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En prière avec Pascal

Qu'en cet an de grâce 1923, Pascal ait été célébré du haut de la chaire chrétienne, une première fois — et avec quelle splendeur! — à Saint-Étienne-du- Mont, une seconde dans la cathédrale de Clermont, ce fut là vraiment une chose grande, un de ces « signes nouveaux », une de ces « merveilles imprévues » que l'Église demande hardiment au Dieu des miracles : Innova signa et immuta mirabilia. Si bienfaisantes d'ailleurs et si émouvantes que nous aient paru ces deux fêtes, on voudra bien me permettre de dire quelles auraient pu aisément l'être davantage. Cette immense foule, si unanime, si recueillie, il me semble que nous aurions pu lui offrir le moyen de s'associer plus directement à notre propre ferveur. Pour cela, il eût fallu qu'au lieu d'être relégué à la fin de la messe et de faire ainsi figure de conférence séparée ou d'apothéose académique, le sermon eût été mêlé, comme partie intégrante, à la cérémonie religieuse elle-même. Prononcé immédiatement après l'Evangile, il eût invité les auditeurs à profiter du long recueillement qui allait suivre, pour s'unir active-

ment au mystère du jour, le mystère de Pascal et de Jésus. Le plan que je m'étais fixé permettait peutêtre de faire encore mieux. Après un premier point de doctrine et de casuistique, où je tâche de résoudre le paradoxe apparent d'une commémoration pascalienne célébrée devant les autels, j'étudie, en historien et en critique, la prière de Pascal, pour en venir enfin, non plus à définir, mais à prier cette prière, égrenant et commentant les plus beaux versets du Mystère de Jésus. Soit deux exercices, liés l'un à l'autre, sans doute, mais très différents, l'un d'enseignement et d'analyse, qui aurait trouvé sa place naturelle après l'Évangile, l'autre, proprement religieux, qui aurait occupé la seconde moitié de la messe. Dornus mea, dormis orationis. L'église est avant tout une maison de prière; moins nous essaierons de la transformer en Sorbonne, plus seront contents les hôtes d'une heure qu'une occasion exceptionnelle aura conduits parmi nous. Ne les traitons pas en étrangers ; loin de leur cacher nos mystères, donnonsleur à pleines mains ce qu'ils ne peuvent trouver que chez nous. Ainsi fait l'Académie, quand, recevant des personnages de marque, elle poursuit devant eux, et avec un zèle renouvelé, le travail du Dictionnaire. C'est bien, du reste, dans cet esprit que, soit à Saint- Êtienne-du-Mont, soit à Clermont, ont été organisées

nos pieuses fêtes. Quant à mes petites réflexions, je ne les livre que pour me quereller moi-même, que pour regretter et effacer en quelque manière ce qu'il y a encore de trop oratoire, je veux dire de trop profane, dans les pages qu'on va lire.

A cet opuscule, j'ai cru pouvoir ajouter quelques vues de critique pure sur la prière de Pascal. Dans ma pensée première, ce morceau devait être un des points de mon sermon ; mais j'ai bientôt senti que des analyses de ce genre, si pieux que fût leur objet, ne conduiraient pas assez directement au seul but que doive se proposer, dans l'exercice de son ministère sacré, l'interprète de la parole de Dieu.

Jcai x nère avec .tascal

Nonne cor nostrum ardens erat in nobis dum loqueretur in via ?

Pendant qu'il cheminait avec nous, n'est-il pas vrai qu'une chaleur céleste émanait de ses paroles et nous embrasait ?

Saint Luc, xxiv, 32.

Messeigneurs 0), Mes Frères,

Quand Sa Grandeur Mgr l'évêque de Clermont me fit l'honneur insigne de m'inviter à prendre la parole dans cette cérémonie toute spirituelle, toute religieuse et purement pascalienne, dont l'Académie de Clermont venait de prendre l'initiative, ma première pensée avait été de me borner à réciter, à méditer devant ces autels quelques-unes des prières de Pascal, et, par là même, de ressusciter en quelque sorte ce grand chrétien au milieu de vous, de le ressusciter, dis-je, dans

(*) Sa Grandeur Mgr Marnas, évêque de Clermont, et Sa Grandeur Mgr Bardel, évêque de Séez.

sa posture la plus vraie, la plus caractéristique, et tel qu'on put le voir ici même, à genoux, soumettant son être à l'Etre infini. Par là, nous ne lui aurions pas seulement rendu le seul hommage qui soit aujourd'hui de quelque prix à ses yeux, mais encore et en même temps, nous aurions touché le fond même de son génie et découvert le secret de son prestige. Si Pascal n'eût été, en effet, qu'un géomètre et qu'un écrivain, la France et le monde le fêteraient encore, sans doute, mais non pas avec cette nuance particulière de vénération à laquelle n'ont pas droit les héros de l'analyse ou de la plume, et que seuls peuvent attendre de nous ceux qui ont fixé leur demeure habituelle dans l'ordre de la charité. Qu'on le veuille, qu'on le sache ou non, dès que l'on s'approche de Pascal, on change d'attitude et de style, on baisse le ton, comme si l'on entrait dans une chapelle. En cette présence auguste, l'incroyant lui-même, s'il a l'esprit et le cœur bien faits, sent invinciblement que la moindre familiarité serait une faute de goût et une sottise. Bref, notre ferveur le canonise en quelque manière, tant elle ressemble à cette émotion spéciale, solennelle et douce, heureuse et craintive qui se forme en nous à la rencontre d'un saint : « Nonne cor nostrum ardens erat in nobis dum loqueretur in via ? Pendant qu'il cheminait avec nous, n'est-il pas vrai qu'une chaleur céleste émanait de ses paroles et nous embrasait ? »

S'il en est ainsi, qui ne voit que notre meilleure

occupation en ce jour devrait être de nous offrir à ce foyer, et au moment où il est le plus intense, de nous agenouiller près de Pascal à genoux ? Et c'est bien là ce que nous ferons, mais auparavant il ne m'a pas semblé inutile d'examiner loyalement, courageusement, si cette prière nous était vraiment permise, à nous catholiques, veux-je dire, qui entendons régler toutes les démarches de notre vie intérieure sur les directions de l'Eglise, à nous, qui résisterions à cette prière où Pascal nous invite, si, par cette prière même, nous devions entrer, si peu que ce fût, dans une autre communion que celle des saints. Après tout, ce n'est pas ici une tribune académique, c'est la chaire de vérité ; celui qui vient d'y monter n'est pas un simple lettré, un des multiples historiens du jansénisme et de Pascal, mais un prêtre, deux fois tenu de peser tous ses mots dans les balances du sanctuaire, et par les engagements de son sacerdoce, et par le crédit qu'a bien voulu lui accorder le digne successeur de ce Massillon, si doux et si ferme, à qui, selon ses propres paroles, « Dieu avait fait la grâce d'être ennemi de toutes les extrémités ».

Au seuil du problème se dresse un vieux préjugé qu'ont entretenu, avec une égale obstination, et les panégyristes du jansénisme et un certain nombre de ses adversaires. On nous représente le jansénisme comme un bloc solide, constamment identique à luimême, tout mauvais ou tout admirable, depuis ses débuts dans l'histoire jusqu'aux convulsions ridicules ou sinistres de son agonie. C'est le thème que développait hier encore le chroniqueur sincère, mais débile et passionné du Mouvement janséniste. Or rien n'est moins conforme à la vérité qu'une pareille construction. Croyez-en plutôt le génial Sainte-Beuve. Pour lui c'est à peine si le vrai Port-Royal aurait survécu à l'abbé de Saint-Cyran. Dès le temps des Provinciales, la transformation, la décadence auraient commencé. De leur point de vue doctrinal, qui, présentement nous retient seul, les théologiens de métier, qui savent la valeur exacte, le juste poids des qualifications canoniques, ne jugent pas autrement que Sainte-Beuve. Ils se refusent à réunir sous la même condamnation un Antoine Arnauld et un P. Quesnel, par exemple, celui-ci ayant catégoriquement refusé de se soumettre à une bulle pontificale, acceptée par l'Eglise universelle, l'autre ne s'étant jamais porté à des extrémités aussi décisives. Avant et après la bulle Unigenitus,

avant et après la révolte formelle contre l'autorité suprême, telle serait, pour nous, théologiens, la grande ligne de partage dans le développement du jansénisme. Non que l'on approuve pour cela toutes les démarches du grand Arnauld et de ses disciples. Sainte-Beuve lui-même y trouvait beaucoup à reprendre. On dit simplement, qu'à les juger, comme il le faut bien sur leurs actes et sur leurs paroles, les premières générations jansénistes n'ont pas commis le délit formel d'hérésie ou de schisme. Ni les évêques français, témoins de leur politique ondoyante, ni les papes de ce temps-là n'ont vu en eux des frères séparés, des rebelles au sens canonique du mot. Ce n'est pas non plus, d'ailleurs, Dieu nous en garde ! que nous regardions comme autant de réprouvés tous les malheureux qui ont suivi le P. Quesnel dans sa résistance. On se débattait alors dans une confusion inextricable, et la plupart ne savaient ce qu'ils faisaient. Mais enfin, les conditions n'étaient plus du tout les mêmes : le conflit avait changé, non pas seulement d'acuité, mais de nature. La fronde mal dessinée d'hier, avec ses habiletés, ses retraites, ses contradictions, était devenue une secte véritable : hérésie ? pas encore, peut-être ; mais certainement schisme, attentat encore incertain et partagé, mais déjà très grave contre l'unité de l'Eglise. D'où, pour les gardiens de la discipline, de nouveaux cas de conscience, plus cruels à résoudre et plus pressants. Fallait-il refuser les derniers sacrements à la

bonne Marguerite Périer qui ne voulait pas rétracter son appel ? On hésita beaucoup, vous le savez, et il semble bien que, sans l'intervention de votre admirable Massillon, la miraculée de la Sainte-Epine, la fille, la petite-fille et la nièce de tant de prédestinés serait morte sans avoir reçu l'hostie sainte (*).

Aucune difficulté de ce genre, auprès de Pascal, mourant. Aux yeux de l'excellent prêtre qui le visita souvent pendant ses dernières semaines, il n'était qu'un catholique comme les autres. Les fautes dont il avait à se repentir ne relevaient que du for intérieur. Simple laïque, du reste, il n'avait eu à signer aucun formulaire. Cette ligne qu'on a trouvée dans ses papiers, et qui ne porte ni date ni signature, cet appel du tribunal faillible de l'Index au tribunal infaillible de Jésus, ne ressemble d'aucune manière, je ne dis pas seulement à une déclaration solennelle de rupture, mais encore à l'appel chétif et caduc d'une Marguerite Périer octogénaire. Tout au plus velléité passagère de révolte, insensiblement oubliée peut-être, et peutêtre, aussi, expressément rachetée par une déclaration contraire et les larmes de la pénitence ; cri silencieux de détresse et de confiance, lancé, nous ne savons à quel moment, ni dans quel esprit ; intime colloque

C1) Elie JalOUSTRE : Une nièce de Pascal. Marguerite Périer (d'après des documents inédits). Clermont-Ferrand, Louis Bellet,

avec Celui à qui nous pouvons tout dire ; écho résigné à la plainte du Calvaire : Mon Dieu, pourquoi m avezvous abandonné ? En dehors du souverain Juge qui nous comprend mieux que nous ne nous comprenons nous-mêmes, nul ici-bas n'a le droit d'écouter aux dernières portes de l'âme. En la personne du P. Beurrier, c'est toute l'Eglise qui absout Pascal mourant et qui le reconnaît pour sien. Proficiscere, Ame chrétienne, âme catholique, partez pour le ciel ! Appliquer sciemment, délibérément à Pascal un nom de secte serait une faute mortelle contre la justice.

Mais si, maintenant, laissant les précisions bienfaisantes des théologiens et des casuistes, nous prenons le mot janséniste au sens large, au sens historique et légendaire, la plus élémentaire loyauté nous oblige d'avouer que Pascal, quoi qu'il en ait dit, est bien tout à la fois de ce groupe spirituel, de cette école dogmatique, enfin de cette fronde que, d'un nom glorieux et douloureux tout ensemble, nous appelons Port- Royal. Il leur appartient, par ses vertus, par quelquesunes de ses tendances théologiques et par l'impétuosité étourdie de ses polémiques. Puisque, pour l'instant, nous le confessons ici devant Dieu, je ne dis rien encore de ses vertus, de sa foi profonde, du sentiment auguste qu'il avait des choses célestes, en un mot de tout ce qu'il a de commun avec Jacqueline, la Mère Angélique, la Mère Agnès, M. Singlin, M. de Saci, M. Hamon, M. de Tillemont, et tant et tant d'autres.

Pour nous, comme pour Sainte-Beuve, c'est là le vrai Port-Royal ; mais il en est un autre, et où Pascal s'est attardé trop longtemps. Le Port-Royal où dominent — c'est toujours Sainte-Beuve qui parle — « ces divisions mortes et corruptibles que l'homme, en tout temps, a introduites dans le fruit abondant du christianisme » ; celui qui semble attacher moins de prix à « la pulpe mûrie » et nourrissante qu'à « la cloison amère » ; moins de prix à la vive réalité de la grâce qu'aux spéculations sur la grâce ; celui qui risque de perdre la simplicité, la joie, la charité et la fidélité des enfants parmi des « complications de diplomatie canonique et de vocifération scolastique » i1).

Nous jugeons ici Pascal avec une liberté entière, mais à la façon de ces confesseurs qu'il n'aimait pas, de ceux qui, fidèles aux leçons de saint Paul, inclinent toujours à croire le bien plutôt que le mal. Ils estiment en effet que chaque cas de conscience particulier a quelque chose de singulier, d'unique, qui ne s'est pas encore présenté et ne se présentera jamais plus ; et que, mauvaise en soi, pour qui la confronte aux défenses du Décalogue, toute action peut voir sa malice se nuancer, s'atténuer, s'effacer même peutêtre, selon les dispositions de l'agent. C'est là, sans

0) Volupté (édit. de 1850), pp. 338-340; Port-Royal, I, pp. 35, 36. Cf. le tome IV de mon Histoire littéraire du Sentiment religieux en France. L'Ecole de Port-Royal, chap. I.

doute, la raison profonde qui guide les casuistes dans leurs spéculations, parfois trop hardies en apparence, ou trop subtiles, sur le permis et le défendu. Ainsi, pour qui les juge dans l'abstrait, deux secondes suffisent à condamner les Provinciales. Non possumus. Publier un libelle est nécessairement, foncièrement immoral. Mais si l'auteur n'a pas su où portaient ses coups, s'il n'a ni prévu ni voulu les conséquences désastreuses de son initiative, l'anathème expire sur nos lèvres avant d'avoir été prononcé, et nous nous retirons en silence, assez lentement néanmoins pour entendre tomber sur le pécheur plus malheureux que coupable les paroles du pardon ■ « Ils ne t'ont pas condamné, je ne te condamnerai pas davantage. " Louis de Montalte est coupable, Pascal innocent. C'est un impulsif, brusquement appelé à venger certains principes de morale qu'on lui dit menacés par d'imprudents sophistes, appelé aussi à défendre ses bienfaiteurs, ses amis, tout un couvent dont il connaît la sainteté. Quelques hommes du métier le catéchisent en hâte, lui passionnément docile aux maîtres successifs qu'il se donne, et qu'il jugera quelque jour, sans doute, nous savons avec quelle violence maladive, mais après leur avoir d'abord obéi. C'est un géomètre rigide, qui n'a pas encore appris à tempérer par l'esprit de finesse, à soumettre aux souples intuitions du cœur les certitudes courtes, cassantes, trompeuses de la raison raisonnante. Avec cela, sûr de ses intentions droites, sûr de l'unique

amour qui remplit sa vie, et que lui rappelle sans cesse la feuille de parchemin cousue dans la doublure de son pourpoint. Ajoutez les infaillibles pressentiments du génie, la confuse mais pressante révélation du chefd'œuvre qui veut naître. Nescio quid majus... Que de menaces, mais aussi que d'excuses ! Et bientôt l'Eglise navrée verra se réaliser une fois de plus la prophétie de son fondateur : Un jour viendra où ceux qui vous calomnieront penseront venger ainsi la cause de Dieu. Que nous importe, du reste, le plus ou moins d'exactitude dans les citations des Provinciales ? Comme tous les autres savants, les casuistes se trompent, mais, pour discuter leurs erreurs particulières, c'est l'ensemble de la théologie morale, c'est toute une science délicate et profonde qu'il faudrait déjà posséder — science dont Louis de Montalte ignore jusqu'aux éléments C1). Mais cela, je veux dire ce péché d'incompétence, ne serait rien, si la charité était restée sauve, si, content de censurer quelques jésuites, Pascal s'était scrupuleusement défendu de vouer au mépris de

(*) ■ Il reçoit de toutes mains, il isole, il exploite les textes ; il infléchit le sens technique vers ces interprétations obvies qui déforment les plus délicates questions en thèmes faciles d'amusement ou d'indignation pour des incompétents et des indignes. » Maurice Blondel : Le Jansénisme et l'Anti- Jansénisme de Pascal ( Revue de Métaphysique et de Morale, avril-juin 1923, p. 146). Et encore : ■ Il traîne la théologie à la risée des femmelettes, il expose les pudeurs sacrées de l'âme religieuse aux moqueries d'un monde de sottise et de corruption. »

lecteurs sans nombre toute une immense famille d'honnêtes savants, d'apôtres, de directeurs, de mystiques et de martyrs, cette Compagnie enfin, plus sainte encore que célèbre, qui ne porte pas en vain le nom de Jésus (*). Nolite tangere Christos meos, dit le Seigneur, ne touchez pas à mes Christs. Hélas ! nous ne sommes tous que mensonge, inconscience et misère. Si iniquitates observaveris, Domine, Domine, quis sustinebit. « Que Dieu ne nous impute pas nos péchés, s'écriait Pascal, c'est-à-dire toutes les conséquences et suites de nos péchés, qui sont effroyables (2). « Heureux Pascal ! Dieu certainement ne lui a pas imputé, Dieu, je l'espère, lui aura caché l'histoire posthume des Provinciales.

Ses erreurs, ses oscillations dogmatiques — Écrits sur la grâce ; Pensées — nous font moins de peine, soit parce que la doctrine janséniste a perdu son ancienne puissance de séduction — et les docteurs et la foule ne pouvant supporter, ne pouvant même comprendre aujourd'hui d'autre théologie que celle de saint François de Sales ; soit parce que la mort n'a pas permis à Pascal de se dégager des contradictions où il n'a cessé de se débattre ; soit enfin et surtout

(1) Ayant modifié à mon gré le texte de Bossuet, j'e ne le mets pas entre guillemets.

(2) Pensées et opuscules, p. 560. Je renvoie toujours à la petite édition Brunschwicg.

parce que, dans les derniers mois de sa vie, il renonça formellement à ces controverses, abjurant en quelque sorte la mission de théologien qu'il s'était imprudemment donnée, et s'en rapportant, sur ces délicates matières de la grâce, à l'enseignement de l'Eglise f)« Oh ! je ne l'ignore pas, quelques-uns, qui se croient sur Pascal un je ne sais quel droit de propriété, soutiennent que cet apaisement final, que cet humble

(*) On exagéra peut-être jadis, peut-être atténue-t-on aujourd'hui plus que de raison les tendances et les affirmations jansénisantes de Pascal (ainsi MM. J. Chevalier et Maurice Blondel). On tend à ne plus reconnaître de janséniste en lui que ses vues, certainement exagérées, sur le dogme de la chute. Pour moi, au contraire, s'il y eut dans la première génération portroyaliste un jansénisant convaincu, et au point d'avoir fait plus ou moins siennes les cinq propositions, ce fut Pascal, et non pas le grand Arnauld. Et non pas seulement — ce qui me paraît de toute évidence — dans les Écrits sur la grâce dont, bon gré mal gré, il nous faut tenir compte, mais encore dans les Pensées. Pour une ligne, et effacée, nous ne savons d'ailleurs par qui, où Pascal affirme que Jésus-Christ veut le salut de tous, combien de longs textes où il soutient implicitement le contraire, qui n'ont de sens, veux-je dire, que s'il admet le contraire ! Combien de fois, par exemple, ne triomphe-t-il pas de constater l'insuffisance, pour certains, des preuves du christianisme ? Cette insuffisance, c'est par là que Dieu s'est promis d'aveugler ceux qu'il n'a pas voulu sauver. De bonne foi, n'est-ce pas là une des idées maîtresses de l'apologétique pascalienne ? Avec cela, M. Blondel a tout à fait raison quand il montre, dans l'article mémorable déjà cité, que le Pascal le plus profond résistait invinciblement au jansénisme. C'est bien ma conviction à moi aussi (Cf. École de Port-Royal, pp. 404-418).

retour à la docilité des simples fidèles sont invraisemblables pour qui se rappelle la triste scène où Pascal, reprochant au grand Arnauld de biaiser dans la défense de la vérité janséniste, s'évanouit d'indignation et de douleur. Eh ! quoi, ignorent-ils leur Pascal, au point de le voir immobile, fermé, incapable de revenir sur les premiers emportements de son extraordinaire et passagère violence ; au point de ne pas le voir tel que son histoire vraie nous le montre, d'abord dominateur, méprisant, intraitable, colère, puis, dès qu'il a eu le temps de se calmer, humble et doux comme un enfant ? Jacqueline le connaissait mieux. En vérité, ce dernier paroxysme, où l'on prétend le figer, annonçait plutôt et promettait même une prochaine détente, des remords, de longues heures de réflexion calme, de plus longues heures de prière, pour demander la grâce des pacifiques, les inspirations, les tendres murmures de Celui qui ne nous parle ni dans le tremblement de terre, ni dans l'ouragan. Non in commotione Dominus. Le Seigneur ne vient pas à nous dans nos convulsions.

Ou le jour même de l'évanouissement, ou peu après, Pascal aura senti monter en lui l'horreur de l'abîme, planer sur lui l'ombre toute proche du Tentateur. Il se trouvait au bord de la révolte finale. N'allait-il pas jusqu'à laisser entendre, avec Luther et Calvin, que Rome avait trahi la cause de la vérité ; n'allait-il pas jusqu'à paraître oublier ce qu'il avait promis jadis, et de quel cœur !

« Je ne m'en séparerai jamais » ? Il se calma, il ouvrit les yeux, il comprit, il se convertit une fois de plus f). '

« Un document capital, et qui me paraît irréfutable, nous atteste cette évolution décisive. C'est ce témoignage formel, explicite, et formellement renouvelé du curé de Saint-Etienne-du-Mont, Beurrier » (2), que Pascal, dans sa dernière maladie, avait envoyé chercher. « Dès notre première entrevue, raconte Beurrier, il me mit sur les matières du temps, qui faisaient tant de bruit entre les doctes catholiques, sur la doctrine de la grâce, de la puissance et autorité du Pape, et me dit qu'il gémissait fort de voir cette division entre les fidèles..., m'ajoutant qu'on l'avait voulu engager dans

(x) i Pascal, à en juger par le ton de ses répliques, n'aurait pas été fort touché par cette < horrible > supposition (horrible à Arnauld comme à tout catholique) que l'Église d'aujourd'hui pourrait être dans l'erreur. Il semble avoir estimé que c'en serait assez pour assurer la règle de la Foi, de la Tradition de l'ancienne Eglise. (C'est le système protestant)... Même, d'après des témoignages formels, il en serait venu, dans des écrits aujourd'hui perdus, et sans doute dans des discussions de vive voix..., à souhaiter r< que l'on accusât nettement le Formulaire et les Evêques mêmes d'erreur ». Bref, il serait tombé ■ dans la conception du retour au Christianisme primitif » et de la rupture avec ■ l'Eglise d'aujourd'hui ». J. LAPORTE, Pascal et la doctrine de Port-Royal (Revue de Métaphysique et de Morale, avril-juin 1923, p. 298). C'est fort bien vu et c'est précisément cet excès même qui devait amener une réaction. Laquelle ? Eh, tout bonnement celle dont Pascal a fait confidence à Beurrier.

(2) J. Chevalier, Pascal, Paris, 1922, p. 333.

ces disputes, mais que..., depuis deux ans, il s'était retiré brusquement (reconnaissez là, une fois de plus, les revirements soudains, les bonds de Pascal) vu la grande difficulté de ces questions si difficiles de la grâce et de la prédestination. Et pour la question de l'autorité du Pape, il l'estimait aussi de conséquence et très difficile à vouloir connaître ses bornes, et qu'ainsi, n'ayant point étudié la scolastique, il avait jugé qu'il se devait retirer de ces disputes... et, ainsi, qu'il se tenait aux sentiments de l'Eglise touchant ces grandes questions, et qu'il voulait avoir une parfaite soumission au vicaire de Jésus-Christ, qui est le Souverain Pontife. »

Le voici donc tout à fait des nôtres. Il a rompu, non pas certes avec le Port-Royal des saints, non pas même avec les polémistes de Port-Royal, mais avec la théologie querelleuse, dangereuse de Port-Royal. Les claires paroles de Beurrier ne permettent pas le moindre doute à ce sujet, quoi que les derniers jansénistes aient essayé d'en penser. Au reste, nous n'avons pas besoin de ce document. La séparation qu'il atteste, séparation paisible et sans éclats de rupture, se préparait, se dessinait depuis longtemps dans l'âme de Pascal, je dirais volontiers depuis toujours. Non, Pascal n'a jamais été qu'en apparence, le lieutenant, l'unanime du grand Arnauld. Ces deux hommes ne se meuvent pas dans le même ordre, et quand ils se passionnent pour ou contre les mêmes idéologies ou les

mêmes formules, la passion qui les entraîne n'est pas la même. Purement intellectuelle et ratiocinante chez Arnauld, ou, si l'on peut dire, à fleur d'âme ; intellectuelle aussi et géométrique, mais, avant tout, morale et religieuse chez Pascal. S'il a cru démontrer ses thèses et écraser ses adversaires, Arnauld est content : recepit mercedem, vanus vanam. IVIais Pascal, aucun triomphe de ce genre ne le comblerait. C'est Dieu qu'il cherche, la réalité et la possession de Dieu, à travers les disputes mêmes, où son génie de géomètre n'est pas sans prendre quelque plaisir ; et, à chaque dispute nouvelle, il sent bien que nulle dissertation, même victorieuse, sur la casuistique, sur Jansénius, sur les formulaires, ne le rapproche du Libérateur, ne lui rend Dieu plus sensible.

Ce n'est pas à coups de syllogisme que l'on force les portes du saint des saints : non in dialectica complacuit Deo salvum facere populum suum. Pascal le sait bien, et il en souffre. Dans l'âme d'Arnauld, au contraire, nulle place pour une angoisse de ce genre : honnête chrétien, certes, et sans reproche, du moins à ses propres yeux, mais plus occupé à construire ou à renverser des systèmes christologiques qu'à s'unir par le fond de l'âme à la personne du Christ. Angoisse, d'ailleurs, qui bien loin d'endormir l'intelligence, la stimule au contraire, la nourrit, l'éclairé, ne serait-ce qu'en lui rappelant ses limites. Pour peu que l'on ait essayé de vivre dans l'intimité de Pascal, on sent d'avance que,

tôt ou tard, la fougue de ses convictions improvisées et d'autant plus intrépides, s'apaisera, faisant place à un sens de plus en plus aigu, accablant et exaltant du mystère (x).

Vous venez de l'entendre : questions difficiles, très difficiles. L'étrange mot sur ses lèvres! Lorsque jadis, dans le programme de ses concours, le jeune Pascal faisait sonner, d'un air triomphant, la difficulté d'un problème, il entendait : difficile à tout autre qu'à luimême. Quant au grand Arnauld, rien ne lui fut ni ne lui sera jamais difficile. Hésiter n'est pas dans ses habitudes. Quoi qu'il dise, il est sûr d'avoir raison, d'avoir seul raison. Pascal hésite maintenant ; il se retire de ces disputes deux fois décevantes, puisqu'elles n'ont comblé ni le vide de son cœur, ni les exigences de son

(*) Ce parallèle entre le grand Arnauld et Pascal, qui est, si je puis dire, l'âme de tout mon gros volume sur ÏÉcole de Port-Royal, M. Maurice Blondel vient de le reprendre, de le parfaire, et de l'épuiser dans l'article déjà cité de la Revue de Métaphysique et de Morale. « La tendance du jansénisme, dit-il par exemple, c'est de transposer en notionnel tout ce qu'il y a de plus réel, même dans la vie intérieure, dans la tradition historique et religieuse... ; ce n'est point par hasard qu'Arnauld, dans ses controverses multiples, ne voit jamais dans les idées vraies ou fausses que des représentations mentales, fermant l'univers du théologien et du philosophe, et dont la trituration s'opère naturellement et uniquement par la discussion formelle. La tendance de Pascal, tout au contraire, c'est de briser les cadres artificiels de toute idéologie, c'est d'atteindre au vif, au simple, à l'un. » Op. cit., p. 150. Telle est bien aussi — M. Blondel n'avait pas à le dire ici — la tendance de ce que j'appelle le Port-Royal des saints, et de Saint-Cyran tout le premier.

esprit. Il quitte la partie, non sans nous avoir livré, et de sa main, les raisons de son embarras : « S'il y a jamais un temps auquel on doive faire profession des contraires, c'est quand on reproche qu'on en omet un. Donc les jésuites et les jansénistes ont tort en les celant, mais les jansénistes plus, car les jésuites ont mieux fait profession des deux (x). » Humble aveu, et combien troublant pour ceux qui, malgré le témoignage éclatant de Beurrier, s'obstinent à proclamer ex cathedra que Pascal ne varia jamais. « On est tout naturellement amené à se demander, conclut l'un d'eux, si Pascal, par un de ces lapsus auxquels tout écrivain est exposé, — surtout un malade traçant fiévreusement sur un papier de rencontre des notes destinées à lui seul, — n'a pas tout simplement écrit jansénistes pour calvinistes (2). » Le maladroit ! Il veut que Pascal, en cela, d'ailleurs tout semblable à nous, brouille automatiquement ces deux mots : jansénisme, calvinisme. Mais non, dites plutôt que Pascal s'aperçoit enfin que la théologie est une science difficile, et qu'il n'a pas le droit d'y parler en maître, puisque, de sa vie, « il n'a étudié la scolastique ». Ajoutez à cela une voix que Pascal avait essayé jadis, mais en vain, de ne pas entendre, la voix de la charité. Lui qui s'est prononcé si nettement contre les guerres civiles, comment

OP. et 0, P. 731.

(-) J. Laporte, op. cit., p 293.

n'aurait-il pas souffert de voir une nouvelle Fronde — et celle-ci théologique — diviser, déchirer l'Eglise ? Eh ! ne convenait-il pas que la déjansénisation progressive de Pascal, — s'il est permis de parier ainsi, — comme elle avait commencé par la chanté, s'achevât par elle ?

C'est ainsi que s'évanouissent insensiblement toutes les barrières où une conscience délicate aurait pu craindre de se heurter, dans son élan vers Pascal. C'est qu'aussi bien, inflexible sur les vérités dont elle a la garde, l'Eglise ne traite pas avec la même rigueur immuable tous ceux de ses enfants qui l'ont fait souffrir. Au front de quelques-uns d'entre eux, elle lit un signe sinistre, et, sans prononcer sur ces malheureux la suprême sentence que Dieu se réserve, elle voudrait les effacer de l'histoire, elle ne les connaît que pour maudire le jour où ils sont venus au monde. Devant plusieurs autres, elle hésite d'abord, entre la sévérité et la bienveillance, mais déjà elle incline à leur pardonner beaucoup, distinguant entre leur orientation profonde et teis autres chemins de traverse qui les ont tentés. Elle nous permet de redire avec vénération le nom du grand Origène ; elle se souvient qu'Erasme a aimé Thomas More le martyr, et qu'il a combattu Luther ; elle n'a pas fermé la douce chapelle florentine où de futurs canonisés priaient de tout leur cœur celui qu'ils appelaient le Bienheureux Jérôme Savonarole. Si elle fait ainsi pencher en leur faveur ses justes

balances, ce n'est pas faiblesse doctrinale, c'est peur de manquer à la vérité, à la justice elle-même, d'imiter l'erreur cruelle du Pharisien qui ne sut pas deviner que Madeleine était sauvée déjà et déjà toute sainte, quand elle entra dans la maison de Simon ; ou encore peur de manquer de reconnaissance envers de grands services rendus et de contrarier par là le mystère des desseins de Dieu.

Ces nobles âmes, jadis plus ou moins voilées ou divisées, ou inachevées, n'ont pas cessé d'agir sur le monde, leur vie posthume corrigeant, effaçant peu à peu les erreurs, les mauvais exemples de leur existence première. Que si l'inquiète vigilance du fils aîné lui reproche un excès de mansuétude, l'invite à se ressouvenir de sa première froideur et de ses premiers anathèmes, l'Eglise répond avec le prophète : Quomodo maledicam cui non maledixit Dominus ? Comment oserais-je maudire celui que le Seigneur a béni, le docteur imprévu que la Providence nous avait gardé pour éclairer les ténèbres de l'heure présente, pour nous ramener des âmes sans nombre ? Quam pulchra tabernacula tua Jacob ! Qu'elle est belle et rayonnante la cellule de Pascal ! Mais c'est assez l'expliquer, l'excuser ou le définir. Entrons dans cette cellule ; prions avec lui !...

Qu'il s'agisse pour lui de s'initier à la géométrie, aux excellences de « l'honnête homme », ou à la prière, Pascal suit toujours le même rythme. D'abord une révélation brusque, une intuition rapide et confuse qui lui propose, comme dans un éclair, le terme éclatant que désormais il rêvera d'atteindre ; puis une longue période d'efforts, de recherches, de tâtonnements, d'angoisse intellectuelle ou morale, période le plus souvent sèche et ténébreuse, pendant laquelle il déploie l'application la plus forte, la plus obstinée. Enfin l'illumination totale, la découverte, la possession entière, en un mot, le ravissement. Pour un ou deux que, par bonheur, nous connaissons, quelle suite de ravissements à toutes les étapes de sa courte vie : le ravissement du petit géomètre ; le ravissement à la vue de perspectives éblouissantes que lui ouvre le chevalier de Méré ; enfin le ravissement tout céleste du 23 novembre 1654, prélude et promesse de nouvelles extases, sans doute moins fulgurantes, mais également bienheureuses !

Or il va de soi que c'est pendant ces heures d'illumination que le génie scientifique, littéraire et religieux de Pascal éclate à nos esprits émerveillés. Pendant la période de fermentation laborieuse, il semble n'être qu'un homme comme les autres ; il chemine dans la

commune pénombre, d'où n'arrivent à se dégager ni les talents médiocres ni les vertus ordinaires ; et cependant les sublimes expériences qui l'élèvent à une telle distance de nous, doivent en quelque sorte leur solidité, leur ampleur, leur richesse, leur chaleur même, au lent, au ténébreux, au pénible travail qui a précédé. En attendant la prochaine étincelle, penchons-nous sur la cendre ardente où couve le Feu du Mémorial.

En 1646, à Rouen, éclairé, ému par les deux pieux médecins qui soignent son père, Pascal, toujours soudain, entrevoit, comme toute proche, la splendeur, lointaine pourtant, de la sainteté. Il se veut et se croit déjà tout religieux. A cette ambition nouvelle toutes les autres semblent céder. Mais bien qu'il ait éprouvé alors « de vifs sentiments de Dieu..., pleins de « suavité et de charme », ce ne fut là, nous le savons, qu'un faux départ, d'ailleurs émouvant comme tous les épisodes de cette vie passionnée. Fougue plutôt que ferveur. Vienne l'épreuve des sécheresses spirituelles ; vienne, avec Méré, la révélation du monde des honnêtes gens, et Pascal, ressaisi par '■' d'horribles attaches », désespérera presque sa sœur Jacqueline et les Mères de Port-Royal Ç).

i1) Déjà brillamment et rapidement esquissées par M. Strowski dans le tome II de son Pascal, p. 203, sq , puis longuement développées par moi (Inquiétude religieuse, 2e série, pp. 25-30 ; Ecole de Port-Royal, pp. 347, sq.), ces vues sur la première conversion de Pascal ne sont plus combattues aujourd'hui que par les gardiens

Ne croyez pas, néanmoins, que le temps, le travail, les grâces nombreuses de cette période agitée aient été perdus. Pendant les mois qui ont suivi sa conversion imparfaite et éphémère, Pascal s'est appliqué, avec une avidité extrême, à réfléchir sur les dogmes fondamentaux de la vie intérieure, allant droit, par un sûr instinct, au mystère de Jésus et de sa vie dans les âmes. C'est alors que son intelligence s'assimile à fond et organise harmonieusement les fécondes doctrines qu'il vivra plus tard. Dans l'ordre stérile de la connaissance il n'aura bientôt presque plus rien à apprendre. Stérile, disons-nous, et, je crois, sans injustice. C'est qu'en effet, au lieu de le pacifier et anéantir devant Dieu, sa théologie l'exalte à cette heure, le pousse à batailler pour ou contre des formules, et à faire la police du dogme. Loin de le nourrir, elle le débilite, s'il est vrai que toute lumière religieuse, qui ne change pas le cœur, l'épuisé, le rend plus coupable. Dans ses écrits de cette période, peu d'onction et peu de joie. C'est le froid scintillement de la vérité, ce n'est pas l'action réchauffante de Dieu présent, pos-

immobiles de la tradition janséniste. Les philosophes indépendants les acceptent en termes exprès. Ainsi M. Chevalier (pp. 80-86) et M. Blondel : « Cette première conversion ne tient pas... Elle était, en effet, extérieure encore à l'homme : conversion plutôt des idées et des attitudes que de la vie et du cœur. ■ (Op. cit., p. 144). C'est toujours, comme on le voit, l'amorce du parallèle entre Arnauld et Pascal.

sédé. Ainsi la lettre à Gilberte sur la mort d'Etienne Pascal. Arnauld aurait pu l'écrire : machine dialectique, sermon laborieux, contraint et froid, mais par ailleurs d'une prodigieuse richesse. Toute la spiritualité chrétienne s'y trouve, ramassée de maîtresse main, admirablement comprise, non encore vécue.

C'est un des grands principes du christianisme, écrit-il, que tout ce qui est arrivé à Jésus-Christ doit se passer dans l'âme et dans le corps de chaque chrétien (1).

Il ne parle pas encore d'expérience. Quand, bientôt, cette vérité lui sera devenue sensible au cœur, il la traduira d'une autre manière. C'est déjà toute la substance du Mystère de Jésus, mais encore, si l'on peut dire, à l'état de dogme, et non de prière véritable.

« Le lundi 23 novembre de l'an de grâce — et de quelle grâce ! — 1654, depuis environ dix heures et demie du soir jusques environ minuit et demi », ces belles constructions intellectuelles, ces longues méditations dogmatiques, se sont embrasées soudain. Elles sont devenues prière, vraie prière, et une prière de flamme. « Feu! Dieu d'Abraham. Dieu d'Isaac. Dieu de Jacob, et non des philosophes et savants. » La distance, infinie tout à la fois et si courte, qui sépare connaître Dieu de l'aimer, de le posséder, a été franchie. Deum meum. Le Dieu, non pas de celle de nos facultés qui n'atteint que des concepts, et qui n'a pas de prise

C1) P. et 0. p. 103.

sur le réel, mais le Dieu de mon cœur, c'est-à-dire, de cette zone profonde de mon être qui demeure désespérément vide aussi longtemps qu'elle n'est pas unie à la réalité vivante de Dieu présent. « Dieu de Jésus- Christ », parce que « Dieu ne se trouve que par les voies enseignées dans l'Evangile », parce que « sans ce médiateur est ôtée toute communication avec Dieu (*) », parce que « Jésus-Christ est le véritable Dieu des hommes (2), l'inspirateur, le moyen, la vérité, la chaleur, l'objet de toute prière. « Jésus-Christ ! Jésus-Christ ! »

Nous tenons enfin le vrai, l'unique Pascal. Le ravissement a dégagé, libéré, dilaté, en la comblant, son âme profonde, l'a changé, pour ainsi dire, en lui-même. Alors se détache, en pleine lumière et pour ne plus s'éteindre, le signe obscur, le nom mystérieux qu'il portait au front. Alors, je ne dirai pas se révèle, car elle agit depuis les années de son enfance, mais s'explique, mais se définit l'étonnante fascination que Pascal exerce sur tout le monde. Elle venait de ce besoin passionné qu'il a toujours eu du Libérateur, elle viendra désormais de cette union plus qu'intime, longtemps désirée, puis, douloureusement mais encore trop lâchement essayée, enfin consommée avec Jésus-Christ. « Deum meum. Dieu de Jésus-Christ » et Pascal de Jésus-Christ. Le Pascal d'avant le ravissement est un de ces hommes

H P. et O., p. 571 (2) P. et O., P. 572.

rares, qui, dès ici-bas, verront Dieu, s'ils ne refusent pas la grâce qui les appelle, s'ils ne contrarient pas obstinément une prédestination manifeste. Il est maintenant, et il sera jusqu'à la fin un de ces hommes qui ont vu Dieu, et que Dieu ne quitte plus.

Cette grâce, en effet, lui en promet, ou plutôt lui en offre beaucoup d'autres, mais qui vont dépendre, en partie, de son activité personnelle. Il parle déjà, dans sa prière, ce « langage nouveau que produit ordinairement le cœur nouveau (x) », mais ce langage, Pascal doit encore l'enrichir, le nuancer, le simplifier, l'attendrir de plus en plus, par la méditation des choses divines. Il restera donc jusqu'au bout le laborieux, l'appliqué, le tenace que ses efforts de jeune savant ou de théologien novice nous ont fait connaître. L'étude, concentrée, acharnée comme toujours, mais jusqu'ici fiévreuse, désormais paisible ; jusqu'ici presque toute spéculative, désormais plus attentive encore aux raisons du cœur qu'à celles de l'esprit ; jusqu'ici querelleuse, impitoyable aux misères et à la sottise du prochain ; désormais charitable, apostolique et compatissante, sauf pendant la mauvaise distraction des Provinciales ; jusqu'ici arrêtée à l'écorce et aux formules ; désormais uniquement affamée du réel, du seul réel qui l'intéresse, à savoir la personne même du Christ ; jusqu'ici

OP. et 0., p. 216.

travail, désormais prière. « Ce discours est fait par un homme qui s'est mis à genoux auparavant et après » ; ce n'est pas assez : il fallait dire, auparavant, pendant et après. A genoux, assis, peu importe ; qu'il demande l'inspiration du ciel, ou qu'il écrive ses pensées, il est toujours en posture d'adoration et d'amour. Je ne m'arrêterai pas à ses vues d'ensemble sur le mystère du Christ (*) : elles vous sont familières, et vous savez tous que la plus exacte réponse qu'ait jamais reçue en langue française la question de Notre- Seigneur à ses Apôtres : Vos autem quem me esse dicitis ? c'est notre Pascal qui l'a donnée, et à toutes les pages des Pensées. Vous vous rappelez ces brèves formules qui résument l'histoire du monde, aussi lumineuses, dans leur densité auguste, que l'inscription de l'obélisque vaticane : Christus vivit, Christus régnât... « Jésus-Christ est l'objet de tout ; le centre où tout tend » ("). Jésus-Christ que les deux Testaments regardent, d'Ancien comme son attente, le

(*) La christologie de Pascal se ramène à deux grands principes : Jésus-Christ centre de tout ; Jésus-Christ vivant dans les âmes. (Cf. entre autres, le fragment capital : Etre membre est n'avoir de vie..., etc. P. et 0., pp. 552-553). Faute de place, je n'ai rappelé que la première de ces deux vues. Pour la première et pour la seconde, Pascal doit beaucoup, me semble-t-il, aux livres de Saint- Cyran, et, par l'intermédiaire de celui-ci, à la littérature bérullienne. Cf. le chapitre II de mon tome III : L'École française.

O P. et O., p. 580.

Nouveau comme son modèle ; tous deux comme leur centre » (x). « Tout par rapport à Jésus-Christ (2). » Je ne vous réciterai pas davantage le plus beau de nos poèmes en prose, l'incomparable fragment sur l'ordre de la charité, qui est aussi l'ordre de Jésus-Christ, puisque la charité comme le Christ est « l'unique objet de l'Écriture » (3).

Jésus Christ sans bien et sans aucune production au dehors de science, est dans son ordre de sainteté. Il a été humble, patient, saint, saint à Dieu. Oh ! qu'il est venu en grande pompe... 4.

Ce ne sont pas là de simples vues de l'esprit, présentées avec éloquence : c'est une oraison, un cantique : Sanctus, sanctus, sanctus.

Prière aussi, nourriture et ferment de prière, les lentes et affectueuses recherches sur le détail, j'allais dire sur les infiniment petits des deux Testaments.

Le style de l'Evangile est admirable en tant de manières, et entre autres, en ne mettant jamais aucune invective contre les bourreaux et ennemis de Jésus-Christ.

En cela, nulle affectation, continue Pascal, et tout au contraire : modération spontanée acquise dans une longue intimité avec le Maître du pardon, si naturelle, si simple qu'on n'y prend pas garde. « Et je crois, conclût-

es P. etO., p. 680.

(2)P. etO., P. 681.

(8) P. et 0., p. 633.

(4) P. et 0-, p. 697.

i!, que plusieurs de ces choses n'ont point été remarquées jusqu'ici (*). »

Ce n'est pas la critique savante qui les découvre, c'est la curiosité et la clairvoyance de l'amour. Il remarquera encore que « Jésus-Christ n'a jamais condamné sans ouïr. A Judas : Amice ad quid venisti. A celui qui n'avait pas la robe nuptiale, de même » (2). Ou bien que « Jésus-Christ n'a pas voulu être tué sans les formes de la justice, car il est bien plus ignominieux de mourir par justice que par une sédition injuste » (3).

Et voici que dans ce commerce de toutes les heures avec le Livre des Livres, Pascal se pénètre peu à peu, non pas seulement de l'esprit, mais encore du style de Jésus. Heureux mimétisme, revêtement si profond et si naïf que lorsqu'il écrit sa Vie de Jésus-Christ, on se demande où s'arrête le texte de l'Evangile, où commence l'inspiration propre de Pascal. Ecoutez plutôt :

Le même jour étant averti de se garder d'Hérode, il répond : Dites à ce renard que ma consommation approche. Et ce lion de la tribu de Juda manda à ce renard qu'il montait hardiment en Jérusalem. Il se plaint ensuite sur Jérusalem, disant : Jérusalem, Jérusalem, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, et tu n'as pas voulu ! Mais malgré ses résistances, il le fit quand il le voulut.

« Pascal, dit à ce propos un des hommes qui ont le

H P. et 0., p. 669.

(2) P. et 0., p. 691.

(3) P. et 0., p. 695.

mieux parlé de lui, réussit mal à s'effacer entièrement : l'individualité jaillit à l'improviste, et l'éloquence personnelle se mêle involontairement à celle des faits et des souvenirs (*). » Oui, si l'on veut; mais j'aime mieux dire que Pascal n'a pas à s'effacer d'une histoire qui est devenue la sienne propre. Evangelium meum. Sans cesser jamais d'être Pascal, il devient tout à tour l'évangéliste qu'il cite, ou Madeleine, ou l'apôtre Jean, ou le Christ lui-même. Aussi personnel, aussi jaillissant, et lorsqu'il traduit, et lorsqu'il ajoute. La bonne nouvelle que les Pensées nous auraient apportée, et qui eût fait du grand ouvrage rêvé une apologétique décisive, c'est l'histoire même de Pascal dans ses rapports avec Jésus-Christ, de Pascal témoin de Jésus, et de Jésus témoin de Pascal. Si j'avais le malheur de ne pas croire, plusieurs, sinon la plupart des arguments de Pascal me laisseraient incrédule. Quelques-uns n'ont aucune force, puisqu'ils reposent sur une théologie, et douteuse ; d'autres sont vraiment trop subtils, ou trop simples peut-être — le pari par exemple, sur lequel nos philosophes n'arrivent pas à se mettre d'accord. Pour les vraiment solides, on les trouve partout, et je ne vois pas que Pascal ait rien ajouté à leur valeur probante. Mais en vérité les convertis de Pascal cèdent beaucoup moins à ses preuves qu'à la contagion de sa foi vivante et ardente, je veux dire de sa prière.

H VlNET, Études sur Biaise Pascal, pp. 294, 295.

Il le sentait bien du reste et très humblement. Aussi ne douté-je pas qu'il n'eût donné à son livre un caractère aussi peu géométrique, et, comme nous disons, aussi peu objectif que possible ; tout personnel au contraire. Le moi cesse d'être haïssable quand il n'est pas séparé de Dieu, quand il n'est, en quelque manière, qu'un transparent au travers duquel Dieu lui-même parle et rayonne. Rappelez-vous le fragment 717, dont tous les paragraphes commencent par je : « Je refuse toutes les autres religions ;... Je trouve d'effectif..., Plus je les examine, plus j'y trouve des vérités.. ; et qui s'achève sur cette splendide explosion du moi, que vous savez tous par cœur. « Ainsi, je tends les bras à mon libérateur », et le reste. Il n'est pas de dialectique au monde qui atteigne à cette puissance de conviction.

Je me demande même si, la grâce aidant et l'expérience, le livre tout entier ne se serait pas transformé en une suite d'élévations, de prières, à peine moins intimes que le Mystère de Jésus. Autrefois ce dominateur nous imposait, et de quel ton frémissant, ses certitudes, ses formules, ses colères. Humilié, attendri, sanctifié, il ne nous aurait plus imposé, et combien suavement, que sa prière ! Soumettons-nous à sa ferveur impérieuse. Prions avec lui.

Jésus souffre dans sa passion les tourments que lui font les hommes ; mais, dans l'agonie, il souffre les tourments qu'il se donne à lui-même.

Ce n'est plus le ton enflammé, la marche haletante du Mémorial ; la surprise éblouie, l'ivresse du retour, le délire de la certitude, la vision de feu. C'est la béatitude grave, paisible, profonde, si profonde qu'on la dirait triste, de ceux qui ont trouvé depuis si longtemps qu'ils ne s'étonnent plus d'avoir trouvé ; de ceux qui ne veulent plus d'autre récompense que de continuer d'ans la familiarité de Jésus. Vos autem estis qui permansistis mecum in tentationibus meis.

Jésus cherche quelque consolation au moins dans ses trois plus chers amis et ils dorment... Et ainsi Jésus était délaissé seul à la colère de Dieu.

Quand il écrivait le Mémorial, il était encore moins rempli de Dieu que de lui-même. Joie, joie, larmes de joie! C'est à Pascal réconcilié, rassuré, comblé, qu'il pensait d'abord et surtout. Il s'oublie maintenant et il se perd dans la solitude, l'ennui et le sacrifice de Jésus.

Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde : il ne faut pas dormir pendant ce temps-là... Jésus étant dans l'agonie et dans les plus grandes peines, prions plus longtemps.

Prions, mais à la manière de Pascal, c'est-à-dire, en appliquant au Mystère de Jésus toutes nos activités

spirituelles. Peu ou point d'images. Eh ! de quel secours seraient-elles à ces profondeurs d'intimité, à cette intensité de présence ? Mais quelle abondance lente, savoureuse et douloureuse d'observations et de réflexions ! Méditation parfaite, où tous les mouvements de l'intelligence partent du cœur et y retournent (*).

(x) Comme je ne puis étudier ici en détail la méthode instinctive, sans doute, que Pascal suivait dans ses méditations, on me permettra de citer le rapprochement que j'ai tenté jadis entre l'auteur du Mystère de Jésus et saint Ignace. « Si, comme je le crois, la meilleure façon d'éditer les Pensées serait d'en faire un manuel de méditations pieuses, rien ne serait plus aisé que de rapporter les divers fragments de ce livre au plan des Exercices spirituels. Avant de nous livrer au mystère du Christ, Ignace nous impose une série d'exercices purifiants et mortifiants sur les fins dernières, la misère de l'homme, le néant de tout ce qui n'est pas Dieu. Pas n'est besoin d'indiquer les nombreux passages des Pensées qui rentrent d'eux-mêmes dans le cadre de cette « première semaine. » (M. E. Le Roy a réuni les principaux dans sa belle Méditation de Port-Royal). L'illumination de la nuit fameuse " Jésus-Christ ! Jésus-Christ ! ■ correspond exactement à la Contemplation du Règne qui ouvre la « seconde semaine » de saint Ignace, et qui est, de l'aveu de tous, le point central des Exercices — Jésus-Christ, roi, speciosus et amabilis, dit saint Ignace ; « Dieu dont on s'approche sans orgueil et sous lequel on s'abaisse sans désespoir », dit Pascal ; Dieu, éclatant dans son règne de sainteté. Le Mystère de Jésus et la contemplation du Sépulcre (P. et 0., p. 573) rempliraient la troisième semaine. Et ainsi du reste. Bref on n'imagine pas à quel point les Pensées ressemblent à un ardent commentaire, ou à une réplique des Exercices. (L'Inquiétude religieuse, 2e série, pp. 39, 40). Même ressemblance dans la marche de chaque méditation particulière : Réflexion... (Jésus souffre) : Affection et colloque (Console-toi) ; Résolutions (Je vous donne tout... Faire les petites choses comme les grandes.)

Jésus, au milieu de ce délaissement universel et de ses amis choisis pour veiller avec lui, les trouvant dormant, s'en fâche à cause du péril où ils exposent, non lui, mais eux-mêmes, et les avertit de leur propre salut et de leur bien avec une tendresse cordiale pour eux pendant leur ingratitude.

Autrefois son jansénisme aurait trouvé dans ce sommeil des trois apôtres je ne sais quel symbole de l'âme aveuglée et privée de grâce, par quelque décret divin, quelque prédestination implacable. Maintenant la confiance et l'humanité, inséparables de toute véritable piété, ont exorcisé ces formules, plus vaines encore que cruelles.

Jésus les trouvant encore dormant, il a la bonté de ne pas les éveiller, et les laisse dans leur repos.

Vous permettez donc enfin aux casuistes de ne pas éveiller trop brusquement ceux qui dorment, et même, parfois, de les laisser dans leur repos. Aussi bien,

Jésus, pendant que ses disciples dormaient, a opéré leur salut. Il l'a fait à chacun des justes pendant qu'ils dormaient, et dans le néant avant leur naissance, et dans les péchés depuis leur naissanee.

Ce n'est jusqu'ici qu'une sorte de prélude, Pascal, à genoux, parmi la foule pieuse, se renferme, comme

Dans sa récente et précieuse brochure Pascal et saint Ignace (Champion), M. Jovy va plus loin. Il incline, en effet, à croire que Pascal a bien connu la littérature spirituelle des jésuites et notamment les Exercices et qu'il s'en est constamment inspiré- Je vois moins cette dépendance, mais la correspondance me paraît certaine.

elle, dans le mystère que sa vive imagination lui a rendu si présent. Il est là hors de lui-même, uniquement attentif à ce qui se passe, ne s'intéressant qu'à l'agonie de Jésus oubliant tout à fait la sienne propre, l'angoisse, éternellement recommençante ici-bas, de ceux qui cherchent encore, comme il le faut bien, même après avoir trouvé. Et il continuerait de la sorte, si, par un juste et infaillible retour de compassion, Jésus s'oubliant à son tour, ne se penchait vers Pascal.

Console-toi ; tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais pas trouvé.

Transition, ou plutôt absence pathétique de transition. Revirement inattendu et attendu tout ensemble, soudain, j'allais dire brusque, tant il est vrai que le Médiateur, sur qui nous devons nous modeler, se modèle aussi sur chacun de nous. C'est Pascal jusqu'ici qui a consolé ; à lui maintenant, à ce consolateur qui n'a pas voulu dormir, à lui d'être consolé.

Je pensais à toi dans mon agonie, j'ai versé telles gouttes de sang pour toi.

La voici plutôt la transition : ces gouttes de sang, rappel sublime de la scène où Pascal s'attardait tout à l'heure et qui vient de s'effacer. Nous ne sommes plus au jardin, mais dans l'âme même de Pascal, écoutant le Christ éternel, celui qui ne souffre plus, et qui ne se rappelle ses propres souffrances que pour mieux compatir aux nôtres ; le Christ « guéri » mais qui agonise maintenant de l'agonie de Pascal ; le Christ

glorieux, et qui, depuis les jours de sa vie mortelle, n'aura peut-être jamais mieux montré à quel point il était homme.

Cet Homme-Dieu, on peut dire, je crois, sans exagération que personne, depuis bien des siècles, personne autant que Pascal ne nous aura convaincus de sa réalité et de son amour. Et c'est là, sans doute, le suprême bienfait des Pensées. De grands poètes ont su faire parler l'amour humain ; Pascal, cet amour humain et divin tout ensemble qu'a pour nous le Verbe incarné.

Je te suis plus ami que tel ou tel... Je t'aime plus ardemment que tu n'as aimé tes souillures ..

Textes à jamais bénis, qui nous donnent comme la sensation du Christ présent. Pascal le voit, il l'entend, il lui parle comme l'ont vu, l'ont entendu et lui ont parlé Pierre, Madeleine et les disciples d'Emmaiis. Nonne cor nostrum ardens erat in nobis...? Quand nous lisons Pascal, comme il faut le lire, n'est-il pas vrai qu'une chaleur céleste émane de lui, émane de ces adorables paroles qui sont à la fois et de Pascal et de Jésus-Christ ? Qu'à Dieu en soit la gloire... et non à Pascal « ver de terre ». Essayons de dire avec lui : « Seigneur, je vous donne tout. »

oies

sur la

nère de Jrascal

.Notes sur la Jrnère de Jrascal

Si Pascal est le moins archaïque de nos vieux écrivains, ou, pour mieux dire, s'il nous est aussi présent que n'importe lequel de nos contemporains, le secret de cet unique prestige, vous le trouverez tout entier dans ces quelques lignes qu'il a écrites lui-même, et que nul autre, peut-être, parmi nos classiques religieux du grand siècle, n'aurait eu le droit d'écrire, n'aurait, je l'espère du moins par amitié pour eux, songé à écrire : « Si ce discours vous plaît et vous semble fort, sachez qu'il est fait par un homme qui s'est mis à genoux auparavant et après, pour prier cet Être infini et sans parties, auquel il soumet tout le sien, de se soumettre aussi le vôtre. » Sous la plume de Bossuet, une déclaration analogue nous toucherait beaucoup moins. Qu'il se soit mis à genoux, lui aussi, auparavant et après, c'est plus que probable, mais, à le lire, qui s'en douterait ? Non, certes, que je lui reproche de manquer de piété. Je dis seulement, qu'entre son discours et sa prière, il y a un intervalle, le temps qu'il faut pour passer d'un ordre à l'autre, de l'éloquence à la charité.

(*) J'ai déjà consacré à ce sujet — mais il est inépuisable — une centaine de pages dans Y École de Port-Royal (pp. 318-419).

Son discours ne se confond pas avec sa prière, il ne la continue pas. Que demain, chose impossible, un érudit découvre que Bossuet n'a jamais prié, ce qui s'appelle prier, cela ne réduirait d'aucune façon la splendeur de ses œuvres complètes. Nous garderions tel quel le Bossuet qui compte pour nous ; nous laisserions l'autre aux remontrances de son confesseur ou aux flammes du Purgatoire. Pascal, au contraire, je ne dis pas irréligieux, mais simplement tiède, consternerait les moins dévots d'entre nous, comme ferait un Déroulède antipatriote. Il ne serait plus Pascal. Génie si profondément, si étroitement religieux que l'admiration que nous inspirent ses autres dons magnifiques s'efïace presque devant l'émotion plus haute et proprement religieuse qu'il nous communique, nous forçant, bon gré, mal gré, à partager ou à envier sa prière. Nonne cor nostrum ardens erat in nobis dum loqueretur...? De lui, ce qui nous passionne, ce n'est pas la splendeur de ses pensées sur la religion, c'est sa religion elle-même.

La vraie religion est quelque chose d'infiniment grave sans doute, mais non pas d'éblouissant. Celle de Pascal se moque de l'éloquence. Elle sait avec le Prophète que l'Esprit ne s'enveloppe pas d'un cyclone pour descendre en nous : non in commotione : avec le Maître de la prière, que le règne de Dieu s'établit sans fracas, sine observatione. Quoi de moins fulgurant, de plus simple que le Mystère de Jésus ? Le plus chétif des chrétiens s'appropriera sans confusion ces humbles

formules. Bossuet aurait fait mieux, je veux dire plus sonore, plus bouleversant, plus éperdu. Il a fait mieux, du reste, à plusieurs reprises, soit, par exemple, dans les splendides Lettres à une Demoiselle de Metz, poème lyrique où il égale sainte Thérèse, s'il ne la dépasse. Et c'est là justement ce qui nous gêne, nous qui pensons que, pour avoir le droit de chanter certains couplets sur la guerre, il faut être allé au feu. Lorsqu'on s abandonne, la plume à la main, à de tels élans, ou bien l'on est déjà tout céleste, ou bien l'on n'a pas pleinement vécu ce que l'on écrit.

Bossuet est un si prodigieux magicien qu'on souffre à peine de cette cruelle dissonance. On la perçoit néanmoins confusément à de certains indices ; on sent que l'auteur des Lettres, des Elévations, et d'autres merveilles, ne soumet pas encore tout son être à 1' « Être infini ». On l'admire certes, mais on ne cherche pas à prendre le ton impossible qu'il nous donne ; on ne prie pas avec lui. Unreal words, comme disait Newman, paroles, non pas du tout menteuses, mais plus ou moins irréelles, qui traduisent l'exaltation poétique, mais non la vraie vie intérieure, la réalité de Bossuet. En revanche, vous ne trouverez pas la moindre trace de « littérature » dans le Mystère de Jésus. Loin de se hausser à des sentiments que contredirait son expérience propre, Pascal ne nous rend qu'à moitié l'indicible ferveur qu'il éprouve. C'est la chasteté, la simplicité de la prière parfaite.

Ce contraste entre l'éloquence dévote et la dévotion est si révélateur, il est si négligé d'ordinaire qu'on me permettra de l'illustrer par un autre exemple. Voici donc une ardente page de M. de Rancé. Il écrit, lui aussi, le mieux du monde, mais d'un style qui ne vous rappellera pas celui de Pascal. Le saint abbé s'adresse à ses moines :

Faites que votre prière soit la voix et le cri de votre cœur, qu'elle parte de son sentiment, qu'elle en explique les affections et les ardeurs ; ou plutôt que le Saint-Esprit l'y forme luimême par des opérations toutes divines ; qu'il ouvre votre bouche intérieure, qu'il donne le mouvement à sa langue. Faites, autant que vous le pourrez, que votre oraison soit embrasée de ce feu sacré dont parle le Prophète quand il dit : Concaluit cor meum inlra me, et in meditatione mea exardescet ignis. Bannissez-en toute froideur, toute distraction, toute langueur, toute paresse, et ne vous présentez jamais à Dieu pour le prier que ce ne soit de tout l'effort, de toute la plénitude de votre âme, afin que votre prière convienne non seulement à la grandeur de celui que vous priez, mais encore à l'excellence et à la pureté de votre état (monastique). Et soyez persuadés qu'une manière de prier toute commune n'est pas supportable dans ceux qui ont promis à Dieu de mener une vie toute pure et toute parfaite.

Qu'il vous plaise ou non, à vous qui me lisez en simples curieux, ce bourdonnement extatique vous semble assez prévu et quasi banal. Cris du cœur, poitrines en feu, intensité d'attention et d'efforts, c'est bien à peu près ainsi que le profane se représente des trappistes en prière. Mais la réalité ne répond que très imparfaitement à ces imaginations, à ces phrases.

Moine vous-même, si vous aviez été là, vous vous seriez demandé avec angoisse comment il faut s'y prendre pour s'élever à ces transports, à ces flammes, à cette fixité de l'âme, en un mot, pour ne plus prier à la manière « commune ». Encore si telle avait paru l'attitude habituelle de M. de Rancé pendant l'oraison. Mais non ! Ecoutez plutôt un de ses disciples, qui, du reste, le révère, et très justement, comme un saint, mais qui ne veut pas qu'on le fasse entrer de force dans le passe-partout des biographies dévotes. C'est le troisième abbé de la Trappe, dom Gervaise, dans son Jugement critique sur les premières vies de Rancé. « La veille de son départ pour Rome, écrit-il, M. Marsollier (un des biographes) lui fait faire deux choses : la première, de passer plusieurs heures en prières, pour recommander à Dieu son voyage. Je ne sais comment il n'a point dit qu'il y passa la nuit. S'il avait connu M. de Rancé, il aurait su que la vivacité de son esprit et de son imagination ne lui a jamais permis de faire de si longues prières, et que, de son aveu, il n'a jamais pu la prolonger au delà d'une demi-heure... » Pour peu que l'on ait le sens critique, on avouera que ce texte est décisif, et plutôt au-dessus qu'au-dessous de la vérité. Bref au maximum, un quart d'heure de prière, et passablement agité. Qu'y pouvons-nous ? Bien que d'une vertu héroïque, Rancé n'a rien d'un contemplatif. Tourmenté de mille soins, l'oraison lui a toujours été difficile, le parfait recueillement, cette « plénitude »

dont il fait un devoir à ses moines, impossible. Nous l'aurions bien deviné sans dom Gervaise, mais, grâce à lui, nous le savons. Non que je reproche pharisaïquement au saint abbé cette éclatante disproportion entre sa prière personnelle et ses tirades éloquentes sur la prière. Je me borne à constater ce curieux écart, persuadé d'ailleurs qu'il doit enlever quelque chose non seulement à la force communicative, mais encore à la perfection littéraire de son discours. Il n'y a de tout à fait beau que le tout à fait vrai. Dans les écrits de Pascal, rien de semblable. C'est là proprement le miracle des Pensées, la raison dernière de leur suprême beauté, et c'est par là encore que se justifie la hardiesse de ce professeur de Cambridge, M. Stewart, prêchant quatre sermons sur la « sainteté de Pascal » i1). Il y a en lui ce je ne sais quoi qui manque à un trop grand nombre d'orateurs sacrés, cette rencontre de l'ordre littéraire et de l'ordre de la charité, cette fusion des deux ordres qui fait le style des saints, des saints, veux-je dire, qui, par ailleurs, ont le don du style. Si la prière de Pascal est moins haute, elle n'est pas moins réelle que celle de sainte Thérèse. Chez l'un et chez l'autre la correspondance est continue, le contact immédiat entre la surface de l'âme et ses profondeurs, entre la prière déclamée et la prière priée. De là vient un fluide

(x) La maison Bloud et Gay a publié sous ce titre une traduo tion de ces beaux discours.

indéfinissable qui circule dans les mots eux-mêmes, les illumine, les embrase. Transcrit par Bossuet ou par Pascal, le même texte de l'Ecriture ne rendrait pas le même son, la vibration de ces identiques syllabes étant d'une qualité différente, oratoire chez le premier, religieuse chez le second. Il y a telles lignes de Pascal, — mais juste ciel, toutes ses lignes ! — que Bossuet n'aurait pu écrire. « Je t'aime plus ardemment que tu n'as aimé tes souillures. » Me la montrerait-on dans quelque autographe perdu de l'auteur des Elévations, je jurerais encore que cette ligne n'est pas de lui : « Seigneur, je vous donne tout. » C'est en vain qu'un docte pascalisant, M. Victor Giraud, pense avoir trouvé dans les Méditations sur l'Evangile une exclamation « identique » : « 0 Seigneur, je vous donne tout ! » A cet endroit, le 0 tout seul crierait la différence entre les deux hommes, entre les deux ordres. Et quand, par mégarde, Bossuet aurait oublié ou supprimé cet 0 révélateur, je soutiendrais encore que cette fugitive identité n'est qu'une apparence : real words, d'un côté ; unreal, de l'autre.

Unique donc, si on le compare à ces orateurs, Pascal cesse d'être une exception, dès qu'on le replace dans son monde, parmi les âmes profondément et uniquement religieuses. Supposez un instant qu'il n'ait pas eu de génie, prêtez-lui la plume rustique de M. Singlin, ou bien les élégances prévues de M. Nicole, sa religion, prise en soi, ne serait pas moins réelle, mais de ce

Pascal, médiocre et saint, nul n'aurait souci à l'exception de ses familiers. C'est parce que le Mystère de Jésus est aussi une œuvre d'art incomparable qu'aujourd'hui nous ne nous lassons pas de le méditer ; mais l'élément divin de cette merveille se trouve aussi bien dans les bégaiements maladroits d'une foule de saints, humbles Pascals, incapables de communiquer leurs sentiments à d'autres qu'à Dieu, et dont les anges seuls connaissent le nom. Avec cela, je le répète, cette même merveille serait un moindre chef-d'œuvre si elle n'était toute divine ; et c'est là, je dois aussi le répéter, l'unique explication possible de la fascination que Pascal exerce sur nous. Moins saint, il n'aurait pas écrit comme il a écrit ; son génie et sa religion ne font qu'un.

Cette religion nous émeut parce que nous la sentons profondément vraie. Pas n'est besoin d'envelopper d'une horreur tragique cet homme à genoux. Lui qui, en se convertissant, avait voulu rester un « honnête homme », selon le cœur de son maître Méré, il aurait cruellement souffert, dans son amour-propre, s'il avait prévu la légende démesurée que nous lui avons faite, le roman, le mélodrame inventé par Cousin et mis en vers par Jules Lemaître : un Titan désespéré qui travaille à s'abêtir, près d'une cuve d'eau bénite, sur la montagne de Prométhée. Ou bien encore le Melchi* sedech, absque pâtre, absque matre, le dernier prophète d'Israël, qu'a rêvé M. Brunschwicg, le sublime isolé,

qui « pour avoir porté trop haut l'exigence de Dieu », — en quoi plus haut que sainte Thérèse ? — « demeure sans postérité philosophique, sans postérité religieuse », — ni maîtres ni disciples, ni frères ni sœurs, — appelant d'un geste sec quelques âmes d'élite, — des philosophes sans doute ! — à « oser le suivre sur le rocher solitaire » qu'il habite, loin de la communion des saints , et qui est « un des sommets spirituels de l'humanité » . Le vrai Pascal est moins gigantesque. Et il est plus grand, si l'on peut ainsi parler, de sa ressemblance avec les saints obscurs, les saints quotidiens, si j'ose encore dire, qui abondent parmi nous. Ni les femmelettes dévotes qui l'ont frôlé tant de fois dans l'église de Saint-£tienne-du-Mont, ni le prêtre de Saint - Sulpice, à qui il est venu confier sa pauvresse, n'ont vu, dans les cheveux de Pascal, les flammèches du buisson ardent. « C'est un enfant, répétait le curé de Saint- Etienne ; il est humble et soumis comme un enfant. » Pour le voir dans sa vérité, appliquons-lui étroitement ce que lui-même il a dit de saint Athanase : ce ferme croyant, ce pieux chrétien était un homme, qui s'appelait Biaise Pascal.

Ce disant, je n'oublie pas le Mémorial, ce « Feu », ces « Larmes de joie » ; je crains néanmoins que tous nous n'ayons dramatisé plus que de raison cette expérience. La conversion ou de l'incrédulité à la foi, ou de la tiédeur à la sainteté, est un phénomène fort commun, beaucoup moins soudain qu'on ne l'imagine, et que

précipitent souvent des coups de théâtre plus ou moins semblables à la scène du Mémorial. Il n'y a là d'exceptionnel que la vision proprement dite, — un globe de feu ou un halo flamboyant. Car ce fut bien une vision, quoi qu'en aient dit certains pascalisants, qui se représentent Pascal sous les espèces d'un pur esprit. Mais, en vérité, ce détail a peu d'importance. Grâce miraculeuse, ou simple hallucination de la vue, je ne puis dire à quel point ce problème me laisse indifférent. Seule compte pour moi l'expérience spirituelle dont Pascal fut favorisé pendant cette nuit mémorable, le contact immédiat avec le « Dieu de Jésus-Christ », l'assurance que ce Dieu était son Dieu et qu'il ne le quitterait plus : sublime grâce, je l'avoue, mais commune à un infinité de mystiques. D'où qu'elles soient venues, laissons donc s'éteindre ces flammes de Bengale. Pascal, sans doute, ne les aura vues qu'une fois, et ne les eût-il jamais vues que sa conversion à une vie meilleure n'eût été ni moins sérieuse, ni moins définitive. A dater de cette nuit sacrée, il est entré dans l'ordre mystique ; il a trouvé Dieu, non plus dans cette région superficielle où crépitent les idées et les images, mais au centre même de son âme, au plus profond de cette zone obscure où le réel divin s'offre à notre prise. Que la première certitude de cette possession ait rejailli ou non chez lui, pendant quelques heures, sur la chair, le sang et les nerfs, que cet ébranlement joyeux de tout son être se soit bientôt apaisé ou non, encore une

fois, cela nous importe peu. La certitude lui reste, et la voie ouverte à ce contact presque insensible, mais plus solide, plus étroit, plus béatifiant que la vision la plus magnifique, plus facile aussi et moins rare. Au Pascal du Mémorial préférons hardiment le Pascal du Mystère de Jésus; à son ravissement fugitif, son expérience mystique, sa prière de tous les jours.

Croyants ou non, il n'est personne, je pense, que le Mystère de Jésus n'émeuve profondément. C'est une des plus admirables pièces de la littérature religieuse universelle, et pour nous, Français, la plus chère peut-être dans son intraduisible beauté.

Aussi bien, écrit Sainte-Beuve, dès que Pascal rencontra Jésus « quel amour débordant ! quelle tendresse ! quelle fusion de tout en l'unique Médiateur ! Ce livre des Pensées..., si revêtu d'éclat, si armé de rigueur et comme d'épouvante au dehors, et si tendre, si onctueux au fond, se figure à mes yeux comme une arche de cèdre à sept replis, revêtue de lames d'or et d'acier impénétrable, et qui, tout au centre, renferme à nu, amoureux, douloureux, joyeux, le cœur le plus saignant et le plus immolé de l'Agneau. Saint Jean, l'apôtre de l'amour, eut-il jamais plus de tendresse et de suavité sensible que cet Archimède en pleurs au pied de la croix ? » J'irais plus loin que Sainte-Beuve, et, si j'en avais le temps, j'aimerais à montrer qu'avec cette dévotion de Pascal à la personne divine et humaine de Jésus, la prière chrétienne parvient, en quelque

sorte, à son apogée, à sa perfection suprême. Elle termine une lente évolution dont il serait facile de suivre les traces, à travers la littérature religieuse, depuis les doxologies et les cantiques de l'Eglise primitive jusqu'au Mystère de Jésus. Au début, la tendresse est encore timide, la prière plus auguste. Lentement elle s'attendrit, dès que le danger est définitivement passé d'adorer l'homme, de laisser le Dieu (x). Des noms qu'un historien a le droit de rapprocher, saint Bernard, saint François d'Assise, l'auteur de l'Imitation, Pascal, marqueraient les étapes de ce progrès. Viendra plus tard la dévotion au cœur de Jésus, mais Pascal l'avait devancée, comme avait déjà fait, du reste, le moyen âge franciscain. Quoi qu'il en soit, nulle prière, mieux que celle de Pascal, ne réunit, ne fond plus harmonieusement les deux qualités extrêmes de la prière chrétienne, cette familiarité affectueuse que seul le mystère de la Rédemption a rendue possible, et ce profond sérieux, cette gravité, voisine de la crainte, sans quoi il n'est pas de religion. D'une part : In principio erat Verbum... ; de l'autre : Apparuit gratia et benignitas Salvatoris. Adoration tendre, tendresse adorante, il y a là, si j'ose dire, un dosage merveilleux, et dont la justesse, en France du moins jusqu'ici, n'a pas été dépassée. La

(*) Sur l'histoire de ce progrès, cf. les pages émouvantes du P. Rousselot, Christusl la religion chrétienne. Paris Beauchesne, 1919, pp. 172-175.

plus haute gloire de Pascal serait donc de nous avoir donné un parfait modèle de la dévotion au Christ. Aussi voudrais-je que le Mystère de Jésus fût inséré dans nos livres d'heures, accompagné des plus beaux passages christologiques des Pensées. Pour écarter des complications inutiles, on ne donnerait pas le nom de Pascal. En tête de ces pages divines, on écrirait simplement : « Prière d'un chrétien qui tend ses bras au Libérateur et qui veut rester avec Jésus dans son agonie C1). »

0) « Nous sommes une bande d'aspirants qui voyageons sur les grandes routes de France — les routes qui mènent au front — avec la Bible, Ylmitation, les Pensées de Pascal et autres œuvres édifiantes comme viatique. » L'Ascension d'une âme : Jean Bouvier. Paris Bloud, 1921, pp. 92-93.

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Table des JMatières

Avant-propos 5

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