RÉMINISCENCE
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L VOIiUlOE.
Cirlit^v (wr-L.^i-
8> PÉTEBSBOURG.
[CBI.
AVANT-PEOPOa
La ioimo de journal que Fauteur a cru de*- Yoir adopter pour le récit d'une série de circonstances et d'impressions diverses, recueillies au fur et à mesure qu'elles se sont présentées, tantôt sérieuses, tantôt terre-à^terre, rendra le lecteur indulgent à Tégard de quelques passages d'un intérêt relativement secondaire.
Un livre, quelque inférieur qu'en soit le mérite Httéraire, consacré en grande partie à la reproduction de pieux souvenirs, ayant pour objet la Terre-Sainte et Jésus-Christ, ne peut manquer d'être fitvorablement accueilli par les bien-pensants et les fidèles, surtout à une époque où, à la honte de l'humanité, l'on voit
surgir des écrits contestant jusqu^an dogme de la Divinité du Seigneur.
Pour répondre d^avance aux accusations éventuelles, d'avoir exagéré ses impressions, et de vouloir imposer à ses lecteurs certaines croyances, qui leur paraîtraient insuffi* sanmient motivées. Fauteur déclare tout d'abord: qu'il n'a rien écrit, qu'il n'ait en effet recueilU par la pensée et par le coeur; que laïque et homme du monde, il est loin de vouloir s'arroger une supériorité religieuse qui ne lui appartient pas et enfin, qu'il est plein de tolérance pour les confessions étran^rères à la sienne.
Voyageur, — c'est la solitude, la contemplation du ciel, et de l'espace infini; soldat — c'est la guerre, apprenant à regarder la mort en face, qui l'ont successivement amené à de sérieuses méditations sur les mystères de l'éternité et les divins enseignements;
Chrétien sincère, de cœur et de conviction, il désirerait compenser, ne fnt-ce que par la piété de ses sentiments, ce qui lui manque sous le rapport de l'application pratique des saintes doctrines. Ne pouvant se flatter de réussir à rallier à lui toutes les opinions. Fauteur borne son ambition à obtenir les suffrages de ceux, qui en dehors des diffërences de rite, acceptent la religion du salut, non pas sous l'influence fébrile de ces esprits inquiets, qui toujours ont soif de soulever le doute, de scruter et d'approfondir l'insondable, mais avec cet élan frais et pur, d'une foi instinctive, ardente, qui ne s'érige point en juge de ce qu'il ne nous est point donné de comprendre, mais qui s'incline devant les saintes choses, qu'il est seulement permis d'adorer.
Dans rAdiiatique,
à. bord de VAjoxéncsu
15—17 Mars.
— Croyez-vous que le temps reste au beau?
— Pensez-vous que le vent fraîchisse?
— Les tempêtes sont -elles fréquentes dans cette saison ?
Ces questions, et une infinité d'autres semblables, ne cessaient de pleuvoir autour du pauvre commandant, qui se promenait silencieux sur le pont du navire.
Marin de profession, ignorant les souffrances que cause la mer, impatienté par des demandes qui lui paraissaient sortir des limites de sa compétence, le respectable
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patron de rAmérîca, avait pris carrément son parti, il se contentait pour toute réponse de hausser les épaules et de lever rindex vers le ciel, comme s'il eût voulu dire : — Pourquoi vous adressez-vous à moi ? Demandez plutôt là-haut.
Comme le temps est calme et la mer tranquille, je m'installe sur le tillac, et je parcours le journal d'un voyage antérieur, analogue à celui que j'entreprends en ce moment.
Qu'il me soit permis, à cet effet, d'entrer dans quelques détails rétrospectifs.
C'était en 1845.
Bien que très -jeune à cette époque, de vagues atteintes de tristesse, un besoin d'idées plus sérieuses et .plus recueillies me portaient à me retremper au contact d'impressions nouvelles.
Cette disposition d'esprit m'inspira le projet d'un voyage lointain, sortant de la
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prosaïque ornière des pérégrinations habitaeUes du touriste européen. Je me décidai pour les Saints Lieux de la Palestine.
Visitant Jémsalem et ses environs, j'eus la satisfaction de puiser à cette source intarissable de sensations grandes et pures, de douces impressions et de bien chers souvenirs.
Qui n'a pas éprouvé dans sa vie ce mouvement de curiosité instinctive, ce sentiment spontané de vénération, que provoque dans toute âme qui sent, dans tout esprit qui pense, la vue d'un souvenir de l'antiquité, la trace d'une gloire qui Ait? qui, par exemple, à l'aspect des ruines du Colysée, du Gapitole, qui à la vue de la statue de Marc-Aurèle, à la vue de tous ces arcs-de-triomphe, de ces colonnes, érigés par la reconnaissance et Tenthousiasme publics à la mémoire des césars et des aigles romaines, n'a pas senti sa pensée
se reporter toute émue, aux époques glorieuses
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dont ces monuments aspirent à perpétaer le souvenir? et cependant à tout prendre, que vaut toute cette gloire humaine devant Timposant mystère de Fétemité? que sont devenus ces héros et ces actions d'éclat dont notre imagination se plaît encore à évoquer le souvenir? D n'en reste que quelques pages d'histoire, un vain amas de pierres: triste témoignage du néant des choses humaines.
Si de là vous dirigez votre regard et votre pensée vers ce coin de terre élue, vers cette Jérusalem étemelle, où pour le salut du monde s'est accompU le double mystère de la mort et de la résurrection d'un Dieu, vous comprendrez ce que ces lieux sacrés, d'antique et impérissable mémoire, inspirent d'émotion et de ferveur. A chaque pas d'irrécusables traditions vous rappellent les grands arrêts de l'Etre étemel, dont les anges glorifient au ciel l'infaillible puissance.
Jérusalem aussi a passé par la main du
temps et des hommes. Selon la prédiction de Jésus à ceux qui lui faisaient admirer les marbres et les riches ornements du temple, il n'y est pas demeuré pierre sur pierre; mais la montagne du Calvaire! — le Golgathal ce rocher qui servit de piédestal à THomme-Dieu, il est toujours là, avec son indestructible masse, pour dire au chrétien: — qui que tu sois, souverain de la terre, pontife, guerrier, savant, artiste, riche ou pauvre, incline-toi, recueiUe-toi et prie, car c'est ici, ici même, que pour ton salut, Jésus-Christ expira sur la croix!
Non loin de là une grotte modeste, taillée dans le roc, indique la place où fut enseveU le divin martyr et où il ressuscita en léguant à Thumanité Fimmortalité et le pardon.
Tout-près de la ville encore c'est le mont Sion, témoin de la Sainte Cène, et
OÙ fiit institué le sacrement de rEucharistie, origine et symbole de la communion chrétienne, pain des vivants, consolation toujours prête pour quiconque croit et l'invoque, consolation que vous invoquerez surtout à cette heure suprême, où la mort ternissant votre regard, il vous faudra franchir le seuil redoutable de Fétemité^ et comparaître devant le tribunal du juge incorruptible et tout-puissant, sévère quelquefois, juste toujours, miséricordieux par-dessus tout, et vers lequel tendront vos dernières pensées, vos derniers vœux, pour implorer Fadmision à ce saint mystère dont Finstitution première sanctifia ce lieu à jamais.
Ailleurs se présente encore, avec ses trois pointes traditionnelles, la montagne des oliviers avec ce jardin, où le Sauveur du monde, accablé d'une immense douleur, priait* quand Judas vint le livrer aux bourreaux, cette montagne du haut de laquelle Jésus
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monta au ciel, en bénissant les apôtres, et en leur léguant ses pouvoirs.
Plus loin c'est Gethsémané, où fut ensevelie la Vierge; puis Bethanie où Lazare fiit ressuscité; à chaque pas de pieu:s souvenirs, à chaque pas de palpitantes émotions!
Mais — objectera quelque esprit -fort, — qui prouve par exemple, que cet endroit qu'on vous indique comme ayant été le lieu de sépulture de Jésus^ soit authentiquement celui où il fut enseveli? — que cette étoile d'argent, qu'on voit briller dans les dalles d'une chapelle souterraine de l'église de Bethléem, marque infailliblement la place où le Christ est né? — que cette cavité enfin, que l'on aperçoit dans le rocher du Golgotha, et devant laquelle vous vous inclinez, soit indubitablement celle, qui y fut pratiquée jadis pour fixer la croix du Seigneur?
— Qui le prouve? —
D'abord, pourrai-je répondre, c'est rémotion spontanée, indéfinissable, que Ton ressent à la vue de ces divins souvenirs, émotion profonde, irrésistible, et qui imprime à Tâme la ferme certitude, que c'est là, précisément là^ sur ces différents points devant lesquels on s'incline, que se sont accomplis les grands événements de la foi chrétienne.
Cet argument seul, bien que tout de sentiment^ fait plus que prouver^ il constate.
Ensuite, comment pouvait on mettre en doute, que la Sainte Vierge, que Saint-Jean, que Marie-Madelaine^ que d'autres élus enfin, dont tous les soupirs, toutes les larmes, tous les voeux se tournaient vers les lieux sacrés où naquit, vécut, souffiît, mourut et ressuscita le Christ, Sauveur de l'humanité, n'aient été invinciblement entraînés à les signaler à la vénération des fidèles, que ceux-ci
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n'aient éprouvé le même besoin irrésistible à regard de leurs successeurs?
Le zèle des premiers chrétiens, loin de se ralentir sous les coups de la persécution, ne fit que s'en accroître, et dans leur sainte ferveur, ils durent s'appliquer à garder et à transmettre intact le précieux dépôt qui leur avait été confié. C'est ainsi, que, par une chaîne non interrompue de témoignages, de fidèle à fidèle, de famille à famille, de génération à génération, ces pieuses traditions sont arrivées jusqu'à nons, dans toute leur grandeur et dans toute leur pureté primitive.
Ayant pour ma part visité cette terre élue, ses localités sanctifiées, en vrai chrétien, s'est-à-dire : la foi dans l'&me et l'évangile à la main, les impressions que j'y recueillis, furent de la nature de celles qui durent, non pas quelques jours, non pas une semaine, un mois, une année, mais la durée
de toute une existence^ et qui brillent comme des phares lumineux et bienfidsante, à travers le chaos nébuleux des impressions vides et passagères^ que tracent dans Pâme les circonstances extérieures de ce monde.
Ce voyage, comme je l'ai déjà dit, je l'avais accompli en 1845. De retour en Europe, ces vives impressions, loin de s'émousser, firent germer en moi l'irrésistible désir d'aller les renouveler à la source. Je résolus de faire un second voyage à Jérusalem.
Cependant les aimées se succédaient, sans qu'il me fdt possible d'écarter les obstacles, que les circonstances avaient l'air d'accumuler tout-exprès sur mon chemin.
Enfin 1860 s'est dessiné sous de meilleurs auspices et c'est avec bonheur, qu'après une période de quinze années^ je me retrouve, cette fois avec ma famille, sur un navire qui fait voile vers l'Orient, esquissant mes impressions nouvelles.
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Le 1 0 Mars, — les préparatife achevés, les passeports en poche^ les malles fsdtes, il ne s'agissait plus que de partir. Cependant avant de nous mettre en route^ nous nous rendîmes à Téglise pour appeller humblement sur nous la protection Divine. Nous souvenant des paroles de notrç Seigneur: — vous ne pouvez rien sans moi, — nous fléchîmes le genou avec ferveur devant le saint autel où Taumônier de la mission chanta un Te-Deum et nous bénit.
Avec le coup de onze heures du soir nous étions lancés à toute vapeur dans la direction de Vienne à Trieste, où nous devions nous embarquer pour l'Orient.
Après vingt-deux heures de voyage, exécuté sur des rails passablement usés, et dans des wagons à Tavenant, nous avions dans la soirée du 11 atteint la capitale de TAutriche. Notre séjour n'y fut pas de longue durée: il ne se prolongea que jusq'au sur-
lendemain soir, où nous recommençâmes à rouler pour Trieste.
Un temps afi^ux nous accompagnait avec un entêtement désolant; neige, pluie et grêle se disputaient successivement le soin de nous impatienter, et de glacer Tatmosphère qui nous entourait.
Le passage du SOmmering, un des plus pittoresques qui existent, s'opéra à notre grand regret sous le bandeau d'une nuit noire, de sorte que, malgré tous nos désirs, nous ne pûmes Tadmirer qu'en rêve.
Le mauvais temps, et principalement la violence du vent^ retarda de trois longues heures notre arrivée à Trieste.
Le jour suivant, semblable à un sourire de bonheur succédant à des larmes, un soleil radieux brillait sur un ciel sans nuages.
Sous nos fenêtres une forêt de mats encombrait le grand bassin du port, où la mer venait jeter ses eaux d'un bleu ver-
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dfttre, d'une transparence inimitable. Je m'empressai d'ouvrir la croisée, pour aspirer le premier souffle du printemps.
Comme dès la veille nous avions arrêté nos places à bord, réglé nos comptes^ Mt viser nos passeports, il ne nous restait plus qu'à aller aborder pour huit jours cette maison mouvante, dont le fondement est un abîme, dont les murs sont des planches que fouettent et caressent alternativement la vague et la lame, et dont l'intelligence humaine a su tirer profit, en y appliquant cette grande puissance du siècle — la vapeur.
Nous montons donc vers les neuf heures à bord de l'América; — c'est un vaste bâtiment de la force de quatre cents chevaux, arrangé avec élégance, pourvu d'un service attentif, alerte et poli^ bien commandé par un vieux loup de mer: le capitaine Florio, monténégrin de naissance, cosmopolite de manières qui^ pendant sa longue carrière, a
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trayersé plus d'une mer et essuyé plus d'un rude coup de vent. — Le commandant, malgré sa mine bourrue^ nous reçoit avec une extrême politesse; et dès nos premiers pas sur son territoire mouyant, il nous entoure des plus aimables préyenances. — Ce surcroit de politesse est en outre dû aux recommandations pressantes de Fadministration du Loyd, qui, parmi ses diverses attentions à notre égard, avait eu Tobligeance de nous munir
d'une lettre à cachet-volant, adressée collée-
tivement à tous les commandants des pyroscaphes et à tous les agents de la société, pour nous reconmiander spécialement à leurs soins. L'ancre est levée à dix heures. — Le tintement de la cloche de départ, suivi du perçant coup de sifflet, met les roues en mouvement, et bientôt le port de Trieste, n'aperçoit à la place de l'América, que deux sillons écumants sur la nappe azurée de ses eaux.
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Nous filons dix à onze lieues à Theure^ et nous sommes condamnés à franchir miUe deux cents lieues pour atteindre la côte d'Afrique. Le nombre des passagers, fort heureusement, n'étant pas considérable, je parviens âunlement à m'installer sur un canapé, dans une grande cabine de passage, bien aérée, parfois trop aérée peut-être; car je suis à côté d'une insupportable porte, que tous ceux qui passent se font un devoir de laisser entre-bâiUée. Kair est froid, le ciel est couvert, le vent soufSe contre la poupe, mais nous ne sentons pas le mouvement du bateau.
L'Âmérica a vu le jour dans la partie du monde dont fl s^est approprié le nom. Ce bâtiment a coûté à la compagnie du Llojd une dépense de dnq cent mille florins.
£n quittant le chantier paternel, il poHs^Vkit une force de locomotion en rapport av^^; son volume, c^est-à-dire, que 9fm maTimiim
de vitesse pouvait atteindre jusqu'à treize et quatorze nœuds à Theure; mais Fadministration s'étant aperçue un jour que ce bateau occasionnait une trop grande dépense de charbon, il fiit décrété qu'on remplacerait ses chaudières par de plus petites, qui en consumeraient moins, et voilà le mouvement considérablement ralenti, l'équilibre du bateau désorganisé, les passagers mécontents et la dépense du charbon plutôt augmentée que diminuée, puisque le bâtiment, avançant plus lentement, reste d'autant plus longtemps en mer. Voilà de quoi prouver, une fois de plus, que souvent le mieux est l'ennemi du bien.
Vers le soir, le vent conmience à firaîchir, et la mer se prépare à adresser à notre navire une indiscrète invitation à la danse.
Cependant, contre toute attente, la nuit s'est convenablement passée. Je n'ai pas précisément dormi comme un charme ;
ma couche était étroite comme une lame de couteau, et de plus, elle me faisait l'effet d'être rembourrée de noyaux de pèches; mais la mer ne me soulevait pas le cœur, et c'était tout ce que je demandais.
Parmi les passagers se trouvent : mon cousin le P-ce 0. S., aussi bon qu'il est gros, c'est tout dire ; un jeune diplomate fort aimable, un Français répondant au nom de Mougel, se fidsant appeler de préférence Mougel-Bey, titre qu'il tient des faveurs de l'un des vice-rois d'Egypte, pour avoir pendant nombre d'années fonctionné dans ce pays avec succès en qualité d'ingénieur en chef, et ensuite, fait des études de terrain relatives au percement de l'isthme de Suez. Mougel-Bey est de fort bonne éducation, instruit, spirituel, parlant bien et beaucoup, bref un trésor de compagnon de mer, alors que le temps est si long et le monde si ennuyeux; aussi Mougel fait-il notre bonheur, nous le laissons parler à perte d'haleine, et n'avons qu'une
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chose à lui reprocher : c'est qu'à côté de ses manières, du reste de très bon goût, il se plaît à porter des pantoufles, qui de plus, sont vertes et aussi usées que laides. C'est à ces trois messieurs que se borne notre cercle. Une nombreuse famille de négociants allemands se rendant aux Indes, et composée de trois mâles et d'autant de femelles, tons de fort braves gens sans doute, mais d'une agitation agaçante, courant de tous côtés laissant les portes ouvertes, défaisant et refaisant à tout bout de champ toutes leurs malles, montant et descendant les escaliers quatre à quatre, mangeant des oranges à toute heure, en jetant l'écorce par terre, s'ingurgîtant de café à tout instant, formait une coterie à part avec un vieux bon homme, leur compatriote, ennuyeux comme la pluie, et quelques autres individus incolores. Une troisième coterie se compose de quatre humbles sœurs de charité, ftmes généreuses et pures qui, mues par l'amour du procham et les paroles du Sei-
gneur, allaient du fond de la Bavière déployer sous le soeil ardent d'un pays à demi-sauvage et hérissé de dangers de tous genres, les bienfaits de leur charitable et précieuse vocation. Ces pauvres mais saintes filles sont édifiantes de résignation, de chaste naïveté et de misère, avec cela modestes et discrètes. Elles venaient de s'embarquer pour ce long et pénible voyage, dotées, il est vrai, de la force que donnent la religion et le sentiment d'une bonne action, mais presque sans argent. Cependant elles n'obsèdent personne, eUes savent en effet que pour prix de leurs souffittnces, elles auront à prodiguer des secours précieux en soins physiques et plus précieux encore, en consolations spirituelles.
Il fut convenu de faire en leur &veur une petite quête à laqueUe nous contribuâmes tous avec bonheur, allant ainsi au devant des besoins de ces vénérables créatures.
Une désobligeante figure de gnome, dont
M DANS L'ÀDBIATIQDE.
Texpression ne trahic»ait aucune nationalité décidée, n'appartenait à aucune des trois coteries. Il lisait un livre anglais en restant toujours à la même page, et rongeait silencieusement ses ongles. Sa fignre et ses manières inspiraient peu de sympathie.
Un sommeil bienfaisant berçait doucement les passagers, à Texception d'un vieillard, qui probablement envieux de voir dormir tout le monde, tandis que Tinsomnie commandée par ses infirmités le mettait sur pied avec les premiers rayons du soleil, entra bruyamment dans la cabine où je m'étais livré au repos, en annonçant d'une voix sèche et doctrinaire que le temps grossissait, que le bateau commençait à se mouvoir dans tous les sens, et que tout le monde allait être atteint du mal de mer. Ce pronostic odieux, résonna aux oreilles des passagers comme un arrôt de mort. Eveillés en sorsaut, et sans prendre la peine de s'assurer par eux-
mêmes, si en effet le temps a changé, la plupart d'entre eux se sentent déjà pris de vertige, fennant les yeux sous l'impression de cette lâche terreur qu'inspire l'approche du mal de mer, les malheureux restent tranquiUes comme des morts, cherchant à éloigner par l'immobilité cet aflreux moment où l'on n'éprouve plus pour la vie qu'un indicible dégoût. Mais quelle n'est pas la surprise et la satisfaction générales^ lorsque se rendant peu-à-peu compte de ce qui leur arrive et de ce qui les entoure, ils ont lieu de se persuader bel et bien, que rien ne bouge dans la cabine, et que le mouvement du bateau est régulier et normal. Nous longeons la côte de l'Albanie; la neige en recouvre les montagnes.
Dans la Méditerranée.
18 — 20 Mars.
Sur les dix heures nous apercevons rUe de Corfou. Une heure plus tard nous jetons Tancre dans le port pittoresque de la ville de ce nom. Un gracieux tableau se déroule devant nous: le ciel et Fonde rivalisent de pureté, et de cette inexprimable tente bleue, qui charme et caresse si sympathiquement la vue. Malgré cela, Tair se ressent encore du voisinage des montagnes voisines, dont les chnes couvertes de neige compromettent les aproches du mois d'avril.
La ville est déliceusement groupée sur un terrain accidenté et la main de Thomme, sous l'impulsion du génie de la guerre, a
DANS LA MÉDITEBRANÉE. 88
complété le tableau, en érigeant au sommet du promontoire, dominant la mer et les environs, une citadelle, dont les contours et l'ensemble se marient éléganmient au vert sombre des cyprès bordant les descentes, et qui est relevé par les teintes plus claires des jardins d'orangers et d'amandiers. L'horizon est fermé par un fond de montagnes alternativement violettes, lilas-tendre ou bleu-diapbane, selon le degré du lointain et Teffet du soleil.
Le bonheur de revoir la terre et surtout de pouvoir s'en servir, après un certain temps de navigation pénible, est une de ces jouissances qu'il faut avoir senties, pour les comprendre; il ne saurait être comparé qu'à ces inappréciables moments de relâche qu'on éprouve parfois entre deux fortes douleurs.
Aussi ne tardâmes -nous point à nous précipiter à terre, avec l'impatience des éco- Uers qui s'en vont en vacances. Avant tout, nous nous faisons conduire dans une auberge