‹ En marge de la chirurgie (volume 2)Chapitre 39 sur 56 · MONOLOGUE · texte numérisé non relu

MONOLOGUE

Je ne suis point en guerre ouverte avec la mode.

Cela serait par trop naïf. Je m'accommode Fort bien d'un beau chapeau aux bords audacieux ,

Aux contours étonnants, car je sais que mes yeux Plus vifs et plus hardis encor, s'il est possible,

N'en brilleront que mieux. On n'est pas insensible Toujours à ces regards venant on ne sait d ou,

Et j'en connais plus d'un qui trouverait bien doux De voir d'un peu plus près ces yeux cachés dans l'ombre. D'ailleurs, je sais fort bien, s'il est un peu trop sombre,

Aux feux de mon regard ajouter un éclair Et l'envoyer au but, plus limpide et plus clair.

Je ne déteste pas, l'ayant souvent portée,

Une robe bien faite, et bien décolletée.

Il fait toujours si chaud lorsque l'on est au bal !

Et puis tout est permis en temps de carnaval.

Pourquoi ne pas montrer un bout de son épaule ?

Cela repose l'œil, le charme, le console

Un peu, hélas ! trop peu, de ne pas voir plus bas,

Et ne peut gêner que... celles qui n en ont pas.

Si l'on veut se cacher on peut très bien le faire ,

Car on porte des gants , et des gants mousquetaire ,

C'est un superbe nom qui ne me déplaît point.

Je tolère un corset , n'en ayant pas besoin.

Pour le reste , mon Dieu , je suis fort éclectique .

J'aime ce qui va bien. Il faudra qu'on m explique A ce propos , pourquoi je rencontre souvent ,

Serrés et boudinés ces mannequins vivants ,

Horribles , laissant voir sous un long habit jaune Des jambes de héron et des pieds longs d'une aune.

Tous ces échantillons du sexe le plus fort, —

Çui ne l'est pas toujours , — mécontents de leur sort , voulu le changer. Ils n'étaient que laids presque ,

Ce n'était pas assez , ZZ Zeur faut du grotesque ,

Dn ridicule ! Ils l'ont. Ils sont heureux ainsi,

Et peuvent se vanter d'avoir bien réussi.

Je disais donc qu'en tout il faut de la mesure Surtout lorsqu'il s'agit, — mon Dieu ! — d'une tournure. C'est un peu familier, direz-vous, j'en conviens.

Mais, si j'en parle ainsi c'est que je me souviens,

Hélas ! à ce propos d'une étrange méprise Dont je fus la victime, un peu trop incomprise.

J'allais, ainsi qu'il sied à chacun maintenant,

Par ces temps de progrès, et bien que n'y tenant En aucune façon , mais la mode l' ordonne,

Philosopher un peu en la docte Sorbonne,

Ecouter en bâillant le cours d'un professeur,

Superbe , académique et quelque peu raseur,

Qui s'occupe de tout, sauf de philosophie.

Je suivais donc son cours, dis-je, et j'étais ravie,

Surtout quand je voyais qu'il touchait à sa fin.

Puis je revenais seule, ensuite, car enfin,

BLANCHE ET NOIB

Pourquoi non ? Quand on fait de la philosophie , Tout est permis. Or donc , un soir je fus suivie D'assez près , par quelqu'un que je ne pus bien voir. J'essayai vainement , mais il faisait trop noir. Cependant , en passant sous la flamme hésitante D'un bec de gaz, je vis la blancheur éclatante De ses yeux qui semblaient brûler d'ardent désir. Malgré tous mes efforts , je ne pus rien saisir Du reste de ses traits, car la nuit était sombre Et je V apercevais derrière moi, dans l'ombre, Comme une forme vague aux contours indécis.

Ce fut tout. Je ne pus rien voir de plus précis.

Dès lors, je le trouvai toujours sur mon passage Immobile, attendant. Mais toujours son visage Restait caché dans l'ombre et m'était inconnu.

Cela dura longtemps, mais j'avais reconnu En cherchant à le voir avec persévérance,

Qu'il devait être mis avec grande élégance,

Beau, bien fait, fort galant et sans aucun défaut.

Il avait à mes yeux, enfin, tout ce qu'il faut Pour plaire. Il devait être brun, sans aucun doute, Et je voulais le voir de près, coûte que coûte,

S'il était toujours là, seul, pour me voir passer, Exact, fidèlement, sans jamais se lasser,

C'est qu'il m'aimait sans doute et n'osait me le dire. Il m'aimait ! Oh bonheur ! je voyais son sourire, Ses yeux brillants d'amour et je pensais à lui Sans le vouloir, sans cesse, et bien souvent, la nuit, Dans des songes dorés, il venait m apparaître.

Cela me troublait fort, et je crus reconnaître A ce trouble bientôt, que je l'aimais aussi,

Sans l'avoir vu. Je ne pouvais rester ainsi.

Mais que faire ? Je pris le parti le plus sage,

Peut-être , ou le plus fou ... T écrivis une page Brûlante , où je mis tout mon cœur, tout mon amour,

Toute ma passion, franchement, sans détour.

Et pour ne pas mentir, je vous avouerai même Que je mis un baiser dans un coin. Quand on aime On est souvent naïf, pour ne pas dire mieux.

Je partis donc, avec ce papier précieux.

Alors, nonchalamment, et comme par mégarde,

Vite, faisant semblant de n'y pas prendre garde ,

Je le laissai tomber en passant devant lui.

Je le vis se baisser dans V ombre et je m' enfuis,

En songeant au bonheur qui m'attendait peut-être.

Le lendemain matin je reçus une lettre.

Tremblante, je V ouvris, pâle d'émotion.

Elle était bien de lui ! O désillusion !

Adieu, mes rêves d'or, mon amour, mon délire.

Je la conserve , afin de pouvoir la relire !

Mais pour n'en pas pleurer, permettez-moi d'en rire !

Un affreux gribouillage en un affreux papier !

Et des pâtés, horreur ! voyez ! elle en est pleine.

Tenez ! Je vous la lis, car elle en vaut la peine:

« Madame — un gros pâté — Vous m'aimez. C'est fort bien. Je le crois, quant à moi, hélas ! je n'en fais rien.

Et du reste, cela vous gênerait, peut-être,

Car vous n'avez pas l'air de très bien me connaître.

Je dois être un beau brun, dites-vous, en effet,

Si je ne suis pas beau, je suis brun. C'est un fait.

Mais je dois dépasser quelque peu le programme.

Car hélas ! le beau brun tourne au beau noir, Madame.

Je suis nègre ! Et voilà ce qui fait que le soir,

Malgré tous vos efforts, vous n'avez pas pu voir Autre chose que mes deux yeux sur ma figure.

Car ils paraissent seuls par une nuit obscure,

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