LA LIGUE
Les qualités d'esprit que révèlent ces sages institutions méritaient de s'exercer sur un champ plus vaste que la simple tribu. Fatalement, de telles facultés allaient prendre conscience d'elles-mêmes, et ambitionner d'étendre aux autres peuplades l'ordre dans lequel elles voyaient un principe de force et de bonheur.
Entourés d'ennemis nombreux et féroces, les Iroquois virent qu'il leur fallait non seulement s'en défendre,mais les policer et faire une œuvre durable. De là l'idée d'une confédération assez puissante pour soumettre à ses lois, au moins les peuplades dispersées au nord du Mexique et à l'est du Mississipi.
(1) "Le trésor public consiste principalement dans ces sortes de colliers qui leur tiennent lieu de contrats, d'actes publics, et en quelque sorte de fastes et d'anales ou de registres... Outre les colliers de porcelaine, on porte aussi dans le fisk, des pelleteries, du bled d'Inde, des viandes fraîches ou fumées." Lafitau: "Mœurs des Sauv.", t. II, p. 203-205.
"Ils ont un certain amas de colliers de porcelaine, rassade, haches, couteaux, et généralement tout ce qu'ils gaignent et obtennient pour le public, soit à la guerre, traite de paix, rachapt de prisonniers, péages des nations qui passent sur leurs terres." Sagard: "Hist. du Can.", p. 830.
Iroquois écoutant chanter le Monstre qui sera le Fondateur de leur Ligue.
Cette conception géniale et sa réalisation qui fut une merveille de hardiesse et de persévérance, établissent une des différences les plus tranchées entre l'Iroquois clairvoyant, tenace, et l'insouciant Algonquin-
S'il faut en croire la légende, cinq tribus se coalisèrent d'abord, et, sous la dynastie des Attotahro, réussirent à triompher des géants et des monstres- Puis elles continuèrent à se chercher d'autres adjoints, et cela de préférence parmi les peuples de même sang, les plus faciles à incorporer.
Les Tuscaroras seuls entrèrent de bon gré dans la Ligue, et les autres, après des guerres longues et acharnées, furent détruits comme tribus. Tel fut le sort des Andastes, des Eriés, des Hurons et des Neutres. Ils eurent beau faire preuve d'une fierté et d'une férocité dignes de leurs cousins, les Attiwondaronks (1) eurent beau se déclarer neutres et essayer d'être le rempart des Hurons, ils ne purent lasser la ténacité de la Ligue : elles les harcela tant, qu'elle finit par les affaiblir et leur faire accepter, comme un bienfait, l'incorporation à leurs vainqueurs.
Exterminer les ennemis irréductibles, afin d'absorber les survivants trop faibles pour se défendre; soumettre les autres bon gré mal gré, afin de se les
(1) Appelés Neutres à cause de leur politique.
assimiler peu à peu : tel fut le plan conçu par ceux que les Iroquois appelaient leurs grands ancêtres; plan dont ils poursuivirent sans défaillance, pendant près de trois siècles, la terrible exécution.
Les tribus algiques (1) les plus voisines des confédérés furent détruites de bonne heure ; plusieurs d'entre elles n'existaient déjà plus lors de la découverte; mais les pionniers français devaient voir le temps oii celles de la Nouvelle Angleterre se soumirent, et où les Lenni-Lenapes furent en partie iroquisés.
Encouragés par leurs succès, les Confédérés respectèrent de moins en moins le droit des gens : ils arrivaient à l'improviste, de nuit, sans motif apparent ; choississaient, pour attaquer une tribu sédentaire, le temps où les arbres avaient des feuilles ; une tribu nomade, la saison où les exigences de la chasse l'avaient dispersée La guerre dégénérait en chasse à l'homme. Les Algonquins des Grands Lacs n'étaient plus en sûreté dans leurs anciens villages ; les Illinois s'enfuirent dans l'Ouest, les Nipissings dans le Nord, les Sauteux et les Missisakis s'enfoncèrent dans les bois, les Outaouais et le reste des Hurons s'enfermèrent dans une île. En allant traiter à
(1) Cette dénomination employée d'abord par Schoolcraft comme synonime d'algonquin a été adoptée par l'abbé Cuoq et par d'autres.
Québec, on ne voyageait que de nuit ; on ne campait que sur les rives nord. ( 1 )
L'arrivée des Européens compliqua la politique à suivre et relentit le succès des Cinq-Nations ; mais elle ne déconcerta pas leurs diplomates aussi intelligents que féroces : ils surent encore longtem{)s tenir la balance entre le Canada et la Nouvelle- Angleterre. A la paix de Ryswyck (1697), on n'osa rien régler concernant le territoire iroquois : ceuxci protestèrent de leur indépendance, et les deux colonies craignaient également de se les rendre hostiles.
Ce qu'il y avait de plus étonnant, c'est que la gigantesque entreprise se poursuivait avec une poignée d'hommes et au prix des plus cruels sacrifices.
"Ces victoires des Iroquois, dit la Relation de 1657, leur causant presque autant de pertes qu'à leurs ennemis, elles ont tellement dépeuplé leurs bourgs, qu'on y compte plus d'étrangers que de naturels du pays. Onnontagué a sept nations différentes qui s'y sont venues establir, et il s'en trouve jusqu'à onze dans Sonnontouan". On lit dans la Relation de 1660 : "Qui ferait la supputation des francs Iroquois, aurait de la peine d'en trouver plus de douze cents, en toutes les cinq nations, parce que le plus grand
(1) Voir Sagard: "Voyage au Pays des Hurons", C. XVII, p. 218: de la Potherie: "Hist. de l'Ame. Sept.", t. II, pp. 51, 52 et 55.
nombre n'est composé que de ramas de divers peuples qu'ils ont conquestez".
Tous ces éléments hétérogènes, les Iroquois les maintenaient dans l'accord et la dicipline. Ils les iroquisaient, et, malgré les pertes subies, leurs hommes d'état continuaient quand même leur politique d'unification.
On peut dire, certes, qu'ils mettaient de côté bien des intérêts immédiats, et préféraient en quelque sorte à l'intégrité et à l'épanouissement de leur race, l'établissement d'un état social sur des bases solides. Les moyens employés étaient sans doute barbares envers les confédérés eux-mêmes ; mais on ne saurait nier que le but ne fut élevé et la politique singulièrement profonde. Dans celle-ci, la férocité trouvait assurément son compte, et les autres yankees oublient presque toujours de le faire remarquer; mais ils n'ont pas tort d'affirmer que les Cinq-Nations voulaient sincèrement fonder un état grand, paisible et organisé. Afin de se procurer des recrues, elles firent, comme les anciens Romains, la guerre aux nations voisines; comme eux aussi, elles auraient probablement, sans l'entrave des Européens, fini par fonder un empire.