Sam et mettent ainsi au deuxième rang l'idiome maternel. Dans la rue, vous rencontrez les Chinois, les Juifs, les Scandinaves parlant leurs langues respectives à laquelle ils tiennent avec conviction. Vous entendez des Franco-américains nés en Canada, ayant fait des études classiques en Canada, parlant de choses du Canada, s'exprimer en une langue étrangère. N'y a-t-il pas là une désespérante anomalie ?
L,es prêtres et les religieuses des États-Unis méritent les louanges et l'admiration de toute la race canadienne-française pour le dévouement, le patriotisme qu'ils ont déployé à la conservation de la foi dans le cœur et de la langue française sur les lèvres de nos frères.
Enlevez ces deux classes de patriotes de la Nouvelle- Angle terre, et, avant vingt ans, les Canadiens-français auront disparu, noyés dans la population actuelle et les hordes envahissantes d'une immigration qui ne ralentit pas.
On ne peut que féliciter nos frères de là-bas des églises magnifiques, des écoles spacieuses qu'ils ont élevées à la gloire de notre race sur le sol d'Amérique.
En cela, ils ont fait preuve d'une admirable et chrétienne générosité.
Bien qu'ils payent de leurs deniers pour l'entretien des écoles publiques que leurs enfants ne
fréquentent pas, ils savent faire des sacrifices pour élever, au prix de leurs sueurs, des monuments que l'on peut comparer aux écoles publiques américaines, ce qui n'est pas peu dire.
Et le succès ne manque pas de couronner des efforts aussi persistants. Il a été constaté que les jeunes Canadiens, aux examens de l'État, bien qu'ils apprennent simultanément deux langues, figurent d'une façon aussi brillante, sinon plus brillante que les jeunes Américains qui consacrent tout leur temps à l'anglais.
Il est malheureux que des parents chrétiens, malgré ces constations évidentes, s'obstinent à diriger leurs enfants vers les écoles publiques où Dieu est ignoré. Après quelques années, ces enfants ont perdu leur caractère national, leur piété tendre et naïve, leur mentalité canadienne pour ne devenir plus que des « hommes d'affaires », qui, à un cœur rempli de foi, préfèrent un coffre-fort garni d'espèces sonnantes.
A tous ces périls s'ajoute même l'infériorité financière de ces jeunes gens, qui, en face des nécessités de la vie, sont moins outillés que leurs compatriotes qui savent les deux langues.
C'est une absurdité de croire que le succès de la vie dépend de la prononciation anglaise, de la flexibilité de la langue, de la plus ou moins grande souplesse de la mâchoire à prononcer les mots que composent la langue de Longfellow...
Dites-moi, les Juifs millionnaires et milliardaires des États-Unis prononcent-ils l'anglais à la perfection ?