HYPOTHÈSES SUR L'ORIGINE DES FOULAHS
L'origine de cette race si curieuse, et surtout si digne d'intérêt, a été diversement interprétée, et il n'existe pas de peuples, dont la naissance ait donné lieu à autant de recherches. Du reste, les Foulahs eux-mêmes, se sont amusés à égarer les esprits des chercheurs, en racontant k chaque Européen, parcourant leur pays une histoire particulière.
En 1892, je visitai une partie du Fouta-Diallo, j'interrogeai les indigènes sur l'origine de leur race ; voici ce qu'ils me racontèrent :
'' Un certain arabe de Massira (1), nommé Aboudar-Daye, fervent apôtre de Mahomet, circulait avec une troupe nombreuse entre le Niger et le Sénégal pour soumettre à la religion musulmane les peuples habitant l'Occident de son pays.
Il vint au Fouta-Toro et trouva le pays habité par les Ouolofs, qu'il soumit au culte de Mahomet. Les rois du pays Lamtaga-Diop et Diadian-Diaye, ainsi qu'une partie des habitants acceptèrent la nouvelle religion.
De cette invasion, il ne resta que peu de vainqueurs ; cependant l'un d'eux eut en partage la fille du roi du pays, et vécut au Fouta-Toro.
De ce mariage naquirent quatre fils dont le troisième resta muet pendant une partie de sa jeunesse.
Son plus jeune frère, âgé alors de huit mois, se mit un jour à pleurer et à crier très fort en appelant sa mère ; ce fut alors que le muet s'écria tout à coup : ** Deddiou, deddiou, nénéaraï djiouni amouïnaï. "(Taisez-vous, taisez-vous, notre mère vient tout de suite, vous allez avoir le sein). Ces mots furent les premières paroles foulahs entendues dans le pays ouolof .
La mère s'approchant de la case fut surprise d'entendre cette nouvelle voix; elle courut k la mosquée chercher son mari et tous deux restèrent cachés autour de la case. L'enfant, au berceau, s'étant repris à pleurer, la nouvelle voix se fit encore entendre^
(1) Massira ou Massara signifie l^Egyptc.
Le père, marnbout vénéré, crut trouver en ce fils un futur apôtre de Mahomet et le fondateur d'un nouveau peuple ; il courut chercher le livre " des Langues" de Momodou (1) et trouva qu'il était prédit qu'une race de couleur claire, parlant une langue particulière, dominerait une partie du monde- Le marabout rendit grâce à Dieu. Heureux d'une telle fortune, il se mit à pleurer et à remercier Mahomet de faire sortir de sa famille, une race qui, née sur les bords d'un grand fleuve devait régner sur beaucoup de paya. Le vénéré arabe
FEMME FOULAH
se mit à parcourir lea régions environnantes, annonçant partout que la langue prédite par le Grand Prophète était maintenant découverte.
Devenu plua grand, le jeune fils apprit à ses trois frères la nouvelle langue foulah. lia partirent vers une région éloignée de Tlmbouctou (2) oh se forma le noyau de la race.
(1) Mis poar Mohamodou, Mohamed, Mohainct.
(3) Cette Tille est encore appelée : Toamboatoa (dépresBîon du sol|, nom donna k sa fondation, ftn XI* siècle, par lea Sonrliaï, mais qni devint Tonmbutcon, puia TotunboactoD. Lea Arabes l'appelèrent Tin-Boucton ot prononcent Timobouctou. D'aprèa certaines cartes européennes on l'anrait encore appelée Tenbonch, Tombnto (Léon Africain, XVI' siècle), et Temboncton (Cailliè 1828) ; certains atlas portent anssi Tomboacton.
Quelques années aprëii eut lieu la dispersion : les deux aînés s'établirent au Macina (1), le troisième gagna les pays montagneux, habités alors parles Landoumans et les Soussous, et qu'il nomma Fouta-Diallo. Le quatrième resta le maître des pays, berceau de la race, situés entre le moyen Niger et le Tchad.
Lors de la conquête de Fouta-Diallo, les Foulalis furent aidés dans la pacification du pays, par les Maures de Tomhouctou.
Koromokho-Alpha, marabout vénéré et l'Almamy-Sauri, guerrier célèbre, devinrent les chefs du Foula. Ils furent la souche des deux grandes familles des Alphaya et des Sauria qui, aujourd'hui, régnent k tour de rôle, chacune pendant deux ans (2) ".
Chez tous les peuples africains, les contes dits aux veillées amusent la jeunesse, et selon la manière dont ils sont racontés ou compris, les histoires sont diversement interprétées. Cependant, parmi les diverses légendes que se racontent les Foulahs sur l'origine de leur race, la plus commune opinion est qu'ils descendent des Blancs (3) ; c'est probablement de cette croyance que s'est étabhe la légende d'une légion romaine égarée dans le désert.
Malgré les diverses hypothèses, la race peul est encore une énigme historiqae, on ne sait d'où elle vient, ni k quoi elle se rattache ; — au reste, examinons le« différentes versions :
Un historien arabe, Ahmed-Baba, raconte que les Foulahs habitaient, dès le IV' siècle, le Baghéua et qu'en 1260, ils fréquentaient le marché de Djenné.
(1) Moassina, Massina, Macina on Massé oa.
(2) Cl. M. — Notes de voyage.
(3) Beancoop d'ezploratcnra ont entanda les Fonlaha se vanter do leur parenté arec lea Blanu : Kené Caillië, Mange Park, Mollion, Baffanel, Borton, Hecquard, Bayol, MadroUe, etc.
necqaard raconte qao " des Blancs venant de l'Est à la suite de grandes g'oerres qui agibùeut eette partie du mondo, se réfugièrent dans l'intérieur, où plus habiles et plus braves que les peapli chez lesquels ils s'établissaient, ils devinrent bientôt les maîtres. S'étant unis ensuite avec les femmes du pays, ils formèrent une race qui conserva les traits distinctifs de leurs aïetut, et resta presque blanche tsiut qu'elle contracta ses mariages dans son soin ; usage qui règne encore chez les chefs de divers états pculs, qui ne peuvent prendre pour épouses légitimes que des femmes de leur nation. Mais bientôt, trop nombreux pour les lieux où Ils s'Étaient primitivement établis, ils s'avancèrent dani l'Ouest et y formèrent plusieurs royaumes. C'est ainsi que les Peuls du Fouta-Dialon vinrent s'établir, BOUS la conduite d'une famille du Massina, dans le pays qa'lls habitent aujourd'hui et qui s'appelait alors Dialonké. Ils professaient la religion musulmane, et ayant fait des prosélytes parmi la jeunessa indigène, ils lui donnèrent leurs filles en mariage. Introduites dans la famille, celles-ci continuàrent activement la propagande religieuse et quelques années après, les Peuls se trouvant assez forts, attaquèreut ceux qui leur avaient donné l'hospitalité, levèrent l'étendard do la foi musulmane, appelèrent h leur aide les croyants des environs, s'emparèrent du pays et refoulèrent les naturels dam les montagnes du Tcnda et sur les bords de la mer. Fiers de leurs succès, enhardis par le texte da Koran qui ordonne de faire la guerre aux infidèles, ils agrandirent chaque année leur territoire, qui constitue aujourd'hui un des plus vastes royaumes de cette partie de l'Afrique, et qui le sentit bieS davantage si cinquante ans de querelles intérioares ne les avaient affaiblis en les divisant... " (*).
[*) H. Hsoqiuml. — Voyifle dtna l'Afrique occidtiuiile, ohap. VIC.
Mollien qui voyageait en 1818, raconte que primitivement les Foulalis devaient habiter des contrtîes fertiles de l'Afrique septentrionale ; peuple nomade et pasteur, il recula devant l'invaaion des Sarrasins et alla s'établir dans les paj's qu'il occupe aujourd'hui et qu'il conquit sur les Diallo-Nki^s, autrement appeltîs (!)■
Un dea gouverneurs du Sénégal, le général Faîdherbe, dit que les Peuls devinrent les .maîtres du Soudan, qu'après leur conversion à l'Islamisme et qu'ils furent les introducteurs, en Afrique occidentale, du zébu ou bœuf h bosse.
Biiiger, qui a rencontré dans la bouche du Niger, de nombreuses fractions de Foulbé, assure que les Foulbé sont venus de l'Est et qu'ils s'arrêtèrent dans leiumarche vers l'Ouest, vers la région des Garamantes. Le couranf se di\-i8a alors en deux, l'un se dirigea vers le Sud et créa des colonies dans la Zaberna, le Bourna, l'Adamaoua, l'auti'e marcha vers le Sud-Ouest et s'installa dans la boucle du Niger. C'est de cette dernî&re fraction que ilépemli-aient les Foulahs du Fouta- Diallo et la légende du Fouta-Toro.
Selon Lambert (1860), qui séjourna k Timbo, les Foulahs seraient originaires des pays du soleil levant, de la terre de Faz suivant certains indigènes ou de celle de Sam d'après d'autres marabouts non moins éclairés sur leur origine.
D'après d'autres traditions, les Foulahs deveniis musulmans, ont cru nécessaire, pour mieux s'attacher les infidèles, d'inventer une généalogie qui les ferait descendre de quelque personnage du Koran. Les marabouts ont alors trouvé que
(1) D'après Moltien, les Foalalis habitaieat ao ci en do meut des contrées fertiles situées dans 1a partie septentrionale de i'Airiqne, dans la direction de Tomhouctou ; ce peuple était pasteur et nomade. Lorsque les Sarrasins s'emparèrent do lea» pays ; les FoaUhs et les Ouolofs qui habitaient près d'eux, effrayés de ce débordement de conqoérants farouches, traversèrent le désert, et vinrent s'établir dans les pays qu'ils occupent A présont. Les Serrères, peuple nèjre, en étaient alors les mai très.
Les Fonlabs s'établirent au Fouta-Toro, mais ayant contracté des mariages avec les Onolofs et les Serrères, ils donnèrent nai^ancc & une race de mul&tres appelée Torodos ; c'est de ces derniers que la province de Toro, dans le pays de Fouta, a pris son nom. Ils en sont devenus les maîtres en chassant les Peuls ou Foulahs.
Les Foulahs firent plus tard une irruption dans les régions du Niger et occupèrent le Macina et plusieurs pays au-delà de Tomboucton. Partout ils se sont unis aux peuples noirs qu'ils ont conquis e ainsi leur race pure disparait peu à peu pour faire place k une autre, composée d'hommes rougeâtres ou DoirSi ceux-ci eurent des demeures fixes et ont pris en partie les mteurs des nègres.
La famille des Diallo-Nkés était en possession do l'autorité souveraine chez les Torodos, qnand les Foulahs devinrent les maîtres du Fouta. Le chef des Diallo-Nkés qui portait le titre d'Amtoro, exerçait le pouvoir suprSme ; cette famille était païenne, et se conduisait de la manière la plus tyrannique, notamment envers les mabométans. Une révolutiou, causée par le despotisme cruel de l'Amtoro, amena dans la forme du gouverueinent un changement dont l'Afrique n'ofi'rait pas d'exemple. Vers ia fin du XVIII* siècle, Abdoul, simple marabout, leva l'étendard de la révolte ; l'enthousiasme de la liberté et le fanatisme religieux rendent la petite troupe invincible ; il remporte la victoire et fait t'Amtoro prisonnier, l'expose un jour entier k l'ardeur du soleil, puis le dépouille publiquement dea marques de la royauté, et le fait rentrer dans la condition de simple sujet. Les Diatlo-Nkcs, battus de tOQtes parts, se sauvèrent vers le haut Sénégal.
l'aïeul dea peuples penls était Fello-ben-Hymïer, faisant aïnsï des Fonlahs des descendante hymiérites (arabes).
Les histoires sont nombreuses mais tous ces contes plus ou moins originaux ne donnent pas encore la véritable clé de l'origine des Foulahs : l'avenir seul, saura peut^Ctre la trouver. Toujours est-il que nous nous trouvons en face d'un peuple de naissance indo-européenne, et que par rapport aux Noirs, qiri forment la population native du Soudan, il a sur celle-ci, la supériorité intellectuelle et physique.