‹ En pleine gloireChapitre 3 sur 9 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

Le Colonel Lenoir, Marthe, le petit Césaire.

LE COLONEL

C'est bien d'apprendre ainsi notre histoire à ce petit. (A Césaire) Et toi, moo enfant, rappelle-toi tout ce que tu as vu ici... Rappelle-toi, surtout, que ton père est tombé à Verdun!

LE PETIT CESAIRE

Je veux être un héros moi aussi...

LE COLONEL

{Il pose sa main sur la tête de l'enfant.) Tu es un petit homme déjà! Va au jardin jouir de ce beau soleil.

LE PETIT CESAIRE

Je vais jouer au soldat, grand'père. {Il ramasse son fusil.)

LE COLONEL

Prends bien garde, mon enfant, si les Allemands allaient revenir, ne vise pas les casques à pointe. Sais-tu ce qu'ils ont fait du petit Belge qui jouait au soldat ?

LE PETIT CESAIRE

Ils l'ont tué, grand'père, comme ils tuent les vrais soldats... Je ne le plains pas, le petit Belge, moi, non, je ne le plains pas. Il est mort pour son pays, et, quand même il était petit, la Belgique a dû être contente de lui. Moi, j'aimerais mourir pour la France en visant un grand Boche!

LE COLONEL

Viens m'embrasser, mon petit brave. {Il le serre dans ses bras.) Va maintenant jouer. {L'enfant sort en courant.) Le pauvre gosse! N'est-ce pas navrant de lui apprendre si tôt ces graves choses. Les enfants de cette génération ne peuvent plus être des enfants. Et nos filles ont perdu l'habitude du sourire... Elles ne savent plus!

MARTHE

Trop de voiles noirs ont flotté en nos vies...

LE COLONEL

Oui, il est triste d'être jeune à une pareille époque. Dire que j'ai vécu, moi, vieillard prêt pour la tombe, pour voir mourir tous les miens. Vous seuls m'êtes restés...

MARTHE

Nous vous aimerons pour tous les autres qui ne sont plus là.

LE COLONEL

Mais n'allons pas nous attendrir; d'ailleurs j'ai des nouvelles splendides à t'apprendre. L'offensive se développe en des victoires de plus en plus éclatantes... Notre Foch fait des miracles. Il dirige toutes les armées avec un entrain irrésistible, et la Victoire s'approche. Tous les soldats font des prodiges! Français, Anglais, Italiens, Américains, Canadiens... Mais, au fait, où donc est passé notre jeune lieutenant ?

MARTHE

Il est allé dire adieu au village. Il est guéri maintenant, et il va repartir pour le front...

LE COLONEL

Il fait bien. Etre jeune et se battre! Ah! quelle humiliation de ne pouvoir plus rien pour sa patrie... de n'être plus qu'une loque...

MARTHE

Un mutilé, grand'père, un glorieux mutilé!

LE COLONEL

Parmi mes camarades de 70, combien sont cependant retournés à la bataille, allègres, pleins d'ardeur, jeunes encore, corbleu! La vieille phalange n'a-t-elle pas donné les grands généraux, les généraux de la Revanche: Jofîre! Foch! Galliéni! Pau! de Castelneau!

MARTHE

Comme ils sont beaux, grand'père, comme ils sont grands!

LE COLONEL

Eux sont restés des soldats, moi, je suis un vieux qui ne peut plus rien...

MARTHE

Plus rien! Et tout ce bien que vous faites, grand'père. Cette région que vous aves Bauvée du désespoir... Cce femmes et ces enfants que vous avez empêchés de mourir.

LE COLONEL

(PluêtrisU) Plus rien!

MARTHE

Plus rien ? Et ces fils que vous avez élevés pour la France, et qui sont tombés pour Elle, au champ d'honneur.

LE COLONEL

(D'une voix qui mollit) Plus rien...

MARTHE

Plus rien! O grand'père, que vos paroles me font mal à moi qui ai vu, jour par jour, et heure par heure, s'immoler votre existence sur l'autel de la patrie. Puis quand est venue l'horrible chose... Mère enseveUe avec tous les nôtres sous les ruines de notre maison, c'est vous encore qui avez été le plus fort et qui avez commandé à la souffrance qui nous dominait...

LE COLONEL

Il le fallait bien. Le village agonisait...

MARTHE

Et alors vous m'avez tournée vers la détresse de nos paysans, et vous m'avez dit: Console-les! C'est en les consolant, en effet, que mon désespoir s'est calmé. Et vous me parliez sans cesse de notre dette à la patrie. O grand'père, c'est parce que vous aimez la France par-dessus tout, que vous êtes aussi grand et aussi saint!

LE COLONEL

Oui, c'est vrai, j'aime la France par-dessus tout, et c'est ainsi qu'il faut aimer sa patrie, mon enfant. Puis quand on la voit pantelante, meurtrie, comme nous la voyons; quand on entend le canon qui la déchire; quand on voit massacrer ses cathédrales et ses monuments; quand on assiste à la mutilation de ses musées, au vol de ses chefs-d'œuvre; quand on regarde le martyre de son peuple... et que personne ne se plaint... ni les êtres persécutés, ni les œuvres d'art violentées... que l'on n'entend rien, rien qu'une seule voix dominant le tumulte: "Nous les aurons!" alors, on sent combien on l'aime, sa patrie...

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