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ÉCOLE TATARE DU VILLAGE DÉRÉKOÏ

(Photographie du baron de Baye.)

menton et les joues de celui auquel il va longuement prodiguer ses soins attentifs et... intéressés. En effet, sur un escabeau, un plat attend les offrandes. Un cercle de jeunes enfants, qui tiennent un cierge dans chaque main, éclaire les gestes du figaro tatar. Il commence à remplir son office aux sons de la musique et le père du marié dépose dans le plat une première offrande.

Mais voici que le barbier suspend son travail ; cela jusqu'à ce qu'une seconde pièce de monnaie, d'une valeur supérieure à la première, soit versée par un des assistants. Puis c'est la musique

qui se tait; aussitôt, l'opérateur s'interrompt ; etilfaut, pour qu'il se remette à l'ouvrage, une nouvelle offrande valant plus que la précédente. Ces intermèdes se multiplient au profit dubarbierqui joue son rôle avec une adresse extrême. En l'espèce, le patientes! bien resté trois quarts d'heure comme cloué sur sa chaise. Lorsque cette cérémonie de barbe et de coiffure prit fin, le bar-

LES PROFESSEUKS DE L'ÉCOLE TATARE DE DÉRÊKOÏ, PRÈS YALTA. (Photographie du baron de Baye.)

bier avait encaissé plus de A roubles; c'était donc pour lui un* très bonne affaire.

Cet usage n'est pas sans amener des incidents assez comiques et il prête à des actes de vengeance. Par exemple, si quelqu'une jouer un mauvais tour au marié, il se hâte de verser dans la sébile une somme relativement importante.

L'opérateur s'arrête alors, et si personne ne dépose une offrande dépassant celle qui vient d'être faite, il s'en va laissant II nouvel époux incomplètement rasé.

Après que le marié fut délivré du barbier, on procéda à son habillement, toujours dans la cour. Les jeunes gens, qui chantaient de gaies chansons, l'habillèrent de neuf de la tête aux pieds; ses jarretières et sa ceinture étaient brodées d'or.

J'ai rarement vu quelque chose de plus curieux que cet épisode de la noce. Pour terminer la fête, les garçons se livrèrent à des

LES FICHUS DONNÉS COMME RÉCOMPENSE AUX LUTTES TATÀRES DE SARA, PRÈS ALOUPKA. (Photographie du baron de Baye.)

danses, puis jeunes et vieux festoyèrent séparément; enfin, la jeunesse et la musique escortèrent le îiouveau marié jusqu'à la maison qu'il devait habiter et où sa femme l'attendait.

Quittons Baktchi-Saraï pour nous rapprocher de la côte. En faisant le voyage de Mangoub pour visiter les vestiges d'une forteresse qui fut le dernier refuge des Goths de Grimée avant de devenir une ville tatare, nous avons fait halte au village Korolez et, pour la première fois, nousnoussommes préoccupé de la présence de nombreux Tatars ayant les cheveux blonds, les yeux bleus et le teint blanc.

Cette anomalie, nous l'avons indiquée précédemment.

Pour ma part, ainsi que je l'ai déjà dit, je suis très porté à les

regarder comme des descendants des Goths tatarisés, si je puis

m'exprimer ainsi.

Plus loin, nous serons à même de faire d'autres constatations

venant confirmer que les Tatars de la côte méridionale n'ont de

LUTTES TATARESAU VILLAGE SARA, PRÈS ALOUPKA. (Photographie du baron de Baye.)

commun avec les autres Tatars que le nom et la religion. En effet, on remarque parmi eux des individus aux traits réguliers du type grec, d'autres aux grands yeux noirs largement ouverts. Et dans leur langage figurent quantité de termes empruntés à la langue grecque ou au dialecte génois.

Combien nous sommes loin des Tatars de la steppe; et combien la région montagneuse que nous traversons, pour atteindre la côte méridionale, diffère de leur habitat. C'est un pays tout autre. La nature y est sensiblement plus belle; la popu-

lation d'aspect plus esthétique. Cette contrée a un charme si attractif, que Ton s'explique que sa possession ait été si disputée jadis. Au xv* et au xvi* siècle, les Grecs et les Génois qui s'y trouvaient nombreux, sesonttatarisés sous l'influence delà Turquie. Ce sont les gens issus d'eux que nous rencontrons au point médial où nous parvenons par voie de terre, en descendant, après avoir

LUTTES T AT ARES AU VILLAGE SARA, PRÈS ALOUPKA. (Photographie du baron de Baye.)

franchi la chaîne de montagnes, du sommet d'Aï-Petri (Saint- Pierre), dans la vallée de Yalta.

La situation de cette localité, anciennement appelée Yalita, entourée d'un cirque de montagnes, est vraiment ravissante. Mais Yalta a eu le malheur de devenir un endroit trop à. la mode. Les maisons, dont la plupart font assaut de mauvais goût, s'y sont multipliées, et les désœuvrés y affluent, ce qui n'est pas sans présenter des inconvénients. Il est dommage que la vogue de Yalta ne soit pas demeurée plus discrète.

Près de Yalta, se trouvent deux villages tatars qui en sont

comme les faubourgs : Aï-Vassily (Saint-Basile), qui a 1 ,000 habitants, et Dérékoï, qui en possède 1,200. Ainsi que beaucoup de villages de la côte, ils étaient de fondation grecque, et Ton en retrouve du même nom dans la région de Marioupol, où l'impératrice Catherine avait transporté une grande quantité de Grecs de Grimée. L'école mixte de Dérékoï (200 garçons et 100 filles), que

LUTTES TATARES AU VILLAGE SARA-DJÉL10U. — LE VAINQUEUR DANSE. (Photographie du baron de Baye.)

nous avons visitée, se nomme Gondjeï Méarif, ce qui signifie : c La fleur des sciences > ou t La floraison de l'instruction >. Nous avons photographié les élèves et les professeurs, parmi lesquels Mansour Baye qui, à Constantinople, avait appris un peu la langue française. L'école primaire, fondée en 1894 et construite aux frais de la commune, a coûté dix-huit mille roubles. L'obligation de la fréquenter ne résulte pas de la loi, mais des mœurs. Six professeurs lui sont attachés, dont cinq Tatars et un Russe. On y apprend, de neuf heures du matin à cinq heures du

soir : à lire, à écrire, à compter; on y enseigne l'histoire générale, l'histoire religieuse et la géographie générale.

Les villages tatars entre Yalta et Aloupka, sont tous plus pittoresques les uns que les autres. L'accueil qui m'y a été fait, comme du reste dans tous les autres milieux tatars, a toujours été très sympathique.

Au village Sara-Djéliou, près d'Aloupka, dans un délicieux décor irradié par les rayons du soleil, sur un plateau dominant la mer, dominé par les rochers, nous avons assisté à une fête tatare qui avait des luttes1 comme principale attraction. Les assis-

VUE DE GOURZOUFF.

tants, venus de tous les environs, étaient nombreux, et c'est là que Ton pouvait facilement remarquer la multiplicité des types. J'ai constaté une grande analogie entre ces luttes et celles nommées panaïr, auxquelles j'avais assisté en 1899, lorsque je visitai les colonies grecques des environs de Marioupol*. Ici, les luttes consistent à se saisir par la ceinture, qui est fortement serrée à la taille; les deux combattants mesurent ainsi leur force et l'un doit renverser l'autre. Le vainqueur reçoit comme prix un fichu de couleur voyante qu'il noue à son avant-bras. L'un des champions, qui fut plusieurs fois victorieux, se mit à danser de la façon la plus gracieuse.

1. Voici une preuve des variétés que présente le langage tatar en Crimée. Les luttes se nomment kouresck dans la région des steppes et sur la côte méridionale gouresch.

De Yalta à Gourzouff, on traverse les vignobles du domaine impérial de Massandra, où M. de Massonneau, notre aimable compatriote, a réuni de merveilleuses collections locales; ensuite, c'est Nikila, où le duc de Richelieu a fondé un jardin botanique; puis on arrive à Gourzouff, dont les parcs baignés par la mer présentent une végétation admirable.

PROYODN1K TATAR. — YALTA.

Comme Yalta, Gourzouff est une station balnéaire avec hôtels et nombreux provodniks tatars, adroits cavaliers, guides et loueurs de chevaux pour les excursions.

Quelques mots maintenant sur le village tatar de Gourzouff. De la maison où habitait, à Gourzouff, chez le général Raïevsky, l'immortel poète Pouchkine, on découvre le roc qui porte le village tatar émergeant de la verdure et s'avançant audacieusement dans la mer et, à l'horizon, l'Aïou dagh, c'est-à-dire : la montagne de 1 Ours.

Les lauriers de Pouchkine, toujours verts, voisinent à Gourzouff •avec les roses delà France. Les maisons de ce village s'étagent sur les pentes d'un immense rocher. A l'extrémité du promontoire sur lequel il est juché, on voit encore quelques ruines. A la forteresse du vie siècle mentionnée par Procope, a succédé une forteresse génoise dont, au xve siècle, les Tatars s'emparèrent.

Évidemment, si les Tatars s'installèrent assez facilement dans le nord de la Crimée, il leur fallut un certain temps pour asseoir leur domination dans la région montagneuse et sur la côte méri-

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