LOUIS
J'y cours. Mademoiselle. (Au Colonel) Mais j'ai bien peur que nous ne revenions trop tard. (// sort. Le colonel revient vers le groupe formé par le mourant et Marthe, tandis que dans son coin, le petit Césaire continue de rêver. — A cet instant le blessé se ranime, il ouvre les yeux, c'est le suprême répit de la mort toute proche.)
LE LIEUTENANT
Ne bougez pas, petite fée de mon rêve, (invoquant) restez là, que je vous regarde... Ne vous évanouissez pas...
MARTHE
C'est moi qui suis là, mon ami, vous ne rêvez pas...
LE LIEUTENANT
Ceit donc que je vais mourir, que vous me regardez ainsi, et que vos yeux répondant aux miens.
MARTHE
(Dans un cri.) Non! Je ne veux pas que vous mourriez. Il faut vivre, pour être heureux!
LE LIEUTENANT
N'est-ce pas du bonheur, petite Marthe, que d'être là, tout contre vous. La vie allait nous séparer... la mort n'a pas voulu. Elle va m'ensevelir ici, sous la terre où vous marcherez. Notre amour aura été une fleur des ruines... bientôt la Victoire y fera s'épanouir des fleurs de gloire. Et je vais dormir à côté de tous vos héros moi aussi, en la belle terre de France que j'ai tant aimée... Vous écrirez à ma mère comment cela s'est passé... que je suis tombé en soldat... Ma pauvre Maman... (Il ferme les yeux.)
MARTHE
(Elle le croit mort) Grand'père!
LE LIEUTENANT
(Délirant) Voyez... les étoiles me regardent... Celle-là, la plus lointaine, la plus brillante aussi... C'est vers ce point d'or que mon âme veut monter... Elle me regarde, ma mère aussi la voit... La belle étoile réunit le ciel et la terre, comme elle réunit la France et le Canada... Marthe, Marthe, plus tard, regardez-la, dans les soirs heureux, et rappelez vous qu'un pauvre petit soldat canadien ,un soir de guerre, la regarda avec vous... et n'oubUez pas... N'oubliez pas! Marthe... je voudrais vous entendre prier, comme prient nos mères et nos sœurs, quand nous allons mourir... (On entend Marthe qui sanglote. Soudain, très-loin, très loin, une musique militaire retentit... puis se précise... On distingue alors "0 Canada"*. Le mourant se soulève, et dans un cri de bonheur) L'hymne du Canada!
LE COLONEL
(Il a couru à la fenêtre, et, exalté) Bravo! Voilà les Canadiens! Un régiment de chez-vous, le vôtre!
LE LIEUTENANT
Mon Régiment! Mes camarades! Le chant de ma patrie.... L'entendez-vous, Marthe.. ..il me berce si doucement. (Puis la musique chante plus fort. Alors le blessé se met presque debout et fait le salut au drapeau. Le délire le reprend, magnifique cette fois) . Présent! Me voilà! C'est la bataille! (^xaZ/é) Ah! Vous croyez nous vaincre, comptez-y.... un de tué.... tout un régiment surgit.... Mais tirez donc sur
les hommes, cruels imbéciles. (Dans un cri de rage) Ne touchez pas à ces bébés. Arrière, vous dis-je. Hein? Kamarades! Ah! lâches, hypocrites, "assassins. (Le régiment est passé, et la musique décroit dans une douceur mélancolique. L'exaltation du mourant se calme, il retombe sur ses oreillers, et, d'une voix ravie) O la belle musique, Marthe.... Je suis heureux.... de mourir.... en l'écoutant.... C'est ma patrie que je revois....
Le rideau tombe tandis que la musqué m^urt doucement dans le lointain.