EXTRAIT DE LA REVUE DE GEOGRAPHIE
(Livraisons de Mat et Juin) Dirigée par M. L. ORAPEYRON
PARIS
LIBBAIBIS NILSSOIT
SOUVENIRS D'UNE MISSION4
Un devoir, auquel je ne saurais faillir, est de témoigner ma%profonde reconnaissance à la Société de Géographie commerciale, qui, en me donnant aujourd'hui la parole, prouve une fois de plus le bienveillant intérêt qu'elle porte à mes missions.
Mon but, depuis dix ans, est de vulgariser en France la connaissance de cette immense Russie, vers laquelle je me sens attiré par l'intérêt considérable qu'elle offre aux Occidentaux et le charme de l'hospitalité qu'on y goûte.
A l'heure actuelle, notre puissante alliée joue un rôle si considérable, occupe un rang si prépondérant dans l'histoire moderne, que tout ce qui la concerne revêt un caractère d'actualité. Dans Tétude de son passé, dans l'examen de ses populations complexes et variées, nous trouverons l'explication de son œuvre gigantesque et grandiose à la fois. La Russie a su réveiller l'Asie de son sommeil séculaire, la faire sortir de son immobilité légendaire, pour la faire entrer dans la voie de la civilisation moderne.
Abordons maintenant notre sujet.
L'été dernier, avant de me rendre au Caucase, je m'arrêtai quelque temps dans la Petite et dans la Nouvelle Russie.
Kiev fut ma première étape; je désirais assister au Congrès russe d'archéologie. Ayant donné en 1896 une conférence sur la mère des villes russes*, je ne reviendrai pas sur ce sujet. Cependant, je dois mentionner en passant que je fus frappé du grand développement qu'a pris cette ville en un si petit nombre d'années.
Un seul Français assistait à ce Congrès, tandis que l'Allemagne,
1. Conférence donnée le 17 avril 1900, à l'Assemblée générale de la Société de Géographie commerciale.
2. Kiev, la mère des villes russes, grand in-8°, 24 grav. hors texte. Paris, Librairie Nilsson.
P Autriche y étaient mieux représentées; mais les pays slaves, surtout, y avaient envoyé de nombreuses délégations. J'estime que, dans cet empressement, il y avait autant de politique que de science.
Comme archéologue, nous avons admiré les très remarquables découvertes de M. Kvoïko. Évidemment, elles constituaient le fait capital soumis à l'appréciation des savants. Ce zélé explorateur a découvert sur les bords du Dniépre, dans le gouvernement de Kiev, des gisements où il a mis au jour des vestiges d'une civilisation analogue à celle florissant jadis dans l'archipel grec et que Ton a nommée proto-hellénique. Ce n'est pas un événement scientifique de peu d'importance que celui d'avoir retrouvé, en des pays qui furent scythes avant d'être slaves, des traces d'une culture si ancienne. M. Kvoïko a recueilli des armes et des instruments en cuivre, des idoles et des vases en terre cuite analogues à ceux exhumés à Mycènes, dans l'Ile de Chypre et dans les ruines de la Troie de Schliemann.
Le Congrès de Kiev n'était pas Tunique mobile qui m'avait conduit dans ces parages.
L'étude des sépultures où l'on rencontre des ossements humains teints en rouge me préoccupait depuis longtemps, et mon ambition était de constater le fait in situ.
Le comte Ladislas Branicki voulut bien me recevoir dans sa magnifique propriété de Stawisché, où je reçus, avec l'accueil le plus cordial, l'hospitalité la plus somptueuse et la plus charmante. En cette résidence, on est presque Français, bien plus, on est Parisien. Le soir, la maîtresse de la maison lisait à haute voix la Revue des Deux Mondes; sa diction était aussi parfaite que celle d'une artiste du Théâtre-Français. J'aurais pu me croire en France, dans un de ces milieux où les choses de l'esprit jouent le principal rôle et où, en bon Français, on parle de la bonne France, si les journées ne se fussent passées à parcourir ces immenses territoires divisés par économies, c'est-à-dire par fermes. La terre, noire en ces parages, est d'une fertilité bien connue. L'horizon n'est coupé dans sa monotonie que par les silhouettes de ces tertres funéraires que nous nommons tumulus et les archéologues russes, kourganes.
Dans deux que je fouillai, je trouvai des squelettes avec leur crâne entièrement teinté d'ocre. Ce rite funéraire, employé à une époque très reculée, est bien curieux. Mon ami le comte Bobrins-
koy a observé le même usage en opérant des recherches dans sa propriété de Sméla *.
Mais je m'aperçois que ma conférence prend un caractère trop archéologique. Quittons le gouvernement de Kiev pour celui d'Ekatérinoslav. Le gouverneur, mon excellent ami, le prince Sviatopolk-Mirsky, m'avait invité à visiter la région qu'il administre.
Nous voici dans la Nouvelle Russie qui est à la fois une conquête et une fondation de la Grande Catherine. Elle est formée des gouvernements de Kherson, de Tauride et d'Ekatéiïnoslav.
On n'est pas surpris que la principale ville de ce gouvernement,
ÉKATÉRINOSLÂV.
dont la construction par Potemkine remonte à 1794, porte un nom consacré à la gloire de Catherine. En face de la cathédrale, se trouve une statue de cette grande impératrice. La cité est baignée par le Dniépre, dont la navigation est interrompue en cet endroit par les cataractes. Auparavant, on y voyait un village de Zaporogues, c'est-à-dire de Cosaks ayant émigré de la Russie sous les règnes de Jean III et de Boris Godounoif, ces mêmes Cosaks qui, plus tard, passèrent en grand nombre au nord du Caucase, dans la province du Kouban.
La ville d'Ekatérinoslav se développe d'une façon prodigieuse;