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En province

Vous portez un des noms les plus justement célèbres de la jeune Allemagne, et son lustre, avivé par votre esprit français , s’est conservé chez vous dans l’amour et le culte des lettres.

Je leur ai voué moi -même tout le travail et tout l’effort de ma vie.

Daignez donc me permettre de vous dédier ce livre, plus sérieux que ne l’est d’ordinaire* un roman, et où l’on souffre, parce que l’on aime, — mais sans se plaindre — car souffrir, c’est la loi ; car aimer, c’est la vie.

Louis ÉNAULT.

Trouville, juillet 1863.

« Monsieur! monsieur ! c’est une lettre de M. Philippe.

— Eh bien ! Jacinthe , quand ce serait une lettre de M. Philippe, vous pourriez, j’imagine, me laisser rentrer chez moi. S’il n’était pas si matin, vous ameuteriez tout le quartier autour de la maison.

— Mais, monsieur, puisque c’est une lettre de M. Philippe !

— Si vous continuez, Jacinthe, à vous tenir ainsi

sur le seuil de la porte, comme elle n’est pas assez

large pour nous deux, ou que nous sommes à nous deux trop larges pour elle, vous rendrez le passage absolument impossible. Je voudrais bien cependant me débarrasser de ma douillette et de mon bréviaire !»

Tout en parlant, M. l’abbé du Genestel, respectable chanoine de la cathédrale de Coutances, écarta doucement de la main dame Jacinthe, qui remplissait près de lui, avec une fidélité éprouvée depuis bientôt trente ans, les fonctions délicates de gouvernante ordinaire et de cordon bleu dans les grandes circonstances.

Une fois entré chez lui, le chanoine, que cette petite altercation, si bénigne qu’elle fût, avait sans doute épuisé, se laissa lourdement tomber dans un fauteuil profond et confortable, où s’engloutit son puissant embonpoint ; puis , à deux ou trois reprises, il souffla bruyamment.

« Monsieur ne lit donc pas la lettre de M. Philippe? reprit dame Jacinthe avec une obstination toute féminine, et qui, sans doute, eût lassé une patience moins robuste que celle du digne abbé. Mais un chanoine n’est pas un zouave, et M. du Genestel, malgré la vivacité de deux petits yeux gris pétillants d’esprit et de malice, semblait doué d’un calme qu’il n’était pas au pouvoir de son impétueuse gouvernante de jamais troubler.

11 croisa donc tranquillement ses deux mains blanches et grasses, et fit tourner ses deux pouces l’un autour de l’autre avec cette expression de béatitude qui est tout à la fois l’indice d’une belle âme et d’un excellent estomac.

Cette fois, Jacinthe n’osa pas revenir à la charge,

mais elle resta debout devant son maître, silencieuse et inquiète, tenant à la main la lettre dont elle examinait l’enveloppe dans tous les sens.

« Ce garçon-là vous a donc tourné la tête, à vous aussi? fit l’abbé avec un léger mouvement d’épaules.

— Dame! le neveu de monsieur!

— Àllez-donc me chercher des lunettes si vous voulez que je lise; j’ai oublié les miennes à la sacristie. »

Jacinthe courut à la cheminée, et posa elle-même les besicles sur le nez majestueux du chanoine.

« Ah çà, dit le vieux prêtre en déchirant l’enveloppe, comment se fait-il que vous, qui prétendez ne pas savoir lire l'ccriture , vous sachiez si bien reconnaître les lettres de mon neveu ?

— Je les reconnais aux deux bêtes du cachet, répondit Jacinthe, en montrant du doigt une licorne armée et un lion rampant, qui accostaient l'écusson du baron Philippe de Saint-Wandrille.

— Le blason sert donc encore à quelque chose ! » murmura le chanoine, tout en commençant une lecture que la gouvernante suivait, pour ainsi parler, sur son visage. Tout à coup l’œil du chanoine s’illumina ; il y eut sur son front comme un rayonnement de plaisir, et sa joue, naturellement rose, s’anima d’un vermillon plus vif.

« Bonne nouvelle, monsieur? bonne nouvelle?

demanda la gouvernante dont le silence trop pro-

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longé ne faisait pas l’affaire ; monsieur a l’air satisfait!

— Il arrive! Jacinthe, il arrive !l!

— Ah! doux Jésus ! A la fin, c’est bien heureux ! depuis quatre ans qu’on ne l’a vu ! Mais, sans vous commander, monsieur, quand donc arrive-t-il, et faut-il lui faire à déjeuner?

— C’est inutile; il n’est parti de Paris qu’hier, après sa lettre : le chemin de fer s’arrête à Carentan ; il y déjeunera chez sa cousine, et ne sera ici que ce soir.

— Alors je vais lui préparer la chambre bleue (toutes les maisons de province ont une chambre bleue); c’est celle qu’il préfère, — parce qu’il voit de là les deux tours de la cathédrale! »

Et Jacinthe, avec une agilité que l’on n’eût point attendue de sa lourde personne, s’engagea dans l’escalier tournant qui conduisait à la chambre bleue.

« Et mon café! s’écria le chanoine; parce que mon neveu dîne ici, faut-il que je me passe de déjeuner?

— Madeleine va le faire votre café, monsieur! répondit Jacinthe avec ces allures indépendantes de servante-maîtresse que l’on finit toujours par pren dre, un peu plus ou un peu moins, quand on les a conquises par de longues années de loyauté, de zèle et de dévouement chez un célibataire, destiné par état à être volé,' trompé, exploité ou gouverné de

toutes les façons — et elle continua sa rapide ascension vers la chambre bleue.

— Il a toujours ensorcelé les femmes! murmura l’abbé en hochant la tête de droite à gauche ; ma gouvernante comme les autres ! »

Pendant que Jacinthe ouvre toutes grandes les hautes fenêtres de la chambre bleue, risquons, à notre tour, un coup d’œil sur la lettre de Philippe de Saint-Wandrille, que le chanoine tient encore tout ouverte entre ses doigts.

« Voilà déjà bien longtemps, mon cher oncle, que vous m’engagez à vous aller voir, que je le voudrais, et que je ne le puis. Je suis emporté dans un tourbillon de plaisirs qui sont des affaires, et d’affaires qui ne sont pas des plaisirs. Je vis dans un coup de vent perpétuelle forme mille projets qui ne se réalisent point, et ce que je fais est presque toujours le contraire de ce que je voudrais faire. Depuis quatre ans, je suis allé en Asie, en Afrique et en Amérique, où rien ne m’attirait, — et je n’ai pas eu le temps d’aller à Coutances, où vous êtes et où mon cœur m’appelle. — Dans une de vos dernières lettres, vous me demandiez, avec votre fine raillerie, si, à force de tant courir, j’avais enfin trouvé la paix? Est-ce que votre ppète n’a pas dit : Il est plus facile de changer de ciel que de changer

d’ârne ! Tenez, mon bon oncle, vous savez bien que je ne voudrais pas poser devant vous pour les mélancoliques et les désabusés ; je n’ai aucune vocation pour ces rôles, d’ailleurs assez ridicules; mais j’éprouve en ce moment une lassitude profonde, et un besoin de repos que je n’avais jamais ressenti. Ce repos, Paris ne me le donnera point : il ne peut pas me le donner. Aussi j’éprouve à le quitter cent fois plus de bonheur que je n’en ressentis il y a dix ans à m’élancer vers ce but de tous les désirs de ma jeunesse. Maintenant c’est le calme que je veux, et ce calme je vais le trouver près de vous. Vous savez que c’est toujours à vous que je pense quand je suis un peu triste. J’y pense souvent. J’aime beaucoup ma sœur; mais ses quatre garçons font trop de bruit; je préfère votre maison, où nous ne serons que nous deux. Ma santé, dont vous vous informez avec tant de sollicitude, est toujours ce qu’il y a de meilleur en moi. Rien n’a encore pu l’entamer. Les Saint-Wandrille sont bâtis à chaux et à ciment, et ce n’est pas ma poitrine qui a besoin du lait de mai.

«Demain, je pars de Paris; je passerai la nuitàCarentan, chez Amélie, cette aimable cousine que vous avez, je crois, voulu me faire épouser, et qui a, par ma foil bien mieux fait de mettre sa petite main blanche dans la patte un peu large de ce brave gentilhomme fermier, orgueil du Cotentin : il élève

des chevaux à Saint-Cosme, fait couronner des génisses à Valognes, et il donnera peut-être le bœufgras au carnaval de 1864. Quel honneur, mon oncle, pour toute la famille! Il est bien certain qu’avec moi la chère enfant n’aurait pas eu ces satisfactions! Mais assez parlé ! Il faut que je m’occupé de tout : cet imbécile de Jean n’est même pas capable de faire mes malles !

« A demain, mon oncle ; à demain et à toujours! »

L’abbé du Genestel referma méthodiquement cette lettre, en faisant rentrer les plis les uns dans les autres, puis, après l’avoir réintégrée dans l’enveloppe, il renversa sa tête blanche sur le dossier de son fauteuil, — comme pour mieux rêver.

Quoique vieux, le chanoine n’était pas égoïste : l’amour de Dieu n’avait point étouffé en lui l’amour des siens; cet apôtre de la charité commençait tout près de lui l’application du doux précepte, et quoique son zèle embrassât tous les hommes en général, il avait peut-être, quand il s’agissait de sa famille, une plus ardente étreinte. Il avait toujours aimé chèrement son neveu Philippe, fils unique d’une sœur morte fort jeune, et pour laquelle il avait eu la plus tendre affection. Longtemps il avait pris souci de l’avenir de ce neveu, et il avait essayé de le faire heureux, par un de ces mariages comme les prêtres seuls savent en ménager à leurs favoris.

Mais jusqu’ici M. de Saint-Wandrille s’était trèsénergiquement défendu, et il n’avait pas permis à l’abbé du Geneslel de lui passer au cou ce qu’il appelait, en riant, le fatal lacet. Le chanoine ne voulait pas faire le bonheur des gens malgré eux ; il respectait donc la liberté de son neveu , tout en se disant :

« Je l’attends à son premier malheur ! »

Mais ce malheur n’était point encore arrivé, ou du moins le cher oncle ne l’avait pas su. Aussi il attendait toujours... Mais cette fois l’occasion lui semblait bonne pour reprendre ses anciens projets. Philippe accourait de lui-même se livrer. Pour reconnaître dans cette lettre les symptômes trop évidents d’un découragement mélancolique, il n’était pas besoin de cette finesse du prêtre, non moins grande que celle de la femme. Le plus indifférent y eût deviné l’accent d’une tristesse voilée.

« Pour que Philippe m’écrive ainsi , pensait l’abbé, pour qu’il vienne à Goutances au mois de mai, quand la chasse n’ouvre qu’en septembre, il faut qu’il se soit passé des choses.... des choses que je ne sais pas, mais qui sont bien graves! Il a dû subir un de ces chocs qui remuent, ébranlent et bouleversent toute une existence. Mais un mal naît souvent d’un bien. Les voies de la Providence sont obscures et cachées. »

Ceux qui jugent les événements de notre vie en

se plaçant au point de vue, très-noble et très-élevé d’ailleurs, de la vérité religieuse et de la morale pure ne les apprécient point d’après les règles de la logique vulgaire ; ils n’emprisonnent point leurs regards dans les étroites limites des horizons terrestres : leurs yeux vont plus loin et plus haut, et ils ne s’arrêtent que là où le ciel et la terre semblent se toucher. Les intérêts de ce monde ne sont jamais complètement dégagés de ceux de l’autre, et le temporel se complique toujours du spirituel : il en résulte que pour eux le dernier terme de l’infortune, c’est le calme et la paix dans un bonheur coupable. On comprend maintenant que le chanoine ne pouvait s’apitoyer beaucoup sur les mésaventures de son neveu. Il était persuadé que Philippe vivait mal, et il eût beaucoup donné pour qu’il vécût bien ; il s’avouait à lui-même qu'il était peu probable qu’un homme comme le jeune baron de Saint- Wandrille, se passât de maîtresses... et cela était affreux à penser! Il n’y avait à ce mal qu’un seul remède possible. Ces maîtresses, il fallait les remplacer par une femme légitime. Aux yeux du chanoine, l’idéal du bonheur pour un homme qui n’était pas dans les ordres, c’était un mariage assorti, avec quelque belle et honnête fille de l’arrondissement, entre dix-huit et vingt-deux ans; bonne catholique, cela va sans dire, et aussi bien née que possible. Nous possédons encore dans ce petit coin de la France au

moins dix familles qui datent de la Conquête, ayant leur bien au soleil, pas d’hypothèques sur leurs immeubles et des fermiers solvables.

L’abbé du Genestel en était là de ses réflexions, quand elles furent interrompues par le marteau de la porte basse s’ouvrant sur la rue, qui fit retentir la maison sous trois coups précipités. On avait frappé en maître, ou du moins en ami; le chanoine se leva avec un soubresaut , en se demandant : « Est-ce déjà lui ? »

Une grande fille rousse, à la mine éveillée, aux vives allures, au geste brusque et même un peu sauvage, efitra sans frapper dans la salle, et annonça M. le curé de Hauteville. Hauteville est une paroisse des environs de Coulances.

« Bonjour, curé , fit le chanoine , en lui tendant la main ; vous arrivez à point, comme marée en carême : voici une lettre de votre ami Philippe ; il s’annonce pour ce soir ; vous nous restez à dîner, cela va sans dire.

— Oui, certes, et de grand cœur... Ce cher Philippe, j’aurai tant de plaisir à le revoir 1 Voilà tantôt quatre ans que je ne lui ai serré la main.... l’ingrat!...

— Oui, il nous a bien oubliés; mais que voulezvous, Gabriel ? au retour de l’enfant prodigue, le père de famille fait toujours tuer le veau gras !

— Nous ne pourrons pas le manger aujourd’hui,

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puisque c’est vendredi, répondit le curé en souriant; mais si vous voulez que je revienne, laissezmoi partir; il faut que je coure après MM. les grands vicaires, que l’on n’a pas toujours sous la main . J’ai aussi besoin, pour mon maire, d’une signature du sous-préfet...-.

— Enfin, des affaires ! — et le chanoine haussa les épaules. — Il faut tâcher, continua-t-il, d’en avoir le moins possible. — Notre royaume n’est pas de ce monde ! — Mais , quand on en a, il faut s’en tirer de son mieux. — Allez vite, et revenez de même. La voiture de Carentan n’arrive qu’à six heures. Le conducteur fait d’habitude une station à tous les cabarets de la route. Nous attendrons ensemble. »

L’abbé Gabriel, pour lui laisser le nom sous lequel la ville tout entière l’avait désigné pendant le temps qu’il fut attaché au service de la cathédrale, l’abbé Gabriel venait d’être appelé à la cure de la paroisse de Hauteville : mince bénéfice, dans un triste pays, au milieu d’une lande aux trois quarts inculte, et qui semblait assez peu convenir à l’élégance et à la distinction patriciennes, non moins qu’au rare mérite du jeune prêtre. L’autorité ecclésiastique se complaît souvent en ces rudes épreuves, imposées, sans que l’on sache pourquoi, aux plus charmants d’entre ses lévites.

Un peu plus jeune que le neveu du chanoine, son

ami d’enfance, l’abbé Gabriel avai t trente ans à peine. Son beau visage, encadré de longs cheveux bruns bouclés, ses grands yeux à la fois brillants et doux, son front large et pur, sa bouche faite pour n’exprimer que des pensées sincères et bienveillantes, tout en lui annonçait une de ces natures d’élite, qui, à l’exemple de Jésus, leur maître et leur modèle, traversent la vie en faisant du bien. Ajoutez, si vous voulez avoir le portrait complet du personnage, je ne sais qu’elle sérénité lumineuse qui semblait se dégager de ses tempes et les entourer d’une auréole, contrastant assez singulièrement avec je ne sais quelle rêverie vague qui se lisait au fond du regard bleu. Personn i n’était plus capable que ce jeune prêtre de vous faire éprouver ce que j’appellerai volontiers le c. larme delà sainteté.

Il sortit, après avoir serré la main du chanoine, qui le suivait d’un regard ami en murmurant tout bas : « Ce curé de campagne est du bois dont on fait les évêques I »

Cependant l’active Jacinthe, assistée dans ce grand œuvre par sa nièce, Madeleine la Rousse, s’évertuait à donner un air de fête à toute la maison. On frottait les parquets, on cirait l’escalier, on lavait les carreaux, on secouait les tapis. Le jardinier de son côté fauchait les lis, les pieds d'alouette et les quarantaines dans les plates-bandes parfumées, et remplissait de fleurs deux grands cornets en faïence de

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Rouen, décorés de cornes d’abondance, de papillons bleus et d’oiseaux jaunes, qui recevaient bien rarement une telle parure.

Le chanoine, sans trop vouloir paraître y prendre garde, suivait ces préparatifs avec un joyeux intérêt. Malgré son bréviaire et de pieuses lectures, la journée lui parut longue, et chaque fois qu’il entendit sonner l’heure à l’horloge de la cathédrale, il ne put s’empêcher de regarder à sa montre pour s’assurer qu’elle ne retardait point.

« Que le cœur de l’homme est donc fait d’étrange sorte! se disait-il en refermant le Manuel de la Perfection chrétienne ; voici tantôt quatre ans que je n’ai vu ce mauvais sujet de Philippe, — ce. coquin de neveu, comme on dit dans les comédies ; — j’avais fini par en prendre mon parti ; hier encore, je crois, Dieu me pardonne! que je n’y pensais guères... ef parce que ce matin j’ai reçu de monsieur une lettre m’annonçant qu’il arrive ce soir, voilà ma vieille tête à l’envers! Ah! si l'on aime ainsi ses neveux, comment donc aime-t-on ses enfans ? Mais il n’est que quatre heures ; d’habitude, je dîne à cinq ; il n’arrivera pas avant six: Jacinthe est-elle prévenue? »

Tout en achevant ce petit monologue, le chanoine se leva du banc rustique placé sous la tonnelle au fond du jardin, et sa station favorite pendant les belles après-midi de printemps, et il se dirigea vers la maison. Tout à coup il entendit retentir le fouet

d’un postillon faisant tinter les vitres , et le fracas d’une chaise de poste, lancée à grande vitesse, et qui semblait ébranler les maisons.

Involontairement, le chanoine dressa les oreilles.

« En voilà, pensa-t-il, qui ont payé doubles guides; par malheur, la Carentinaise, qui va m’apporter Philippe, ne file point de ce train-là. »

Cependant le bruit cessa ; on n’entendit plus rien; la chaise de poste s'était arrêtée subitement, et elle s’était arrêtée devant la porte même du chanoine.

Madeleine, qui se trouvait dans la cuisine, courut ouvrir, pendant que Jacinthe, encore au premier étage, descendait l’escalier quatre à quatre, en criant à M. du Genestel par les fenêtres : « Monsieur, monsieur, venez! c’est lui ! c’est M. Philippe! »

Un jeune homme, ou du moins un homme trèsjeune encore, et qu’à sa taille, d’une svelte élégance, et à la façon libre et fière dont il portait la tête, on reconnaissait du premier coup d’œil pour un de ces privilégiés de la fortune qui n’ont eu que la peine de naître et le plaisir de vivre pour devenir les rois du monde, s’élança lestement de la voiture dans le vestibule de la maison, sans même toucher les marches du perron de pierre, et avant que dame Jacinthe, qui accourait tout essoufflée, eût eu le temps de pousser son interjection pieuse : « Doux Jésus ! » elle se trouvait en face de son héros, de son

idole, j’allais dire de son Dieu, si nous n’étions dans la maison d’un chanoine.

« Eh bien! ma brave Jacinthe, fit M. de Saint- Wandrille, en regardant Madeleine, je ne te savais pas mariée! Où donc as-tu pêché ce beau brin de fille? » •

Madeleine, à qui sans doute on n’avait jamais fait pareil compliment, rougit jusqu’aux cheveux, puis ne sachant que répondre, rit de façon à montrer ses trente-deux dents, plus blanches que les crocs d’un jeune chien , et enfin , pour se donner une contenance, se mit à rouler entre ses doigts le coin de son tablier.

« Toujours le même, monsieur Philippe! » fit Jacinthe en joignant les mains avec cette complaisance et cette naïveté d’admiration communes à nos nourrices, et aux vieilles servantes qui nous ont élevés.

' Puis, se retournant vers sa nièce et lui donnant, sous prétexte d’avertissement, un coup de coude dans les côtes :

« Au lieu de rester là piquée comme une perche, lui dit-elle, ne pourrais-tu pas aider à décharger les paquets?»

Madeleine secoua ses épaules et prit des mains du postillon une large malle, recouverte d’une peau de sanglier, qu’elle enleva comme une plume.

« Et mon oncle? morbleu I tu ne m’en parles pas!

Gomment va-t-il mon cher oncle? continua Philippe, en cherchant des yeux autour de lui.

— Eh! ehl il va bien ton oncle, et le voici, fit une voix joyeuse au fond du vestibule! mais il n’a plus ses jambes de vingt ans, et quand les autres courent, il ne peut plus que marcher.

— Tant mieux! dit Philippe en serrant son oncle dans ses bras , il vous sera plus difficile de m’échapper! »

Le vieillard, après avoir joui de cette étreinte avec l’émotion généreuse d’une tendresse toute paternelle, s’en dégagea pourtant, et éloignant un peu son neveu de lui pour le mieux voir, il posa les deux mains sur ses épaules, et le regarda droit au visage et dans les yeux, comme s’il eût voulu lire jusqu’au fond de son âme.

« Tout le portrait de sa mère ! murmura-t-il en passant son bras sous le bras de Philippe. Puis il ajouta, en tirant sa montre : Mais il n’est que quatre heures; la voiture arrive à six ; comment se fait-il que tu sois ici ?

— Mon Dieu, mon oncle, c’est bien simple. Je n’ai pas oublié les usages de la maison ; je sais que votre estomac règle l’horloge de la cathédrale ; je n’ai pas voulu vous faire attendre, et j’ai pris la poste.

— Voilà le dernier des grands seigneurs! » répliqua M. du Genestel en souriant.

Ils étaient déjà dans le jardin.

Philippe aspira le parfum des fleurs printanières, avec cette avidité un peu sensuelle dont les poitrines emprisonnées depuis longtemps dans l’air raréfié de Paris ne songent point à se défendre, quand elles se retrouvent au contact de l’air pur et sous le ciel libre.

« J’espère bien , dit le chanoine , que je vais te garder quelque temps ; tu ne songes point, j’imagine, à repartir de sitôt? Voilà quatre ans que je ne t’ai vu... Quatre ans! c’est peut-être court à ton âge; mais au mien cela semble long, et tu me dois cette fois autre chose qu’une apparition.

— C’est vous qui me renverrez ! » répondit Philippe.

Ils se promenaient à pas lents : mille choses leur montaient du cœur aux lèvres, comme à tous ceux qui s’aiment bien, et qui ont été longtemps sans se voir. Mais le chanoine n’osait pas aborder encore le sujet qui lui tenait le plus au cœur; il attendait pour cela l’heure propice et l’occasion favorable. Aussi, quand ils eurent arpenté deux ou trois fois les grandes allées bordées de petites haies de buis nains, par-dessus lesquelles les fleurs penchaient leurs belles têtes :

« Tu voudrais peut-être monter à ta chambre?

demanda-t-il à son neveu.

— J’allais vous en demander la permission. Avezvous du monde ?

— Une seule personne, ton ami, l’abbé Gabriel,

— Gomment va-t-il, ce brave curé ? Car il est curé, je crois.

— Oui, depuis un an; il va bien, il est heureux — comme tous ceux qui suivent la ligne droite du devoir.

— Hem ! pensa le Parisien, y a-t-il un sermon sous roche, avant le potage?.,. Je ne reconnais pas mon oncle !» et il regarda les fenêtres de la chambre bleue.

Madeleine fourrageait en ce moment dans les

carrés du jardin potager, et tenait à la main un bouquet de persil, destiné à orner le plat d’argent sur lequel Jacinthe allait servir quelque monstre marin, produit des côtes normandes. Le chanoine lui fit un signe, et l’agile créature, dont les jarrets étaient trempés comme des ressorts d’acier, franchissant avec un bond de chèvre une large couche d’asperges, vint tomber au beau milieu de l’allée, à deux pas de l’oncle et du neveu.

« Allons ! grande folle , conduis M. Philippe à sa chambre, dit le chanoine avec un mouvement d’épaules, et perds le moins de temps possible.

— Oui, conduisez -moi, ma belle enfant, ajouta Saint-Wandrille, poli comme un prince, et qui ne

parlait jamais à une femme, vieille qu’avec respect, et jeune qu’avec grâce.

— Ma belle enfant!... se répétait tout bas Madeleine. Est-il aimable ce joli jeune homme. Ah! s’ils sont tous comme cela les messieurs de Paris, les filles ont tort de rester à Coutances. »

Tout en faisant ces réflexions, assez avantageuses à notre héros, Madeleine ouvrit la porte d’une petite tourelle aux ogives élancées, faisant saillie sur le jardin et servant de cage à un escalier dans lequel la jeune imprudente s’engagea la première, sans se douter de la perfidie des marches roides et des trahisons de la rampe tournante.

La célèbre chambre bleue, dont le nom remplissait la bouche de dame Jacinthe chaque fois qu’elle en parlait, était tendue d’un papier à grands ramages, bleu sur bleu, assez doux à l’œil; elle n’avait du reste rien de bien remarquable. Un ameublement Louis XV, d’une bonne conservation, et des peintures du temps, dans le genre de celles que Boucher peignit pour tant de grandes dames amoureuses et de grands seigneurs galants, en faisaient toute la décoration. Philippe n’y prit point garde, et il alla tout de suite à la fenêtre, d’où l’on apercevait, comme les flots d’une mer de verdure, les cimes ondoyantes des arbres de tous les jardins environnants; puis, au-dessus d’eux, les tours jumelles de

la cathédrale, élégantes dans leur sveltesse aérienne, et plus loin, dans la campagne, la ligne sombre et fière de cette grande ruine de l’aqueduc romain, qui donne un si noble caractère à l’horizon de la cité impériale de Constance.

« Si l’on ne trouve point la paix ici, où donc estelle? murmura-t-il en ôtant son chapeau comme pour mieux sentir autour de son front les caresses d’une brise déjà tiède. »

Il avait jeté ses clefs à Madeleine qui, sous prétexte de ranger les cols, les chemises et les cravates du monsieur de Paris, bouleversait tout de fond en comble, et cherchait à deviner l’usage d’une foule de petits engins de toilette, qui lui étaient restés parfaitement inconnus jusque-là. Le nécessaire en vermeil, avec son assortiment complet de pinces, de ciseaux, de limes, de brosses et de peignes, en un mot de toutes ces mille superfluités qui composent l’indispensable bagage d’un homme élégant, avait eu tout d’abord le privilège d’exciter sa curiosité.

Il paraît que la discrétion n’était pas la vertu dominante de la jeune Normande, car Saint- Wandriile, en revenant à elle par une volte-face brusque, la trouva occupée à ouvrir un de ces étuis à secret, où d’ordinaire on enferme les médaillons en miniature. Tout entière absorbée dans sa tâche difficile, elle tournait et retournait en tous sens l’objet entre ses doigts, à peu près comme un jeune singe ferait

d’une châtaigne, pour arriver au fruit sans s’être déchiré à la cruelle écorce.

Cette curiosité dut fort déplaire au baron, car il fronça terriblement le sourcil, puis, avec une brusquerie de mouvement vraiment étrange, il saisit l’écrin, oü plutôt l’arracha des mains de Madeleine, et le mit dans la poche de son habit, sans avoir seulement desserré les dents.

La jeune fille, interdite et tremblante, balbutia je ne sais quoi qui voulait être une excuse, se troubla, et, en fin de compte, ne trouva rien de mieux à faire pour obtenir son pardon que ce grand et suprême moyen, dont les femmes ont tant usé, et tant abusé, depuis qu’elles ont des yeux : les pleurs !

Ce fut d’abord une seule larme, qui mouilla sa paupière, et trembla entre ses cils sans oser tomber. Philippe l’aperçut, et fut touché de cette douleur silencieuse et pleine de repentir ; elle était plus grande que la faute. Il s’approcha d’elle, lui mit une main sur l’épaule, et de l’autre, à petits coups caressants, tapota sa joue ferme, creusée de fossettes, et marquée, dans sa blancheur de lait, de ces petites taches de son qui rehaussent l’éclat des rousses, comme autant de grains de beauté.

« Eh bien ! lui dit-il doucement, vas-tu pleurer maintenant; je ne t’ai pas mangée, cependant! Allons ! c’était pour rire; tais-toi 1 »

Ceci combla la mesure, et la coupe pleine déborda. Si M. de Saint- Wandrille, son admonestation une fois donnée, n’eût pas davantage pris garde à Madeleine, elle se serait consolée d’elle-même. L’attention qu'il accorda imprudemment à son chagrin la rendit inconsolable. En proie, malgré son apparente rudesse, à cette sensibilité presque maladive contre laquelle le sexe nerveux se défend mal à certaines époques de sa vie, elle eut une véritable crise. Ce fut une cataracte de pleurs, qui bientôt inondèrent ses joues et sa poitrine soulevée et pleine de sanglots.

« Mais, tais-toi donc, petite malheureuse, lui disait Philippe, tout à la fois touché de la peine qu’il lui avait faite, et irrité de sa manifestation trop bruyante. Qu’as-tu donc? Qu’est-ce que tout cela veut dire? »

Il prit son mouchoir et essuya les larmes de Madeleine qui coulaient toujours : Madeleine laissait faire et pleurait de plus belle.

« L’étrange créature! pensait Philippe en frappant du pied; c’est qu’elle se permet d’avoir des nerfs comme une femme du monde ! Yoyons, Madeleine, que penserait mon oncle, si l’on te voyait? que dirait Jacinthe? »

Il parlait encore lorsqu’on entendit retentir dans l’escalier la voix de la gouvernante.

« Eh bien 1 fainéante, faut-il que je monte te cher-

cher? Et mon persil! est-ce que par hasard tu le cueilles dans la chambre de M. Philippe? Monsieur Philippe ! mettez-la donc à la porte, s’il vous plaît !

— Eh bien ! tu vois à quoi tu t’exposes ! dit le jeune homme en se rapprochant d’elle; dépêche-toi donc de m’essuyer ces méchants yeux-là ! »

Sans rien dire, Madeleine frotta sa joue avec son tablier, ramassa en toute hâte le persil éparpillé sur les chaises et les fauteils, et redescendit, non sans avoir jeté un dernier regard de reproche à M. de Saint- Wandrille.

Une fois seul dans sa chambre, Philippe se laissa tomber sur un fauteuil et appuya sa tête sur sa main. Si, comme Madeleine, il avait pu pleurer, les larmes sans doute l’auraient soulagé, car il y avait sur son visage une singulière expression de tristesse et d’amertume : mais les larmes d’hommes sont lentes à couler ! Quand il releva la tête, ses yeux étaient secs et brûlants. Il marcha quelques instants par la chambre, s’approcha de la fenêtre, et retira de sa poche le petit écrin qui venait de coûter si cher à Madeleine.

« J’aurais mieux fait, dit-il en se parlant à luimême, de laisser ce médaillon à Paris.... et j’aurais mieux fait encore de le jeter au feu. »

Ceci ne l’empêcha point d’ouvrir l’écria et de le placer de façon à x’ecevoir le plein rayon du jour sur la plaque d’ivoire poli où le pinceau de Poin-

mayrac faisait revivre, dans son indéfinissable charme, une de ces têtes de femme qu’on ne saurait plus oublier dès qu’on les a vues. D’autres peutêtre sont plus belles ; aucune ne dut jamais posséder à un plus haut degré le don fatal de troubler les âmes.

Elle paraissait avoir environ vingt-huit ans. C’est , là peut-être le plus bel âge de la femme : c’est le plein solstice de son été. Plus tôt, c’est encore le printemps, avec plus de fleurs que de fruits, plus de promesses que de réalités ; plus tard ce sera bientôt l’automne, la saison des souvenirs et des soleils couchants. Le premier aspect révélait la fille des races méridionales, et peut-être le sang mêlé de la France et de l’Espagne. Elle pouvait également être née à Tarbes ou à Madrid. Son front, que couronnaient deux bandeaux de cheveux lisses, d’un brun sans reflet, avait plus d’ampleur dans sa forme, et dans son modelé plus de finesse que n’en montrent d’ordinaire les têtes espagnoles. Mais étaitce bien le soleil de France qui avait donné à cette joue sa pâleur vigoureuse? Sur ces lèvres, d’un si vif carmin, n’y avait-il point encore une goutte de sang des Abencérages ? Cette narine bien ouverte, aux ailes minces, transparentes et dilatées, dont on devinait le frémissement et la mobilité, ne rappelait-elle point l’enfant des tribus errantes qui boivent l’air ardent des grands déserts? Et cependant

n’était-ce point une malice toute française, presque parisienne, qui étincelait et souriait dans ses grands yeux d’un brun orangé, pleins de douceur et de feu, que l’on ne regardait jamais sans songer, — tant ils avaient de jeunesse et d'éclat, — à deux fleurs noires et vivantes. La mise était d’une simplicité extrême : une sorte de robe amazone, montant jusqu’au col et boutonnant chastement sur la poitrine. Pas une perle à l’oreille, pas un diamant au doigt : un bouquet de jasmin au corsage; rien de plus. Tout cet ensemble avait je ne sais quoi de provoquant et à la foi3 de réservé; il était en même temps mystérieux et passionné : la robe de cette femme devait secouer du feu.

Philippe s’absorba si complètement dans cette contemplation muette et douloureuse, qu’il n’entendit pas deux coups frappés à la porte de sa chambre.

Sans doute, son silence enhardit le visiteur, car, ne recevant pas de réponse, il entra.

Ce visiteur n’était autre que l’abbé Gabriel.

Philippe, en l’apercevant, fit disparaître l’écrin avec une telle prestesse, que le curé ne vit rien , ou du moins qu’il put feindre de n’avoir rien vu. Les deux amis tombèrent dans les bras l’un de l’autre.

En regardant l’homme du monde et le jeune prêtre, il eût été vraiment difficile de se dire qu’ils n’avaient pas obéi, pour former les nœuds de leur affection, à cette grande loi des contrastes qui, s’il

faut en croire les philosophes, est une indispensable condition des sympathies complètes^Jeunes tous deux, tous deux de tournure et de visage à être remarqués partout, ils n’en étaient pas moins aussi dissemblables qu’il soit possible à deux hommes de l’être. Autant le visage de Gabriel présentait une aimable image de la paix et du calme de son âme, autant la physionomie de Philippe révélait le trouble et les orages qui suivent et punissent les passions désordonnées.

« C’est bien toi, c’est toujours toi! ditM. deSaint- Wandrille à son ami, après l’avoir regardé bien en face; je te retrouve comme je t’ai laissé. Tu ne changes pas! et je commence à croire que tu as choisi la meilleure part.... Tu n’es donc pas malheureux?

— Non, mon ami, au contraire! Dieu mesure le vent à la toison des brebis ; il ne donne à chacun de ses enfants que ce qu’il peut porter d’épreuves. Les miennes sont légères, — si légères , en vérité, que je ne les sens pas. — Mais toi-même, qui nous abandonnes, que deviens-tu donc?

— Rien.

— Que fais -tu?

— Peu de chose.

— Et comment vis-tu ?

— Mal.

— Pauvre ami, que je te plains! »

Un silence pénible suivit ce premier épanchement des d#hx amis. Jacinthe vint fort à propos au secours de leur mutuel embarras, en les avertissant que le dîner était prêt, et que M. le chanoine venait de descendre.

Philippe passa son bras sous celui de l’abbé Gabriel , et tous deux se hâtèrent d’aller rejoindre leur hôte, qu’ils trouvèrent assis devant le potage fumant.

Le dîner, pour lequel Jacinthe, le premier cordon bleu de la ville, après celui de l’évêché, s’était véritablement surpassée, fut plein de verve et d’entrain. Philippe savait que son oncle n’aimait pas la mélancolie à table. C’était d’ailleurs un des traits distinctifs de son caractère de garder l’esprit gai, alors même qu’il avait le cœur triste. Comme tous ceux qui n’ont pas le fond de l’âme égoïste , il secouait ses chagrins au contact de la joie des autres, et, au besoin, s’oubliait pour ne point effaroucher leurs plaisirs. Le chanoine, qui n’avait encore vu son neveu que dans les premières minutes de l’arrivée, se laissa prendre à l’apparence.

Mais Gabriel, plus attentif, plus jeune et, par conséquent, plus voisin des passions, et qui d’ailleurs avait surpris Philippe dans un moment d’abandon, Gabriel ne put s’y tromper, et il admira, non point peut-être sans quelque effroi, cette puissance sur soi-même qui permettait à son ami de dissimuler si

complètement ses sentiments et de paraître un autre homme. Parfois cependant il retrouvait dans un pli de lèvre, dans un tressaillement du visage, dans un éclair sombre du regard, les vestiges de la douleur soupçonnée, et il se disait alors qu’il saurait le mot de cette énigme, si triste qu’il pût être.

« J’espère bien , dit-il , que tu viendras me voir à Hauteville. Ce n’est pas loin d’ici; trois lieues à peine : une promenade ! et nous causerons 1

— Cela me sera d’autant plus facile que le chemin de fer m’apportera demain mon cheval. On a dû le mettre en voiture ce matin. »

Cette expression pittoresque ne coûta pas moins d’une douzaine d’assiettes au vaisselier deM. du Genestel, car à cette bizarre idée, qui n’était pas encore entrée dans son cerveau, de mettre un cheval en voiture, au lieu de le mettre à la voiture, Madeleine sentit le besoin de témoigner sa surprise par un beau geste; elle ouvrit donc ses deux mains et laissa choir sur le parquet tout une charge de porcelaines, qui se brisèrent en éclats retentissants.

« Petite sotte! s’écria la chanoine, je t’avais défendu d’écouter ce que l’on dit à table....

— Cœur de Jésus ! fit Jacinthe, accourue au bruit, c’est ma douzaine des neuves. .

— Alors, ce n’est que demi-mal, reprit doucement M. de Genestel ; je ne tiens qu’à mes vieux serviteurs.

— C'est ce maudit cheval qui est lacause de tout, fit à son tour le baron de Saint-Wandrille.

— Le fait est qu’il a mis les pieds dans le plat, » interrompit Gabriel, en regardant les débris que Madeleine, toute honteuse, n’avait pas encore fait disparaître.

L’incident n’eut pas d’autre suite. Le chanoine, qui buvait sec quand il n'avait pas la goutte, essaya de pousser son neveu, pour lui faire oublier, disait-il, ses dîners de Paris ; mais Philippe avait le vin discret, et même devant les flacons il ne disait que ce qu’il voulait dire : ce jour-là, il ne dit rien.

On servit le café dans le jardin, à l’heure où le soleil oblique allongeait sur la moitié de la ville la silhouette des deux grandes tours de la cathédrale : heure calme et charmante , où mai déploie toutes ses séductions, où les fleurs exhalent leurs plus doux parfums, où le rossignol essaye le premier couplet de la chanson qui va ravir le silence.

Philippe quitta un instant la table, et se promena tout seul.

« Mon neveu a quelque chose , fit le chanoine ; mais qui me dira ce qu’il peut avoir?

— Moi peut-être, répondit Gabriel; mais pas aujourd’hui. Je suis venu sur mes jambes , et ce sont ellesqui me remportent; pour peu que je tarde, j’ai chance de n’arriver que demain. Adieu! »

L’oncle et le neveu reconduisirent le curé jusqu’à la porte de la rue, et tout aussitôt , Jacinthe , gouvernante attentive , accourut prévenir son maître que le serein commençait à tomber, que le frais du soir était perfide aux rhumatismes, et que d’ailleurs il était temps de se coucher.

« Tu n’y penses pas, Jacinthe, dit Philippe accoutumé aux tardives veillées de la vie parisienne , se coucher à huit heures !

— Monsieur se lève à quatre et dit sa messe à cinq; c’est lui qui ouvre la cathédrale, quoiqu’il ait, Dieu merci ! le moyen de dormir la grasse ma-

née.

— Alors, bonsoir, mon oncle! Moi qui n’ai pas de rhumatismes et qui ne dis pas de messe à cinq heures, je vais faire encore un tour de jardin.

— A ton aise ! ici on fait ce qu’ofl veut 1 ! rêve éveillé tant que cela t’amusera, et à demain. »

Philippe, resté seul, alla s’asseoir sous la tonnelle fleurie. Les bruits mourants de la ville arrivaient jusqu’à lui, mêlés aux harmonies du soir. Quelles furent alors ses pensées? Il ne le dit à personne; mais quand, vers les dix heures, il remonta chez lui, il paraissait déjà plus calme.

Toujours, mais surtout dans la jeunesse, nous sommes sous l’influence du milieu qui nous entoure. Brusquement chassé de Paris, par un de ces événements douloureux dont le contre-coup se fait longtemps sentir dans la vie, — une rupture violenteavec uneffemme aimée, — Philippe devait, qu’il le voulût ou qu’il ne le voulût pas, se laisser peu à peu envahir par la province. Dans cette atmosphère égale et tiède, sans trouble et sans orage , auprès de ce pieux vieillard dont la vie était limpide comme l’eau des fontaines, il sentit que ses nerfs se détendaient; une paix qu’il ne connaissait plus redescendit dans son âme, et , malgré d’inévitables retours vers le passé, la douleur lui laissait maintenant des trêves plus longues que ses accès. Sans doute la belle et fatale image n’était point encore effacée de son souvenir : peut-être ne devait-elle jamais s’en

effacer complètement ; mais bien souvent elle était pour lui comme à demi voilée : il n’avait pas oublié ces grands yeux, si sombres et si doux tour à tour, ces yeux noirs et profonds, où tant de fois son regard s’était noyé; mais il échappait du moins à leur obsession cruelle et incessante. Il les revoyait souvent encore; il ne les revoyait plus toujours. C’était un symptôme heureux. Il n’était pas encore guéri, mais on pouvait déjà prévoir qu’i le serait un jour. Il n’avait rien dit à son oncle, et son oncle ne lui avait rien demandé.

Le chanoine savait que certains chagrins ont leurs pudeurs et qu’il faut savoir les respecter, et bien que les mains pures et délicates du prêtre soient habiles entre toutes à sonder et à toucher les plaies secrètes de nos âmes, il n’avait cependant essayé ni consolation, ni remède. Il laissait au temps, ce grand médecin, le soin de poser le premier appareil sur la blessure et de la cicat riser. Lui ne vou- » lait venir que plus tard, pour pratiquer une sorte d’homœopathie morale et guérir de la femme par la femme, en faisant succéder aux orageuses délices de l’amour coupable les joies paisibles de l’amour permis , en substituant le mariage éternel aux liaisons éphémères , en remplaçant la maîtresse par l’épouse. Mais comme il ne voulait rien livrer au hasard, qui, s’il nous sert parfois, nous perd plus souvent encore, il attendait. « Si je ne réussis pas,

se disait-il, j’aurai du moins tout fait pour réussir. » Cet oncle-là v alait un père.

Malgré les erreurs et les dissipations de sa jeunesse, Philippe, élevé par une mère pieuse , avait gardé un certain sentiment religieux, — sentiment - trop vague sans doute, et qui n’avait point une influence pratique sur sa vie, mais qui lui faisait du moins comprendre toutes les poésies du catholicisme ; il était sensible aux belles cérémonies et aux pompes grandioses de ce culte qùi satisfait également le cœur, l’esprit et les yeux ; il aimait , avec une naïveté d’enfant, le déploiement des processions dans les longues nefs des cathédrales, et les chants de l’orgue, suaves et puissants sous leurs voûtes sonores, et les vapeurs de l’encens, nuage mystique qui flotte autour de l’autel.

On se trouvait précisément à l'une des plus belles * époques de l’année religieuse, à ce mois de mai, que l’on appelle aussi le mois de Marie, et qu’une pensée touchante a consacré, avec ses parfums et ses fleurs, à la reine des anges, et à la patronne des femmes.

Tous les soirs, la longue chapelle de la Vierge, qui occupe l’abside de la cathédrale, était remplie d’une nombreuse assistance. Rien ne manquait à l’éclat ni au charme de la solennité renouvelée chaque jour : ni les belles tentures décorant les murailles,

ni les arbustes rares entourant le tabernacle d’un bocage sacré, ni les bannières des confréries pieuses, suspendues aux ogives, et laissant flotter sur la tête des fidèles leurs emblèmes figurés en riches couleurs. Les plus jolis lévites du grand séminaire étaient chargés d’accomplir les cérémonies, ce dont ils s’acquittaient avec des gestes gracieux et de doux regards d’ange. Des jeunes filles, auxquelles se joignaient des femmes encore jeunes, chantaient des hymnes et des cantiques.

De temps en temps, du milieu de ces chœurs, quelque solo se détachait, pareil à une broderie éclatante sur une trame plus simple. Sans être d’une puissance exceptionnelle, la voix qui les chantait se distinguait par la fraîcheur et la suavité de son timbre, par une sonorité limpide, si j’ose associer ces deux mots , par le charme infini de l’expression, et surtout par l’accent, bien vite reconnu, d’une sensibilité profonde.

Philippe eût voulu n’entendre qu’elle; elle l’attirait invinciblement. Quelquefois cependant on eût dit qu’elle réveillait en lui de tristes échos, car il détournait brusquement la tête, et cachait son visage contre un pilier, comme s’il eût voulu dérober à tous les yeux des émotions ou trop pénibles ou trop vives.

Qui donc chantait ainsi? il n’avait pas encore pu le découvrir, et il ne voulait le demander à per-

sonne. Appuyé à la grille de la chapelle, il ne manquait jamais le coup d’œil de la sortie, et surveillait attentivement le défilé assez long des chanteuses. Ce n’étaient que des inconnues et des indifférentes qui passaient devant lui.

Plus d’une l’avait aussi remarqué, et comme il venait toujours à l’église sans aucune espèce de livre, et qu’il ne laissait point voir sur son visage le recueillement et la béatitude des vrais dévots, il ne manquait point de gens pour dire que ce n’était pas exclusivement la Vierge Marie qui l’attirait tous les soirs au pied de ses autels.

Dans une petite ville, les moindres choses ont leur importance; l’oisiveté, de sa nature, est inquiète, et, pour peu qu’on ne l’arrête pas, tracassière. La chronique quotidienne ne tarda point à s’occuper de Philippe : elle fit circuler ses rapports. M. du Genestel était parfaitement posé; son neveu eût été reçu et fêté partout. Mais jusqu’ici Philippe n’était allé nulle part et ne voyait personne. Cette réserve extrême piquait singulièrement la curiosité d’une sous -préfecture ennuyée. Le baron de Saint-Wandrille, sans qu’il s’en doutât, était l’objet des conversations de plus d’un salon. Une douairière assura qu’il était horriblement changé : c’était l’effet de « cette vie de Paris ! »

Un notaire, qui n’était pas celui de sa famille, assura qu’il devait être ruiné.... sans cela serait-il

venu à Coutances? Un avoué gras lui reprocha d’être maigre; un médecin lui trouva l’œil fatal, et nota sur son front des protubérances compromettantes. Le cheval, amené de la capitale par le chemin de fer, avait aussi exercé la verve critique des pères de famille vertueux.

Mais si l’opinion des hommes était généralement peu favorable à Philippe, il trouvait peut-être dans celle des femmes une compensation suffisante. Elles le jugeaient, en effet, beaucoup moins défavorablement que messieurs leurs maris.

Ce qu’il y avait de caché au fond de cette existence, dont on soupçonnait le roman beaucoup plus qu’on n’en connaissait l’histoire, lui valait, de la part de ces filles d’Ève, curieuses comme leurs mères, et comme elles friandes du fruit défendu, une secrète sympathie , que , peut-être, elles n’eussent point accordée à un homme valant dix fois mieux.

Aussi plus d’un rideau se soulevait discrètement aux fenêtres de la rue Notre-Dame, quand on entendait retentir sur le pavé les quatre fers de Sélim, faisant jaillir de chaque caillou des gerbes d’étincelles, secouant sa tête fine, et couvrant son poitrail de blanche écume. Philippe montait avec une rare audace cet animal impétueux, qui n’était pas seulement la plus noble, mais aussi la plus difficile conquête que l’homme eût jamais faite sur la nature.

Le cheval, a-t-on dit, est le piédestal des princes. L’expression est belle et l’idée juste; mais il n’est pas besoin d’être prince pour aimer ce piédestal, qui a l’avantage, sur tout autre, de promener sa statue. Le cheval est beaucoup dans la vie d’un jeune homme; il l’isole un peu des autres, et l’élève audessus d’eux de toute sa hauteur. Sélim contribuai donc pour sa part à renfermer le baron de Saint- Wandrille dan3 l’existence solitaire qu’il avait choisie. • •

Cependant M. du Genestel entourait son neveu d’une surveillance morale des plus attentives; il épiait avec une anxieuse avidité tous les symptômes d’un changement favorable. La vérité nous contraint d’avouer qu’il n’avait pas, jusqu’ici, à s’applaudir beaucoup de ses découvertes. Philippe prenait son parti de Coutances ; ce qui, de sa part, pouvait paraître héroïque. Au fond, il lui était fort indifférent d’être ici ou là; et c’était cette indifférence même qui rendait son commerce si facile ; il laissait dire et faire les autres, en homme qui n’a plus d’intérêt dans ce bas monde. « Gagnons du temps , pensait le bon chanoine ; nous le gagnons su;* l’ennemi ! » Jacinthe, de son côté, déployait un talent hors ligne pour faire à son favori des dîners d’archevêque ; quant à Madeleine, un peu mieux peignée que d’habitude, elle passait les trçis quarts de ses journées à frotter, brosser, cirer, astiquer dans la chambre

du Parisien, qui reluisait comme une châsse. C’était à qui le gâterait davantage.

Philippe allait assez souvent chez le curé de Haute ville. Il en revenait toujours dans une disposition d’esprit plus heureuse, avec plus de sérénité dans l’âme et sur le front ; malheureusement, il ne gardait pas longtemps l’impression reçue : ce que son oncle prenait pour un progrès définitif, n’était qu’un changement passager. Le vieillard s’y trompa, et crut accomplie déjà la guérison qui commençait à peine.

Un matin donc, comme ils déjeunaient ensemble en tête-à-tête, l’abbé du Genestel, posant un coude sur la table, et appuyant ses trois mentons dans la paume de sa main, qui les laissait déborder, dit brusquement à son neveu :

« Mon cher Philippe , je veux te marier I »

Le baron, pris à l’improviste comme le cavalier novice que désarçonne une défense soudaine, ne sut trop que répondre tout d’abord , et il regarda son oncle avec un air d’étonnement profond.

* Eh bien ! quoi ? fit celui-ci ; tu restes muet comme un poisson ; dois-je en croire notre proverbe : Qui ne dit mot consent?

— N’allons pas si vite, pour l’amour de Dieu ! Me marier! Mais savez-vous, mon oncle, qu’il y a dans ces deux mots-là de quoi faire reculer le plus brave? Me marier! mais c’est l’affaire de toute une vie,

cela ! et l’on ne s’y décide point ainsi du jour au lendemain, que dis-je, à la minute et au pied levé, entre la poire et le fromage, ou en prenant sa tasse de café. — Veuillez me passer du sucre. — Merci ! — me marier ! il faut au moins prévenir les gens !

— Tu te défends encore plus vivement que je ne t’attaque, mais il n’est pas question de mettre les bans demain matin. Rassure-toi ; je ne te tiens pas le couteau sur la gorge et je puis te faire encore crédit de quelque mois de jeunesse.... quoiqu’à vrai dire la chose ne me paraisse pas indispensable. Tu as assez vécu pour te permettre de faire une fin, puisque c’est le mot dont vous vous servez entre vous, sans que personne y trouve à redire. Je ne pense pas que le fils de ma sœur puisse me faire une objection sérieuse contre l’institution même du mariage.

— Eh nonl sans doute ; je la tiens pour excellente, et j’en pense peut-être plus de bien que vous pourrez m’en dire. Tout dépend de la femme....

— La femme est toujours ce que son mari veut la faire, quand on la choisit dans une famille honnête, quelle a été bien élevée et qu’elle a des principes; car sans la religion....

— Oui , je sais , la religion est nécessaire aux femmes.

— Elle est nécessaire à tout le monde! Mais pour aujourd’hui il me suffit de savoir que tu n’as point de

parti pris , et que si je te présente une jeune fille dans les conditions que tu es en droit d’exiger, tu , n’auras pas le mauvais goût de la refuser.

— Non, certainement.... si je l’aime....

— Crois-tu donc que je serais homme à te conseiller jamais d'épouser une femme que tu n’aimerais pas ? Seulement, il ne faut point comparer la paix sereine des amours bénies de Dieu avec les passions folles , pleines de troubles , de déceptions et d’amertume des enfants du siècle. »

Philippe, en entendant ces paroles, éprouvacomme un tressaillement nerveux qui n’échappa point à la clairvoyance du chanoine.

« Mon cher enfant, reprit doucement celui-ci, tu as maintenant trente-deux ans ; je te fais même grâce de quelques mois de nourrice : tu comprends que ce doit être l’âge de la raison, même pour les natures les moins précoces. Je sais qu’il y a dans votre monde un assez mauvais 'dicton : Il faut que jeunesse se passe ! Tu comprends bien qu’il ne saurait avoir cours parmi ceux qui portent ma robe.... Mais, en tous cas, cette jeunesse est à peu près passée pour toi; et il serait bientôt temps de concilier le sentiment et le devoir, et de faire ce que font les hommes sérieux et les honnêtes gens. *

Philippe continua de jouer avec son couteau sans répondre.

« Je crois, pensa le chanoine, que le bon grain

est tombé dans la bonne terre; mais c’est assez pour un jour : il faut lui laisser le temps de germer. — J’ai reçu, continua-t-il tout haut, une lettre de l’abbé Gabriel; il m’invite à dire la grand’messe dimanche, dans son église; veux-tu Venir avec moi?

— Avec vous j’irais jusqu’à Rome. »

IY

Le dimanche suivant, une berline antique, et qui ne voyait guère le jour qu’aux environs du I er janvier, alors que les autoritées constituées se faisaient réciproquement leurs visites de cérémonie, sortit des remises de l’unique loueur de la ville, et s’arrêta vers huit heures à la porte de M. du Genestel.

Habitué à l’élégance et au grand goût de la carrosserie moderne, le baron fit subir à l’équipage de son oncle une inspection moqueuse que le chanoine interrompit d’un mot , en lui disant : « C’est la voiture de Monseigneur 1 »

Saint-Wandrille donna la main à son oncle, tous deux montèrent, et l’on partit.

Deux chevaux à la robe pommelée , et dont le chanfrein busqué eût été fort à la mode en 1820, les traînèrent cahin-caha à travers l’admirable campagne dont le printemps en fleurs faisait comme un

kh EN PROVINCE.

immense jardin. A chaque moment, par les portières ouvertes , il arrivait dts bouffées de parfums. Parfois Philippe les aspirait avec une sorte de volupté âcre , en se disant qu’il était jeune encore , que la vie était bonne et qu’il en voulait jouir. Puis, par instants, car sa nature mobile était tout excès et tout contraste, des pensées douloureuses et découragées lui revenaient à l’âme... « Ah! se disait-il alors avec une secrète amertume, je parle de vivre, comme si la vie n’était pas finie pour moi ! Je songe à l’avenir, quand j’appartiens au passé! Que me fait à moi ce renouveau de la nature? Le vrai printemps, c’était de vivre avec elle! »

» Il a souffert, se disait le chanoine, en épiant sur son visage la trace de ces luttes intimes; il a beaucoup souffert, ce pauvre enfant! n’est-il pas temps à présent qu’il ait un peu de bonheur? »

Un joyeux carillon s’élança du haut clocher de l’église de Hauteville, que l’on apercevait dans la distance, et, pareil à une volée d’oiseaux mélodieux, traversa l’espace en semant dans l’air ses notes retentissantes. Une superstition populaire et pieuse assure que la voix des cloches éloigne la foudre, dissipe les orages et chasse les démons. Je ne sais; tout ce que je puis dire, c’est que leurs accents sacrés rendirent un peu de calme aux esprits troublés du jeune homme; spn front parut moins sévère, et.

au fond de son regard, une lueur de tendresse brilla tout à coup.

« Ah! mon ami, s’écria le chanoine, en lui prenant la main, un cœur honnête, cette belle nature, toujours changeante et toujours la même , l’amour de Dieu et l'amour des hommes, n’est-ce pas tout ce qu’il faut pour être heureux? »

La main de Philippe lui rendit son étreinte; mais sa bouche resta muette.

Cependant, de l’autre côté de la haie verte et fleurie qui bordait le chemin, on entendit un bruit de pas, et bientôt une voix robuste et bien nourrie qui disait : « Monsieur le chanoine arrive à temps! c’est le troisième coup qui sonne ! »

Au même instant, une grosse tête, aux cheveux courts et frisés, aux larges oreilles, portant de petites boucles d’or fin, apparut dans une éclaircie.

« Eh bien! Jean, voulez-vous que nous descendions ici, ou faut-il aller jusqu’au presbytère?

— Sans vous commander, monsieur le chanoine, vaut mieux descendre ici, répondit maître Jean, le sacristain de Hauteville; M. le curé est déjà à l’église, où il vous attend. »

Jean parlait encore, lorsque les cloches impatientes, à coups pressés et retentissants, firent entendre comme un dernier appel.

M. du Genestel et Philippe mirent pied à terre, et, conduits par le sacristain, s’engagèrent dans un

étroit sentier qui s’allongeait sous des massifs d’arbres pleins d’ombre, de murmures, de nids, de fleurs et de chansons.

Au moment où ils arrivaient à l’entrée du cimetière, qui, selon l’usage de nos campagnes normandes , entoure l’église , pour ne pas trop isoler ces pauvres morts des vivants qui les oublient si vite, Philippe aperçut une femme qui pénétrait par la barrière opposée dans l’enclos funèbre. Elle venait en face de lui, de telle sorte qu’il la pouvait voir à son aise.

Sa tournure disait qu’elle était jeune; sa toilette, qu’elle avait du goût ; elle portait une robe printanière, une robe verte et blanche, à mille raies , et pour coiffure un de ces petits chapeaux aux bords relevés et à la plume flottante, qui rendent charmantes les moins jolies. Elle marchait comme une Parisienne, c’est-à-dire le mieux du monde, légère, habile à choisir la place où poser ses pieds mignons, pour éviter de fouler les tombes, et, par un geste gracieux du bras, relevant sa jupe un peu ample qu’auraient mouillée les hautes herbes, encore humides de la rosée du matin. Au moment où le baron de Saint-Wandrille l’examinait avec le plus d’attention, elle se détourna tout à coup, et, au lieu de continuer sa route comme il l’avait pensé, entra dans l’église par une porte latérale qu’il n’avait point vue. Disons-le, cependant , elle n’avait pas disparu

sans jeter un coup d’œil du côté des deux hommes, et elle avait répondu au salut du chanoine par le plus aimable sourire; ce sourire avait illuminé tout son visage. ^ . v

« Est-ce celle-là que vous voulez me faire épouser? demanda Philippe à son oncle ; vous auriez bien dû me prévenir : elle n’est pas mal pour une provinciale.

— Celle-là, mauvais sujet, il ne t’est pas permis d’y penser. » ' ' '•

Saint-Wandrille n’eût pas demandé mieux que de rejoindre l’inconnue ; mais le sacristain le prévint qu’une place d’honneur lui était réservée dans le chœur, à côté de MM. les marguillers : il fallut se résigner et le suivre. Une fois dans l’église, son regard inquisiteur en fouilla tous les coins ; mais sa recherche fut vaine. L’église était remplie de paysannes aux robustes appas, le teint haut en couleur, larges de taille, carrées d’épaules, et portant fièrement leur grande coiffure pyramidale, haute de deux pieds, tendue sur une calotte de carton bleu, surélevée par de minces fils de fer, et agitant de chaque côté de la tête, comme des voiles de navire, deux longues ailes en dentelle de Bayeux. Dans cette foule de bonnets, il n’y avait qu’un seul chapûau, et encore un chapeau bourgeois, lourd, prosaïque, à rubans multicolores, chargé d’une botte de fleurs et d’un plat de fruits, et ne rappelant en rien l’élé-

gante fantaisie admirée par le jeune homme quelques instants auparavant. tfe guerre lasse, Philippe prit un gros livre que maître Jean avait déposé devant lui, et il essaya de lire les prières de la messe.

Un buffet d’orgues occupait le fond de l’église, protégé contre les regards curieux par un grand rideau, qui, de chaque côté, allait rejoindre la muraille. C’est à quoi, tout d’abord, Philippe n'avait pas pris garde. Mais au Kyrie eleison, quelques accords hardiment attaqués lui firent relever la tête; il vit l’orgue, et n’apercevant son inconnue nulle part ailleurs, il se dit qu’elle devait être dans la tribune. Cependant, ses yeux, si clairvoyants qu’ils fussent, ne parvinrent point à percer le mystère opaque du rideau, qui dérobait tout derrière ses grands plis sombres.

« Une artiste ! pensa Philippe. Eh bien 1 tant mieux! je suis du moins certain d’avoir affaire à une femme intelligente. Mais comment donc se trouve-t-il une artiste à Haute ville? Que ces prêtres sont discrets! depuis tantôt quinze jours que je viens chez Gabriel, — mon ami ! — il n’a pas encore trouvé le moyen de me dire qu’il avait parmi ses paroissiennes une femme comme celle-là. »

Cependant le chanoine venait d'entonner d’une voix tremblante et causée le beau chant de triomphe et de paix emprunté par l’Église aux anges

et aux bergers de Bethléem : Gloria in excelsis Deo ! — Gloire h Dieu, au plus haut des deux! — dans lequel l’orgue alternait avec le chœur des fidèles.

« On ne peut pas lui refuser d’avoir beaucoup de sentiment, pensa Philippe ; mais toutes les femmes en ont.... quand elle jouent de l’orgue; son harmonie a de l’ampleur ; voici des broderies charmantes, et qu’un maître ne désavouerait pas.... Cette phrase est adorable ! — Les affreux chantres ! ils feraient bien mieux de la laisser jouer toute seule. »

L’oflice avançait toujours.

Quand on en vint à cette partie, plus intime, si j’ose dire, et plus recueillie, où s’accomplissent les grands mystères de la foi chrétienne , les artistes du lutrin, qui avaient usé et abusé de toutes les ressources vocales que leur avait prodiguée une nature trop généreuse, consentirent à se taire ; le serpent lui-même fit silence, et l’orgue parla seul, remplissant la nef d’une ineffable mélodie. Bientôt, cependant, il suspendit ses accords, et un silence auguste plana sur l’assemblée, et tous les cœurs s’unirent dans la même invocation pieuse. Mais bientôt une voix jeune, pure et suave, une voix céleste s’éleva, emportant avec elle jusqu’aux pieds de Dieu les âmes charmées.

Philippe ne pouvait se tromper à de tels accents : dès les premières notes, il avait reconnu celle que,

plusieurs fois déjà, il avait entendue à la cathédrale, dans les chœurs du mois de Marie.

« Cette fois, se dit-il, je la verrai bien quand elle sortira. »

Il attendit la fin de la messe, non point peut-être sans quelque impatience. Lorsque la foule en s’écoulant eut peu à peu dégagé l’église, la porte de la tribune s’ouvrit, et Philippe aperçut un petit groupe de cinq à six femmes descendant lentement l’escalier. Elles étaient toutes sans beauté, de tournure assez vulgaire, et aucune ne répondait à cet idéal qu’un homme ne manque jamais de se faire de la femme qu’il ne connaît point, mais à laquelle il a pensé. Il eût voulu attendre encore, car il ne parvenait point à se persuader que l’étrangère se trouvât parmi ses femmes, trop évidemment originaires du pays ; mais le curé, qui vint le chercher jusqu’à sa place, ne lui laissa point le temps de faire de plus longues réflexions.

« La famille a du bon , pensa-t-il, et l’amitié aussi ! mais je ne sais pourquoi cela m’ennuie, aujourd’hui, de dîner en tête-à-tête avec deux soutanes 1 »

Aussi ne put-il retenir une exclamation en entrant dans la salle à manger, lorsqu’il aperçut cinq couverts.

« Nous ne sommes donc pas seuls ! s’écria-t-il, trop joyeusement peut-être. Nous avons sans doute ton maire et son adjoint?

— Mieux que cela! répondit Gabriel.

— Mieux qu’un maire et un adjoint ! qui donc cela peut-il être?

— Regarde ! »

Au moment même où le curé prononçait ces mots, la grille de la petite cour, toute plantée de pommiers, alors en fleurs, et qui avaient l’air de gros bouquets de mariés, s’ouvrit et tourna en grinçant sur ses gonds rouillés.

Philippe vil entrer deux femmes : l’une était vieille; l’autre était jeune; il lui suffit d’un regard pour reconnaître celle que son oncle avait saluée le matin même à la porte de l’église. Les deux femmes s’avançaient lentement en causant, sans lever les yeux , parce qu’elles se sentaient examinées, et que sans doute elles étaient timides. Le curé alla au devant d’elles jusqu’au milieu de la cour, et les ramenant dans la bibliothèque qui lui servait de salon :

« Mesdames Delaunay, dit-il en prenant Philippe par la main, permettez-moi de vous présenter mon meilleur ami, M. le baron de Saint-Wandrille. »

La plus âgée de ces deux femmes n’avait de remarquable que les rubans capucine d’un bonnet à fleurs, assez prétentieux, qui avait été exposé pendant huit jours comme échantillon de mauvais goût chez la première modiste de Coutances. Elle avait cinquante ans et l’œil rusé. Sa compagne pouvait

être de moitié plus jeune; elle n’attirait point l’attention tout d’abord, et l’on pouvait passer près d’elle sans la voir ; elle n’était ni grande ni petite, plutôt grande cependant, svelte et presque maigre. Un sculpteur eût reproché peut-être à l’ovale de son visage d’être un peu trop aminci par le bas, comme il arrive parfois dans certains types de race juive, voisins pourtant de la beauté; sa bouche, d’un dessin correct et fin, n’avait pas le vif carmin de la santé. C’était la bouche d’une femme qui avait dû souffrir ; on ne devinait point sous le salin de sa joue le sang chaud et généreux de la jeunesse; sa pâleur n’avait point le ton chaud et vigoureux que le Midi donne à ses femmes; c’était une fille du Nord, blanche comme le marbre et non comme l’ivoire. Au moment où elle mit sa main longue et fluette dans la main du chanoine, elle releva les yeux, et Philippe s’étonna de leur grandeur : ils n’étaient ni bleus ni noirs, mais d’un gris velouté extrêmement doux , frangés de longs cils bruns entrecroisés par les bouts, qui donnaient à son regard quelque chose de profond et d’étrange; le nez, petit, un peu pincé des narines, révélait à l’observateur la femme qui a plus d'âme que de tempérament, plus de pensées que de désir, plus de tendresse que de passion. Elle ôta son chapeau et lissa du bout de ses doigts deux bandeaux épais qui descendaient jusqu’au bas % de ses joues, souples,

mollement ondulés, et de celte nuance indécise à laquelle il est difficile de donner un nom précis, qui paraît brune à l’ombre, blonde au soleil, et dont les fauves reflets font involontairement songer aux feuilles mordorées et aux après-midi d’automne.

Philippe, debout, droit et immobile comme une statue, s’était, après la présentation, adossé à un grand meuble, faisant tout à la fois office.de dressoir et de bibliothèque, car il y avait à son rez-dechaussée une collection des Pères de l’Église, et, aux étages supérieurs, une pile d’assiettes et des rangées de verres. Le curé s’approcha de lui, et, leprenant par la main, il l’amena vers la plus jeune des dames Delaunay, en lui disant ;

« Ma chère Edmée, permettez à M. de Saint- Wandrille de vous offrir son bras; nous allons dîner. »

Jean, qui cumulait ce jour-là les fonctions de maître d’hôtel avec sa charge de sacristain, venait en effet d’ouvrir à deux battants les portes de la salle à manger.

Philippe s’inclina avec une gravité un peu cérémonieuse, et celle qu’on appelait Edmée posa légèrement la main ou plutôt le bout des doigts sur son bras, avec je ne sais quelle grâce timide.

Saint-Wandrille, lorsqu’il regardait une femme, avait une certaine façon à lui d’appuyer l’œil, si j’ose ainsi parler : il l’avertissait ainsi tout d’abord qu’elle avait en face d'elle un homme avec qui, tôt

ou tard, il lui faudrait compter. Mais ce ne fut point ce regard qu’il eut pour Edmée. Il comprit qu’il rencontrait une de ces créatures délicates devant lesquelles l’homme doit tout d’abord adoucir l’âpreté de ses prétentions et l’ardeur de sa poursuite, s’il ne veut point froisser cruellement je ne sais quelle pudeur instinctive et discrète, qui fait, pour ainsi dire, le fond de leur nature. Sa réserve, empreinte de respect, fut le premier hommage qu’il lui offrit.

Quel effet, de son côté, Philippe produisit-il sur Edmée ? C’est ce qu’il eût été bien difficile de dire ; car, malgré la grâce sympathique de sa personne, et pour peu qu’elle le voulût, elle pouvait être impénétrable. L’Isis égyptienne est moins cachée, au fond du sanctuaire, sous ses triples voiles.

Le maître de la maison plaça tout naturellement la vieille dame à sa droite.

« Vous, à ma gauche, ma chère Edmée ! » dit-il à l'autre.

Philippe, si maître qu’il fût de lui-même, ne put réprimer un léger mouvement de surprise en entendant, pour la seconde fois, son ami appeler ainsi tout simplement par son petit nom une femme aussi jeune et aussi charmante. Celle-ci le comprit sans doute, et, avec une habileté toute féminine, elle trouva le moyen de tout lui expliquer d’un mot.

« Oui, mon cousin ! » répondit-elle au curé.

« Au fait! pensa Philippe, les abbés ont bien le

droit d’avoir aussi des cousines.... Mais Gabriel n’est vraiment pas mal partagé! Tout d’elle me plaît! tout! Jusqu'à ce joli nom d’Edmée, qui s’accorde bien avec sa timidité de gazelle, et ce je ne sais quoi de naïf, et même d’un peu sauvage qui brille au fond de ses grands yeux. »

A vrai dire, il n’y avait aucun point de comparaison possible entre la cousine du curé de Hauteville et les femmes au milieu desquelles avait vécu jusque-là le baron de Saint-Wandrille. Ni dans la société correcte et froide où son nom et sa fortune l’avaient placé tout d’abord à son entrée dans le monde, ni dans les compagnies moins régulières, mais plus animées et plus brillantes où ses préférences l’avaient conduit plus tard, il n’avait jamais rien rencontré qui le charmât davantage tout en le troublant moins. Lui, âme orageuse qu’un souflÇte bouleversait , il se disait déjà que cette créature à part, ne ressemblant à rien de ce qu’il avait connu, devait être plus capable qu’aucune autre de lui faire goûter les délices de la vie à deux et les secrètes douceurs d’une intimité sans tempête. Toutes ces idées, je me trompe, tous ces sentiments, ou, pour mieux dire encore, toutes ces impressions surprirent Philippe et s’emparèrent de lui. Mais il se trouvait bien près de celle que, lui aussi, il appelait Edmée. Le regard de ses yeux lui apportait dans l’âme je ne sais quelle pure et sereine lumière. Il

renaissait et s’épanouissait sous cette influence amie et favorable, et, parce qu’il oubliait un peu , il se croyait presque heureux. Il eut de l’esprit, e^ même des éclairs de gaieté, les premiers que son oncle et son ami eussent vus briller depuis son retour. Il mit tout le monde à l’aise parce qu’il y était lui-même; Edmée, dont la réserve, au commencement du dîner, avait été presque de la contrainte, peu à peu, et comme à son insu, s’abandonna au charme de cette ironie légère, qui n’avait rien d’acerbe, de cette raillerie sans malice, qui riait et qui ne mordait pas, de cette causerie pétillante, qui faisait plaisir à chacun sans faire de peine à personne. Elle-même s’anima, et le sourire donna des grâces nouvelles à son joli visage.

« Ce serait bon de la voir heureuse, pensa Philippe; la joie lui va bien! »

Au milieu de la conversation générale, à laquelle chacun apportait son écot, il parvint bien à se ménager, de temps en temps, de petits à-parte avec sa voisine; mais elle, feignant de ne pas vouloir l’absorber ainsi à son bénéfice exclusif, le ramenait habilement 4 la conversation générale. Philippe n’était pas dupe de ce petit manège; il en prenait son parti et faisait ce qu’elle voulait, ravi de lui plaire.

La cloche de la paroisse donna à tout le monde, en sonnant les vêpres, le signal d’un départ que personne peut-être ne souhaitait. Gabriel s’échappa.

Un curé doit arriver le premier à son église. Philippe, beaucoup moins pressé, présenta son chapeau àEdméç, lui jeta son mantelet sur les épaules, et, s’emparant de son bras, s’isola un peu avec elle dè l’autre groupe plus grave, formé par son oncle et la dame âgée. Plusieurs fois, il s’efforça de donner à cette causerie à deux un tour plus intime ; mais sa compagne, avec autant d’esprit que de malice, déjoua toutes ces petites tentatives, et sut le maintenir à distance, sur le terrain banal des généralités où elle voulait qu’il restât.

Cependant, au moment où ils allaient entrer dans l’église, Philippe s’arrêta, et, avec une contrainte enjouée, mais résolue, il retint sur son bras la petite main qui voulait s’en aller.

« Est-ce que vous n’allez point chanter encore? lui demanda-t-il; car c’est vous, j’en suis sûr, qui avez chanté ce matin; c’est vous qui chantiez au mois de Marie de la cathédrale.... Vous avez une de ces voix de sirène que l’on voudrait entendre toujours. Je suis fou de musique : c’est peut-être à la musique que je dois les émotions les plus douces et les plus fortes de ma vie, et je les retrouve en vous écoutant.

— Eh bien ! revenez l’année prochaine au mois de Marie 1

— Et vous croyez que j’attendrai jusque-là?... Non ! je veux vous revoir. Je vous ai été présenté ;

nous avons rompu le pain et mangé le sel ensemble, j’ai maintenant le droit d’aller faire ma visite à Mme votre mère.... et j’espère que vous ne m’en empêcherez point....

— Ce serait peut-être bien difficile, répondit-el en sopriant, vous me semblez singulièrement obstiné.

— Comme un Breton ! Mais mon oncle ne m’avait pas dit qu’il eût l’honneur d’être de vos relations.

— Je l’aime et le respecte infiniment, mais je le vois peu; nous ne recevons guère et nous sortons moins encore.

— Vous demeurez à Coutances, cependant?

— Oui, et nous y retournons vers le milieu de la semaine.

— Si tard! »

Il eût voulu la retenir encore; mais l’autre dame, que le chanoine venait de quitter, vint à eux, et touchant du doigt le bras d’Edmée : « C’est commencé I » lui dit-elle.

Edmée quitta le jeune homme, et les deux femmes entrèrent dans l’église.

Philippe, lui, resta dans le cimetière sous l’if aux larges rameaux, en face du -portail, d’où les gros bonnets de la paroisse avaient l’habitude de suivre tant bien que mal les cérémonies de l’autel et les chants du chœur.

Pendant que fidèles et clergé entonnaient et parachevaient psaumes et répons avec cette célérité expéditive si chère aux paysans, dont le temps est souvent l’unique richesse, Philippe se posait à propos d’Edmée toutes sortes de problèmes qu’il ne pouvait pas résoudre. Pourquoi ni le chanoine, ni le curé ne lui avaient-ils jamais parlé d’elle? Ce silence était au moins singulier. Qui pouvait-elle être? la fille de cette femme si commune? C’était peu vraisemblable ; ce n’était pas impossible : que de fleurs charmantes écloses sur une tige grossière! Edmée lui disait : « Ma mère ; » l’autre répondait : « Ma fille... » Si c’était une belle-mère... si Edmée était mariée... Philippe ne s’arrêtait point à cette supposition; elle ne lui semblait point admissible: il y avait autour d’Edmée je ne sais qu’elle atmosphère pure, chaste et virginale, et l’idée qu’elle fût mariée, — bien qu’elle eût depuis longtemps l’âge de l’être, — ne se présentait point naturellement à l’esprit.

Pendant qu’il s’abandonnait à ces réflexions, dont le tour devenait de plus en plus favorable à celle • qui en était l’objet, l’office du soir s’acheva, et les premiers groupes sortirent de l’église. Philippe espérait donc bientôt revoir la cousine du curé, et passer près d’elle dans le jardin du presbytère quelques-unes de ces heures du soir, si douces , — mais si rapides, hélas ! — après une belle journée

de mai, en compagnie d’une créature aimable, et pour laquelle on sent naîlre en soi un intérêt qui dqit vite grandir.

Mais Saint-Wandrille avait compté sans son hôte.

La voiture du chanoine se trouva, par ses ordres, toute attelée à la porte de l’église. M. du Genestel prétendit que le froid de la nuit serait mortel à ses vieux membres, et, gourmandant Philippe qui prolongeait, sous toutes sortes de prétextes, ses adieux à Gabriel , il le fit monter près de lui de gré ou de force, et l’emmena sans lui donner seulement le temps d’apercevoir la plume du chapeau d’Edmée.

Le baron en éprouva un mouvement de dépit dont il ne put se rendre compte à lui-même. — « C’est absurde, se disait-il en haussant les épaules; que m’importe, après tout, de revoir ou de ne revoir point cette petite provinciale? Suis-je homme maintenant à me laisser prendre par le premier minois venu? Et mes souvenirs, et mes résolutions, et le deuil éternel que je me suis juré à moi-même de porter sans consolation!... »

Le chanoine, qui achevait ses prières, n’interrompit point les rêveries de son neveu; elles marchèrent leur train, et lorsque le bon vieillard, après avoir murmuré son dernier oremus, posa la main sur les genoux de Philippe en lui disant : « A quoi penses-tu donc, mon beau neveu? » celui-ci ne put

s’empêcher de tressaillir. Puis, tout d’un coup, sans préparation, comme s’il eût voulu ou révéler sa propre pensée ou connaître celle de son oncle :

« Je crois, lui-dit-il, que j’épouserais bien Mlle Edmée : elle me paraît bonne, et elle me plaît infiniment...

— Mademoiselle Edmée ! s’écria le chanoine avec un accent d’effroi ; Mademoiselle Edmée! malheureux ! Mais c’est la seule personne de l’arrondissement à laquelle il te soit défendu de penser...

— Raison de plus pour que j’y pense! » répliqua Philippe, qui n’était pas fâché de pousser un peu son oncle, et de le forcer à parler en lui faisant une ombre d’opposition.

L’abbé du Genestel se mit à hocher la tête et à frapper ses deux mains l’une dans l’autre, tandis qu’il haussait les épaules en murmurant :

« C’est toujours ainsi, et vous êtes bien tous les mêmes I

— Mais de grâce ! expliquez-vous, mon bon oncle I Cette aimable enfant n’est ni hérétique, ni schismatique, ni excommuniée, que je sache... Oh! si elle l’est, il faut vous dépêcher de le dire! Mais non; elle joue de l’orgue dans l’église de Hauteville, elle chante au mois de Marie dans la cathédrale, et elle dîne au presbytère de l’abbé Gabriel... Si, avec tant de qualités, on n’est pas une chrétienne parfaite et digne de devenir la nièce d’un chanoine, c’est que

je ne m’y connais pas, et, cette fois, je renonce à jamais à épouser personne.

— Eh! sans doute, elle a tous les mérites comme toutes les grâces.... Mais elle a aussi, pour quelqu’un qui veut l’épouser, le plus terrible des défauts...

— Lequel? Achevez donc! Vous me faites trembler...

— Hé bien! elle est.-.

— Quoi?

— Mariée !

— Ah! elle est mariée! fit Saint-Wandrille en pâlissant un peu... Je trouve qu’elle aurait dû me le dire... Que diable! ajouta-t-il avec cette expression d’ironie amère qu’il avait dans ses mauvais jours, on prévient les gens, et l’on n’expose pas un honnête et simple garçon comme moi à aimer, sans le savoir, la femme de son prochain. Elle est mariée , elle a au moins vingt-cinq ans , et vous l’appelez tous Edmée , comme une petite pensionnaire.

— Eh! sans doute! je l’ai connue tout enfant... Quant à Gabriel, comme elle te l’a dit tantôt, il est son cousin. Ils appartiennent tous deux aux Hauteville , une des plus anciennes familles de ce pays. Tu vois bien que tout cela s’explique, et le plus naturellement du monde.

— Sans nul doute... Mais le mari, quel est-il?

— Que t’importe? C’est le mari : que cela te suffise !

— Cependant, si je dois la revoir, j’aime mieux être informé...

— Il ne faut pas la revoir 1

— Vous avez peut-être raison. Mais ce M. Delaunay, vous disiez...

— Eh bien! puisque tu y tiens tant, c’est un homme riche; il doit y avoir du bien d’émigré dans son patrimoine, mais il l’a triplé par toutes sortes de trocs, de trafics, de brocantages et d'affaires; il a été de la bande noire, au moment où il faisait bon d’en être, et l’on assure qu’il a gagné gros à la démolition de ce magnifique château de Brévands, qu’une famille princière, ducale et archi-millionnaire vient de livrer à la pioche.

— Vous me parlez là comme un notaire. Mais ce n’est pas le bilan du négociant que je vous demande : c’est celui du mari.

— Trente-cinq ans, cinq pieds six pouces, haut en couleur, large d’épaules, sanguin, bilieux.

— Très-bien! passons au moral.

— Assez violent et ne se mettant jamais en colère : vaniteux comme un parvenu, comptant comme feu Barème , fin comme un Normand , et retors comme deux procureurs.

— A merveille ! mais, alors, comment, elle si parfaite, a-t-elle épousé celte espèce?

— Elle avait vingt-deux ans , peu de fortune , un

chagrin au cœur, s’il faut en croire ses ennemies intimes, et elle allait perdre sa mère.

— Mais avec cette beauté ? car elle est belle , mon oncle !

— Je m’en rapporte à toi, mon neveu! Mais à Goutances, vois-tu, on ne fait pas figurer la beauté dans les apports dotaux, et les gens d’affaires n’en parlent jamais au contrat.

— Pourquoi n’était-il point à Hauteville aujourd’hui? Vit-il avec elle, ou seraient-ils séparés?

— Pas le moins du monde ; mais il est en voyage: il voyage beaucoup.

— C’est ce qu’il a de mieux à faire. Comment sont-ils ensemble?

— Très-bien!... c’est-à-dire assez bien! Tu dois te douter par ce que tu sais d’elle et par ce que je te dis de lui, qu’ils n’étaient pas faits précisément l’un pour l’autre... Mais elle est religieuse, et ces malheureux maris ne se doutent pas de ce qu’ils doivent à la religion de leurs femmes ! »

Une expression singulière anima le visage de Philippe, et un éclair s’alluma dans ses yeux.

« Pas de folies, mon neveu 1 dit M. du Genestel d’une voix grave et un peu triste; j’imagine que tu ne voudrais pas apporter les troubles et les orages de la vie parisienne dans cette existence calme qui réjouit l’œil des anges?

— Vous croyez donc que ce serait possible ?

— Ah ! fils d’Ève et d’Adam, répliqua le chanoine en secouant mélancoliquement la tête, vous he saurez donc jamais résister à l’attrait du fruit défendu, et ce que vous désirez sera toujours ce qu’il ne vous est pas permis d’atteindre...

— Eh I mon.oncle, on ne choisit pas ses amours!

— Sophismes que tout cela ! misérables phrases, à l’aide desquelles vous essayez de justifier vos caprices sensuels. . . As-tu de l’amour? peux-tu en avoir pour une femme que tu as vue deux heures à peine? Si tu es si facile à la tendresse, pourquoi donc ne pas aimer aussi bien quelque honnête jeune fille, ignorante du mal, et passant des mains de sa mère dans tes bras, et faisant de ton bonheur le but de sa vie, — car voilà comme nous les élevons! voilà les femmes que nous formons pour vous, dans cette société chrétienne que toi et tes pareils vous outragez quelquefois, et que vous méconnaissez toujours.

— Mon bon oncle, dit Philippe en prenant la main du chanoine dans les siennes, nous sommes déjà bien assez mauvais sans que vous preniez plaisir à nous faire pires. Laissez aux fabricants de mélodrames le soin de pousser tout au noir et de charger leurs tableaux pour la plus grande joie d’un public d’imbéciles. Nous ne faisons pas le mal pour le mal, et si nous avons le tort, assez grand déjà, de nous abandonner trop facilement à nos passions, nous aimerions mieux qu’elles fussent innocentes... Mais

ce n’est pas tout à fait noire faute à nous qui savons tout ce que le mariage peut apporter de bien ou de mal dans notre vie, si, malgré vos flatteuses peintures , nous hésitons devant ce grand inconnu qui s’appelle une jeune fille.

— C’est la foi qui sauve !

— D’accord ; mais cette foi sacrée, ne l’a pas qui veut ; elle ne se commande point; elle nous est donnée ou refusée sans que nous sachions pourquoi. Je ne l’ai pas encore reçue; mais je suis plus à plaindre qu’à blâmer, si je n’ai pas rencontré jusqu’ici la chère créature qui doit me l’inspirer.

— Et, en attendant, fit le chanoine avec un gros soupir, c’est aux femmes mariées que tu crois! Pauvres fous! Je ne sais, en vérité, quel démon vous aveugle, mais vous me semblez tous prédestinés à d’infaillibles malheurs, dont vous êtes les propres artisans. Toi, du moins, tu es averti, et si tu te perds, j’aurai plus de droit que Pilate à me laver les mains. . . Ah! du moins, perds-toi seul et n’entraîne pas dans le mal...

— Eh! mon oncle, je ne veux ni me perdre ni perdre personne... Croyez-vous donc que j’aie une âme scélérate? Ah! si j’ai jamais embrasé les autres, j’ai toujours commencé par brûler moi-même....

— Penses-tu que cela me console, et serais-je moins malheureux parce que je saurai que tu souffres en faisant souffrir un bon et noble cœur? Tu

connais bien mal l’âme d’un ami, d’un parent et d’un prêtre...

— Et vous, mon oncle, répliqua Philippe, non point sans quelque âpreté dans la parole, vous ne me connaissez pas davantage si vous me croyez capable de faire tant de calculs et d’ourdir tant de machinations. Je ne suis pas un roué, je suis tout simplement un homme fatigué de la vie et par la vie, et tandis que d’autres regrettent de voir s’enfuir leur trop rapide jeunesse, je n’aspire, moi, qu’à déposer le fardeau de la mienne. Que parlez-vous de séductions et de conquêtes? La paix, lapaix à tout prix, voilà ce qu’il me faut, voilà le seul bien auquel j’aspire! »

L’animation factice du jeune homme était tombée, et, en prononçant ces dernières paroles, il eut une expression d’accablement si profond et de tristesse si navrante que le cœur du vieillard, ce cœur plein de tendresse, de compatissance et de douce pitié, s’émut et se fondit en douloureuse sympathie.

* Mon cher Philippe, mon pauvre enfant, tu souffres donc bien ? demanda-t-il à «son neveu ; pourquoi n’as-tu pas eu confiance en moi ? pourquoi ne m’as-tu pas tout dit?

— J’ai souffert ; mais ne rouvrez pas mes blessures : je suis venu ici pour oublier... Ah ! je le sens, si la paix sereine peut encore descendre du ciel dans une âme troublée, n’est-ce point lorsque cette âme vit auprès de la vôtre? N’est-ce pas au sein de cette nature

souriante et clémente, sur cette terre où fut placé mon berceau, où tout me conseille d’être heureux?

— Écoute-les donc, ces voix bénies do la terre et du ciel 1 s’écria le vieillard, en levant les mains pour lui montrer à l’horizon les deux tours de la cathédrale dressant dans les airs leurs flèches aiguës, dont la pointe gardait, comme une étincelle attardée, le dernier éclat du jour, tandis qu’à leurs pieds tout était noyé dans l’ombre.

Autour des deux hommes, 'la scène rustique était vraiment belle, toute remplie d’une auguste et paisible majesté : c’était une de ces soirées qui laissent après elles d'ineffaçables impressions, et qui ajouteraient au bonheur lui-même.

Philippe trouva qu’il avait assez parlé, et il se jeta dans un coin de la voiture. De son côté, le bon chanoine, un peu fatigué de sa longue journée, laissa tomber sa tête sur sa poitrine et prit un léger àcompte sur le sommeil de sa nuit. Livré à lui-même, Philippe s’abandonna à ses pensées, comme un esquif désemparé suit le caprice du flot.

Une lettre qu’il écrivait le lendemain à un de ses amis, M. Édouard de Yierne, nous dira peut-être quelles étaient ces pensées.

Philippe a Édouard.

« Tu te demandes sans doute ce que je deviens, mon cher Édouard. Hélas 1 bien peu de chose! Je

suis à Coutances, où je n’ai pour toute distraction que les discussions théologiques de messieurs les chanoines, et, une fois par semaine, le whist de Monseigneur. Littéralement, je meurs d’ennui. Je voudrais être condamné, comme tant d’imbéciles, à quelque sotte besogne, revenant chaque jour avec une régularité monotone, donnant à ma vie un but quel qu’il fût, et m’empêchant du moins de sentir le poids des lourdes heures. Je voudrais être quelque chose, ce que l’on voudrait, qui me fît oublier que je suis moi. Tu peux me trouver ridicule ; mais , sache-le bien , je suis encore plus malheureux. J’ai tout fait pour chasser loin de ma pensée celle dont tu m’as vu l’âme pleine. Tout a été inutile; plus je veux oublier et plus je me souviens. Gomme autrefois, au temps où tu m’enviais, où tu me plaignais aussi, car, à vrai dire, tu n’as jamais bien su si tu devais m’envier ou me plaindre, Dolorès m’occupe encore. Absente comme présente, elle est ma vie ; vie agitée, don t les sensations confuses ne me permettent pas toujours de savoir hien au juste si je rêve ou si je veille. Souvent je me la représente avec une telle fidélité de souvenir et une telle puissance d’illusion, que je me jurerais à moi-même qu’elle est là, que je lui parle, qu’elle m’entend, qu’elle va me répondre.... Ses yeux noirs, sombres et doux tour à tour, ses grands yeux profonds se fixent sur les miens et me troublent. Je revois ce

sourire fugitif et charmant, qui se pose sur ses lèvres, comme un papillon sur une fleur, et qui s’en va pour revenir.

« J’ai un portrait d’elle que je n’aurais pas dû emporter. Je passe la moitié de mon temps à dire que je vais le jeter au feu, et l’autre à le regarder. Ce n’est pas, diras-tu, le moyen de guérir. Je le sais.... mais si je ne puis plus vivre que de mon mal ! Je suis entouré des meilleures gens du monde, un oncle adorable, un ami qui te vaut. Mais l’amitié ne me suffit pas.... A-t-elle jamais suffi à qui connut l’amour?

« Je dois pourtant te l’avouer : au milieu de celte société bourgeoise, j’ai rencontré une femme qui ne serait déplacée nulle part. C’est une de ces figures comme en rêvent les poètes élégiaques. Elle est un peu mélancolique, ce qui doit tenir à son mariage : on la dit assez mal mariée ; mais elle est pleine de grâces ingénues et de vraie distinction. On devine en elle des trésors de tendresse. Elle ne ressemble en rien à la superbe créature qui m’a si longtemps tenu sous son joug, et, si elle la rappelle, c’est seulement par des contrastes. Dolorès remue, elle trouble, elle irrite. Edmée (t’ai-je dit qu’elle s’appelait Edmée?) calme, apaise et rassérène.

« Ne me demande pas si je l’aime. On ne peut pas aimer deux femmes à la fois, et j’aime encore Dolorès. Tu vois donc bien que je ne puis pas aimer

Edmée ! D’ailleurs , pour elle comme pour moi, il faut souhaiter que je ne l’aime jamais. J’y gagnerais peu, et elle pourrait y perdre beaucoup. Pourquoi lui donnerais-je à remuer les cendres de mon cœur ? Non! je ne veux pas l’aimer! Je ne veux pas lui faire connaître ces agitations et ces troubles qui, une fois commencés, ne finissent plus.... Mais que sais-je, après tout, de cette ignorance et de ce calme que je lui prête comme à plaisir? elle a sans doute beaucoup de réserve et une tenue pleine de dignité ; mais il en est ainsi de toutes les femmes bien nées.... et il devrait en être ainsi de toutes les femmes.

' Mais que de passions, peut-être, sous ce masque froid ! Son œil humide et voilé a parfois des éclairs soudains. Il n’est pas impossible après tout que l’amour ait passé par là. Il faut avouer, du reste, que je la connais bien peu. Je l’ai vue, ou plutôt entrevue, une seule fois, dans une église de village ; j’ai dîné avec elle chez un curé de campagne ; je lui ai donné le bras, tout juste le temps de traverser une cour et un jardin, et c’est tout ! Mais ces instants, si rapides m’ont suffi, à moi qui sais ce que c’est qu’un visage de femme, pour voir qu’il y a dans l’âme de celle-ci des choses secrètes et profondes dont ne se doutent ni sa belle-mère , défiante par caractère et soupçonneuse par inclination, ni mon oncle qui sait tout, ni mon ami l’abbé Gabriel, qui devine ce qu’il ne sait pas. Enfin, cette chère Edmée est une

femme. Tu sais, toi, ce que, dans ma bouche, ce mot-là veut dire ! si elle était à Coutances je m’occuperais d’éclaircir l’énigme que me propose sans y penser ce sphinx aux griffes roses. Cela donnerait peut-être quelque intérêt à mon existence désœuvrée. — On m’a prédit que je ne vivrais bientôt plus que par curiosité. Ne réponds pas à tout ce babillage. Quand ta lettre m’arriverait je n’y penserais déjà plus.

« Tu sais que je n’ai pas reçu une ligne de Dolorès. Je ne l’accuse pas. Le passé est le passé, et l’on ne recommence point ce qui est fini. Je le pourrais, pour mon compte , que je ne le voudrais pas, car j’ai trop souffert.

« Entre gens qui se respectent, une rupture ne doit avoir lieu que lorsque l’on a de vrais motifs de rompre, et que toute réconciliation est à la fois impossible et inutile. Tout est donc fini.

« Mais lorsque deux existences ont été aussi étroitement mêlées que les nôtres, si profonde que soit désormais la séparation , elle ne peut nous rendre complètement étrangers l’un à l’autre, et un silence de mort ne doit point succéder tout à coup aux confidences mutuelles et à l’intime épanchement de chaque heure. Je sais tout ce qu’il y a d’orgueil dans cette âme hautaine et implacable ; mais quelque chose me dit qu’elle a dépassé son droit.

« Adieu ! je m’étais juré de ne plus jamais te par-

1er d’elle, et c’est par elle que je commence et que je finis cette lettre. Elle a tué mon cœur, et mon cœur souffre encore! N’as-tu jamais entendu dire à de vieux invalides traînant leur jambe de bois, qu’ils sentaient toujours les rhumatismes ou la goutte dans le pied mort qu’ils avaient laissé sur le champ de bataille?... »

Cette lettre, bien qu’elle ne fût pas très-longue, occupa Philippe presque toute la matinée du lundi. Mme Delaunay ne devait revenir que trois jours plus tard. Ces trois jours se traînèrent avec une lenteur désespérante. Philippe s’étonna lui-même que l’absence d’une femme qu’il n’aimait point, qu’il était sûr de ne point aimer, lui parût si pénible. Avaitelle déjà une si grande place dans sa vie? Il s’était fait indiquer la maison qu’elle habjtait ; il passait devant au moins une fois chaque jour, avec des allures de collégien timide, en regardant du coin de l’œil ses fenêtres fermées. Mais, comme s’il eût craint déjà d’éveiller les défiances du chanoine, il ne prononça pas même le nom de Mme Delaunay dans ses conversations avec lui.

Dans la matinée du jeudi, les persiennes ouvertes au premier étage, un certain va-et-vient que l’on apercevait derrière les fenêtres, le marteau de la porte, reluisant comme de l’or, tout lui annonça le retour. Il rentra le cœur en joie chez son oncle, eut

de l’esprit à dîner, but un coup de vin de plus qu’à l’ordinaire, déclara Jacinthe un cordon bleu incomparable, et pinça l’oreille rouge de Madeleine, avec laquelle, du reste, il avait fait la paix depuis longtemps.

Il eut toutes les peines du monde à ne pas faire sa première visite le soir même, ce qui pourtant n’est guère reçu à Coutances; mais le lendemain, dès deux heures, il était à la porte d’Edmée.

« Eh bien ! c’est étrange ! fît-il en se parlant à lui-même; on dirait que je suis ému I... Pourvu que je ne rencontre pas ces atroces rubans capucine, ajouta-t-il en manière d’a parte, pendant qu’une femme de chambre assez accorte l’introduisait près de sa maîtresse.

Il trouva Mme Delaunay toute seule.

Edmée était beaucoup plus à l’aise chez elle que chez les autres. Elle reçut M. de Saint- Wandrille avec la grâce facile de la femme du monde : nul embarras, point de timidité. Philippe fut surpris. « Il n’y a plus de provinciales, » pensa-t-il. Edmée fut étonnée à son tour. A de certaines vivacités de l’accent et de l’air, à quelques-uns de ces demi-mots sur le sens desquels les femmes ne se trompent point, elle s’était attendue à trouver chez Philippe un empressement de galanterie contre lequel elle s’était déjà mise en garde. Elle comprit qu’elle s’était trompée, et qu’elle n’aurait pas à se défendre parce qu’elle ne serait point attaquée. Aussi, au bout de quelques instants, quand elle fut bien certaine qu’aucune des phrases préparées avec tant de soin ne pourrait lui servir, elle désarma; son joli regard accepta la paix, et elle abandonna à l’en-

nemi la direction d’un entretien qu’elle ne conduisait plus. La conversation était le grand art de Philippe : il jouait de la parole comme Paganini jouait du violon. Trop perspicace pour ne pas avoir deviné tout de suite la disposition d’esprit dans laquelle se trouvait Mme Delaunay, il comprit que son premier soin devait être de lui inspirer une entière confiance. Il s’y appliqua et y parvint en se montrant, ce qu’il savait être dès qu’il le voulait, simple, enjoué, bon enfant surtout, et tout à fait sans prétentions, ce qui ne lui arrivait pas toujours avec une femme qu’il voyait pour la première fois. Il y gagna d’être plus séduisant, tout en paraissant moins dangereux ; Edmée, de son côté, fut plus encouragée à lui montrer, ou, pour mieux dire, à lui laisser voir l’ingénuité et l’enjouement, la sensibilité exquise et l’esprit charmant qui la rendaient si chère à tous ses amis.

Il n’y eut donc entre eux, ce jour-là, rien qui pût ressembler chez lui à un empressement suspect, chez elle à une coquetterie plus ou moins déguisée. Mme Delaunay lui sut gré d’une réserve qui ne devait pas être dans ses habitudes, et intérieurement elle le remercia de ne pas la traiter comme les autres. La sympathie naissante, mais déjà vraie, qu’elle éprouvait pour lui s’en accrut encore. Aussi, quand, après une visite qui n’avait été ni trop longup ni trop courte, il lui demanda la permission de reve-

nir, Edméela lui accorda sans hésitation ni arrièrepensée. Il sortit de chez elle la poitrine ouverte, et avec un sincère contentement dans l’âme. Depuis qu’il était à Coutances, c’était la première heure de satisfaction un peu intime qu’il eût goûtée. Il lui était revenu je ne sais quel souffle lointain d’une autre existence, que l’on ne connaissait guère dans la maison du chanoine; il s’était senti entouré tout à- coup de cette atmosphère féminine, si j’ose ainsi parler, au sein de laquelle il aimait à vivre.

Une fois seule, Edmée, de son côté, fit loyalement son examen de conscience ; elle se demanda si elle n’avait point pris un plaisir trop vif à la conversation d’un homme qui causait si bien ; si elle ne lui avait point laissé voir une complaisance trop marquée; si personne, absolument personne, n’eût eu rien à reprendre à sa parole, à son geste, à son regard. Elle répondit à toutes ces questions avec la franchise que nous avons quelquefois envers nousmêmes, et ses réponses la mirent en repos. Elle se dit qu’il n’y avait qu’à gagner pour elle dans ce commerce avec un homme intelligent, connaissant mille choses qu’elle ignorait, et qui trouverait le moyen de lui faire paraître courtes des heures parfois bien longues. D’ailleurs, il ne se trouvait à Coutances qu’en passant ; il ne resterait que quelques semaines.... Et puis c’était le neveu d’un homme si respectable, qui avait toujours été si parfait pour

elle ! C’était l’ami intime de son cousin! Il eût été trop inhospitalier de ne pas bien accueillir celui qui se présentait sous de tels auspices. Elle avait donc bien fait, et ne se repentait de rien. Heureuses celles qui ont toujours la paix de la conscience ; non moins heureuses celles qui ont aussi la paix du cœur !

Philippe, en rentrant chez le chanoine, fit seller son cheval et s’en alla courir à travers les champs. Il éprouvait en ce moment le besoin d’être seul : il était presque heureux, et, par nature, il avait la joie discrète. Il lui semblait qu’Edmée ouvrait devant lui un nouvel avenir; peut-être lui donnerait-elle ce qu’il y a de plus souhaitable pour l’homme échappé aux orages de la passion, — une intimité calme, sans trouble, sans déchirements.

Le lendemain, il ne voulut point retourner chez elle : il craignait de se faire accuser d’un* empressement trop vif. Il aima mieux aller demander à dîner à son ami Gabriel. Gabriel n’était-il pas le cousin d’Edmée? Ne lui serait-il point possible de le faire causer, — faire causer un prêtre! — et d’apprendre par lui tout ce qu’il désirait savoir sur madame, — et sur M. Delaunay?

Malgré quelques mots du chanoine , le mari d’Edmée restait pour lui à l’état de mystère. C’était ce mystère qu’il fallait maintenant éclaircir.... Un mari, quel qu’il soit, tient toujours une grande place dans la vie d’une femme.

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Malheureusement, le curé de Hauteville dînait chez un confrère.

« 11 eût mieux fait, pensa le baron, de rester à son presbytère pour préparer son prône et répondre à mes questions. Je préviendrai Monseigneur que mon ami se dérange. »

Il revint à Coutances d’assez méchante humeur, ne trouva pas son oncle, qui ne l’attendait plus, dîna à la diable, tout seul, très-vite, et, ne sachant que faire de son temps, alla chez Mme Delaunay, — malgré sa belle résolution.

* Deux jours de suite! pensa la jeune femme, c’est peut-être un peu trop. »

Elle n’eût point voulu montrer son étonnement, et cependant elle ne fut point assez maîtresse d’ellemême pour le cacher. Philippe se plaignit de lui sembler déjà importun.

Edmée se défendit avec une gaucherie charmante, en rougissant beaucoup et en se troublant un peu.

« Eh ! mon Dieu ! dit-il en prenant sa main, vous n’avez que trop raison ! Je suis un ennuyeux personnage; mettez-moi à la porte; je ne le trouverai pas mauvais et je tâcherai de ne pas revenir.

— Nous n’en sommes pas encore à ces partis extrêmes, » dit Edmée en souriant ; mais ce sourire contraint ne révélait que trop ce qu’il voulait cacher : des irrésolutions et des combats intérieurs. Elle retira s£ main , que Saint-Wandrille gardait tou-

jours, et, du geste, lui indiqua un siège en Jjaee du sien. Il ne lui sembla point tout à fait le même que la veille : il y avait en lui un mélange de courtoisie et de sans façon, de bonne grâce et de familiarité, qui tenaient à la fois et de l’homme bien né et de l’enfant gâté. Sous les câlineries de sa parole et de son regard, on devinait aisément l’obstination de la volonté et l’irritabilité nerveuse.

« Je crois, lui dit Edmée, que vous devez être un peu tyran.

— Oui* répondit-il, quand je ne puis être esclave. »

Après les escarmouches rieuses, passes-d’armes de la causerie qui précèdent l’assaut, la conversation glissa bientôt sur la pente des confidences intimes. On parla des ennuis de la vie en province, des existences inoccupées et des heures à la main vide. Edmée, qui, naturellement, représentait la morale et la raison, répondit que l’on avait des devoirs, et que ces devoirs suffisaient à remplir tous les instants.

Philippe amena dans l’entretien le nom de M. Delaunay. En mari est toujours un sujet difficile à traiter avec sa femme, — soit qu’elle l’aime : c’est alors la pudeur qui commande le silence; soit qu’elle ne l’aime pas : c’est alors sa propre dignité, et le respect qu’elle doit à celui dont elle porte le nom. Edmée sut choisir avec un tact parfait, et ce qu’il fallait dire et ce qu’il fallait cacher. « M. Delaurfay était

lancé dans de grandes entreprises, auxquelles suffisait à peine sa singulière activité ; il entourait sa femme d’un bien-être, et d’un luxe dont il avait l’unique tort de ne point prendre sa part, car il était presque toujours en voyage.

— Cela ne doit point vous faire une vie fort gaie.

— Le nombre est petit de ceux pour qui la vie est gaie, et je n’ai nul droit à faire exception à la règle.

— Au contraire ! puisque vous êtes vous-même

une exception. „ <■ ,

— Ah! monsieur, des flatteries. .. Si vous saviez comme j’en ai peu le goût!

— Eh bien , non, ce ne sont point des flatteries, reprit Saint- Wandrille avec une vivacité singulière, et vous pouvez en croire un homme qui n’a jamais menti : rien en vous ne ressemble à ce que l'on voit chez les autres, et ce n’est pas seulement dans cette petite ville, indigne de vous, que vous êtes une femme à part; partout où la destinée vous aurait conduite, vous auriez été remarquée, admirée.... aimée!

— A combien de femmes en avez-vous dit autant? titEdmée d’un ton froid, en reprenant sa tapisserie.

— A aucune! je ne me répète jamais. Au lieu de railler, laissez-moi plutôt vous exprimer, comme je le sens, tout le charme — le charme profond et pur — qui m’amène et me retient près de vous. Vous me semblez vraiment une nature parfaite, exempte de

tout alliage mauvais. Tous n’êtes pas seulement de métal fin ; vous êtes de métal pur. »

•Edmée éprouva un peu d’embarras : elle n’était pas encore habituée à ce doux poison de la louange, versé par une main habile dans une coupe ciselée.

« Vous m’empêchez de compter mes points, fitelle avec un léger mouvement d’épaules, en lui montrant je ne sais quel travail qui exigeait une certaine précision dans le nombre de mailles et la disposition du dessin.

— Quand vous finiriez cela demain ? Vous n’êtes pas à la tâche, je suppose? »

Et, tout en parlant, il essayait de lui prendre des mains le filet et les crochets. Ces façons un peu familières étaient nouvelles pour Mme Delaunay.: elle jeta au baron un regard qui disait clairement : « Les jeunes gens de Paris s’accordent trop de licences, et l’on nous traite ici avec plus de cérémonie. »

Un des mérites de Philippe, c’était de savoir jusqu’où il pouvait aller avec une femme, de s’arrêter à temps, et de faire au besoin de savantes retraites. Il vit bien que l’impression produite n’était pas favorable; il comprit qu’il fallait l’effacer et désarmer cette sévérité naissante. Il restitua sa prise, ajoutant d’une voix qui demandait grâce :

« Je croyais que vous aviez assez travaillé pour un jour; vous semblez un peu fatiguée, et j’en ai

voulu à ce maudit ouvrage. Vous êtes fâchée? bienfâchée?

— On ne peut pas trop se fâcher avec les enfants 1 — Merci! vous avez raison ; je suis un enfant : ne soyez donc jamais méchante avec moi! *

Il reprit sa main et la baisa.

« Alors soyez sage, vous ! »

Il s’assit à quelque distance, ne dit plus rien et la regarda travailler. Edmée , de son côté , parut oublier qu’il était là et se remit à son crochet avec cette régularité monotone si chère aux femmes; parce qu’elle laisse à leur pensée toute son indépendance et toute sa liberté. Mais ce silence et cette immobilité devinrent bientôt insupportables à Philippe, impatient comme tous les êtres nerveux. Il se leva et alla regarder un beau piano qui se trouvait dans T un coin du salon.

« On peut ouvrir?

— Ouvrez.

— D’Érard ? Il doit être bon. »

Il essaya des gammes chromatiques, tout le long du clavier; puis il revint vers Edmée.

« Si vous saviez , lui dit-il , tout le plaisir que vous me feriez, rien qu’avec deux notes ! Chez mon respectable oncle je suis sevré de toute espèce de „ mélodie, et c’est une véritable privation pour moi. — Ah! vous aimez la musique?

— Passionnément.

— Et, sans doute, on vous en a beaucoup fait ? demanda Mme Deiaunay en regardant le jeune homme, dont les mains brusques feuilletaient une partition.

— Beaucoup, madame.

— Oh! vous dites cela d’un ton!... Si la vue de mes pauvres cahiers vous fait cet effet-là, que serace donc lorsque vous m’entendrez ?

— Je crois en effet que la musique ne me vaudrait rien aujourd’hui. »

Il referma le piano et fit quelques pas dans le salon sans rien dire.

Edmée ne voulut point surprendre les secrets de celte âme troublée : elle se pencha sur sa tâche qui parut l’absorber tout entière.

Une fois ou deux, cependant, comme malgré elle, elle le suivit de l’œil dans une glace oblique. Le visage de Philippe n’avait plus la contraction douloureuse du premier moment ; mais on voyait aisément qu’il était encore sous l’empire d’une émotion profonde. Edmée eût voulu lui parler, et elle ne savait que lui dire. Peut-être eût-il mieux Valu feindre de n’avoir rien remarqué. C’est le parti que, sans doute, beaucoup d’autres auraient pris. Mais la pitié, cette douce conseillère de la femme, l’emporta dans son cœur; elle ne pouvait voir souffrir sans aller aussitôt à celui qui souffrait. Elle marcha droit à Philippe, et avec cette franchise et cette liberté que

peuvent seules avoir les très-honnêtes femmes, elle ’ prit sa main et la serra affectueusement dans les siennes.

* Merci ! » dit-il.

Et la conduisant au piano :

« Eh bien 1 jouez maintenant !

— Que préférez-vous?

— Ce que vous voudrez, du Beethoven ou du Chopin. »

Il s’approcha de la fenêtre et appuya son front à la vitre, comme s’il eût eu besoin de ce contact frais pour sa tête brûlante.

« Je vais lui jouer du Chopin, pensa Mme Delaunay : c’est le musicien, c’est le poète, c’est l’enchanteur de tous ceux qui souffrent. »

Elle ne pouvait mieux choisir. Pour Chopin, en effet, la musique était destinée à évoquer les passions, à les rendre sensibles', et à communiquer leurs frémissements. Ce fut avant tout un artiste pathétique; dans ses compositions, dont la profondeur est voilée sous la grâce, le sentiment est tout, et il parvient à lui donner une intensité d’expression rare. Après un léger prélude, effleurant le clavier, elle commença cette magnifique Marche funèbre dans laquelle le grand maître a concentré tant de douleurs, qu’elle semble mener le deuil de son héroïque et malheureuse patrie, cette noble Pologne, arrosant d’un sang généreux tous les champs de ba-

taille de la liberté, vaincue mais non soumise, toujours mourante et jamais morte, et qui, après chacun de ses désastres, se tourne vers nous, et nous tend ses mains glorieuses et mutilées.

Edmée jouait bien cette musique, qu’elle aimait entre toutes, et qu’elle avait longtemps étudiée. Ce jour-là, elle y mit son âme tout entière. Les premières notes arrivèrent à Saint- Wandrille comme un son vague, indistinct et confus. Puis, peu à peu, le chant se dégagea, le rhythme s’accentua, et l’émotion souveraine contenue dans cette grande et belle œuvre s’empara de la jeune femme, qui s’y livra tout entière, et gagna bientôt Philippe. Sa douleur, épurée par l’art, se confondit avec celle qui s’exprimait si bien, et il remercia Edmée d’avoir donné une voix éloquente à sa plainte. Il quitta la fenêtre et revint lentement vers Mme Delaunay.

Edmée n’avait ni cette correction des traits ni cette irréprochable régularité de lignes à laquelle, d’ordinaire, certains hommes attachent l’idée de beauté. Mais sa physionomie, aussi mobile qu’intelligente, se transfigurait, pour ainsi dire, lorsque quelque grand sentiment l’animait. On eût dit, en ces moments-là, qu’une autre femme venait d’éclore en elle, dont la première n’était que l’ébauche imparfaite et le premier essai. Un poète l’eût comparée à ces beaux vases qui renferment des figures dans leurs parois; invisibles d’abord, elles n’appa-

raissent que si on illumine par-dedans : ainsi d’elle, chez qui l’expression sculptait un nouveau visage dans le marbre vivant de sa chair, en faisant jaillir tout à coup des beautés secrètes et nouvelles. *

« Courage! doigts de velours! dit Philippe en , s’asseyant près d’elle. Pourquoi ne saurai-je jamais vous rendre tout le bien que vous me faites ?

— Vous souffrez donc beaucoup? répondit-elle, sans toutefois interrompre son jeu, qu’elle se contenta d’adoucir, comme si elle en eût voulu faire l’accompagnement de sa parole.

— Je suis nerveux comme une femme, et je ne sais ce que j’avais aujourd’hui. Je crois que ce climat variable ne me vaut rien : on passe du sec à l’humide et du froid au chaud dix fois en vingtquatre heures. De plus robustes n’y tiendraient pas.

— Vous seriez peut-être mieux à Paris? hasarda doucement Mme Delaunay.

— Paris! ne me' parlez jamais de Paris! je l’exècre,

— Où donc vous plaisez-vous ?

— Trop souvent où je ne suis pas.

— Comme la vie vous a gâté, monsieur ! Vous êtes bien difficile, peut-être même impossible à satisfaire.

— C’est ce qui vous trompe! Si on avait voulu, je

me serais contenté de bien peu.... Dès que je trouve quelque part seulement un semblant de bonté, si vous saviez comme j’en suis surpris d’abord, et puis reconnaissant. »

Tout en parlant, il avait porté vivement à ses lèvres là main de Mme Delaunay.

« Encore! dit-elle, voilà ce qui ne se fait guère à Coutances. Apprenez donc bien vite, monsieur le Parisien, à ne voir en nous que de petites provinciales, élevées modestement, bien peu au fait de vos belles manières, et qui croient toujours que vous voulez vous moquer d’elles.

— Vous savez trop bien juger les hommes pour vous tromper jamais sur mes véritables sentiments.

— Tant mieux ! les malentendus sont toujours fâcheux, répondit Mme Delaunay avec un peu de froideur. »

En même temps elle regarda sa pendule qui marquait neuf heures et demie, et elle la montra de l’œil à Philippe.

« Je comprends : il vous semble que ma visite devient d’une longueur indiscrète, et vous trouvez le moyen de me le faire entendre sans me le dire.

— Il y a déjà longtemps que votre respectable oncle est couché.

— Mais je ne suis pas chanoine ! Adieu pourtant;

et puisque vous voyez qu’il est si aisé de me renvoyer, permettez-moi de revenir. »

« Voilà, pensait Edmée, un garçon singulièrement fantasque, une nature bizarre et tourmentée. Je crois, malgré ses excentricités et ses aventures, qu’il est resté bon enfant; mais il doit être difdcile à conduire.... Heureusement que je n’en ai pas la charge. Il a bien vite appris le chemin de la maison, et je ne sais maintenant comment on le lui ferait oublier.... S’il le fallait pourtant! »

De son côté, Philippe, en rentrant chez lui par le chemin le plus long, songeait au charme que devait avoir un commerce suivi avec la jeune femme; il sentait déjà que l’on vivait près d’elle dans une atmosphère saine et bienfaisante. « Près d’elle, se disait-il, je deviendrais meilleur en devenant plus „alme; avec elle j’échapperais aux tourments qui ont ballotté jusqu’ici mon existence; avec elle je goûterais enfin ce repos inconnu, superbement dédaigné aux jours ardents de la jeunesse, et qui maintenant me paraîtrait si bon. Puisqu’il la connaissait, mon oncle aurait bien dû la garder pour moi. J’aurais été heureux qu’elle fût un jour la mère de mes enfants. Mais je retrouve ici ma chance ordinaire.... Je rencontre une créature charmante, qui me plaît, que j’aimerais.... que j’aime peutêtre.... et il faut qu’elle soit mariée !... Chose

étrange ! je ne suis pas plus immoral qu’un autre, et, certes, je ne refuserais pas le bonheur parce qu’il serait légitime : au contraire! et cependant, je n’ai jamais souhaité pour femme.... que la femme de mon prochain. »

Le lendemain, l’abbé Gabriel vint à Coutances. Il trouva son ami seul au jardin, et lui jeta ce regard profond du prêtre, du juge, du médecin, de tous ceux qui veulent fouiller jusqu’aux derniers replis des âmes. Il aperçut sur son front je ne sais quel rayonnement de vie et de bonheur. Il s’en effraya tout autant qu’il s’était attristé, quelques semaines plus tôt, de la morne tristesse dont il avait surpris chez lui les indices. « Mobile nature, pensait-il, • âme changeante comme le flot, esprit inquiet, ne connaissant que les excès des choses, et à qui la modération sera toujours impossible! Mais pourquoi donc est-il heureux aujourd’hui? Sa joie me fait peur. Je la surveille. Il ne faut pas que le loup, parce qu’il a montré patte blanche, puisse entrer sournoisement dans la bergerie. »

Les soupçons de l’abbé Gabriel ne s’égarèrent pas

longtemps. Seule parmi toutes les femmes de la ville, Edmée lui paraissait capable d’attirer l'attention, et digne de fixer le choix de son dangereux ami. Aussi, comme il était de l’école de ces théologiens prudents qui pensent que le vrai courage consiste à fuir la tentation, et que qui s’expose aux périls doit périr, il chercha le moyen de l'emmener de Coutances. Mais Philippe n’était pas homme à quitter la partie qu’il croyait si bien engagée, et de son côté l’abbé Gabriel n’osa trop insister, de peur de lui donner l’idée du mal auquel peut-être il ne songeait pas encore.

Il reprit donc assez lentement le chemin de ce qu’il appelait son désert. Que n’eût-il point donné pour lire, par-dessus l’épaule de Philippe, la lettre que celui-ci écrivait au confident le plus intime de ses pensées, à l’heure même où le jeune prêtre franchissait les portes de la ville. — Ceci, bien entendu, est une façon poétique de parler, car il y a longtemps que la ville n’a plus de portes. ,

Philippe de Saint-Wandrille a Edouard de Vierne.

« Je finis par m’accoutumer à ma sous-préfecture; en ce moment je ne voudrais pas la quitter, et je commence à croire que l’on peut vivre en province. Qui me l’eût dit il y a six mois? Est-il nécessaire de t’avouer qu’une femme a fait ce beau miracle? Une'

femme seule le pouvait faire. Ne va pas croire que je l’aime. Mieux que personne tu sais que je ne peux plus aimer 1 Mais elle me plaît; ce n’est pas dire assez : elle me charme, et elle me console en m’aidant à oublier. Dolorès, avec ce feu, cet éclat, ce parfum des Espagnes qui s’exhalait d’elle, me faisait l’effet tour à tour d’un bouquet de jasmin ou d’une fleur de grenadier. En regardant Edmée, je pense bien plutôt à quelque églantine sauvage, aux pétales d’un rose effacé, si pâles qu’ils paraissent blancs, et dont on ne respire la senteur douce et suave qu’en se penchant sur elle. Edmée aussi est musicienne. Ici encore l’une me rappelle l’autre, et toutes deux semblent prendre plaisir à se faire valoir par leurs contrastes. Tu connais la voix vibrante de Dolorès, et tu sais de quel feu elle embrasait son chant. Par instant même, cette qualité devenait un défaut. Sa voix n’était autre chose que l’accent de la passion, dont elle réveillait les libres les plus secrètes endormies au fond des cœurs. D’une romance elle faisait •

un drame, et elle donnait une âme au piano, qui sous ses doigts pleurait et chantait.

« Tant de puissance n’a pas été accordée à Mme Deiaunay; sa voix est peut-être un peu faible; mais chez elle la faiblesse devient une grâce, et elle serait plus faible encore qu’on ne perdrait pas une note de son chant, car elle se fait entendre à force de se faire écouter ; et alors cette voix a je ne

sais quoi de pénétrant et d’intime ; Dolorès, c'est la voix des sens; celle-ci , c’est la voix de l’âme ; elle est, pour ainsi dire, immatérielle ; l’air qu’elle module ne doit pas être celui que nous respirons. Tu sais comment Dolorès jouait la musique de Chopin. Ce qu’elle en faisait surtout ressortir, c’était le côté ardent, étrange et parfois sauvage ; elle en avait saisi mieux que personne la mesure tour à tour abrupte et languissante, les rhythmes entrecoupés, dérobés et fuyants. Edmée, au contraire, excelle à rendre ses qualités élégiaques et tendrement douloureuses. Quand elle joue ou quelle chante devant moi et pour moi, je pense au jeune David dont la harpe calmait Saül, chassait les démons et emportait au loin les noires rêveries de son roi.

« Ne crains rien, cependant ; elle ne me fera pas sortir de la tranquillité que j’ai pu enfin reconquérir, et déjà voisine de cette paix suprême à laquelle chacun de nos pas nous conduit, et que souvent, dans les angoisses de mon âme, j’ai invoquée avqp des sanglots et des cris. Te souviens-tu de ce mot de Luther qui nous a tant frappés? Il passait dans un cimetière, regardant les tombes d’un œil jaloux.

« Mélanchthon, le plus doux de ses disciples, le saint Jean de ce Christ fougueux de l’hérésie, Mélanchthon l’interrogea.

« Je les envie parce qu’ils reposent! » répondit l’âme troublée.

« Tu fais bien de ne pas me parler de Dolorès ; mais il y a d’autres sujets de causerie entre nous, et peut-être n’aurais-tu pas dû me laissèr si longtemps sans nouvelles de toi. ... Toi seul me rappelles encore le passé. «

YII

Sans trop savoir lui-même comment cela se lit, Saint-Wandrille alla bientôt tous les jours chez Mme Delaunay. Il y a des habitudes faciles à prendre. Si, aux yeux de la province formaliste, ces visites étaient un peu trop fréquentes, Edmée eut la bonté de ne le point faire sentir à Philippe. Au contraire, elle Paccueillit toujours avec une grâce affectueuse, et elleneparutpasmoins heureuse que lui-même de l’intimité qui venait de s’établir entre eux. La contrainte des premiers jours s’était dissipée, et rien n’altérait plus leur mutuelle confiance. Philippe, assez honteux de la scène bourgeoise de sensibilité passionnée qui avait effrayé la jeune femme au début de leur liaison, s’était mis en garde contre les surprises de ses nerfs. Maintenant ses façons avec elle étaient simples, sa cordialité enjouée, et son commerce exempt de galanterie. Il parvint ainsi à donner à leur afïee-

tion cette sérénité qui, pour certaines âmes, est la première condition du bonheur.

Mais il y a des choses trop belles pour durer : il ne leur manque que le temps, mais le temps leur manquera toujours. Telle est, dit-on, l’intimité pure entre un homme jeune et une jeune femme. Peu à peu, sans trop s’en apercevoir, Philippe se laissa glisser sur cette pente aussi rapide que dangereuse de la vive tendresse.

Il y a plusieurs façons d’aimer.

Si le sentiment qui grandissait dans le cœur de Saint- Wandrille n’avait rien de l’emportement impétueux de sa première passion, déjà, cependant, il s’y mêlait peut-être quelque trouble secret. Son humeur auprès d’Edmée n’avait plus la même égalité, et il laissait voir une contrariété trop vive quand

il trouvait quelqu’un chez elle. Il avait des re-

grets et des impatiences qui n’apf artenaient pas à la simple amitié. Edmée, de son côté, subissait d’évidentes transformations; elle avait toujours été sérieuse ; mais à présent sa gravité devenait de la tristesse. Il faut que le rôle de consolateur ait bien des séductions, car tous les hommes essayent de le jouer.... à leur bénéfice. Philippe crut qu’il pouvait espérer beaucoup de celle à qui, cependant, il n’avait encore rien demandé, et peu à peu il s’a\ ança suffisamment pour qu’une femme avisée ne pût garder le moindre doute sur la nature de ses prétentions.

Edmée ne lui témoigna ni colère ni surprise : elle ne comprenait pas, voilà tout.

Un jour que Philippe, irrité de n’être point assez clair, avait mis du feu dans ses paroles :

« Oui, oui , je sais, dit Edmée toute distraite, je sais que vous m’aimez, et que je puis compter sur vous.... aussi j’y compte ! » Et elle prit sa main qu’elle serra dans les siennes avec un abandon, une simplicité, et en môme temps une tendresse d’affection qui le jetèrent dans une perplexité profonde. Ses idées se troublaient, et il ne savait plus ce qu’il devait penser ni d’elle ni de lui. Était-ce là l’odieux raffinement d’une coquette qui feint de ne rien deviner jusqu’au moment où elle voit un homme à ses pieds? Était-ce, au contraire, la candeur d’une âme si pure que la pensée même du mal ne peut l’effleurer? — Philippe ne savait; il hésitait encore, et il attendait. Cependant les tristesses d’Edmée allaient croissant. Parfois il croyait voir ses grands yeux tout humides de larmes qu’elle retenait à peine; parfois il lui semblait qu’elle voulait parler, et déposer dans son sein quelque brûlant secret. Mais tout à coup elle se repliait sur elle-même avec une pudeur de sensitive, comprimait sa douleur prête à se répandre, et contenait ses tristesses dans un cœur gonflé de soupirs.... mais qui n’éclatait point.

Cette résistance sourde, dont la cause lui échappait, devint pour "Philippe comme un nouvel aiguil-

Ion ; elle donna bientôt à ses sentiments, paisibles d’abord, une surexcitation fiévreuse.

Edmée, qui avait commencé par occuper doucement son cœur, préoccupa sa tête. C’était un mauvais symptôme. Lorsque ses sentiments s’exaltaient, il cessait promptement d’en rester le maître. Il en était de lui comme de ces chevaux de course entraînés pour le galop foudroyant des hippodromes : tant qu’on les contraint aux allures modérées et qu’on domine leur ardeur, on peut espérer de les maintenir. Mais laissez-les prendre champ, qu’ils tentent seulement la puissance de leurs jarrets, que leurs naseaux frémissants et leur poitrine ouverte aspirent une bouffée d’air libre, ils poussent un hennissement sonore comme la note d’un clairon, répandent sur leur cou leur crinière éparpillée, s’élancent, bondissent, et, dans leur course folle et sauvage, vous emportent à travers l’espace.

Saint- Wandrille arriva un jour chez Mme Delaunay un peu plus tôt que d’habitude, et à une heure où il n’était point attendu.

La province, hospitalière et confiante, laisse assez volontiers sa porte ouverte ; il entra sans sonner, ne rencontra personne, et, familier maintenant avec la maison, se dirigea vers un petit salon bleu ouvrant sur le jardin, et qu’il savait être la retraite ordinaire et préférée de la jeune femme.

Edmée, les deux coudes posés sur l’appui de sa

fenêtre, cachait son visage dans ses mains. Au bruit que fit le baron, elle se retourna précipitamment, releva la tête et montra un visage baigné de pleurs. En le reconnaissant elle rougit, comme si elle eût été honteuse de se laisser surprendre dans cet excès de faiblesse et de douleur, et elle voulut s’enfuir. Mais, presque en même temps, se reprochant à ellemême ce manque de convenance envers un ami, elle s’arrêta, et, avec un geste plein de noblesse et de dignité, elle lui tendit sa main toute tiède des larmes qu’il avait surprises.

Philippe resta un moment interdit : Edmée pleurait ; mais pourquoi pleurait - elle ? Ces larmes étaient peut-être des larmes d’amour ! mais qui donc les faisait couler? Il éprouva pendant quelques secondes ce vertige qui nous prend sur les hauts lieux, qui fait que nos jambes fléchissent, que nos poitrines se soulèvent, et que nos têtes tournent. Il demeura immobile au milieu du salon, n’osant ni avancer ni reculer, se contentant de regarder Edmée, dont les grands yeux brillaient à travers ses pleurs : elle ne lui avait jamais paru plus belle; son émotion la transfigurait ; il lui semblait qu’une autre femme qu’il ne connaissait point, qu’il n’avait pas encore vue, se dévoilait tout à coup devant lui, et il ne se lassait' pas de la regarder.

Edmée trouva cette contemplation trop longue, et, pour la faire cesser ;

« Eh bien , monsieur Philippe, dit-elle de sa voix céleste, vous ne voulez donc pas prendre ma main ! »

Ses larmes ne coulaient plus ; à force de volonté elle avait vaincu sa douleur, et une sorte de sérénité s’était répandue sur son doux visage.

Philippe prit la main qu’elle lui tendait, et, avant qu’elle eût le temps de l’en empêcher, il la porta par un geste passionné à son front, à ses yeux et à ses lèvres.

Edmée, toute frémissante, fit un pas en arrière; mais lui, se rapprochant, passa un bras autour de ses épaules, qu’il pressa avec une fiévreuse étreinte, attira vers ses lèvres sa tête pâle et charmante, et la baisa sur ses cheveux. La surprise fut si grande chez Mme Delaunay qu’elle ne songea pas même à se défendre. Mais la réaction fut brusque et soudaine ; elle se dégagea avec une énergie toute-puissante, et, regardant le jeune homme avec plus de tristesse que de colère :

« Ah ! monsieur, lui dit-elle, c’est mal ce que vous avez fait là ; je ne vous croyais pas capable d’abuser d’un moment de confiance et d’abandon. Vous me prouvez que j’ai eu tort de vous regarder comme un ami; mais ce n’était pas vous qui deviez m’en punir, — et vous m’en punissez cruellement. »

Et sans ajouter un mot, froide, plus semblable à une statue qu’à une femme, glissant sur le parquet

bien plus qu’elle n’y marchait, sans seulement déranger les plis de son vêtement, elle rentra dans sa chambre.

Immobile à la même place, pareil à un homme que la foudre eût frappé, Saint- Wandrille la regardait fuir, sans oser ni faire un geste pour la retenir, ni prononcer une parole pour la rappeler. Il avait déjà le sentiment de sa faute, quoiqu’il ne l’appelât encore qu’une erreur. Il n’ignorait pas que les petits attentats comme celui qu’il venait de commettre doivent être immédiatement pardonnés, ou qu’ils ne le sont jamais. Et il ne savait que faire! il se rendait à lui-même cette justice qu'il jouait un assez sot personnage. Il eût été de mauvais goût de suivre Edmée malgré elle, quand elle venait tout justement de lui prouver à quel point son action violente lui avait déplu. Une retraite honorable était chose difficile , et, d’autre part, il sentait bien que s’il s’éloignait sans avoir fait sa paix, il ne devait plus se présenter chez la jeune femme.

Il en était là de ses hésitations , quand il aperçut à ses pieds le mouchoir de Mme Delaunay. Il le prit. La fine batiste était tout imprégnée de parfums et de larmes : il la cacha dans sa poche, comme eût fait un voleur ravissant un trésor. Puis, sans rien dire, il alla doucement s’asseoir dans le grand fauteuil en tapisserie , tout près de la petite

table de travail , à côté de la fenêtre ; il espérait toujours qu’Edmée allait revenir : elle ne revint pas.

Après quelques minutes d’attente, lentement, à petits pas, il alla jusqu’à la porte de la chambre, et collant sa bouche à la serrure:

• « Edmée, dit-il, chère Edmée, revenez; oh ! revenez, je vous en conjure. »

On ne répondit rien.

« Si vous ne revenez pas, reprit-il au bout d’un instant, je croirai que vous ne me pardonnerez ja-, mais, et je sortirai d’ici désespéré.

— Je vous pardonne, mais laissez-moi ; je neveux pas vous voir à présent, » répliqua Mme Delaunay d’une voix ferme, presque impérieuse.

« Oh ! je l’ai blessée, pensa-t-il en revenant vers la table ; mais pour qu’elle se montre inexorable à ce point, il faut qu’elle aime.... un autre que moi ! Ces larmes sont des larmes d’amour.... et c’est pour un autre qu’elle les a versées ! »

Il se laissa tomber sur le siège que d’ordinaire occupait la jeune femme, retira le mouchoir de sa poitrine, le regarda un instant, en aspira la senteur pénétrante, et but les larmes dont il était encore humide. Son cerveau s’exaltait , et la pensée d’un rival inconnu lui mettait du feu dans la poitrine.

Le buvard d’Edmée tomba sous ses yeux ; il l’ou-

vrit, prit une feuille de papier, et tout d’un trait écrivit ces lignes :

Si la douce pitié règne encor dans votre âme,

Ce mouchoir parfumé de l’haleine des fleurs,

Dont vos pleurs ont terni les fuyantes couleurs, Donnez-le-moi. Ces pleurs sont tout mon bien, madame !

Ces pleurs sont tout mon bien, car, hélas! vos douleurs, C’est tout ce que de vous j’ose espérer. O femme !

Un autre te ravit de longs baisers de flamme,

Un autre a ton amour.... à moi du moins tes pleurs!

Sur ce tissu léger que rien ne les efface,

Mais que ma lèvre ardente en retrouve la trace,

La sèche de baisers et la retrouve encor,

Comme les nuits aux jours dispensent la rosée,

Qu’ils éteignent l’ardeur de mon âme embrasée, Intarissable, amer, et pourtant doux trésor!

Saint-Wandrille laissa la feuille tout ouverte sur la table de Mme Delaunay et s’en alla. Il rentra chez lui dans un véritable trouble d’âme, mécontent d’Edmée, mécontent de lui-même. Madeleine l’attendait sur le seuil de la porte, une lettre à la main.

« De Paris, monsieur Philippe, de Paris ! lui criat-elle aussitôt qu’elle l’aperçut.

— Donne, petite masque ! »

Il reconnut l’écriture : elle était de son ami Edouard de Vierne; il s’enferma dans sa chambre pour la lire tout à l’aise.

« Je ne t’ai pas écrit depuis longtemps , disait Édouard, parce que je n’avais rien à te dire. Une seule chose t’intéresse, et je ne pouvais pas t’en parler. Mais, hier, j’ai appris que Dolorès avait quitté Paris, et je me hâte de t’en informer. On prétend qu’elle ne veut même pas rester en France. Je t’apprends la nouvelle sans périphrases : un homme doit savoir tout entendre. Je suis allé rue Saint- Florentin; j’a'^voulu revoir ce petit appartement où nous trouvions les soirées si courtes, ou toi, peutêtre, tu les trouvais si longues, quand nous ne voulions pas partir. Un propriétaire, qui tient à ne pas perdre son temps, l’avait déjà mis en locatioîi. Je suis monté. Je devais bien cela à son souvenir et au tien. Que tout m’a paru changé ! Nos demeures subissent donc les mêmes ravages que nos âmes ! Les meubles sont enlevés; je n’ai plus retrouvé, ni le petit bonheur-du-jour où elle écrivait ses adorables billets du matin, ni la table étroite où nous nous pressions pour prendre le thé; le loqg piano autour duquel se réunissaient pour l’entendre les plus fins causeurs de Paris, ce beau piano si sonore n’est plus là, et son absence fait paraître plus grand le salon qu’il laisse vide : è ftnila la musica ! jamais cette parole railleuse ne fut plus vraie. Je ne veux pas me faire juge entre vous deux. Si l’un et l’autre eurent des torts, et lequel eut les plus grands, c’est ce que je ne sais pas, et ce que je ne veux pas savoir : j’aime

mieux avoir à vous plaindre tous deux qu’à vous blâmer. Sois du moins certain qu’elle s’est montrée jusqu’au bout l’âme hautaine, mais grande et digne, que tu sais; elle n’a voulu ni escompter sa renommée ni battre monnaie avec sa célébrité.

«Tout ce qui venait d’elle eût été acheté au poids de l’or.... et elle n’a voulu rien vendre.... Des gens d’une discrétion à toute épreuve ont caché on ne sait où ce qu’elle n’a point emporté. A ce dernier trait tu la reconnaîtras. Maintenant, c’est entendu, nous ne parlerons plus d’elle. Adieu ! cultive en paix les églantines de ta province; mais, sache-le bien, quand même tu rencontrerais la rose sans épines, te voilà condamné à regretter toujours ta fleur de grenadier et ton bouquet de jasmin. »

Cette lettre arrivait mal, — comme bien des lettres, hélas ! — C’était la première fois; depuis son départ, que Philippe recevait des nouvelles d’une femme qui avait tenu dans sa vie une large place. Et on lui annonçait que, pour le fuir plus sûrement, elle allait se perdre au loin dans le vaste monde ; ses amis les plus intimes étaient tenus en dehors de ses projets, comme si elle eût craint qu’ils ne cherchassent à renouer la chaîne brisée. De ce côté, tout était fini, et l’avenir fermé à jamais. Saint- Wandrille le savait depuis longtemps; mais cette lettre n’en remuait pas moins toutes ses douleurs.

C’est en ce moment qu’il eût eu besoin des adoucissements entrevus, espérés déjà, dans la tendresse d’Edmée , et cette tendresse , il venait peut-être de la perdre pour toujours. La douleur était donc partout, et nulle part la consolation. Il y a ainsi dans la viedes heures amères , où rien ne nous réussit plus, où tout conspire pour nous abattre, et où l’existence ne nous otfre plus que des horizons assombris.

Philippe se connaissait assez pour savoir que, s’il restait à la porte d’Edmée, il lui serait difficile de ne pas essayer d’entrer. Il voulut donc mettre entre eux la distance. Il partit le lendemain à la première heure, et poussa une pointe jusqu’à la mer, bien déterminé à vivre une semaine ou deux dans quelque maison de pêcheur, en tête-à-tête avec la grande désolée dont la plainte chantante et le long murmure ont, depuis six mille ans, bercé et endormi tant de douleurs humaines.

Mais le baron de Saint-Wandrille avait trop vécu dans le monde, — trop ou pas assez, — pour qu’il lui fût possible de s’en passer ainsi complètement, du jour au lendemain, et il avait trop reçu des autres pour être capable de se suffire à lui-même ; peutêtre aussi, quoiqu’il fût présentement assez malheureux, n’avait-il pas comblé la mesure de souffrances après laquelle nous sommes capables de goûter les amères douceurs de la solitude. L’océan l’ennuya ;

il trouva la vague monotone, et le flot lui parut répéter toujours la même chanson. Il était arrivé le mardi soir; il repartit le jeudi matin : une journée lui avait suffi. Mais comme il avait annoncé chez son oncle une absence plus longue, il ne voulut point rentrer à Coutances aussitôt. Il s’en alla donc chez le curé de llauleville.

« C’est moi, dit-il à son ami ; j’ai besoin d’air frais; on étouffe dans la sous-préfecture; je viens respirer ici. Comment vas-tu me recevoir?

— Comme l’enfant prodigue ! » répondit Gabriel en lui tendant les deux mains.

Philippe leva les yeux sur son ami, et ne put s’empêcher d’admirer, d’envier peut-être, ce beau visage, et cette physionomie plus belle encore, et cet accord heureux des plus nobles facultés, et cette paix répandue sur toute sa personne, comme un pur reflet de la sérénité de son âme.

Le jeune curé travaillait en ce moment dans son jardin, et, armé d’une longue serpe, il écussonnait des églantiers.

« Qu’est-ce que tu fabriques avec ton couteau ? demanda Philippe, ignorant comme un vrai Parisien de toutes les choses de la nature.

— Je fais des roses ! répondit le curé ; et avec une grâce de parole que personne ne possédait plus que lui, il commença d’expliquer à son ami les merveilleux phénomènes de la vie des plantes, et ces

amours des fleurs, qui ont les vents pour messagers, et les brises pour confidentes.

— Tout cela doit te donner de singulières idées ? demanda Philippe en riant.

— Singulières? non, mais très-hautes! car tout cela me révèle la puissance infinie de Celui qui accomplit les plus grandes choses à l’aide des plus petits moyens.

— Quel calme ici et quel repos! Mais comment vivre seul 1 Tu ne t’ennuies jamais ?

— Je n’ai pas le temps; toutes mes heures sont comptées, et j’ai une occupation pour chacune. Je voudrais que tu pusses en dire autant.

— Et moi aussi! mais j’ai perdu ma jeunesse, et il est maintenant trop tard pour recommencer une nouvelle vie.

— Il n’est jamais trop tard pour mieux faire! Mais tu n’es pas venu ici pour écouter mes sermons, et je n’aurai pas le mauvais goût de te prêcher chez moi; cependant je vois bien que tu n’es pas heureux, et, si cela m’afflige, cela ne m’étonne point, car je crois que tu ne cherches pas le bonheur où il est. C’est ce que la vie t’apprendra sans moi ; j’ai peur seulement que ses leçons ne soient plus sévères que les miennes.

— Elle ne me les épargne point. Mais donne-moi à souper ; ta morale creuse l’estomac. »

Saint-Wandrille passa quatre jours à Hauteville :

il espérait que la beauté de la saison, vraiment admirable cetteannée-là, y amènerait Edmée. Il aurait voulu la revoir aux mêmes lieux où il l’avait connue ; il se disait qu’au milieu des séductions de cette campagne souriante et enchantée elle eût été peut-être plus disposée à l’entendre.

Mme Delaunay ne vint point. Le curé de son côté ne prononça pas son nom, et Philippe n’osa pas lui en parler. 11 s’ennuya bientôt à Hauteville comme à Coutances, chez son ami aussi bien que chez son oncle. Ni les exemples, ni les paroles de Gabriel ne lui servirent. Il était dans un de ces moments de crise dont on ne sort ni quand on veut ni comme on veut.

Il fallait maintenant qu’il allât jusqu’au bout : il y a des coupes que l’on ne rejette point avant d’avoir bu jusqu’à la dernière goutte, fût-elle la plus amère.

Il rentra donc en ville comme il en était sorti, avec les mêmes incertitudes et la même irrésolution. Son oncle, bon comme une mère et faible comme un vieillard, l’accueillit avec des démonstrations de joie dont il fut touché.

« La famille a du bon, pensa-t-il, elle sait aimer.... Hélas 1 qqe ne sait-elle aussi se faire aimer! »

Le soir même de son retour, il alla chez Mme Delaunay. Il était assez ému en montant les quatre marches de son petit [perron; il espérait cependant

que son long exil — quatre jours ! — avait été une punition suffisante pour sa faute; aussi crut-il qu’il serait de meilleur goût de n’en point parler ; ce fut donc seulement par la réserve de son attitude et par son respect triste qu’il lui exprima ses regrets. En entrant, il l’avait à peine regardée. Mais la voix d'Edmée, douce, sans courroux, presque affectueuse, le rassura bientôt, et ce fut avec une certaine confiance, après quelques minutes d’une causerie indifférente, qu’il chercha ses yeux pour y lire son pardon.

Mme Delaunay lui parut plus pâle que d’habitude : il y avait sur son visage je ne sais quel air de mélancolie dont il fut plus touché qu’il ne l’eût été de ses reproches. Les honnêtes femmes ne savent pas toujours l’empire qu’elles ont sur nous, et qu’elles exercent par un geste ou par un regard, geste plus éloquent, regard plus expressif que toutes les paroles, parce qu’ils sont la révélation d’une âme sincère et pure.

Les yeux d’Edmée disaient clairement à Philippe:

« Je sais tout ce qui se passe en vous; je vous entends comme si vous parliez; mais il vaut peutêtre mieux vous taire! Oublions donc un instant d’égarement, et ne recommencez plus! »

Elle lui rendit sa place accoutumée, et ils se remirent à causer, à peu près comme s’il ne s’était rien passé entre eux. Quand on pardonne, c’est ainsi

qu’il faut pardonner. Mais lorsqu’on a vécu dans une certaine intimité, il est difficile, quoi qu’on fasse, après que la paix a été une fois troublée, de recommencer aussitôt cette existence sereine, ineffablement douce, et dans laquelle, pour ainsi dire, chacun des deux voit penser l’autre. Il vint donc un moment où ils se trouvèrent comme incertains et embarrassés : ni lui ni elle ne savaient trop quelle tournure allait prendre l’entretien. Dans ces cas-là, c’est toujours la femme qui se remet la première. Les conditions sociales que nous lui avons faites imposent à sa faiblesse une diplomatie continuelle : elle en use parfois contre nous.

« Où donc êtes-vous allé, dqpuis un siècle que l’on ne vous a vu? demanda Mme Delaunay à M. de Saint-Wandrille.

— Je suis allé à Bréhal, au bord de la mer.

— L’endroit est joli : vous vous y plaisiez ?

— Je ne me plais nulle part, et, où que j’aille, je suis à peine arrivé que je veux repartir.

— Pour éviter le remords qui vous poursuit? je gage que vous avez quelque crime sur la conscience !

— Ce n’est pas la conscience qui est malade chez moi — c’est le cœur !

— On en souffre autant, et ce n’est pas moins difficile à guérir.

— Aussi je ne guérirai pas !

— Il faut toujours lutter contre son mal....

— A quoi bon si l’on est vaincu d’avance?

— C’est, alors, qu’on est certain demanquer.de courage.

— Eh ! madame, vous en parlez à l’aise, et l’on voit bien que vous n’avez jamais été aux prises avec les rudes épreuves que la destinée réserve à ses élus.

— C’est sans doute cela ! » fit Mme Delaunay, sans relever les yeux ; et, allant à son piano, elle essaya quelques accords.

Philippe, distrait, ne parut point y prendre garde. Alors, au lieu de continuer de jouer, elle chanta. Elle chanta une mélodie de Saint-Saens, très-belle d’accent et très-émouvante, écrite sur de inagnifiques paroles d’un grand poète, et qui débute ainsi:

Puisque j’ai mis ma lèvre à ta coupe encore pleine!

La musique *était pour Edmée une confidente et une amie. Cette fois elle lui livra d’autant mieux son âme que Philippe ne semblait pas l’écouter. Il l’écoutait pourtant, et si bien, qu’il ne perdait pas une note de l’air entraînant.

Tout à coup, lorsqu’elle en vint à ces paroles où respire une passion à la fois si profonde et si sereine :

Puisque j’ai vu pleurer, puisque j’ai vu sourire,

Ta bouche sur ma bouche; et tes yeux sur mes yeux....

Je puis maintenant dire aux rapides années •

Passez, passez toujours, je n’ai plus à vieillir;

Allez-vous-en avec vos fleurs toutes fanées,

J’ai dans Pâme une fleur que nul n’a pu cueillir.

Mon âme a plus de feu que vous n’avez de cendre,

Mon coeur a plus d’amour que vous n'avez d’oubli.

Saint-Wan drille se leva brusquement et prit la main de la jeune femme, en lui disant ;

* Assez 1 chère Edmée, assez! Je vous en conjure ! ne chantez plus jamais ceci devant moi ! »

Edmée s’arrêta tout interdite, et regarda Philippe, sans lui dire une parole. Elle craignait de l’interroger, et d’irriter encore les douloureux souvenirs que, sans le vouloir, elle venait de réveiller en lui. Il marchait à pas lents dans le salon. Bientôt il revint près d’elle, et après avoir un moment contemplé son visage, qui n’exprimait que de la sympathie la plus affectueuse et la plus dévouée ;

« Vous êtes bonne , vous ! dit-il en prenant sa main.

— Je ne sais pas, répondit-elle avec une candeur d’enfant; mais, vrai, je tâche de l’être.

— Et avec vous, vouloir, c’est pouvoir! Qu’il serait doux, Edmée, de vous consacrer sa viel

— Vous avez bien mieux à faire de la vôtre.

— Ne parlez pas ainsi, car mon plus grand chagrin c’est qu’elle soit si indigne de vous être offerte.

Entourer de soins, de respects, d’hommages, d'affection, la plus adorable créature qui soit au monde, n’est-ce pas là vraiment le plus grand bonheur qu’on puisse souhaiter?

— Monsieurde Saint-AVandrille, répondit Edmée au bout d’un instant, les yeux toujours baissés, mais cependant d’une voix très-ferme et très-nette, vous savez, je l’espère, que je suis une femme franche et loyale ; je ne me pose point en puritaine farouche, et j’écoute volontiers tout ce je que puis entendre; mais si vous avez la môme sincérité que moi, vous conviendrez bientôt que vous ne devez point me parler ainsi : que voulez-vous que je fasse de votre vie? Vous savez bien que je n’ai pas le droit de l’accepter !

— Vous avez raison ; j’arrive trop tard ! murmura Philippe avec une tristesse poignante; trop tard f quand déjà les rudes épreuves, les expériences cruelles et les déceptions d’une existence si longtemps aventureuse ont largement entamé le faible bien que je voulais mettre à vos pieds....

— Je crois, répondit Edmée avec un sourire plein de grâce, que ce qui vous en reste peut suffire en- • core au bonheur d’une femme; mais, vous ne voulez pas me comprendre.... je suis mariée!

— Ah! c’est vrai; vous êtes mariée. Je n’y pensais plus ! »

Philippe prononça ces mots avec une certaine

Apreté ; il n’aimait pas les maris : c’était son caractère : mais je suis le premier à reconnaître qu’il avait un très-mauvais caractère.

« Oui, vous êtes mariée , reprit-il au bout d’un instant; je l’avais oublié.... Mais, Dieu nie pardonne! il y a quelqu’un au monde qui l’oublie encore davantage.

— Eh! qui donc? demanda Mme Delaunay avec une vivacité singulière.

— Eh bien! votre mari. Où est-il? que fait-il? Pourquoi ne l’ai-je jamais vu à vos côtés? Pourquoi n’est-il point ici à vous défendre contre moi? Ah! si vous étiez ma femme, Edmée, je n’aurais pas le triste courage de m’éloigner de vous.

— Il est toujours facile d’accuser.... surtout un mari, et de lui donner des torts, alors même qu’il n’en a point. L T n mari n’est pas un amant, et il ne peut s’astreindre à faire à sa femme une cour assidue : il est chargé, lui, de l’avenir de sa maison, de la fortune et des affaires du ménage; où vous ne voyez que des plaisirs, il aperçoit des devoirs. Mais il serait vraiment trop malheureux, et nous trop ingrates, si nous devenions les complices de vos in- • justices en les écoutant. »

Tout cela fut dit d’un seul trait, sans reprendre haleine, comme une leçon qu’on aurait apprise, ou, du moins, comme une tirade préparée d’avance. Ce

n’est point là le fait de l’éloquence véritable. Aussi Philippe ne se montra guère convaincu.

« Je vous sais trop d’esprit, dil-il, pour croire que vous puissiez me dire sérieusement de telles banalités, et trop de tact pour vous persuader qu’un homme comme moi peut s’y laisser prendre. D’ailleurs je n'attaque en rien l’honorable M. Delaunay, et il n’est point dans ma pensée de lui faire aucun tort. Je le laisse pour ce qu’il est; je ne veux point m’en occuper. Permettez-moi seulement de vous dire que vous ne lui donnez point ce que je vous demande, et que vous ne recevez pas de lui ce que je vous offre. Nos domaines à tous deux sont bien nettement séparés. »

Edmée, fermement résolue à maintenir la position jusqu’au bout, déclara qu’elle n’entendait rien à toutes ces subtilités, et qu’elle ne les admettrait jamais. Cependant le baron lui parlait avec tant d’assurance, et prenait vis-à-vis d’elle un tel air d’autorité, qu’elle ne se défendait pas d’un certain trouble ; elle était forcée de s’avouer à elle-même que tout ce que lui disait Philippe était vrai.... Mais elle ajoutait aussitôt que tout cela ne devait pas être dit par lui, ni écoulé par elle ; elle lui savait mauvais gré de l’avoir ainsi entraînée dans cette conversation périlleuse qu’il eût été plus généreux à lui d’éviter. Mais les hommes sont-ils jamais généreux quand ils se trouvent sous l’empire de leurs passions ?

La pauvre créature se sentit bientôt vaincue par l’évidence accablante des raisons que Philippe accumulait sur elle avec une cruauté égoïste. Au bout d’un instant, comme si, en les lui présentant toutes à la fois, il eût rendu plus visibles et plus palpables ses griefs contre le mariage et contre la vie, elle courba la tête pour ne pas lui laisser voir une émotion que son premier devoir, en de telles circonstances, était de lui cacher. Mais une larme qu’elle ne put retenir brilla Un instant entre ses cils, roula lentement sur sa joue et tomba sur sa main.

« A moi du moins tes pleurs ! >■ s’écria Philippe, qui se crut assez fort en ce moment pour lui rappeler d’un mot le moment passionné qui avait failli les séparer à jamais, et le sonnet amoureux qu’il avait improvisé pour elle à la porte de sa chambre fermée.

« Jamais 1 jamais! dit Edmée, en se reculant vivement.

— Je vous fais horreur ! répliqua Saint-Wandrille avec une hypocrite humilité.

— Non, mais vous me faites de la peine, et ce doit être assez pour vous !

— Comment peut-on faire de la peine en aimant?

— Vous ne m’aimez pas ! répondit Edmée avec beaucoup de fermeté. N’aime pas qui veut! et, laissez-moi vous le dire , si ce que vous éprouvez pour moi vous semble en effet de l’amour, c’est que vous avez de l’amour une idée bien vaine. Écoutez-moi,

■ D i g i t i z -eo-lay

— -as i

Monsieur de Saint- Wandrille ; vous êtes venu ici l’âme toute pleine d’une autre, portant son deuil sur le visage aussi bien que dans le cœur; je ne m’y suis pas trompée ; il y a des choses sur lesquelles une femme. ne se trompe point.... Et tout à coup», parce que vous avez senti le besoin de vous consoler ou de vous étourdir, et que, dans ce moment-là, je vous aurai, par hasard, moins déplu qu’une autre, vous prétendez m’aimer ! Allez! dans quelques jours, et plus tôt encore peut-être , quand vous serez revenu à vous, non-seulement vous reconnaîtrez que j’ai eu raison, mais vous me saurez gré de n’avoir pas eu tort, et vous me remercierez de ne vousavoir pas cru. »

Tout cela fut dit avec une netteté et une fermeté que Philippe ne soupçonnait pas chez Edmée. Les femmes nous font parfois de ces surprises.

Mais l’étonnement chez lui ne dura pas longtemps, et il fit bientôt place à cette exaltation de désir, et à cette fièvre de sentiments confus qui s’empare si facilement de tous ceux chez qui la tête joue un trop grand rôle , et qui s’abandonnent aux fantaisies de l’imagination bien plus qu’ils ne se règlent sur les conseils du bon sens et de la raison. La difficulté l’excita, et Mme Delaunay lui sembla d’autant plus souhaitable qu’elle lui parut impossible. L’obstacle qu’il voyait ne le détournait point : il le provoquait; Edmée lui devenait un but qu’il allait poursuivre

avec une infatigable ardeur. Et comme il était de ceux qui se persuadent eux-mêmes les premiers ce qu’ils veulent faire croire aux autres,, il fut bientôt convaincu qu’il aimait passionnément Mme Delaunay. Aussi ce fut d’une voix sincère, et avec une émotion venue de l'Ame, qu’il se répandit devant elle en brûlants aveux. 11 lui chanta avec toutes sortes de fioritures et de variations ce grand air de la séduction, qu’il avait déjà essayé plusieurs fois, et dans lequel il s’était fait souvent applaudir et rappeler. 11 y déploya tous ses moyens, et il en avait beaucoup.

Edmée avait voulu l’interrompre dès la première phrase : mais on n’arrête pas un torrent impétueux; il fallut se résigner à tout entendre : elle se résigna. Nous avouerons même que, de temps en temps, elle sentit en elle un commencement d’intérêt pour un homme qui lui paraissait éprouver si vivement ce qu’il exprimait si bien : il est également vrai qu’elle ne s’abandonna point un seul moment à cet intérêt naissant. Elle regrettait de lui voir perdre toute cette éloquence et toute cette passion: mais c’était tout ce qu’elle pouvait faire pour lui. Elle n’aimait pas les paroles de sa musique ; mais elle reconnaissait que l’air était dit par un grand artiste. Tantôt Philippe voyait sur son visage une attention profonde et un attendrissement passager ; tantôt, au contraire, elle ne semblait plus écouter que vaguement, comme si elle n’eût pas compris, ou qu’il eût

— Pigto?e 4)y le

parlé à une autre. Mais il n’était pas homme à quitter une partie ainsi engagée, parce qu’il devait mettre un peu plus ou un peu moins de temps à la gagner. Ses efforts s’accroissaient avec la résistance. Le moment vint bientôt où Edmée crut qu’elle ne pouvait l’écouter davantage sans être coupable à ses propres yeux. Elle fit donc un geste de la main pour lui imposer silence, et ce geste eut une telle autorité que le baron, involontairement, s’arrêta.

Edmée parut hésiter, comme il arrive parfois au moment de prendre une résolution grave. Puis, tout à coup, retrouvant son courage , elle posa une main sur le bras de Saint-Wandrille, et, sans baisser les yeux, mais fort pâle :

« Monsieur Philippe, lui dit-elle, voyez à quoi vous me condamnez ; vous me forcez à vous avouer que je suis encore moins libre que vous ne le croyiez.... Eh bien! sachez-le donc; tout ce que vous mediteslà, je l'éprouve et je le ressens. Je suis aimée.... et j’aime! »

La foudre tombant aux pieds du baron ne l’eût pas frappé d’une stupeur plus grande. Mille sentiments divers, la surprise, le regret, le dépit et aussi l’admiration pour la rare franchise et le difficile courage d’Edmée s’emparaient de lui tour à tour et l’agitaient. Il resta quelques minutes sans paroles.

De son côté, Mme Delaunay se repentait-elle déjà d’en avoir tant dit? Attendait-elle avec une sorte

d’inquiétude la réponse qu’il ne faisait pas? En tout cas elle se taisait.

Enfin, Philippe se leva, et venant à elle :

« Maintenant, dit-il, vous êtes sacrée pour moi, et il ne sortira plus de ma bouche une parole que vous ne puissiez entendre.

— Peut-être, reprit Edmée, allez-vous me juger bien sévèrement ; mais vous serez du moins forcé de convenir que je n’aurai manqué envers vous ni de loyauté ni de franchise ; peut-être aussi penserez-vous que si je suis incapable de répondre à votre amour, je suis du moins digne de votre amitié : je vous la demande. Je vous crois au-dessus des atteintes d’une vanité vulgaire; de vous à moi, d’ailleurs, il n’y a nul prétexte à la jalousie ; mais si vous êtes sur le point de m’aimer, car il est impossible que vous m’aimiez déjà, je veux vous arrêter, pendant qu’il en est temps encore. Quelque chose me dit qu’au fond vous êtes bon ; c’est pourquoi j’ai résolu de vous éviter des chagrins contre lesquels, malgré toute ma sympathie, je me serais trouvée bientôt impuissante. Pour que vous ne souffriez point, j’ai consenti à courir le risque de m’amoindrir devant vous. I)u moins, vous ne m’accuserez pas d’égoïsme ; car, si l’un de nous d’eux devait être sacrifié à l’autre, j’ai voulu que ce fût moi, et j’ai mieux aimé une blessure dans mon orgueil que dans votre amour.

— Et je vous en remercie, ma sœur ! mais que parlez-vous donc de vous humilier par un aveu qui vous relève à mes yeux? Croyez- vous que je sois un de ces hommes, comme il y en a, dit-on, qui méprisent une femme parce qu’elle accorde à un autre ce qu’ils ont vainement sollicité d’elle? Vous aurais-je moins respectée, moi, parce que vous m’auriez permis de vous aimer davantage, et ma façon de vous juger changera-t-elle uniquement parce que ce n’est pas moi que vous avez préféré? »

Et partant d’un principe aussi spécieux qu’il était faux, Philippe commença de développer la thèse scabreuse et peu morale de la supériorité de l’amour libre sur le mariage, en louant le courage de celles qui savaient s’afTranchir des entraves sociales pour ne plus obéir qu’au cri du cœur et aux lois de la nature.

« Je n’ai aucun droit, dit Mme Delaunay, aux éloges.... singuliers que vous voulez bien m’accorder. J’ai moins de mérite qu’il ne vous plaît de m’en supposer ; je ne me suis affranchie de rien ; j’ai respecté tous mes serments, et je les respecterai toujours. Si j’ai eu le tort de me laisser surprendre par un sentiment qui ne devait pas naître dans mon cœur, sachez que je ne connais de lui que ses souffrances.... C’est déjà trop, sans doute, car, si amères que soient de telles douleurs, je me demande parfois si elles ne sont point des fautes.... «

Philippe, en entendant ces derniers mots, ne put se défendre d'un mouvement de surprise , dont Mme Delaunay s’aperçut. Ce fut là pour elle comme un premier châtiment.

« Qu’aviez-vous donc.pensé? demanda-t-elle au baron avec une vivacité extrême.

— J’avais pensé.... maisc’est très-difficileà dire.... si ce n’est pas vrai.... ce que j’avais pensé....

— Ah! monsieur, si j’avais eu ce malheur, au lieu de vanter mon crime, je ne songerais plus qu’à vous dérober ma honte ; c’est parce que je puis parler le front haut que j’ai parlé devant vous. »

Saint-Wandrille, l’homme des passions vives, ardentes et sans frein, corrompu par la trop longue habitude de cette vie parisienne où souvent, hélas! se dissipe ce qu’il y. a de meilleur en nous, Saint- Wandrille ne pouvait s’imaginer qu’une femme de vingt-cinq ans eût fait tout ce bruit pour une amourette platonique ; il ne lui semblait pas non plus très-facile d’admettre qu’elle eût pu résister, aimant et aimée, à la double séduction de son cœur et £un autre. Cependant il y avait sur le visage, dans les yeux, dans l’attitude, dans toute la personne d’Edmée, un tel accent de sincérité native et de pureté conservée qu’il se reprochait d’avoir douté d’elle, à l’instant même où il en doutait encore.

Mme Delaunay, avec cette intuition lucide qu’ont parfois les femmes, saisit au passage toutes ces

nuances de sentiment; mais elle comprit en même temps que l’erreur du jeune homme n’était pas sans excuse, et qu’il fallait pardonner quelques instants de doute à un esprit sceptique, peu habitué à accepter pour vraies des choses invraisemblables; elle reconnut %ussi qu’elle en avait trop dit pour ne pas tout dire, et elle se condamna vis-à-vis de lui à une franchise entière.

* Youlez-vous, lui dit-elle, entendre l’histoire d’une âme?

— Oui, si cette âme est la vôtre.

— Alors, écoutez-moi. »

Edmée appuya quelques instants son front dans sa main, en fermant à demi les yeux comme pour mieux recueillir sa pensée, puis relevant lentement la tête, elle commença ainsi :

Quoique ma famille appartienne à la plus ancienne race de ce pays, car je suis une Hauteville, et j’ai dans toutes les Croisades des aïeux que les poètes ont chantés, je suis née pauvre. La révolution qui a ruiné tant de maisons, n’épargna point la nôtre. Quand vinrent les mauvais jours, mon grandpère suivit sur la terre d’exil les maîtres qu’il avait aimés et servis dans leur prospérité.... Ce courtisan du malheur ne devait point revoir sa patrie; il mourut jeune et sans gloire, à l’armée de Condé, laissant en France un fils unique en bas âge, qui fut mon père. Une fois rendus à leur trône, et livrés aux soucis d’un règne orageux, nos princes oublièrent facilement ceux qu’ils ne voyaientplus. Leurs grâces ne vinrent point nous chercher jusqu’à Coutances, et mon père, en mourant, nous laissa, ma mère et moi, dans une médiocrité de fortune qui n’était pas

dorée. Ma mère, dont j’élais désormais l’unique bonheur, m’éleva avec un soin et un dévouement qui furent toute sa vie. Sa tendresse et son amour furent longtemps toute la mienne, et elle m’aima tant que je ne m’aperçus jamais que rien me manquât; tout le bonheur qu’une jeune fille peut avoir, je le trouvais près d’elle. Il y a cinq ans, — j’en avais dix-neuf, — après être allée rendre visite à des parents de mon père, qui demeurent en Bretagne, ma mère voulut me conduire aux bains duCroisic.Cefut là ma première échappée vers le monde : je n’étais pas encore sortie de l’intimité discrète de la famille, et le reste de l’univers m’était inconnu. Vous savez mieux que moi ce que sont les villes d’eaux, et ces réunions de tous les luxes et de toutes les élégances, où les femmes font assaut de coquetterie et de beauté, où les hommes, qui n’ont que le plaisir pour but, les entourent des hommages les plus empressés et les pius vifs.

Vous devez comprendre quelle impression un tel spectacle dut produire sur une jeune créature, pour laquelle tout était nouveau, et chez qui rien n’avait encore émoussé la puissance ni la fraîcheur de l’émotion. Je vécus là dans une atmosphère excitante, pleine d’enivrement, et qui me donnait le vertige. Il me semblait qu’il y avait en moi comme un autre moi qui me regardait vivre. Ce que j’éprouvai la première fois que j’assistai à un bal, je ne vous le

dirai pas ; je ne pourrais pas vous le dire. Un tourbillon m’emportait, et j’allais sans savoir où. Mais, loin de me charmer, cette fièvre- du plaisir me devint bientôt douloureuse. Si jeune et si inexpérimentée que je fusse, je comprenais déjà que le plaisir n’est pas le bonheur. J’avais, j’ai toujours eu, j’ai encore une sorte de timidité qui me tient éloignée de la foule et du bruit, et si ma mère m’eût écoutée, nous serions revenues bien vite à Coutances.

Cette année-là, il y avait au Croisic, à ce que l’on m’a dit, une société choisie. Elle se recrutait principalement dans les châteaux du voisinage ; les meilleures familles de Nantes et d’Angers fournissaient aussi leur contingent. Jeunes hommes et jeunes femmes s’étaient déjà groupés et formaient de petites sociétés, c’est-à-dire de petites coteries, dès avant notre arrivée. Nous ne cherchâmes point à nous y mêler; ma mère savait trop bien quelle réserve doivent s’imposer deux femmes qu’aucun homme n’accompagne et ne protège. Aussi, après les trois ou quatre premiers bals, où. elle avait voulu me conduire, nous vécûmes à peu près seules. Quand j’avais pris mon bain matinal, nous rentrions dans nos chambres, et nous y passions presque toutes nos journées, tantôt travaillant à nos fenêtres, tantôt regardant la mer, qui dès lors me plaisait, et qui depuis m’a plu bien davantage encore. Par-

fois aussi nous allions nous promener lé long de ces salines, dont la teinte blanchâtre et la monotone uniformité donnent à tout ce paysage du Croisic je ne sais quel caractère de morne tristesse.

Je n’avais point d’autre plaisir.

Il se trouvait parmi les baigneurs une famille suédoise, dont le chef, qui jouissait de l’estime de tout le monde, remplissait à Nantes les fonctions de consul de sa nation. Grave et sérieuse, comme le sont, dit-on, les gens du Nord, celte famille, qui ne se mêlait guère aux joies bruyantes, occupait dans un quartier paisible et à l’écart une petite maison voisine de la nôtre. LesBackmann, c’était leur nom, se lièrent peu à peu avec nous. La famille se composait du mari et de la femme, qui s’adoraient, et de deux enfants beaux comme des anges, et qui s’étaient pris pour moi d’une^de ces belles passions sans cause et sans raison, qui sont le propre de cet âge. Presque toujours chez nous, ils ne pouvaient me quitter sanslarmes, et ils devenaient ainsi comme le trait d’union vivant et charmant entre nos deux familles.

Cette intimité, qui nous était chère à tous, durait depuis un mois, lorsqu’un soir, en prenant le thé, M. Backmann nous annonça qu’un de ses proches parents, son grand-oncle maternel, un M. de Fersen, qui revenait d’Algérie, voulait bien se déranger de sa route pour les visiter. 11 ne devait, du

reste, passer au près d’eux que quelques jours; car il tenait à rentrer dans son pays avant les froids de l’hiver et les tempêtes de l’automne, si terribles dans la Baltique.

«*I1 arrive demain, ajouta Mme Backmann, et comme nous tenons à fêter son arrivée, il faut que nos aimables voisines viennent dîner avec nous sans façon. «

Nous acceptâmes.

Ma pauvre mère, qui aimait à se parer de moi, comme du seul joyau qui lui restât, prit plaisir à me faire belle. Aussi, quand nous entrâmes dans la chambre du pêcheur, arrangée en salon par Mme Backmann, avec le goût qu’elle apportait à toute chose, le galant consul, jetant un coup d’œil satisfait sur ma robe blanche, mes rubans bleus, et deux ou trois brins de bruyère sauvage que ma mère avait fourrés, je ne sais pourquoi, dans mes cheveux, me demanda si j’avais juré de faire la conquête de toute la Suède.

« Les Suédoises gardent trop bien ce qui leur appartient! répondis-je en embrassant Mme Backmann. »

Je crois que je parlais encore lorsque je vis apparaître, — je me sers à dessein de ce mot, car sa vue eut en effet pour moi tout le caractère d'une apparition, — celui qui depuis lors n’a plus cessé d’habiter ma pensée.

« Permettez-moi, mesdames, fît le consul en se tournant vers nous, de vous présenter un de nos meilleurs amis et de nos plus proches parents, M. Hérald de Fersen.

— Il est un peu jeune pour un grand oncle, murmura ma mère à l’oreille de Mme Iiackmanu, après avoir répondu au salut profond de l’étranger.

— Oh ! celui-ci n’est qu’un simple cousin ! Mais patience, l’oncle va venir. »

Pour moi j’étais restée sans paroles.

Je contemplais le nouveau-venu comme j’eusse fait d’un archange, dans un étonnement muet et plein de charme. Non point êertes que je fussesous l’empire de sa remarquable beauté: ces sortes de fascinations sont, grâce à Dieu ! assez rares chez la femme, plus rares encore chez la jeune fille : c’est par l’âme que nous aimons, et ce que nous aimons avant tout, c’est l’âme ! Mais c’était l’âme qui rayonnait en lui et qui le faisait si beau ! M. de Fersen ressemblait si peu aux jeunes gens qui se trouvaient alors auCroisic, ou, pour mieux dire, il ressemblait si peu à tous les hommes, qu’en le voyant je crus me trouver en face d’un être de quelque monde supérieur.

Ne riez point de moi, mon ami, continua Mme Delaunay après s’être arrêtée un instant, et comme recueillie en elle-même; ces souvenirs sont bien lointains déjà, et je les ai arrosés de tant de larmes

que leur prestige a dû pâlir.... Et cependant, aujourd’hui encore, je retrouve en moi mes impressions aussi puissantes et aussi vives que je les éprouvai il y a cinq ans bientôt.... Vous l’avez sans doute remarqué : les hommes à présent ne sont plus jeunes en France : tantôt des passions trop précoces les ont flétris; tantôt les préoccupations d’une vie difficile ont projeté sur eux je ne sais quelle ombre morose. Lui, au contraire, il était jeune, vraiment jeune; la jeunesse éclatait et brillait sur son visage; sa bouche était une fleur; sur son front pur, élevé, trop blanc peut-être pour un front d’homme, il me semblait reconncfttre l’empreinte encore vierge du doigt de Dieu. Un tel front ne pouvait abriter que des pensées nobies, grandes et généreuses; des cheveux blonds couronnaient ses tempes transparentes, et s’alliaient harmonieusement à cette délicatesse de teint inconnue dans nos climats, privilège exclusif de ceux qui vivent dans l’éternelle fraîcheur des régions boréales, et qui réfléchissent ainsi sur leurs traits la blancheur immaculée des neiges de leurs montagnes, et dans leurs yeux le profond azur de leurs lacs....

Après m’avoir saluée, en même temps que ma mère, il se tourna de mon côté et fixa sur mon visage son regard serein, lumineux, pénétrant et doux. Ce qui se passa alors en moi je ne saurais vraiment vous le dire. C’était une sensation nou-

velle, inconnue et toute-puissante. Il me semblait que ma vie me quittait pour aller à lui, et, chose étrange, j’étais heureuse de cet anéantissement de mon être; mille idées me venaient que j’eusse été absolument incapable d’exprimer, et s’il m’eût adressé la parole, en cet instant je n’aurais pas trouvé de mois pour lui répondre. Peut-être luimême n’était pas moins troublé que moi, et depuis lors j’ai pu voir en diverses circonstances qu’il avait des délicatesses et des timidités de jeune fille.

Mme Backinann nous demanda la permission de nous quitter pour donner un coup d’œil à son service (la maison n’était pas organisée comme à Nantes, et elle avait bien besoin, disait-elle, de l’indulgence de ses hôtes). Je lui offris de l’accompagner.

« On déserterait le salon! » me répondit-elle en regardant son cousin.

Elle partie, la conversation devint un peu embarrassée , malgré les efforts méritoires de l’honnête consul. Ma mère disait peu de chose; le jeune homme parlait moins encore; j’élais muette. Par bonheur, on annonça M. le comte Magnus de Fersen .

C’était le grand-oncle de Backmann et le père de Hérald.

On a dit et répété bien souvent que les Suédois étaient les Français du Nord ; je le crus en voyant le comte de Fersen, tant il avait grand air, bonne

grâce et belles façons. Il me rappela quelques-uns des amis de mon grand-père, compagnons et familiers de nos rois. C’était un beau viellard , portant noblement ses cheveux blancs. Il se montra pour ma mère d’une courtoisie de gentilhomme, et il m’adressa des compliments que Versailles eût trouvés de bon goût. Ma mère lui demanda s’il était de la famille de ce comte de Fersen, dont le dévouement à la reine Marie-Antoinette avait rendu la mémoire si chère à tous les cœurs royalistes.

« C’était le frère de mon père, et nous le regardons, madame, comme la plus pure de nos gloires de famille. Se dévouer à une femme, ajouta-t-il, en se tournant un peu vers moi , se dévouer sans espoir de récompense, n’est-ce point la plus belle destinée qu’un homme puisse envier ? »

Il y a dans la galanterie des viellards je ne sais quoi de chevaleresque et de désintéressé qui donne un grand charme à leur commerce : on les aime sans les craindre, et, par cela même, on leur montre plus librement la reconnaissance qu’ils inspirent.

Pendant que le père m’adressait des paroles aimables et flatteuses, je surpris le regard du fils ému et reconnaissant. On eût pu croire qu’il voulait le remercier de me dire ce que lui-même se contentait de penser.

A partir de ce moment, la glace fut rompue entre nous tous. Aussi le dîner fut très-gai. Nous étions

l’un près de l’autre, Hérald et moi. Un intérêt nouveau naissait dans ma vie et l’animait; j’étais attentive à mille détails, qui m’avaient toujours laissée parfaitement indifférente; mes yeux s’ouvraient; ils n’avaient su jusque-là ni voir ni regarder.

Qui donc éveillait ainsi en moi un autre moi jusqu’alors endormi ! C’était lui, c’était ce jeune créateur qui avait reçu du ciel le don de vie, et qui semait la vie autour de lui à pleines mains. Que vous dirais-je, que vous n’ayez déjà compris? Pareilles à deux sœurs qui se retrouvent, nos deux âmes allaient l’une vers l’autre, et, sans même s’en apercevoir, elles s’aimèrent! Chose étrange ! ma mère, qui, depuis que j’étais au monde, m’avait surveillée avec un soin si jaloux, montra tout à coup au jeune étranger une confiance absolue. Hérald l’avait donc charmée comme moi-même. Nous faisions ensemble, au bord de la mer, de longues promenades, sous des yeux indulgents qui ne nous regardaient pas trop ; puis, à la maison , nous avions aussi de bonnes causeries seul à seule ; ou bien encore, j’ouvrais mon piano, et il me chantait, avec un goût parfait et une sensibilité exquise, les mélodies de son pays, pleines de poésie et de tendresse. N’est-ce pas ainsi que l’on prend les jeunes cœurs? Le mien fut pris, ou, pour mieux dire, il se livra de lui-même avec cet abandon complet et sans aïrière-pensée, qui ne se retrouve point ailleurs que dans la jeunesse honnête. Une

autre, plus au fait de la vie, moins ignorante du monde, n’aurait pas ainsi répandu devant un homme les trésors de son Ame, sans au moins lui demander des gages. Mais je ne songeais point à demander; je ne songeais qu’à donner. Je m’explique mal : nous ne pouvions ni donner ni recevoir; un mouvement égal nous emportait l’un vers l’autre ; ce qui était à moi était à lui. Ces quelques semaines passées ensemble dans l’intimité la plus délicieuse, il me serait impossible de vous les raconter : le bonheur n’a pas d’histoire. Et cependant ces semaines rapides sont toute ma vie. A vrai dire, elles furent remplies d’un seul sentiment, monotone pour tout autre que pour nous. J’avais pris si rapidement l’habitude de cette existence à deux, que déjà je n’imaginais plus une autre vie. Hélas! je devais bientôt apprendre à quel point étaient vaines ces trop chères illusions.

Cette année-là, l’hiver eut des avant-coureurs précoces ; dès la tin de septembre, les feuilles tomoaient des arbres, et le soir, quand nous rentrions de nos promenades, nous apercevions au-dessus de nos têtes, passant en longues files avec des cris plain- » tifs et sauvages, les émigrés du ciel, les oiseaux du Spitzberg et du cap Nord, fuyant les rigueurs de la saison à venir et volant déjà vers les climats plus doux du sud.

Pourquoi, me demandai-je tout bas, pourquoi le

comte de Fersen ne fait-il pas comme eux ? Pourquoi faut-il qu’il choisisse précisément ce cruel hiver pour emporter avec lui, loin de moi, mon cher Hérald? Les médecins l’avaient envoyé dans le Midi pour se guérir. Ne pouvait-il prolonger de quelques mois son séjour parmi nous? Je n’aurais pas exigé de lui Nice, Cannes et Monaco. Mais ne pouvait-il point trouver, dans notre Bretagne même, quelque coin abrité où il eût été bien ? Si seulement il eût consenti à rester à Angers, cela m’eût suffi. A Angers, le ciel est clément : il a des rayons, même dans ses plus mauvais jours, et la terre, ailleurs dépouillée, s’égaye encore çà et là d’une végétation méridionale; partout, dans la ville heureuse, il y a des jardins et des fleurs,... et puis ce n’était pas trop loin de nous, et j’avais là une amie sûre et dévouée qui l’aurait vu souvent, et qui, souvent aussi, m’eût envoyé de ses nouvelles ; il eût été en France, et nous n’aurions pas eu la mer entre nous, la vaste mer qui sépare avec des abîmes.

Délicatement, et avec toutes sortes de réticences timides, j’en louchai quelques mots à Hérald. Il me répondit que son père était absent de Suède depuis bientôt deux ans ; que des intérêts graves y rendaient maintenant sa présence nécessaire ; qu’il avait formellement déclaré son intention de partir, et que jamais on ne l’avait vu revenir sur une résolution arrêtée.

Hérald me dit tout cela avec beaucoup de ménagement, une mélancolie timide, et une grâce pleine de tendresse. Je n’en ressentis pas moins une peine cruelle; je crus deviner qu’il était faible et qu’il ploierait sous le joug paternel ; je vis se dresser entre nous comme un obstacle qu’il ne saurait jamais briser, cette volonté si terrible dans sa froide énergie ; je soupçonnai tous les malheurs de l’avenir, et vaincue par la douleur que me causaient d’affreux pressentiments, je n’eus pas honte de laisser couler mes larmes.

« Oh ! je reviendrai ! je reviendrai bientôt , dit Hérald en serrant une de mes mains dans les siennes. Est-ce que je pourrais ne pas revenir? Est-ce que je ne laisse pas ici le meilleur de moi-même, tout mon cœur ? Mais ne pleurez pas, chère âme, ou je n’aurai jamais le courage de m’en aller.

— Tant mieux ! fis-je en cachant mon visage dans mes mains.... »

Peut-être cependant ces douces paroles me consolèrent-elles un peu ; mais elles ne me rassurèrent point : il y avait désormais un nuage dans mon ciel bleu

Le départ fut fixé au 29 septembre.

Nous avions encore huit jours devant nous ; mais ce dernier délai que la fortune semblait m’accorder par grâce, et comme un sursis, était désenchanté d’avance à mes yeux. C’est un malheur de ma na-

lure, mais un malheur inévitable et contre lequel j’essaye en vain de lutter : pour moi , ce qui doit finir n’existe déjà plus. La pensée du dernier instant empoisonne tous les autres et j’oublie ce que j’ai pour songer seulement à ce que je vais perdre. Je pus du moins, dans cette triste circonstance, faire l’épreuve de mon ami, et reconnaître ce qu’il y avait en lui de sensibilité profonde et de délicatesse ingénieuse. Il ne laissa point échapper une occasion de me prouver que j’étais désormais dans sa vie, ou plutôt que j’étais sa vie même, et qu’il ne comprenait point un avenir où je ne serais pas. Mais il avait beau faire, je m’obstinais dans ma tristesse. Une seule chose eût pu la dissiper, et cette chose, Hérald ne semblait point y penser.

La veille du départ, nous fîmes tous ensemble une dernière promenade.

Au retour, soit dessein, soit hasard, nous nous trouvâmes, lui et moi, un peu en arrière des autres, et nous pûmes ainsi échanger des adieux, qu’une présence étrangère eût singulièrement contraints.

Il faisait une de ces radieuses soirées dont vous connaissez la beauté, puisque vous avez habité nos régions de l’Ouest. Le soleil descendait lentement dans la mer, au milieu d’un cortège de nuages enflammés.

« Voilà bien les cieux de la Scandinavie ! s’écria

Hérald, en étendant la main vers le couchant, avec un geste et un accent enthousiastes.

— Des cieux où je ne suis point !

— Des cieux que vous verrez bientôt et que vous aimerez, répondit-il en pressant tendrement contre sa poitrine la main que je tenais appuyée sur son bras. »

La mer montait, venant à nous lentement.

Une de ces petites crevasses qui sillonnent le rivage, à sec quand la marée est basse, mais qui, lorsque le flot revient, se remplissent rapidement, alors même que le reste de la plage n’est pas encore inondé , nous barra tout à coup le passage. Il nous fallut faire un détour pour l’éviter, et ce détour nous éloigna davantage de ma mère et des Backmann. Bientôt nous pûmes nous croire seuls. Cette solitude avec Hérald ne me déplaisait point. Cependant, de minute en minute, la vague, qui gagnait toujours , nous poussait vers la côte , et rendait de plus en plus étroite la lisière extrême sur laquelle nous marchions. Souvent l’écume légère venait franger ma robe, et, plus d’une fois pour m’éviter l’atteinte des crêtes humides et déferlantes, Hérald fut obligé de m’enlever dans ses bras. Bientôt je commençai de ressentir je ne sais quelle inquiétude vague , et je hâtai le pas pour rejoindre nos amis. Un brusque escarpement du rivage, s’avançant comme une sorte de promontoire, que déjà le flux

venait rejoindre, dressa tout à coup devant nous un obstacle infranchissable. Au même instant, comme si elle eût été avertie par quelque secret pressentiment, ma mère se retourna, et voyant l’eau qui montait entre nous deux, elle m’appela, en me tendant ses bras malgré la distance. Mais le chemin était fermé pour aller à elle. Je voyais le danger qui grandissait à chaque moment; j’étais comme folle de terreur; il me semblait sentir déjà le flot montant jusqu’à ma poitrine, jusqu’à ma gorge, jusqu’à mes lèvres. Je crus que l’heure de mourir était venue, et déjà je me laissais aller défaillante sur l’épaule de mon ami.

« Courage, chère Edmée! me dit-il, en me montrant un sentier qui serpentait à travers les rochers et les broussailles, et descendait jusqu’à la mer ; courage I nous n’avons rien à craindre. »

Il fît un signe à ma mère en lui montrant les rochers, et me prenant par la main :

« Nous n’avons plus de temps à perdre, marchons ! et il m’entraîna. »

L’abord était rude, le sentier rompu avant d’atteindre le rivage, et la montée âpre et dure. Mais, s’il y avait de la fatigue, il n’y avait plus de danger, et je laissais faire Hérald, calme, tranquille et confiante, comme s’il eût été mon frère ; il me tenait, me guidait, me portait presque ; j’étais heureuse.

Nous fûmes bientôt en pleine campagne; mais le sen-

lier né conduisait pas directement auCroisic : obligé d’éviter un ressaut très-accentué du rivage, il s’attardait en maints détours, et circulait à travers des héritages séparés entre eux par de hautes et fortes clôtures, tout à fait infranchissables. Cependant la nuit tombait rapidement, et les premières étoiles s’allumaient dans le ciel. Plus d’une fois nous nous égarâmes, et noqs fûmes obligés de revenir sur nos pas pour retrouver notre route. Je ne me plaignais point ; au contraire : une joie puissante remplissait ma poitrine, et en me trouvant ainsi avec lui, loin du monde, tous deux sous l’œil de Dieu, j’oubliais que j’allais le perdre ! Il avait repris mon bras, et je sentais chaque battement de son cœur, qui devenait à chaque instant plus rapide. Nous marchions assez vite, presque sans parler. Au bout de quelques minutes, je me sentis prise d’une fatigue qui ressemblait à de l’épuisement ; je n’étais pas capable de faire un pas de plus. M. de Fersen s’en aperçut et s’arrêta. Je le regardai : sous la lumière sereine et amie des étoiles, il me parut encore plus poétiquement beau. Ses yeux, dont une larme tempérait l’éclat, avaient la douce lueur du saphir ; tout en lui respirait la tendresse, cette tendresse pure et profonde à laquelle une femme est heureuse de se confier.

« Edmée, ma chère Edmée, me dit-il tout à coup, en m’attirant vers lui, je vais partir ; mais je vous

laisse mon cœur, mon âme, ma vie, tout moi!

L’homme est toujours où est son amour.

— Et la femme aussi ! » répondis-je avec un élan dont je ne fus pas la maîtresse.

Il prit ma main qu’il porta à ses lèvres, puis il continua :

« Je vous aime comme nous savons aimer dans le Nord, sans restriction et sans réserve ; acceptezmoi, je me donne à vous; repoussez-moi je me donne encore, et je ne me reprendrai jamais.... Et vous, m’aimez-vous vraiment? est-ce ainsi que vous m’aimez?

Pour toute réponse, je laissai tomber ma tête sur sa poitrine. 1

* Edmée, reprit-il encore, et cette fois il y avait dans sa voix un accent de tristesse, Edmée, croyezvous en moi ?

— Comme en Dieu même !

— Avez-vous confiance en votre ami ?

— Comme en ma mère.

— Chère âme, sois bénie pour cette parole qui lie nos deux vies ! elle fera ma consolation et ma force ; n’en perds point le souvenir ; quoi qu’il arrive, que ta foi ne s’ébranle et ne se trouble jamais ! »

Je ne compris pas trop ce qu’il entendait par là; mais ces paroles ambiguës me firent peur, et il me passa un frisson sur les épaules.

« Je ne sais ce que vous voulez me dire, balbutiai-je à demi-voix; mais, en vérité, ma confiance en vous me semble si naturelle que vous n’avez point à m’en remercier; » puis j’ajoutai, mais plus bas ; « Estce que vous sentez le besoin de m’éprouver, Hérald?

— Non ! Dieu m’en est témoin !• mais la vie est parfois cruelle, et, si jeune que vous soyez, vous savez déjà que l’on ne fait point sa destinée.... mais qu’on la subit. »

Ici la parole s’arrêta sur les lèvres de M. de Fersen ; ce qui lui restait à me dire lui coûtait un effort qu’il n’avait pas le courage de faire : uif soupir souleva sa poitrine; moi-même je n’étais pas moins troublée, et je sentis ma main se crisper sur son bras avec une folle étreinte. Ne me jugez point trop sévèrement, monsieur Philippe, j’étais une jeune fille, complètement ignorante des tristes réalités de ce monde; j’aimais pour la première fois, et j’aimais de toute mon âme. La contrainte de Hérald, son embarras, ses paroles entrecoupées, son angoisse me mirent hors de moi-même,. Je m’attendis à quelque affreuse révélation. Je le regardai. Non! ce n’était point là le visage d’un trompeur, et la perfidie n’eut jamais ni ses nobles traits ni cette expression de franchise et de loyauté. Un peu de calme me revint.

« Achevez, mon ami, de grâce, achevez ! lui dis-je en serrant sa main.

— Edmée, si je voulais vous faire en ce moment l’histoire de ma vie, elle tiendrait tout entière dans deux mots : Je vous ai vue et je vous ai aimée ! et quand j’ai cru deviner que vous aussi vous m’aimiez, moi qui n’ai jamais fait un faux serment ni pris en vain le Ciel à témoin, j’ai juré que toute ma vie serait à vous !

— Eh bien! alors, je ne comprends pas.

— Ah ! sans doute, vous ne comprenez pas que mon père n’aille point ce soir trouver votre mère et lui dire : Nos enfants s’aiment; l’amour est le plus grand des biens donnez-moi votre fille, je vous donne mon fils, et qu’ils soient heureux! »

Je fis de la tête un signe d’assentiment.

« Hélas! continua-t-il avec une émotion si douloureuse que j’eus pitié de lui, voilà précisément ce qui est impossible.

— Impossible! murmurai- je, en m’éloignant brusquement, impossible! oh! quel mal vous me faites! Pourquoi donc, impossible? — Parlez! mais parlez, monsieur, je veux tout savoir. — La vérité, toute la vérité !

— Calmez-vous, chère enfant! et permetti-z-moi d’abord de vous dire que la volonté des autres ne prévaudra jamais sur la mienne. Quelque obstacle que l’on veuille élever entre nous, je saurai le renverser....

— Un obstacle! la volonté des autres! voilà pour moi autant d’énigmes que de mots !

— Sachez donc que, depuis longtemps, mon père a formé pour moi un projet d’alliance, auquel je ne puis pas le faire renoncer tout d’un coup ; il est obstiné dans ses résolutions, et il me faut pour les vaincre de la patience et du temps. Maintenant vous savez tout.... »

Les paroles de M. de Fersen ouvraient un abîme à mes pieds, et le coup de foudre de ses révélations m’y précipitait avec mes espérances anéanties. J’étais trop fière pour me plaindre; je l’aimais trop pour l'accuser; je baissai la tête sans rien dire. Mais, à la pâleur de mon visage, au frémissement de mes lèvres, au léger tremblement qui agita mes mains, il devina ce qui se passait en moi.

« Mon père m’aime ; au fond, il n’est pas méchant, reprit-il après quelques secondes d’un silence aussi pénible pour lui que pour moi; il ne voudrait pas faire mon malheur, et je lui dirai si bien que pour moi le plus insupportable des malheurs ce serait la vie sans vous! J’ai une mère, jeune encore, la meilleure des mères, qui m’adore comme l’âme de son âme; elle sera du parti de mon amour,... elle nous aidera,... et nous vaincrons!... Mais parlez-moi donc, Edmée; de grâce! parlez-moi! votre silence me fait mal.... et il me fait peur. »

J’avais quitté son bras et je marchais à côté de

lui, muette et farouche; il voulut prendre ma main; je la retirai avec une brusquerie hautaine. En vain il essaya de me rassurer et de me convaincre; je ne le croyais plus; en vain il me prodigua les plus affectueuses paroles.... je ne l’écoutais pas : il eût pu s’adresser tout aussi bien aux arbres ou aux cailloux du chemin.

« Reconduisez-moi chez ma mère, monsieur! »

Ma voix avait un accent âpre et dur que je ne lui connaissais pas.

« Ah! chère, trop chère et trop injuste créature, vous êtes sans pitié, et vous punissez le malheur comme il faudrait punir le crime. Que Dieu vous pardonne votre cruauté ! »

Je l’aimais ! déjà la pitié luttait dans mon cœur avec la colère. Je ne voulais pas le regarder; car je ne voulais pas lui pardonner.

« Dussiez-vous m’afccabler, dussiez-vous me maudire, fit-il en secouant mon bras avec une certaine violence, parlez!... Je veux entendre mon arrêt de votre bouche !

— Eh bien! quittez-moi, abandonnez-moi, oubliez-moi,et retournez à cette femme.... Sans doute elle vous aime et vous l’aimez ! Il est inutile de faire deux victimes : c’est déjà trop d’une 1 »

J’avais contenu mes sanglots ; mes larmes ne coulaient plus, et mon visage n’exprimait qu’une froide et implacable résolution.

« Ah ! c’en est trop à la fin, reprit Hérald en relevant la tète; que parlez-vous de serments, de victimes et d’amour? Je n’ai fait de serments à personne; vous seule êtes aimée, et, s’il doit y avoir une victime, sachez-le bien, ce sera moi! »

Hérald prononça ces mots avec un tel accent de franchise, que, s’il ne parvint pas à vaincre ma douleur, il désarma du moins ma colère. Je baissai la tête pour cacher mes larmes, et nous marchâmes lentement, l’un à côté de l’autre, en gardant un silence plein de tristes pensées.

Et cependant c’était une belle soirée pour être heureux, pour aimer! Le ciel brillait sur nos têtes, au loin nous entendions la grande voix de la mer, adoucie par la distance, et qui nous arrivait comme une plainte; la brise du soir nous apportait les âpres senteurs des plantes marines, qui se mêlaient au parfum des bruyères sauvages et des genêts à fleur d’or, et tous deux nous étions jeunes et purs; et cependant, sous ces étoiles, qui nous regardaient d’en haut comme les yeux de Dieu notre père, il n’y avait point peut-être deux créatures plus infortunées que nous.

Hérald se taisait. Ce fut moi la première qui repris la parole.

« Vous sentez, lui dis-je, qu’à présent j’ai le droit de tout savoir; il faut donc tout me dire.

— Eh! sans doute.... mais tout n’est rien!

— Dites toujours, je verrai bien. »

Il me raconta avec toutes sortes de précautions et des protestations à chaque instant renouvelées d’une éternelle tendresse, que ce projet de mariage dont il avait toujours craint de m’entretenir, avait été arrêté par son père, qui ne l’en avait instruit que récemment. Mais, par cela même qu’il n’avait rien promis, on ne pouvait rien exiger de lui. S’il n’avait jusqu’ici manifesté aucune intention de résistance, c’est qu’il n’avait eu aucun intérêt à le faire. Mais, à présent qu’ilaimait, il saurait garder sa liberté pour moi. Seulement, il craignait son père; il savait qu’il ne fallait point le heurter de front; il était de ceux devant qui, tout d’abord, il fallait plier, quitte à se redresser aussitôt. — Il avouait bien que ce n’était pas là ce que je devais attendre de lui; ce n’était point par ces voies détournées qu’une fille de mon nom devait entrer dans sa famille.... J’avais le droit de ne point lui pardonner ce semblant d’humiliation. Aussi, quoi qu’il, me plût de résoudre, il de m’accuserait jamais ; et si je trouvais un mot pour lui rendre un peu d’espoir et de courage, il n’aurait pas trop de toute sa vie pour m’en remercier; pas trop de toutes ses forces et de tout son amour pour me payer son bonheur!

Ce que je vous rapporte là en phrases mortes et décolorées, M. de Persen me le dit avec une ardeur

de passion, une entraînante éloquence, à laquelle une fille bien éprise pouvait difficilement résister. Peu à peu il se fit en moi un certain apaisement; ma douleur fut moins vive, et je pus ouvrir mon âme aux consolations qu’il me prodiguait. Ah ! sans doute, elles étaient bien loin de me suffire! Depuis quelques jours la pensée de me séparer de Hérald m’avait remplie d’angoisses. — Mais je me disais du moins qu’il ne partait point sans esprit de retour; je ne doutais point qu’avant de quitter le Croisic son père et ma mère n’eussent échangé les mots sacrés qui lient les destinées. Le chagrin de l’adieu se trouvait donc singulièrement adouci par la certitude du revoir. Et tout à coup cette certitude s’évanouissait, et je ne trouvais plus à sa place qu’une espérance bien vague. Mais il y a tant de charme dans la parole aimée qu’elle berce et qu’elle endort, comme une chanson d’aïeule, nos plus cuisantes douleurs. Peu à peu la voix de Hérald me calmait et me consolait.

Tout à coup,’ nous aperçûmes devant nous, et à une assez forte distance, les lumières delà petite ville, qu’un pli de terrain nous avait longtemps dérobées.

« Mon Dieu, déjà ! » soupira M. de Fersen.

Mon cœur, trop d’accord avec le sien, répétait aussi tout bas : Déjà ! Mais j’avais vieilli depuis une heure, je savais maintenant cacher ma pensée.... j’étais femme.

« Oui , grâce à Dieu ! répondis-je tout haut ; ma pauvre mère doit être mortellement inquiète ! »

Malheureuse fille !' ce n’était point ma mère qui m’occupait en ce moment.^

Encore deux cents pas et nous allions atteindre le groupe des premières maisons, dans lequel se trouvait la nôtre. Nous marchions lentement, comme à regret. Hérald avait fait glisser ma main dans la sienne.

« Oh! je vous en supplie, me dit-il en s’arrêtant et en me jetant un regard plein de prières, ne nous quittons pas ainsi 1

— Eh ! comment voulez-vous que nous nous quittions ?

— Amis, confiants, rassurés, croyant l’un en l’autre, certains de l’avenir comme de nous-mêmes....

— Je le voudrais.... je ne le puisl

— Oh! croyez! croyez! reprit-il avec force, et dites-moi bien que, de votre côté....

— Doutez de tout, Hérald, excepté de moi! »

Il me remercia, et voulut m’attirer à lui : ses lèvres cherchèrent les miennes. La veille encore, s’il eût tant osé , je n’âurais pas eu peut-être le courage de lui refuser ce gage suprême par lequel la femme se promet; car je l’aimais tant que déjà je me croyais sienne devant Dieu.... Mais, dans ce terrible entretien, mes espérances s’étaient mêlées de

tant de craintes, il avait tellement ébranlé ma confiance que quelque chose me disait : Tu ne dois pas ! Je baissai vivement la tête , et je reçus son baiser dans mes cheveux ; mais ce ne fut point sans peine que je me dégageai de l’étreinte passionnée par laquelle il m’appuya contre sa poitrine en me disant tout bas :

<■> Toi toujours, et jamais que toi !

— Ma mère ! m’écriai-je en échappant à ses

bras. »

Ma mère, en effet, pleine d’inquiétude, accourait au-devant de nous, et même alors qu’elle fut près de moi, elle ne pouvait croire encore qu’elle m’eût retrouvée. M. de Fersen lui offrit son bras. C’en était fait désormais de toute causerie intime. Nous marchâmes silencieusement, chacun dans nos pensées. Mme Backmann nous attendait chez elle; elle

voulait que cette dernière soirée se passât dans l’intimité qui nous avait rendu les autres si douces. Mais elle fut triste comme une soirée d’adieu. Deux ou trois fois je me surpris attachant sur le comte Magnus un regard où il y avait de la colère, presque de la haine.... Ce sont là des sentiments mauvais et coupables, je le sais ! Mais n’élait-il point le seul et en môme temps le redoutable obstacle qui s’élevait entre moi et le bonheur ? Ce regard n’échappa point à Hérald.et il y répondit par un coup d’œil plein de muettes prières qui semblait me

dire : « Pardonne-lui; ce n’est pas sa faute : il t’aimerait, s’il le connaissait mieux ! »

A dix heures, ma mèrfe se leva pour partir. Ellemême, je crois, s’étonnait du silence du comte de Fersen : ce n’était point à elle à le rompre. En de pareilles matières, la femme n’a qu’un droit, le droit d’attendre. Mme Backmann comprit- elle ce que je souffrais ? Elle ne me dit rien qui pût me le faire supposer; mais elle vint me reconduire jusqu’à sa porte, rhe serra doucement la main, et me baisa au front avec une tendresse d’affection qu’elle ne m’avait jamais montrée.

Une fois chez nous, je prétextai un violent mal de tête pour éviter les questions de ma mère, et je me mis au lit. Je n’y trouvais ni le sommeil ni la paix. J’entendis sonner toutes les heures, en me retournant sur ma couche comme sur un sable brûlant. Qu’elle se traîna lentement cette nuit d’agonie, et de quelles douleurs chargée! Enfin le matin arriva et je vis poindre avec un sentiment de délivrance, tant j’avais souffert, ces premières lueurs de l’aube, qui semblent faites pour éclairer les plus tristes scènes du drame humain, les égorgements d'amis qu’on appelle des duels, les exécutions des scélérats, et l’agonie des mourants, qui, d’ordinaire, entrent dans la nuit éternelle à l’heure où recommence le jour des vivants. Bientôt j’entendis le bruit sourd d’une voiture qui roulait avec des heurts et des ca-

hots sur le pavé de ma rue. Elle s’arrêta tout près de notre maison. Je courus, pieds nus, jusqu’à ma fenêtre, et je vis les domestiques des Backmann charriant des malles et des sacs de voyage.

Le comte Magnus parut le premier, accompagné du consul et enveloppé de fourrures comme au cœur de l’hiver. Hérald descendit un peu après. Il jeta sur mes fenêtres un long, bien long regard : c’était un adieu qu’il m’envoyait, l’adieu suprême 1... et je ne pouvais pas même soulever mon rideau pour lui dire : Me voilà! Je te vois.... tu n’es pas seul, et ma pensée a retrouvé la tienne !

Il partit.

Du moins je ne doutais pas qu’il ne partît en m’aimant.

Arrivée à ce point d’un récit que Saint-Wandrille s’était bien gardé d’interrompre, Mme Delaunay appuya sa tête dans sa main, et s’arrêta un instant, comme accablée sous le poids des souvenirs qu’elle venait d’évoquer.

« Courage! lui dit Philippe non moins ému qu’ellemême, de telles douleurs se consolent en se racontant, et vous savez si vos paroles tombent dans un cœur ami.

— Ce que je vais maintenant vous dire, continua Mme Delaunay, est le plus triste de tout. C’est l’atonie dans le désespoir; c’est le calme dans le malheur, désormais sûr de lui-même. Ces choses-là ne se racontent point : un seul mot suffit à les indiquer ; l’âme de l’autre comprend et achève !

Je restai à ma fenêtre, immobile et tremblante, tant que m’arriva le bruit sans cesse diminuant, et

de plus en plus lointain, de la voiture qui l’emportait. Quand je n’entendis plus rien, je crus perdre Hérald pour la seconde fois, et il me sembla (que ma pauvre mère me pardonne cet égoïsme de ma douleur!), il me sembla que j’étais seule au monde. Je me rejetai dans mon lit et je cachai ma tête pour étouffer mes sanglots, qui éclataient malgré moi. Enfin, mes larmes coulèrent, les premières larmes amères que j’eusse encore versées! Plus tard, à l’heure accoutumée, lorsque ma mère entra chez moi, j’avais déjà baigné d’eau fraîche mes joues, mon front et mes yeux; elle ne vit rien, ou ne voulut rien voir. Cette âme chère et tendre, la plus douce créature que Dieu ait jamais faite à l’image de sa bonté, ne cessa de me montrer l’affection la plus ingénieuse, la plus délicate et la plus attentive. Comme elle eût voulu prendre ma part de douleurs, et avec quel courage elle l’aurait portée! Mais Dieu ne permet pas ces dévouements des mères, infinis comme leur amour, parce qu’il faut qu’ici-bas chacun ait son lot de malheur, et verse sa mesure de larmes ! Mme Backmann, soit qu’elle fût touchée de ma tristesse, soit que M. de Persen eût fart devant elle quelque discrète allusion à nos sentiments, vint chez nous de bonne heure et ne me quitta guère pendant cette première journée, et, jusqu’à son départ du Croisic, elle m’entoura de ses soins et de sa présence avec une sollicitude qui ne se démentit jamais.

Elle prenait plaisir à me parler des Fersen, de l’illustration de leur race c<ntique, et de la haute position qu’ils occupaient dans leur pays. Tout cela m’intéressait sans doute; mais un seul mot m’eût touchée et réjouie bien davantage.... « Il vous aime! il yous aime et il reviendra! » Voilà ce qu’il eût fallu me dire, et ce que personne ne me disait.

Bientôt cependant les vents d’hiver glacèrent l’Océan et chassèrent, comme des oiseaux frileux, les derniers baigneurs du Croisic. Pour moi, je ne haïssais pas cette bise aiguë du Nord : elle avait passé sur les vagues de la Baltique qui portaient son vaisseau : elle avait effleuré les grands sapins qui versaient leur ombre sur le château de ses pères. Je m’attardais donc après tout le monde, et j’usais de mille ruses pour retenir encore ma mère.

Un soir pourtant elle m’annonça que nous partirions le surlendemain, et elle me le dit avec une telle fermeté que toute résistance me parut inutile.

J’employai cette dernière journée à faire le pèlerinage de mon amour, et à revoir l’un après l’autre, — seule , hélas !’ — tous les sites que nous avions parcourus ensemble. Qu’ils m’avaient alors paru charmants, qu’ils me semblaient à présent tristes et désolés! Comme je compris que c’est notre cœur qui fait la nature belle , et non pas la nature qui

fait notre cœur joyeux. Je recueillis avidement tous mes souvenirs, et quand j’eus l’âme remplie de ces invisibles reliques de mon passé, je quittai le Groisic avec un déchirement que je ne saurais vous rendre.

Nous revînmes à Coutances. Je n’ai rien à vous dire de cette ville ; vous la connaissez. Avant d’avoir rencontré M. de Fersen, elle ne me paraissait qu’ennuyeuse. Après l’avoir perdu, je la trouvai insupportable. Que je regrettai alors de ne pas être homme; que je maudis cette résignation qui me condamnait à l’attente, quand j’avais un si ardent besoin d’agir! Il n’y a au monde que les femmes pour subir dans toute leur horreur ces implacables supplices.

L’hiver s’écoula avec une lenteur désespérante Pas une fois je ne reçus de nouvelles de l’absent. J’essayai de me consoler , en songeant que , dans cette saison , la Baltique est couverte de glaces, et les communications avec la Suède lentes et difficiles. Je mettais tous mes soins à me tromper pour l’excuser mieux : j’étais si malheureuse quand je le croyais coupable?

Ma mère voulut me mener dans le monde qu’elle avait toujours paru craindre. On eût dit maintenant qu’elle espérait en lui. Espérance vaine! L’annonce d’un bal, qu} fait battre tant de jeunes cœurs, me laissait dans mon incurable apathie. Je fis si bien que nous restâmes chez nous. J’aimais ma solitude; un souvenir suffisait à la peupler pour moi. Si j’avais pu seulement parler de lui avec quelqu’un! Mais je n’osais pas même prononcer son nom , et cette abondance douloureuse de sentiments qu’il m’était impossible d’épancher, retombait comme un poids sur mon cœur. Tous les griefs que j’avais pu avoir contre lui s’effaçaient dans la distance; je ne voyais plus que ses qualités; je me reprochais mes duretés dans notre dernier entretien; à présent c’était moi qui devais avoir besoin de pardon!

Enfin l’hiver s’acheva, et le printemps ramena la joie pour tout ce qui respire, et ranima l’espérance dans le cœur des malheureux. « Il va venir! » me chantaient les buissons en fleurs. Les premières glaces étaient déjà, rompues et flottantes dans les fjords de la Baltique : rien ne pouvait plus le retenir !

Ilélas I il ne vint point. Nous étions en juin : il était parti depuis septembre.... et depuis septembre j’étais sans nouvelles.

« N’est-ce pas, dis-je à ma mère , que nous retournerons au Croisic?

— Ma pauvre enfant, nous irons où tu voudras ;

au Croisic, si tu veux; mais, crois-tu donc y retrouver le bonheur? »

Ma mère avait raison : le bonheur n’était plus là! Je comptais du moins y voir Mme Backmann , — le dernier lien qui me rattachât à Hérald ! Cette illusion m’échappa comme les autres. Le consul de Nantes était appelé aux mêmes fondions dans une ville du Nord. Ces amis d’une saison partirent sans nous avoir revues. Je restai à Coutances. Août et septembre m’accablèrent avec leurs chaleurs et leurs pesants loisirs. Que vous dirai : je? Un nouvel hiver passa, suivi d’un nouveau printemps, et je n’entendis point parler de M. de Fersen. Après avoir tant espéré, je n’espérai plus. Je fus certaine désormais que Hérald m’avait oubliée, ou du moins qu’il n’avait pas eu l’énergie nécessaire pour lutter contre la volonté paternelle. Je lui pardonnai , en lui envoyant du fond du cœur ce long et douloureux adieu que nous disons à nos morts bien aimés , et mon âme porta son deuil.

Cependant j’allais prendre mes vingt ans, et ma sauvagerie n’avait pas éloigné de moi tout le monde. Deux ou trois jeunes hommes voulurent bien me faire l’honneur dépenser à demander ma main. Je les refusai sans me condamner à l’ennui de présentations que je savais d’avance inutiles.

Ma mère me blâma doucement ; elle me dit que jusqu’ici elle m’avait laissée faire mes volontés, avec

une indulgence voisine de la faiblesse ; mais que l’âge venait, que j’avais assez sacrifié aux illusions de la jeunesse et aux folles chimères des premières années : c’était l’heure, à présent, de songer à l’avenir et d’envisager la vie telle qu’elle est, en face et froidement. Le mot d’ordre que Dieu nous donne, c’est devoir et non plaisir.

Je sentais qu’elle avait raison, et, ne trouvant rien à lui répondre, je me contentai de pleurer. Une fois encore, elle se trouva faible devant mes larmes.

« C’est affreux, ce que tu fais là ! dit-elle en m’embrassant; tu veux donc que je meure de chagrin, ou que je me rende complice de ta folie ? Songe cependant à l’amertume de mes derniers jours, si, quand Dieu me rappellera à lui, et je sens que ce sera bientôt, je te laisse seule en ce monde, sans protecteur et sans ami.

— Oh! mère, que parlez- vous de mourir? m’écriai-je, en lui jetant les bras autour du cou, Vous ne mourrez pas! que deviendrais-je sans vous? »

Elle caressa mes cheveux avec ses doigts maigres.

« Pauvre fille ! il ne m’est donc pas possible de te rendre raisonnable ! Voyons, mademoiselle, promettez-moi d’essayer, et de ne plus faire de peine à votre mère! »

Je la voyais si malheureuse que je promis tout ce qu’elle voulut.

A quelque temps de là, nous reçûmes une lettre dont la vue seule arrêta le sang dans mes veines : elle portait le timbre de la poste de Lübeck, et l’adresse était de la main de notre amie, Mme Backmann. Je compris tout de suite qu’elle contenait dans ses plis le secret de ma destinée. Sans avoir la force de prononcer une parole, je la tendis à ma mère, qui l’ouvrit d’une main tremblante, la parcourut rapidement des yeux et devint tout à coup si pâle que j’en fus effrayée.

« Qu’est-ce? qu'est-ce donc, mère? tu me fais peur!

— As-tu du courage, ma pauvre enfant?

— Assez pour regarder la mort en face.... mais pas assez pour l’attendre !

— Eh bien, donc! prends, lis et pleure! »

Après quelques phrases obligeantes, où elle s’ex-

cusait d’étre partie de France sans avoir pris congé de nous, Mme Backmann nous disait qu’elle arrivait de Suède. Le comte de Fersen l’avait chargée de nous présenter ses hommages. Quant à Hérald, c'était un de ses regrets de ne l’avoir pas vu ; il était en ce moment dans le Nord, près de sa fiancée, disait-on. Son père annonçait partout que ce fils longtemps rebelle avait enfin cédé à ses instances , et que le mariage était prochain.

Je n'en lus pas davantage, et sans prononcer une parole, — car ma gorge était sèche et le souffle me manquait — je rendis la lettre h ma mère. Mais mon visage parlait pour moi, et il exprimait sans doute une bien profonde douleur, car elle me prit dans ses bras , et me baignant de ses larmes : « Pauvre enfant, me dit-elle, si du moins tu pouvais pleurer ! »

Il ne faudrait point qu’il y eût dans la vie beaucoup de crises comme celle-là. On y perdrait bientôt le peu de bonté que Dieu a mis dans le cœur de ses créatures. — Je sentis qu’en quelques minutes j’étais devenue une autre femme : le rêve de bonheur si longtemps caressé venait de s’évanouir — et cette fois de s’évanouir pour toujours.... la terre manquait tout à coup sous mes pas, et je roulais dans les abîmes sombres. — Un vide affreux se faisait en moi, je n’étais plus sûre d’avoir ma raison. Je regrettais tout à la fois, — le ciel m’a punie de

ces blasphèmes, — d’être trop chrétienne pour chercher l’oubli dans la mort, et de ne point l’être assez pour chercher la paix dans un cloître.

Que vous dirai-je? — Il fallut vivre!... vivre dans le monde, — au milieu des indifférents, des méchants peut-être 1 — il fallut vivre en cachant ma douleur comme on cache une faute ! Tous ne me comprendrez pas, vous homme, — vous Parisien ! Mais celles-là me comprendront qui auront, comme moi, langui dans l’énervante atmosphère d’une petite ville, et qui auront subi les tortures d’une passion malheureuse, la mort dans l'âme et le sourire aux lèvres. J’étais dans un trouble d’esprit vraiment douloureux. Il y avait des moments où il me semblait que je détestais M. de Fersen : il y en avait d’autres où je sentais que je l’aimais encore ! Et il s’en fallait, en effet, que je fusse détachée de lui. On ne sait pas assez quelles racines profondes le premier amour jette dans un cœur pur. Du reste, voyez ma misère! j’étais plus malheureuse encore en le détestant qu’en l’aimant. Je vis bien que je devais en prendre mon parti et me résigner à ne le point haïr. J’en arrivai peu à peu à le considérer comme la cause involontaire d’un mal désormais irréparable ; je fis tout pour me persuader que les événements seuls étaient coupables et non pas lui, et qu’il subissait comme moi une destinée plus forte que notre volonté à tous deux. C’était là pour moi

l’unique moyen de trouver quelque douceur à mes larmes.

Je m’unis plus étroitement encore à ma mère, comme à la seule affection qui restât à ma vie.

Elle aussi devait me manquer bientôt! Je la voyais précipitée sur un déclin rapide ; on eût pu marquer d’avance le moment de la séparation. Ellemême ne se faisait aucune illusion, et sa lucidité rendait inutiles tous les mensonges de ma tendresse.

« Si, du moins, je te voyais mariée! me disaitelle à chaque instant, je mourrais tranquille. »

Ai-je besoin de me justifier auprès de vous, monsieur Philippe? Hérald était perdu pour moi : ma vie pouvait être longue encore, et sans me flatter qu’un second amour, aussi ardent que le premier, viendrait jamais me faire oublier ses angoisses chéries et ses tourments adorés, j’espérais que le mariage me donnerait un jour ces consolations de la maternité qui sont, dit-on, le plus grand bonheur de la femme. M. Delaunay était un de ceux qui m’avaient recherchée. Peut-être y avait il entre nous deux une certaine disproportion d’âge. Mais dans la situation d’esprit où je me trouvais, c’était pour moi chose indifférente. D’ailleurs l’insistance de M. Delaunay à demander, riche, une femme pauvre, indiquait chez lui une certaine élévation de sentiments. Ma mère, aveuglée par ses désirs , et

croyant trouver en lui le gage de mon bonheur, usa de toute sou influence pour me faire consentir.

Moi, de guerre lasse, n’espérant plus le bonheur en ce monde, sans répugnance et sans illusion, aussi indifférente que s’il se fût agi d’une autre, je cédai. Je reconnais maintenant que ce fut une faute, car ce n’était pas seulement ma destinée que j’engageais. Dieu préserve celles qui ont aimé d’un mariage sans amour !

M. Delaunay est un homme d'affaires. Au bout de huit jours qui peut-être lui avaient paru longs, il reprit le train ordinaire de sa vie, ses voyages, ses travaux, ses ventes, ses achats, en un mot ce qui l’a toujours occupé et ce qui l’occupera toujours. Il me négligea. Je ne le regrettai point assez. Je prenais je ne sais quel plaisir coupable à nous voir devenir étrangers l’un à l’autre. Nous évitâmes les explications inutiles et les reproches qui ne font qu’aigrir mutuellement les âmes. Nous nous entendions pour nous éloigner sans bruit, sans crise, sans secousse. Ce fut une sorte de divorce discret et par consentement mutuel. Je ne sais rien au monde de plus déplorable que les malentendus de la vie conjugale. Il vaudrait cent fois mieux se condamner aux plus poignantes tristesses du célibat. J’aurais tort cependant de me plaindre de mon mari : il est

EN PROVINGE.

peut-être ce que j’ai voulu qu’il fût — ce que je l’ai fait.... Peut-être eût-il rendu heureuse une autre femme, moins difficile, moins exigeante envers la vie, et ne portant pas comme moi dans son âme le souvenir d’un passé qui devait lui rendre l’avenir impossible. Je n’étais pas tout à fait une jeune fille comme une autre ; pour me posséder il fallait me conquérir : je ne me donnais point. Il y en a qui offrent à l’époux une pagetlanche sur laquelle il n’a que la peine d’écrire son nom. Chez moi, il fallait d’abord effacer le nom d’un autre. C’est à quoi M. Delaunay ne songea jioint. Et quand bien même il y eût songé, puis-je répondre qu’il aurait jamais réussi? La comparaison avec Hérald était bien dangereuse. Hérald m’était apparu avec le prestige de la jeunesse, de la beauté, de la poésie : il avait ébloui mon âme, puis il était parti en laissant derrière lui une trace radieuse et enflammée. La prose de M. Delaunay ne pouvait lutter contre cette poésie.

Pendant quelque temps, avec une sincérité entière et un courage dont le Ciel me tiendra peut-être compte, je combattis, ce fantôme trop cher dont j’étais hantée. Mais quand j’étais parvenue à le chasser, ma victoire m’attristait plus qu’une défaite, tant je sentais alors le déplorable néant de mon existence. Que d’attentions assidues, que de soins ingénieux il eût fallu pour obtenir cette part réservée de moi-même qui, seule, eût accompli l’union

de nos âmes! Sans doute, mon mari ne me jugea point digne de la peine que je lui eusse coûtée, car il acheva de se détourner de moi, en accusant peutêtre ma sécheresse et ma froideur. Mais, comme l’ont déjà fait, comme le feront encore, tant de pauvres créatures jeunes et sans expérience, pour mieux fuir les ennuis de la réalité, je me réfugiai dans ce monde idéal habité par les êtres choisis qu’évoque le souvenir ou qu’invente la fantaisie. C’est là que je donnai à mon cher Hérald de mystérieux rendezvous ; c’est là que je le revis, non point peut-être tel que je l’avais connu, pais tel que mes rêves l’avaient fait. Il n’était ni moins jeune, ni moins tendre, ni moins beau que ma première idole ; mais celui-ci avait de plus les qualités viriles qui manquaient à l’autre. Ah ! pour me retrouver, ce Hérald de mon âme, il n’eût pas résisté seulement à un père, il eût triomphé du monde entier. Il ne se contentait pas, lui, de charmer les femmes; il savait imposer aux hommes sa volonté souveraine. En un mot, il avait mille qualités et pas un défaut. Voilà comment sont faits nos héros.... quand c’est nous qui les faisons.

Je n’avais point d’amie intime : le sentiment exalté qui remplissait mon cœur n’eût, du reste, guère laissé de place à ces pâles tendresses de l’amitié de femme à femme. Dieu seul eût donc pu combler le grand vide qui était en moi ; mais Dieu est

jaloux; c’est lui-même qui nous le dit : il ne veut pas d’un cœur qui ne se donne point à lui tout entier.. ..et le ciel me semblait si loin!... plus loin encore que la Suède ! Pourtant je me rapprochais des églises; mes pieds me ramenaient vers les petits sentiers où plus jeune j’avais marché ; le goût des choses mystiques se développait en moi. Votre oncle qui, sous une apparente et charmante bonhomie, cache une finesse extrême, votre oncle comprit-il ce qui se passait dans ma pauvre âme ? je ne sais, mais il m’entoura d’une constante sympathie, et, plus d’une fois, je sentis sa tendresse présente.

L’abbé Gabriel, qui n’avait pas encore la cure de Hauteville, était peut-être un peu trop jeune pour me donner des marques aussi actives de son dévouement; mais il était mon cousin : la parenté compensait l’âge, et je le recevais familièrement. Sans me parler de religion, ce que, dans de certaines situations, un prêtre ne doit peut-être pas faire lorsqu’on ne l’en prie pas, il essaya du moins d’une sorte de direction intellectuelle, qui , par des chemins détournés, devait me conduire au même but. Il m’offrit des livres que j’acceptai.

Un jour il m’apporta une Imitation de Jésus-Christ.

« Prenez et lisez 1 me dit-il, le livre est digne de vous et vous êtes digne de lui. Gela ne ressemble à rien de ce que vous connaissez : vous serez peut-être étonnée tout d’abord ; la saveur est amère, mais la

liqueur est saine et généreuse ; c’est vraiment le lait

des forts.

— Mais, mon cousin, je ne suis pas forte!

— Vous le deviendrez! » me dit-il en laissant le livre sur ma table. ,

J’en parcourus quelques passages, qui traitaient des affections sensibles et du peu de cas que l’on doit en faire, et, bien que ma propre expérience ne donnât au livre que trop raison, j’en éprouvai cependant quelque ennui, et j’en ressentis beaucoup plus de trouble que de consolation. Cependant, malgré moi, je revenais à ces tristes pages, comme si j’eusse pris à ma douleur un secret plaisir. Accuser l’amour devant moi, c’était du moins parler encore de l’amour 1

On prétend que certaines femmes ne vont confesser leurs péchés que parce qu’elles s’imaginent, en les confessant, les commettre une seconde fois. Je suis restée longtemps sans vouloir admettre ce qui me semblait une monstruosité morale. Aujourd’hui je ne la crois plus impossible !

Voilà donc où j’en étais à vingt-trois ans, ne me défendant même plus contre une tristesse sans cesse envahissante, laissant aller ma vie à la dérive, ballottée par toutes les vagues, poussée par tous les souffles, prête à sombrer sur tous les écueils.

. le*

Un soir du printemps dernier, ma belle-mère était absente de Coutances, que mon mari avait quitté depuis quelques jours. Je me trouvais dans une disposition d’esprit plus malheureuse que jamais, et ne portant qu’avec peine le poids de ma vie, rendu plus accablant encore par les énervantes langueurs que nous apportait la saison nouvelle. Je sentis le besoin de crier vers le ciel, et d'appeler Dieu à mon aide. La cathédrale était sur mon chemin : j’y entrai.

Vous savez, mon amij quelle influence mystérieuse et toute-puissante prennent souvent sur nous les objets qui furent familiers à notre enfance. J’avais depuis longtemps une sorte de culte passionné pour ce noble monument, si majestueux et si lier, si élégant dans sa sobre austérité.

Toute petite, je l’aimais ; il me plaisait plus que

toute chose au monde , et je n’étais jamais plus heureuse qu’aux jours de nos grandes solennités religieuses. Plus tard , déjà jeune tille , lorsque je pénétrais sous ces hautes voûtes, il en tombait sur moi comme un frisson, et cette terreur pieuse avait pour mon âme je ne sais quel charme inexprimable.

J’entrai donc avec un sentiment ému dans la mai-

son de Dieu : n’est-ce pas la maison de tous ceux qui souffrent ? Ce soir-là, elle était complètement solitaire, mais il restait encore du dernier office une vapeur d’encens qui agissait sur mes nerfs et me donnait des sensations étranges. Je m’assis, ou plutôt je me laissai tomber sur une chaise au pied d’un pilier, et je me mis à contempler avec une fixité muette un tableau suspendu au mur en face de moi. Il représentait un saint, jeune et beau, sans doute quelque martyr des premiers siècles de l’Église, attaché à un pilier et percé de flèches. Une femme, jeune et belle comme lui, enlevait délicatement les traits laissés dans ses blessures. Sur le visage de la femme il y avait je ne sais quelle expression de tendresse, de douceur et de piété; lui, au milieu des souffrances cruelles, montrait dans ses regards une sérénité céleste, et son front brillait des reflets d’une auréole.

« Le corps n’est rien, l’âme est tout ! pensai-je, et l’Écriture a raison quand elle dit que l’amour est plus fort que la mort. »

Combien de temps dura cette contemplation, à laquelle je m’abandonnais avec une sorte d’ivresse? Je ne sais. Mais quand enfin je détournai mes regards, je rencontrai deux yeux, non plus les yeux sans regards du tableau, mais deux yeux vivants, qui ne voulurent plus quitter les miens. Moi-même j’étais fascinée comme l’oiseau sous la prunelle aimantée du serpent. Tout d’abord je n’avais vu, je n’avais pu voir, que ces grands yeux à la flamme ardente et sombre. Bientôt pourtant, dans l’ombre qui commençait à nous envelopper, j’aperçus un front pâle et triste, et une forme élancée, amaigrie, et pareille, en sa svelte élégance, à celle que, dans un tableau célèbre, un grand peintre a donnée au prince de Danemark, à ce mélancolique Hamlet, une des plus idéales figures que la muse rêveuse du Nord ait jamais animées. Je me demandais, non sans un secret effroi, si j’étais le jouet d’une illusion, ou si j’avais devant moi une réalité. Je voulus me lever pour échapper à cette obsession étrange, comme parfois on essaye de fuir dans un rêve. Mais, comme il arrive aussi dans le rêve, mes jambes me refusaient leurs services, et je sentis que si j’eusse quitté ma chaise, je n’aurais pu rester debout. L’apparition fit un pas vers moi et me tendit la main.

Sans trop savoir ce que je faisais , je pris cette main, — la main de Hérald de Fersen!

Je vous l’ai dit : l’église était déserte, presque sombre. Il s’assit tout près de moi, tenant toujours ma main dans la sienne. Nous nous regardâmes un moment en silence. Sans doute il me trouva bien

changée, car je surpris sur son visage une expression de pitié. Lui aussi me parut avoir beaucoup souffert. La destinée avait également pesé sur tous deux , et nous étions l’un et l’autre les vaincus de la vie.

Hérald le premier retrouva la parole.

— « Sortons, » me dit-il.

Je me levai et le suivis.

Arrivée à la porte de l’église, j’eus un mouvement d’effroi instinctif, et je voulus revenir en arrière. Nous n’étions plus au Croisic, et j’étais mariée! La province tombait sur moi de tout son poids et m’écrasait. Je sentais que mille regards jaloux, haineux peut-être, allaient nous épier. Quels commentaires accompagneraient cette promenade avec un étranger, alors que cet étranger était un homme de l’âge et de la tournure de M. de Fersen? N’était-ce point • ma réputation, jusque-là intacte, que j’allais perdre ou du moins compromettre en quelques minutes? Ces terreurs égoïstes ne m’arrêtèrent qu’un instant : je me dis que si des événements encore inexpliqués ramenaient M. de Fersen près de moi, je ne devais point nous refuser à tous deux la joie douloureuse d’un entretien qui serait le dernier, je me le jurais à

moi-même., et qui devait nous apporter tant d’amertumes avec nos mutuels aveux. M’était-il bien permis d’ailleurs de renvoyer ainsi un homme au fond de la Suède, sans lui dire au moins pourquoi je le renvoyais? Le devoir pouvait bien nous condamner à rompre toute relation, quoi qu’il nous en coûtât; mais chacun n’avait-il pas le droit d’exiger de l’autre une explication franche et loyale?

Hérald me retint par la main, et m’arrêtant sous le porche de la cathédrale, me dit tout bas :

« Où allons-nous?

— Chez moi, » lui répondis-je. ' . ,

Je pris son bras, et sans songer à nous cacher, avec l’audace de l’innocence, nous marchâmes par la ville, rapidement, sans presque nous parler. Nous eûmes le bonheur de n’être rencontrés de personne. Chez moi les gens étaient sûrs et dévoués, et ils ne songeaient à me demander aucun compte de mes actions; d’ailleurs mes façons d’être avec eux ne les y autorisaient point. Je dois cependant l’avouer, le domestique assez naïf qui nous ouvrit, ne se défendit point tout d’abord d’un mouvement de surprise, en me voyant, pour la première fois, rentrer au bras d’un homme qui n’était ni mon mari, ni M. le sous-préfet, ni M. le président, deux honorables fonctionnaires réputés sans dangers, et auxquels, par cela même, on accordait volontiers toute espèce de privilèges. Il marcha cependant de-

vant nous sans rien dire jusqu'à ce petit salon, et il nous laissa seuls.

Quand nous nous trouvâmes ainsi sans témoin, en face l’un de l’autre'M. de Fersen et moi, comme si chacun de nous eût craint de parler le premier, ou comme si mous eussions vainement cherché les mots justes qui devaient rendre notre pensée, nous demeurâmes quelques instants silencieux. Mais ce silence me devenait si pénible en se prolongeant que je fis un effort pour le rompre.

« Vous êtes en deuil ! Qui donc avez- vous perdu? demandai-je à Hérald en interrogeant du regard ses vêtements noirs et le crêpe de son chapeau. Mon émotion était vraiment profonde, Car je crus qu’il était veuf.... ' ,

— J’ai perdu mon père....

— Ah! c’est votre père?...

— Oui, madame! » *

Madame! Ah ! mon ami, ce seul mot par lequel il me rappelait l’abîme creusé entre nous, ce seul mot me frappa au cœur! Je me sentis dans la poitrine comme le froid d’une épée. Il le vit bien à l’expression navrante qui contracta mon visage, et doàt je ne fus point la maîtresse.

« Ce n’est pas ma faute! » dit-il en s’inclinant, pour répondre à ma pensée qu’il avait trop bien comprise.

Il n’est point dans ma nature de reculer devant

les difficultés d’une situation, si périlleuse ou si pénible qu’elle puisse être. Dans ce temps-là surtout, j’étais vaillante et je me croyais assez forte pour marcher droit au but, quand bien même mes pieds devaient saigner sur la route. J’étais résolue à poursuivre et à ne laisser subsister aucune équivoque entre nous. . v '

« Pourquoi êtes-vous ici? continuai-je d’un son de voix que j’essayai de rendre calme et ferme.

— Aimeriez-vous donc mieux que je n’y fusse point? .

— Ce serait sans doute à souhaiter pour nous deux.

— Je ne savais pas, quand j’ai quitté la Suède , comment je vous retrouverais.

— Ah ! vous pensiez donc que, seule, abandonnée à moi-même, privée de vos lettres, n’entendant jamais parler de vous, ou apprenant des choses qu’il eût mieux valu pour moi ignorer toujours, j’aurais la force de lutter contre les persécutions incessamment renaissantes de ma famille ?

— C’est pourtant ce que j’ai fait, moi ! » répondit M. de Fersen, avec une douceur et une simplicité qui me remuèrent profondément; mais je ne voulais point me rendre et je répliquai avec une obstination impitoyable :

« Les positions n’étaient pas les mêmes.

— En êtes-vous bien sûre?

— Comment avez-vous pu me laisser deux ans m sans nouvelles?

— C’est aussi ce que je me demandais en ne recevant point de réponses à mes lettres.

— Ah!' m’écriai-je, Hérald , mon cher Hérald, vous m’écriviez donc? *

Et à cette seule pensée qy'il ne m’oubliait point, et qu’il était resté lidèle à nos souvenirs et à ses serments, une palpitation ardente souleva ma poi- > trine, et, c’est lui qui me l’a dit depuis, ma joue devint verte comme l’herbe.

« Malheureuse! pourquoi as-tu douté?

— Oui! malheureuse, en effet, car je suis, perdue à jamais pour vous et pour moi , et perdue par ma faute! — et je cachai dans mes mains ma face désespérée. »

Je ne m’excuse point, monsieur Philippe; dans la position où je me trouvais, après avoir consenti à épouser l’homme dont je porte maintenant le nom, mes aveux et mes larmes devant l’homme qui m’aimait — et que j’aimais , — étaient une imprudence, et plus encore — une faute! — mais j’étais vaincue par la douleur de M. de Fersen tout autant que par la mienne, et cette douleur avait été si impétueuse qu’il ne m’eût point été possible de lui résister. Hérald d’ailleurs aurait bien deviné ce que je ne lui aurais pas dit, et je trouvais plus grand, plus noble, plus digne de lui et de moi, de montrer

mes sentiments que de les cacher. Il me connaissait; il devait me connaître assez pour savoir que cette franchise même ne prouvait qu’une chose : ma résolution ferme de ne jamais franchir la limite sacrée du devoir.

Hérald s’était levé, et pendant une ou deux minutes il avait marché à grands pas dans le salon ; il revint tout à coup vers moi, prit mes deux mains et les porta brusquement à ses lèvres avec une ardeur passionnée qui me rappelait trop bien les anciens jours. Je les retirai avec une sorte d’effroi, ne voulant pas m’exposer au danger de ces émotions à la fois cruelles et perfides. Hélas ! tout, en ce moment, nous était supplice et danger. Vainement j’aurais voulu chercher entre nous un sujet d’entretien. moins brûlant; ni l’un ni l’autre nous ne pouvions parler de rien que de nous-mêmes.

* Oui, votre silence a tout fait! repris-je, en répondant surtout à ma pensée; comment, puisque vous m’avez écrit, n’ai-je pas reçu vos lettres?

— C’est cequeje voudrais me cacher à moi-même ; car, lorsque e m’appesantis sur ces tristes souvenirs, j’éprouve une colère implacable.... que je me reproche comme un crime ! Je la sens légitime.... et j’ai peur qu’elle ne soit impie, car je la ressens contre une mémoire que la nature, et mon cœur, et la mort, devraient me rendre à jamais sacrée ! «

Pendant qu’il me parlait ainsi , le beau visage de

M. de Fersen révélait une de ces souffrances profondes qui n’admettent ni trêve ni consolation, et qui s’avivent encore et s’irritent sous la main qui les touche pour les guérir.

« Je vois bien, reprit-il au bout d’un instant, qu’il est nécessaire à présent que vous sachiez tout, et qu’il faut du moins que nous ayons, vous et moi, cette joie cruelle de savoir que ce n’est point à nousmêmes que nous devons nos malheurs, et qu’il nous est permis d’en accuser les autres , — triste consolation, quand celui qu’on accuse est un père !

« Vous savez, ma chère Edmée, laissez-moi vous appeler encore et toujours de ce nom, puisque pour moi vous êtes et vous serez toujours Edmée, l’Edmée du Groisic, celle à qui j’ai donné ma vie et à qui je ne la reprendrai jamais.... vous savez , ma chère Edmée, dans quelle disposition d’âme je quittai ce petit coin de terre où je vous connus, où j’ai vécu les seuls jours heureux que Dieu m’ait donnés. Je m’en allai, le cœur tout plein de vous, m’abandonnant à mes rêves, et faisant mille projets d’avenir dans lesquels noys étions tous deux. Je ne me dissimulais point que bien des obstacles se dressaient entre nous; mais je sentais en moi la force de les surmonter. En vous parlant de mon père, de cet homme si aimable et dont la grâce vous charmait, je ne vous avais pas dit , je ne pouvais pas vous dire toute ma pensée. Mon père était un homme

de vieille race, véritable représentant du pouvoir domestique et de l’autorité incontestée, sinon incontestable, des anciens chefs de famille: il ne comprenait guère que l’obéissance passive à ses ordres absolus.

« Je n’ignorais ni la ténacité avec laquelle il s’attachait à ses idées, ni la singulière inflexibilité de ses volontés. Dans les derniers jours que nous avons passés ensemble au Croisic, il avait, malgré mes prières, positivement refusé de demander votre main. J’espérais beaucoup du temps, beaucoup de votre mérite, qu’il avait été à même d’apprécier, beaucoup enfin de l’aimable et douce influence de ma mère, qui m’a toujours aimé chèrement. Je ne m’en sentais pas moins triste en vous quittant.... triste à mourir.

« Quand je me trouvai seul avec mon père dans la chaise de poste qui nous emportait, sa froideur me glaça. A certain détour de la route qui permet de voir le Croisic, je me penchai à la portière pour jeter un dernier regard à la maison où je laissais une si grande part de mon cœür. Mon père me devina, et un sourire railleur plissa ses lèvres minces. Je renfermai aussitôt en moi-même des sentiments qui auraient voulu s’épancher en d’affectueuses confidences. Mais il avait, ce jour-lù, je ne sais quelle pointed’humeuret de malice : il troubla mon silence.

« Eh! eh! maître Hérald, » me dit-il, en posant sa

main sur mes genoux, «je crois, Dieu me pardonne! « qu’il était temps de partir, ou tu aurais pris au « sérieux ton badinage avec cette jolie demoiselle ; « de son côté, la petite Française me faisait l’effet « d’avoir de ton plomb dans l’aile I mais ceci n’eût « été ni mon affaire ni la tienne. Je sais bien qu’il « faut que jeunesse se passe, et je n’imagine point « avoir les airs d’un Géronte de l’ancien répertoire; « mais ces deux darnes sont 4u monde, de notre « monde. — La mère a l'air tout à fait respectable, «. et je n’aurais pas voulu qu’il arrivât malheur à « la fille! Quant à ton projet de conjungo, j’avoue « que je ne l’ai jamais pris au sérieux.

« — Et vous avez eu tort, mon père; l’homme « qui aura le bonheur de plaire à Mlle de Hauteville « devra mettre toute son ambition h lui consacrer « sa vie.

« — D’accord !.*. pourvu que cet homme-là ne « soit pas toi ! » , •

« Ceci fut dit d’un ton sec et cassant qui n’admettait guère de réplique de la part d’un fils : car la réplique ne pouvait être qu’une rupture.

« Nous nous arrêtâmes pour déjeuner à je ne sais quelle auberge sur la route, où le vin se trouva bon. Mon père se montra, comme toujours, joyeux convive et gai compagnon, et me versant un rougebord :

« J’espère, » dit-il en élevant son verre à la hau-

teur de son œil et en me regardant fixement, * j’es- « père que tu ne refuseras point le toast que je porte « à la belle Edith de Wrangel.

« — Je n’ai aucun prétexte pour refuser de boire « la santé d’une honnête jeune fille.

« — Surtout lorsque cette honnête jeune fille, qui « est en même temps une jolie fille et une riche hé- « Titière , doit être bientôt ta femme , et qu’elle est * déjà ta fiancée. »

« Ai-je besoin de vous le dire? ma chère Edmée, ces paroles, en tombant sur mon cœur tout plein de vous, me causèrent une émotion aussi profonde que douloureuse ; je me rappelai les paroles que vous m’aviez dites la veille au soir : je fus frappé de la justesse de vos pressentiments, qui déjà commençaient à se réaliser. On me livrait les premières escarmouches avant d’engager la bataille. Je sentis qu’il fallait dès maintenant dessiner nettement la situation ; aussi je replaçai mon Verre sur la table sans que mes lèvres l’eussent effleuré, en disant d’un ton très-calme et très-froid : « Voilà qui « m’ôte la soifl Mlle de Wrangel est charmante.... « mais elle n’est pas ma fiancée, vous le savez bien, « mon père , et je vous déclare qu’elle ne sera ja- « mais ma femme!...

« — C’est ce que nous verrons !

« — Écoutez, mon père, vous savez que je suis « un bon fils, profondément respectueux , sincère-

« ment dévoué, et toujours heureux de vous obéir... « Mais quand il s’agit du bonheur de toute ma vie, « la question est trop grave pour qu’il soit permis, « même à vous, de la résoudre sans moi 1 Et puisque « vous l’avez abordée le premier, vous me permet- « trez de vous dire...

« — Ne me dis rien , et va voir si les chevaux « sont attelés. »

XIY

« Je sortis de la salle. Il me suivit bientôt, et nous remontâmes en voiture sans ajouter un seul mot. Ce double choc nous avait donné la mesure de nos volontés et des résistances que nous saurions nous opposer réciproquement. Mais ce premier essai parut nous suffire, et, pendant le reste du voyage, qui fut long, nous ne tentâmes rien l’un contre l’autre: chacun se tint sur la réserve dans une sorte de paix armée.

« En arrivant en Suède, je m’efforçai tout d’abord de mettre ma mère du parti de mon amour. Ma mère, que l’on avait citée comme la plus charmante femme de Stockholm, où il y a tant de femmes charmantes, avait épousé très-jeune mon père beaucoup plus âgé qu’elle. Elle fut longtemps sans s’apercevoir d’une disproportion d’âge que rien ne lui rappelait. Ma naissance, celle d’une sœur et les soins

donnés à nos premiers ans, occupèrent d’ailleurs sa

pure et noble vie. Jamais âme de mère ne fut faite de plus de grâce indulgente et de souriante bonté. Si jeune, et paraissant plus jeune encore, elle était comme notre sœur aînée. Avant de vous connaître, Edmée, il me semblait que ma mère pouvait me tenir lieu de tout, et qu’elle m’aurait consolé de tout. Nous n’étions pas moins pour elle : sa tendresse était mêlée d’orgueil, et, semblable à cet illustre Romaine, que ses lils ont faite immortelle, elle se parait de ses enfants comme une autre se fût parée de ses bijoux. Les années, qui parfois endurcissent les cœurs, ne changèrent rien en nous : je me trompe : elles accrurent encore noire mutuelle affection. Hélas 1 il ne faut pas quitter ceux qu’on aime. A mon retour de France, je devinai que ma mère chérie avait souffert. Elle me reçut pourtant avec une véritable expansion de joie qui me remua. Mais, après cette ivresse du premier revoir, je découvris bientôt chez elle des symptômes d’une tristesse profonde.

-■ « — Qu’avez-vous donc, mère? » lui demandai-je en l’embrassant.

« — Rien, mon enfant.

« — Mais encore?

« — Eh bien! ta sœur se marie.

« — Sans doute ! elle fait comme toutes les jeunes « filles; comme vous avez fait vous-même! Et si

« l’homme qu’elle épouse vous convient, vous devez « vous rejouir et non vous affliger.

« — Les enfants sont bien tous les mêmes ! En « voilà un qui ne comprend pas qu’en mariant sa « sœur, je perds la moitié de ma vie.... C’est bien! « achève mon malheur, et marie-toi aussi, pour « qu’il ne me reste plus rien en ce monde que mon « désespoir et mes larmes. »

« Je vous l’avouerai, chère Edmée, ces paroles de ma mère me causèrent une impression pénible en

me laissant voir la profondeur et la violence d’un sentiment que j’avais déjà pu deviner chez elle, une jalousie de la nature la plus subtile et la plus délicate, mais une jalousie implacable : la jalousie de l’amour maternel. Elle s’était si bien accoutumée à nous regarder, ma sœur et moi, comme son bien propre, comme deux choses à elle, que la plus légère partie de notre affection un moment détournée sur un autre lui paraissait une injustice et un vol. Cette triste découverte m’affligea doublement : j’y voyais pour elle la cause d’un chagrin inévitable, dans l’avenir, et, en faisant sur moi-môme un retour bien naturel, je sentais que son appui allait me manquer à l’heure du besoin.

« Mes prévisions ne furent que trop justifiées.

« Ma sœur fit un mariage d’amour, et peut-être, dans sa candide innocence, ne songea-t-elle point assez à cacher le sentiment enthousiate qui l’entrai-

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naiî vers son jeune mari. Peu à peu, presque insensiblement, mais cependant d’un mouvement égal et pour ainsi dire conlinu, ma mère lui retira sa part de raflection sans bornes qu’elle nous avait prodiguée à tous deux : il est vrai qu’elle la reporta sur moi comme un surcroît de richesse que je n’avais point demandé, puisqu’il devait être un tourment pour elle.

« Pende temps après le mariage, elle tomba malade. Je n’ai pas besoin de vous dire de quels soins je l’entourai. Je ne suis pas né méchant, et vous m’auriez rendu bon ; car un grand amour épure le cœur, l’élève, et le rend généreux et compatissant pour tout ce qui souffre.. .. et celle qui souffrait était ma mère 1 Elle se remit lentement, et réclama longtemps ma présence avec un despotisme de tendresse auquel j’étais heureux de ne rien refuser.

« Bientôt, mon père, qui ne m’avait jamais parlé de vous, dit devant elle, d’un ton assez indifférent, comme en passant, et sans demander de réponse, qu’il espérait retrouver bientôt, grâce à moi, une autre tille pour remplacer la sienne : un mariage lui rendrait ainsi ce qu’un mariage lui avait pris. Ma mère, à ces paroles, me jeta un regard où elle mit toute son âme, — un regard qui me fit froid.

« Il n’est pas question de cela maintenant, » répliquai-je en prenant sa main que je portai à meslèvres. Mais je compris dès lors qu’il ne m’était pas possi-

ble de compter sur elle : c’était mon dernier espoir qui s’évanouissait. »

« Déjà je vous avais écrit pour vous apprendre mon retour en Suède; je vous suppliais de me donner de vos nouvelles, de m’aider à croire que vous n’aviez point oublié le passé, et d’avoir en moi la confiance que j’avais en vous. « Les choses contraires et les « hommes ennemis » vous disais-je, « pourraient « bien retarder noire bonheur : ils ne l’empêche- * raient pas. » . . A

— Ah I m’écriai-je avec plus de sincérité que de prudence , en entendant les* paroles de Hérald , si j’avais eu cette lettre nous aurions été sauvés tous deux. »

— Plus tard seulement j’ai su que vous ne l’aviez point reçue, et pourquoi? Voilà cependant à quoi tient la destinée de deux êtres.... Ah ! mon père, que de vertu il me faut pour ne pas vous maudire 1 * Hérald, en prononçant ces derniers mots, essuya deux larmes qui coulaient lentement le long de ses joues. Depuis longtemps je ne retenais plus les miennes. <■ ,

« Je vous avais écrit, reprit-il au bout d’un instant, dans les premiers jours de décembre. Ma lettre dut passer par la Finlande et la Russie : ce sont chemins détournés et qui n’abrégent pas les distances. Je le savais , ce qui ne m’empêchait pas d’attendre votre réponse avec une fiévreuse anxiété, longtemps

avant qu’il ne me fût possible de la recevoir. Nos hivers, si splendides qu’ils font pâlir l’éclat de vos étés, et que j’avais tant aimés avec leurs girandoles de frimas étincelants, et leurs robes de neige éblouissante, nos hivers allaient maintenant me paraître d’une insupportable monotonie. Celui dans lequel nous entrions me fut surtout cruel. Je ne pris part à aucune de ses joies. J’appelais le printemps, le printemps toujours lent à venir, et qui ne devait, hélas! m’apporter rien de vous. Votre silence m’effraya. Je fis mille suppositions, qui m’étaient aussi pénibles les unes qu&les autres. Je finis par croire que ma lettre était tombée entre les mains de votre mère, et que, pour me punir de m’être adressé directement à vous, elle l’avait supprimée. Je pris donc le parti de lui écrire. Je m’expliquai avec une franchise entière; je ne lui cachai rien des difficultés qui m’entouraient; je ne dissimulai point l’attente à laquelle je vous condamnais ; mais j’ajoutai que vous étiez jeune, que j’étais courageux , et que si vous vouliez bien m’attendre, aucune puissance au monde ne m’empêcherait d’être à vous. Il paraît que je n’avais pas encore lassé le malheur; cette seconde lettre resta sans réponse comme la première. Je connus alors toutes les angoisses de l’incertitude; je dévorai l’ennui des lentes journées, et je trouvai la vie plus amère que la mort. Vingt fois je fus sur le point de partir, et d’aller où vous étiez. Mais le si-

lence de votre mère et le vôtre m’accablaient. Je me dis que l’impression mauvaise de notre dernière entrevue l’avait emporté chez vous sur le souvenir de nos premiers jours ; et, découragé, sans force, ni contre les autres ni contre moi-môme, je vécus de mes souvenirs qui n’étaient déj à plus que des regrets.

* Cependant je sentais bien qu’un cœur qui s’était donné, à vous ne pourrait plus être jamais à personne, et, lorsque mon père m’exprima enfin clairement ses volontés, je lui opposai une résistance si froide et si énergique dans son calme que, sans vouloir céder lui-même, il dut renoncer du moins à l’espérance de me vaincre.

« C’est alors que, dans un moment de confiance, imprudente peut-être, j’avouai à ma mère le secret de ma tendresse. Une transformation nouvelle s’opérait alors dans ce caractère, mobile. Comme si elle eût été désabusée à tout jamais sur le compte des afiections humaines, auxquelles peut-être elle se reprochait d’avoir trop demandé et trop donné, elle se tournait déjà vers le grand consolateur, celui qui ne trompe jamais, et qui rend toujours plus qu’on ne lui donne, parce que seul, dit-on, il possède des trésors d’amour infini.... Elle se laissa donc glisser sur cette pente engageante du monde mystique, qui n’a peut-être pas moins d’adeptes dans les régions froides, mais éthérées, du Nord que sous les cieux brûlants du Midi. Pour la domination des âmes,

Swedenborg vaut bien sainte Thérèse. Je ne fais point le procès à ces âmes tendres, froissées ici-bas, et qui regardent là-haut. Seulement je crois qu’elles ne servent guère à leur famille terrestre, et que ce n'est point par elles que les enfants font leur chemin dans le monde.

« Gomme je regrettai alors ma jeunesse oisive, et tant d’années si follement perdues ! Quel remords c’était pour moi de n’avoir pas assuré par le travail l’indépendance et la liberté de ma vie ! J’aurais pu alors me revendiquer moi-même et réclamer hautement le plus précieux des droits de l’homme, le libre choix d’un cœur pour mon cœur. Mais inutile aux autres comme à moi ; pauvre, car n’est-ce point être pauvre que de dépendre, fût-ce d’un père î je n’avais pas même à ma disposition ce qu’il m’eût fallu d’argent pour prendre le bateau de Stockholm à Lübeck.

« Non, » me disais-je, avec une poignante amertume, « je ne puis pas aller trouver sa mère et lui « dire : — Confiez-moi cette enfant que j’aime ; sa « vie désormais sera ma vie!... »

« Je ne le pouvais pas, parce que je n’avais pas travaillé à l’heure où la tâche est fructueuse, où les efTorts conquièrent une position, et où , pour léussir, il suffit de vouloir.

« Maintenant , je voulais et je ne pouvais plus ! J'avais beau examiner ma situation sous tous ses

aspects, je voyais le mal partout, et nulle part le

remède, car le seul moyen que j’eusse de sortir de l’impasse où je. m’étais fourvoyé, je ne pouvais le souhaiter sans crime. ’ • ; '

« Cependant, il y a de cela trois mois, mon père commença de décliner, et ce déclin fut si rapide que bientôt il nous fallut tout craindre. J’oubliai qu'il avait fait le tourment de ma vie pour me rappeler seulement que cette vie c’était lui qui me l’avait donnée. Je le soignai comme j’eusse fait le meilleur des pères. Il avait été frappé d’une paralysie presque complète, et il ne pouvait guère me remercier que par un sourire à peine ébauché sur ses lèvres, par un regard humide de ses yeux qui s’éteignaient, Le mal gagnait peu à peu tous les membres, et comme si la mort n’eût pu le prendre et l’abattre tout entier, elle l’attaquait pièce à pièce, et, pour ainsi dire, l’emportait par morceaux. L’impossibilité où il était maintenant de faire le moindre mouvement, ou seulement d’exprimer sa pensée, le jetait parfois dans des impatiences et des irritations cruelles. Un matin que je me trouvais seul dans sa chambre, il fit entendre un gémissement sourd, qui m’attira près de son lit. Je regardai attentivement son visage, sur lequel la mort prochaine avait déjà gravé d’ineffaçables empreintes. Au milieu de ces stigmates de la souffrance, je vis briller comme une lueur de reconnaissance et de tendresse ; puis , dans ses yeux

' 196 EN x*ROVINCE.

qui, par instants se ranimaient, il y avait je ne sais quel mélange de pitié, de repentir et de remords. Son regard se fixait sur moi avec une opiniâtreté dont je me sentais gêné. Je pris sa main que je serrai dans les miennes. Il parut se calmer un peu; mais bientôt il s’agita davantage encore.

« Vous avez quelque chose à me dire? » demandai-je en me penchant vers lui.

« Un imperceptible clignement des paupières m’indiqua que j’avais compris. Je réfléchis quelques instants au moyen que je pourrais employer pour lui permettre de me communiquer sa pensée sans écriture comme sans parole. Je lui citai d’abord, pour mieux fixer l’entretien, toutes les personnes auxquelles nous unissaient des rapports quotidiens : ma mère, ma sœur, mon beau-frère, un de ses neveux qu’il affectionnait. Il demeura dans une impassibilité absolue.

« Pendant toute cette épreuve, je ne pensais qu’à vous, chère Edmée, et vous étiez le seul être au monde que je n’osais nommer.

« Je pris alors un dictionnaire en lui montrant au haut des pages les lettres de l’alphabet. L’idée lui parut ingénieuse, car un éclair de satisfaction illumina aussitôt ses traits flétris. Il me laissa passer rapidement sur les quatre premières lettres; mais quand j’arrivais à la cinquième, à l’E, il ouvrit la bouche comme s’il allait parler. Mais, se souvenant

tout à coup que sa langue était liée, il remua la tête deux ou trois fois de gauche à droite sur son oreiller, avec une expression vraiment navrante. J’étais

trop intéressé à connaître toute sa pensée pour ne pas poursuivre, quoi qu’il pût nous en coûtera tous deux. 1 ■ .

« C’est donc de Mlle Edmée de Hauteville que « vous voulez me parler? » lui demandai-je, étonné moi-même de mon audace, car il m’avait plusieurs fois défendù de prononcer votre nom devant lui.

i Un léger tremblement des mains sur la couverture du lit fut interprété par moi dans le sens de mes désirs, et je continuai :

«.Vous l’aimez donc à présent Mlle de Haute- , ville ?» - •

« Un signe de tête énergiquement négatif me fit trop bien comprendre que j’étais allé trop vite et trop loin; mais je n’étais pas homme à me laisser décourager par un échec ; ma longue patience était à bout, et, à moi qui avais attendu des années, il me semblait maintenant que chaque Seconde durait un siècle. Je continuai donc : - « Est-ce que vous vous repentez à présent de vous « être montré si sévère pour elle et pour moi? »

« Cette fois, il se contenta de fixer sur les miens des yeux devenus plus calmes, et qui m’auraient dit, s’ils avaient pu parler: « Ce n’est pas encore « cela, mais cherche toujours ! »

« Vous me permettriez aujourd’hui de l’épou- « ser? »

» Sa tête, en s’inclinant, consentit.

« Je ployai les genoux devant mon père, je pris une de ses mains qui pendaient hors du lit, et je la baisai pieusement.

« Une lueur de vague tendresse brilla dans sa prunelle morne, et son regard me montra un grand secrétaire à compartiments nombreux qui occupait tout un côté de sa chambre.

« Personne que lui ne touchait jamais à ce meuble , oü il déposait tous ses papiers secrets.

« Je m’en approchai en indiquant que j’allais ouvrir.... Une sorte d’effroi se peignit sur son visage; il devint blême sous sa pâleur, et un long frisson passa sur lui. Mais sa nature, puissante encore à l’heure suprême, ne pouvait avoir que de passagères défaillances : son regard se raffermit, et, après s’être arrêté un instant sur moi, de nouveau, il se reporta sur le secrétaire.

« Cette fois j^uvris résolûment les doubles vantaux et je commençai à fouiller les tiroirs.

« Tout à coup , j’aperçus dans le troisième les deux lettres que j’avais adressées à votre mère et à vous.

« Ah! ma chère Edmée! qui pourra jamais vous faire comprendre ce qui se passa en ce moment dans mon âme!

EN PROVINCE, i; ' 199 ■ V

* Ce fut comme une tempête des sentiments les plus terribles, les plus impétueux et les plus véhéments qui puissent bouleverser l’âme d’un homme. J’éprouvaiq une colère farouche, indignée, contre cet abus de confiance qui avait détourné mes lettres, et livré votre vie à toutes les incertitudes, et la mienne à toutes les douleurs. Je me demandais ce que vous aviez dû penser de moi ; je vous reconnaissais tous les droits à m’accuser, et je ne savais comment me défendre devant vous. Mais, à la pensée que vous n’étiez pas coupable d’oubli, je sentais mon amour renaître plus ardent des efforts mêmes que j’avais faits pour l’étouffer ; je ne me dissimulais non plus aucune des chances que j’avais eues de vous perdre jendant un si long temps, et je me disais que, sans aucun doute, vous étiez en effet perdue pour moi, et alors une douleur immense s’emparait de tout mon être. Ces émotions durent laisser sur mon visage une bien redoutable empreinte, car lorsque, sans prononcer une parole, je me retournai du côté de mon père, il fit un mouvement violent pour me fuir, et, dans cette crise suprême, retrouvant la parole perdue :

« Mon fils! mon fils! » s’écria-t-il, « grâce! ne « me maudissez pas ! »

« Au même instant, ses yeux se convulsèrent dans leurs orbites, et je ne vis plus que le blanc vitreux •de leurs globes ternis; ses membres, agités d’une

convulsion suprême, se raidirent avec des craquements sinistres; sa tête se renversa brusquement en arrière, et, quand je me penchai sur lui en l’appelant par deux fois, mes bras se refermèrent sur un cadavre.

« La mort apaise : il semble que tout ce qui l’approche participe du calme auguste qu’elle répand autour d’elle. Devant mon père, qui venait de m’être enlevé avec une si foudroyante rapidité, je sentis ma colère s’évanouir, et, pendant quelques instants, je ne pus que pleurer et prier.

« Cependant, je dois vous le dire, à vous à qui je istout, ce ne fut là qu’une émotion passagère. Mon père n’avait jamais eu pour moi cette affection tendre qui seule fait éternelle la douleur des séparations nécessaires. Je le comtemplai une dernière fois; je le baisai au front, je fermai ses yeux, et je cachai dans mon vêtement les deux lettres qu’il venait de me rendre et qui m’étaient sacrées comme les reliques mêmes de mon amour. Les voici, chère Edméë, vous les lirez quelque jour, quand vous serez tentée de me haïr ou de m’accuser.

« J’appelai les gens et j’allai prévenir ma mère. Elle suppôrtace coup inattendu avec la fermeté d’une femme qui déjà ne se regarde plus comme de ce monde, et que les choses de la terre n’atteignent pas.

« Je vais prier pour lui, » dit-elle en ouvrant son livre.

« Lorsque je me fus acquitté des soins funèbres, lorsque j'eus rendu à mon père les derniers devoirs, lorsque je l’eus déposé dans le sein de ses aïeux, je h’eus plus qu’un désir, qu’une pensée.... vousretrouverl Ce n’était plus à une lettre que je pouvais confier maintenant mon avenir ! Je courus à Stockholm . J’v trouvai sous vapeur un paquebot qui allait partir pour le sud ; ma place y fut bientôt prise, et, le surlendemain, je touchais terre en Allemagne. Un train express m’emporta vers la France.

« En quittant la Suède, j’avais le cœur plein d’espérances. A mesuré que j’approchai de vous je sentis peu à peu ces espérances s’évanouir, et mille craintes les remplacer. Que de malheurs étaient possibles! que de contre-temps étaient probables!... Je ne savais plus même où vous étiez, et je ne connaissais dans votre patrie personne à qui je vous pusse demander. Il fallait remettre au hasard le soin de m’instruire. Je savais seulement que vous aviez demeuré à Coutances. C’est là que je devais venir vous chercher. Il y a deux heures que j’y

Arrivé à cette partie de son récit, — que je n’avais eu garde d’interrompre, — M. de Fersen s’arrêta un moment ; puis il reprit bientôt:

« Je vous ferai grâce des émotions qui m’assaillirent sur la route ; elles allèrent toujours grandissant en moi jusqu’au moment où j’aperçus les deux flèches de votre cathédrale. Je sentis alors comme un grand calme, — le calme par lequel la nature se prépare, dit-on , à ses crises suprêmes. Je m’étonnais moimême de l’apaisement qui se faisait dans mon âme au moment où allait se décider toute ma destinée... J’ai tout compris plus tard.... Je recueillais mes forces pour mieux souffrir 1 En descendant de voiture, j’ai été conduit à je ne sais quel hôtel. J’en ai fait appeler le maître, et, après diverses questions indifférentes, j’ai hasardé le nom de Mme de Hauteville. ; •

« La bonne dame est morte, » me répondit-^!; « Dieu ait son âme ! » *

« Mon cœur se serra. Étiez-vous donc restée seule au monde? - ■

« Et sa fille? » demandai-je en tremblant.

« — Oh! sa demoiselle est mariée.... C’est aussi bien la plus riche bourgeoise de notre endroit.... et pas fière tout de même!... »

« J’ai cru que j’allais tomber aux pieds de cet homme. Allez! je sais bien maintenant qu’on ne meurt pas de douleur! Je voulais partir sur-lechamp, sans même vous avoir revue.

— Cela eût peut-être mieux valu ! murmurai-je sans oser lever les yeux sur lui.

— Peut-être! mais que voulez-vous? le courage m’a manqué.... Comme celui qui se noie, je me suis accroché à toutes les branches; pour rester encore un peu de temps dans la ville où vous êtes, tous les prétextes m’étaient bons. Je voulais p'asser devant votre maison, et savoir où vous demeuriez.... vous apercevoir de loin, par hasard, sans vous avoir cherchée.... Et puis, n’avais-je pas au moins le droit de vous dire que j’étais toujours digne de votre affection, et que, si je vous avais perdue, je ne méritais pas de vous perdre?

« A peine avais-je fait vingt pas dans vos rues que je vous aperçut à la porte de la cathédrale. Vous entrâtes. Machinalement, allant où mes

pieds me portaient, je vous suivis. Vous savez le

reste.

— Oui, répondis-je, en rassemblant le peu de forces que m’avait laissées une lutte trop longue et trop cruelle avec moi-même; oui, je sais le reste ! et je sais aussi qu’il faut partir ! qu’il faut nous dire un long, ùn éternel adieu.... et ne plus jamais nous

revoir! *> '

TIérald, dont l’animation de ses paroles avait un moment coloré la joue, devint, en m’écoutant, d’une pâleur livide. J’eus peur. Je me rappelais trop ce que j’avais souffert pour ne point deviner ce qu’il devait souffrir. En dépit de mes résolutions et de la fermeté à laquelle je m’excitais depuis une heure, je me sentais envahir par une immense et funeste pitié. J’étais dans la plus effrayante disposition d’esprit où une femme se soit jamais trouvée. Ce vertige qui, dit-on, nous prend sur les hauteurs et au bord des abîmes, s’était emparé de moi. S’il y a jamais dans la vie des moments où il soit permis à une créature de Dieu de croire qu’elle n’est pas responsable de ses actes, je devais être dans un de ces moments-là.

Mes paroles étaient trop dures, et, par celamême, elles n’étaient point l’expression vraie de mes sentiments. Hérald ne répliqua rien. Il se leva, et, calme, froid, avec une dignité triste que je n’oublierai jamais, il me salua et marcha vers la porte.

Je ne sais quelles idées folles se pressèrent dans mon esprit.... je vis passer devant moi des images terribjes.... il me semblait qu’il y avait quelque chose de fatal et d’égaré dans le regard qu’il m’avait jeté. Je voulus pousser un cri, et la parole s’arrêta dans ma gorge; je voulus faire un geste, et ma main retomba. Il ouvrit la porte. J’„éprouvai comme une sensation de froid aigu à la poitrine et je m’évanouis.

Quand je revins h moi, Hérald était à mes pieds ; mon front reposait sur son épaule , et il me prodiguait tout à la fois et les soins les plus affectueux et les noms les plus tendres. ’

En me voyant ainsi dans ses bras , j’éprouvai je ne sais quelle confusion, mêlée pourtant d’une joie involontaire, dont ma fierté s’indigna. J’appelai à mon aide toute l’énergie que je possédais encore, et je m’arrachai à cette étreinte caressante comme j’eusse fui l’atteinte d’un feu dévorant.

« Oh ! laissez-moi , de grâce, laissez-moi! dis-je enjoignant mes deux mains ; vous êtes bon! je sais que vous êtes bon! ne me faites pas de peine! laissez-moi! allez-vous-en! il ne faut plus nous revoir; vous-même, vous comprenez qu’il ne le faut plus !

— Je ne comprends qu’une chose , répondit-il en se relevant, — car il était toujours à mes pieds, — je ne comprends qu’une chose , ma chère âme, c’est que je vous ai donné ma vie, et que ma vie vous

appartient. Ah! vous le verrez bien, Edmée, je ne mentais pas au Croisic! je ne reprends pas les serments que vous voulez me rendre,

— Ne me parlez pas ainsi , Hérald ; vous savez bien que je ne puis pas vous écouter sans crime. »

Il se tut et je retrouvai un peu de calme. Bientôt j’envisageai la situation avec une lucidité effrayante ; je vis clairement ce que le devoir me commandait, et je résolus de lui obéir. La ligne droite était toute tracée devant moi; je la suivrais, et jusqu’au bout!

Je ne pouvais cependant me dissimuler ce qu’il y avait eu de grand et de chevaleresque dans la conduite de M. deFersen. Alors que tout semblait m’accuser, il n’avait pas voulu douter de moi, et quand déjà j’étais perdue pour lui , lui se donnait encore ! Mais plus je le sentais digne d’amour, plus aussi sa présence devait me sembler dangereuse. Mieux que personne, je le savais capable d’entendre le langage de l’honneur et de la loyauté : je ne pouvais point lui en parler un autre. Nous étions tous deux audessus des artifices par lesquels les natures vulgaires essayent de se tromper. De moi à lui, comme de lui à moi , la vérité seule était permise; il nous fallait la vérité tout entière, et rien qu’elle.

« Pas plus que vous , poursuivis-je au bout d’un instant, je ne veux rien reprendre au passé. Je vous ai aimé, Hérald, profondément aimé; tant que cet amour m’a été permis, il a été tour à tour l’es-

v -'. EN PROVINCE. 207

pérance et le regret de ma vie ; il a été toute ma vie. Les temps sont changés : une erreur dont je ne suis pas la cause a rompu tous mes chers liens avec le passé. Croyez que je n’en souffre pas moins que vous; mais d’autres devoirs ont été, sinon choisis, du moins acceptés par moi, et il faut que je les remplisse. Mais voyez, mon ami. jusqu’où va ma con-

tiance en vous : je ne crains pas de vous dire que <■

votre retour et la certitude de votre tendresse me rendront ces devoirs plus difficiles. Mais si j’avais besoin d’être soutenue et défendue contre vous, c’est vous-même que j’appellerais à mon aide.

— Il me semble que j’ai quelque peine à vous comprendre, murmura M. de Fersen.

— Eh bien ! répliquai-je avec une franchise cruelle, peut-être, mais nécessaire pour établir nettement notre position à tous deux , puisque vous savez que je vous ai aimé, puisque , tout à l’heure, vous m’avez dit que vous m’aimiez encore, il est impossible que moi, la femme d’un autre, je continue à vous voir. Il y a des choses sur lesquelles il ne faut pas se tromper, et si je ne crains de vous avouer ce que de telles résolutions me coûtent à prendre, c’est que je suis fermement décidée à les tenir... et contre vous Hérald, et contre moi-même 1

« Oui, il faut nous quitter. Quittez-moi donc librement, de bonne amitié ; emportez d’ici , — c’est la dernière grâce que mon affection vous demande, —

un souvenir sans amertume , en me laissant à moi

des regrets sans remords. Retournez dans votre chère patrie ; mes vœux vous y suivront! Là, continuai-je en maîtrisant mon attendrissement par un effort héroïque, là vous inspirerez l’amour dont vous ôtes digne à quelque jeune et noble créature, libre, heureuse de partager^otre vie et fière d’un bonheur qu’elle aura le droit de montrer à tous.

« Quant à moi , Ilérald, je ne vous dirai pas de m’oublier.,., je ne veux pas que vous m’oubliiez.... Mais.... »'•••

Pendant que je parlais ainsi, une émotion perfide me gagnait, et des larmes mal retenues troublaient ma voix. J’aurais voulu que M. de Fersen me répondît, et il s’obstinait dans un silence qui m’embarrassait plus que ses paroles.

« Quant à moi, repris-je au bout de quelques instants, je resterai ici, confinée dans une solitude que rien ne viendra distraire, portant de mon mieux le poids de la vie et faisant mon devoir sous l’œil de Dieu. Vous le voyez bien, Hérald, de nos deux parts la mienne n’est peut-être pas la plus belle ; je l’accepte, cependant, pour que vous n’ayez pas le droit de refuser la vôtre. »

M. de Fersen m’avait écoutée avec une extrême attention, en tenant fixés sur les miens ses grands yeux d’un bleu sombre : il avait pris ma main, sur laquelle il appuyait ses lèvres avec la tendresse câ-

line d’un enfant malade bien plutôt qu’avec la passion d’un amant. -

« Eh bien ! lui dis-je, ce n’est pas répondre cela ! Pourquoi ne me répondez-vous pas ?

— Parce que je ne sais vraiment pas ce que vous m’avez dit. »

Et, sur un geste de surprise et d’incrédulité que je fis :

« Que voulez-vous ? je me doutais bien que vos paroles allaient me faire de la peine, et je trouve que j’ai- assez souffert aujourd’hui. Je n’ai voulu écouter que votre voix qui me charme et m’en- . chante. La musique peut être douce, encore que le poëme soit cruel ! »

Il ne me convenait pas de laisser dévier l’entretien sur cette pente dangereuse ; aussi lui retirant ma main qu’il tenait toujours :

« Mon ami, lui dis-je, ne comprenez-vous point que nos adieux doivent s’échanger avec une gravité réfléchie ? Seriez-vous d’une nature légère ?

— D’une nature légère ? Oui ! c’est cela ; vous avez bien trouvé ! »

Au sourire amer qui plissa sa lèvre, je compris que je l’avais offensé , et j’essayai de l’apaiser, ce qui ne me fut pas difficile. — Mais bientôt je repris la première idée, que j’avais voulu lui faire accepter, celle d’une séparation immédiate et définitive.

Il m’écouta sans m’interrompre; puis, quand j’eus

fini de parler, il se leva, fit sans rien dire quelques pas à. travers la chambre, revint vers moi, croisa ses bras sur sa poitrine, et, me regardant de ses yeux perçants et clairs, d’une voix qu’il était parvenu à rendre calme, et qui avait alors un accent de fermeté que je ne lui avais jamais connu, il prononça ces mots que je crois entendre encore :

* Non, Edmée, je ne vous quitterai pas. Je resterai ici, près de vous. »

Je fis un geste de dénégation énergique en lui disant :

« C’est insensé, ce que vous diteS-là; je ne le permettrai jamais !

— Daignez m’écouter jusqu’au bout, poursuivit-

il, comme je vous ai moi-même écoutée, sans m’interrompre.... k . *

« Sans doute, ce qui est arrivé est un malheur irréparable pour nous deux ; nous n’y pouvons dIus rien : c’est le passé ! Mais l’avenir nous reste.

— Hélas! il n’y a point d’avenir pour nous.

— L’avenir nous reste ! reprit encore M. de Fersen, comme s’il ne m’eût point entendue. Eh bien ! cet avenir est aussi impossible pour vous sans moi que pour moi sans vous : vous ne pouvez pas partir ; il faut donc que je reste.

— Vous êtes cruel, Hérald ; je ne croyais point que vous m’eussiez jamais infligé le supplice d’entendre ce qu’il ne m’est point permis d’écouter.

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— Vous ne me comprendrez donc jamais? fit-il en me prenant la main avec un geste d’autorité . V oyons, Edmée, me croyez-vous un honnête homme ?

— Oui, jusqu’ici, balbutiai-je à voix basse, et Sans trop avoir la conscience de mes paroles.

— Si vous l’avez cru jusqu’ici, croyez-le toujours, continua-t-il, en proie à une sorte d’exaltation qui sembla le transfigurer. Ce que j’ai été une fois je le suis toujours. Écoute, Edmée ; — ici il eut comme une flamme dans les yeux; — nous ne sommes, ni toi ni moi, deux êtres corrompus. Je te crois pure comme la dernière neige tombée sur la cime des Alpes, et mes lèvres à moi n’ont jamais touché les lèvres d’une femme.... puisque tu m’as refusé les tiennes.... Faisons ce qu’avant nous deux êtres n’ont peut-être jamais fait : aimons-nous d’un ardent et chaste amour. On dit que c’est l’amour des anges 1

— Hélas ! on dit aussi qu’un tel amour est impossible aux hommes, et que Dieu l’a défendu à la terre pour le réserver au ciel !

— Femme de peu de foi! quand donc sauras-tu rendre justice et à toi-même et aux autres? Va, Edmée, plus l’amour est grand et moins il exige; plus il est brûlant et plus il est pur ! sa noble flamme a le privilège de s’entretenir d’elle-même, •et elle n’a pas besoin d’aliment. On n’a rien à redouter de ceux qui aiment complètement. Ce sont les autres seuls qu’il faut craindre ! »

Et, avec cette éloquence entraînante où respire l’epthousiasme , et propre à ces jeunes races du Nord, gardées de toute souillure par les fraîcheurs du pôle, il déroula devant mes yeux éblouis les perspectives enchantées et trompeuses de cet amour platonique, auquel tant de femmes sincères se sont laissé prendre, et dont tant d’hommes menteurs ont abusé. Il me parla de ces enivrantes délices des âmes, que le monde voudrait en vain séparer, et qui se retrouvent toujours ot se donnent incessamment l'une à l’autre.

Vous comprenez quelle séduction devaient avoir pour une femme malheureuse de telles paroles dans la bouche de l’homme aimé : elles m’apportaient les plus douces et les plus riantes promesses. C’était l’amour sans le mariage, il est vrai; mais c’était aussi l’amour sans la faute ! Quel courage ne me fallait-il point pour repousser cetle compensation inespérée, offerte tout à coup à une vie qui n’espérait plus rien d’heureux!

^ Ce courage, je l'eus* et, raffermissant mes résolutions chancelantes :

« Non, mon ami, c’est impossible! » murmurai-je d’une voix éteinte et en détournant la tête.

M. de Fersen me regarda quelques instants en silence. Je sentais ses yeux sur mon visage, et, pour ne les rencontrer ni terribles ni suppliants , je détournai les miens. Mes forces étaient à bout, et une

plus longue insistance de l’homme qui m’aimait m’aurait peut-être vaincue. Je me serais endormie dans la sécurité de ses promesses et j’aurais consenti à une sorte de compromis perfide entre la passitfn et le devoir.

Une femme ne doit jamais s’avancer volontairement sur ce terrain vague, dont la limite peut être si aisément franchie.

Je me taisais; mais le signe de ma tête machinalement balancée d’une épaule sur l’autre, parlait pour moi et disait encore non.

Hérald posa sur mon front une main froide qui me fit frémir, et murmura tout près de mon oreille :

« Tu as beau faire, je t’aimerai toujours!... et toujours tu m’aimeras!

— Allez-vous-en! murmurai-je enjoignant mes mains. Votre présence en ce moment me fait du mal.

— Cela suffit, Edmée ; je ne veux plus que ce que vous voulez ; adieu, adieu ! »

Je mis mon mouchoir sur mes lèvres pour étouffer un sanglot. Ilérald me prit dans ses bras et m’étreignit sur sa poitrine ; mais, me voyant pâlir etme sentant trembler, il s’éloigna de moi aussitôt en disant :

« Tu le vois, je t’obéis. » >•

Il disparut ; je me laissai tomber sur mon fauteuil, et je pleurai longtemps.

XYI

Que se passa-t-il alors en moi? Je ne saurais vous le dire ; j’étais dans un trouble douloureux ; ma conscience approuvait, mais mon cœur se plaignait; j'avais fait mon devoir, mais ce devoir me coûtait cher. Plus que jamais je sentais le prix du trésor que je venais de perdre. Ilérald, épuré par la douleur, mûri dans la chaste solilude, poétisé jusqu’à l’idéal par le sentiment exclusif qu’il éprouvait pour moi, me semblait cent fois plus digne d’être aimé que lorsqu’il m’était apparu sur les grèves du Croisic, dans le radieux éclat et la fleur brillante de la jeunesse. Mais j’avais obéi à la grande loi des âmes, à la loi du devoir ; je pouvais souffrir maintenant; mes souffrances avaient une noble cause, elles venaient du sacrifice volontaire de moi-même, et de l’immolation de mon bonheur. D’ailleurs, la pensée que Hérald m’aimait encore, qu’il m’avait toujours

aimée, devait enlever à mes peines leur amertume : je me prenais à songer que cette pensée serait peutêtre la consolation de mon avenir.

Mais Hérald m’obéirait-il? Il était parti bien facilement, et je pouvais soupçonner quelque arrièrepensée ! il me semblait que s’il eût dû me quitter ' pour toujours il y aurait eu dans nos adieux plus de déchirements et plus d’angoisses.

Vous imaginerez sans peine quelle nuit dut suivre une telle journée. J’eus du moins cette joie dans mon malheur de me trouver complètement seule et de pouvoir m’y livrer sans contrainte. Des témoins m’eussent été singulièrement importuns. Les heures de l’insomnie furent affreuses: L’accablement et la fatigue me procurèrent au matin cet engourdissement au fond duquel on trouve avec l’oubli une sorte d’insensibilité, qui vient de l’excès même du mal; on ne souffre plus... uniquement parce qu’on a trop souffert !

, Quand je me réveillai, j’étais vraiment malade , en proie à une sorte de fièvre nerveuse, accompagnée d’un délire d’autant plus pénible qu’il n’étaft pas complet, que j’avais par instants le sentiment des absences de ma raison , que j’en voyais les retours, et qu’il me restait juste assez de lucidité pour surveiller mes égarements.

Cette crise violente et prolongée inspira des inquiétudes assez vives pour qu’en l’absence de mon

216 s ■ .? EN PROVINCE.

mari, ma belle-mère jugeât h propos de venir s’établir près de moi. Elle ajoutait à mon mal l’ennui d’une longue contrainte. Je guéris parce que je voulus guérir, pour me retrouver plus tôt dans ma chère solitude. . '• '"*• . .. V .

J’avais aussi un ardent désir de savoir ce qu’était devenu M. de Fersen. Depuis le jour de cette fatale entrevue, qui venait de bouleverser ma vie, je n’avais plus entendu parler de lui.

Il n’était Cependant pas de ceux qui peuvent rester longtemps dans une petite ville sans préoccuper l’attention publique. Nulle part il ne devait passer inaperçu. J’avais un médecin, vraie gazette de l’arrondissement, aussi causeur par caractère que par état, et qui m’apportait beaucoup plus de noqvelles que d’ordonnances; il resta complètement muet sur le compté de l’étranger.

Mes questions indirectes, posées d’une façon que je crus assez captieuse, demeurèrent sans réponse : il était évident que le digne homme ne savait rien; il n’eût pas manqué une aussi heureuse occasion de se faire écouter. A peine convalescente, je sortis, bien avant que la prudence ne me le permît. J’inventais des prétextes pour aller seule ; j’obéissais à l’impérieux besoin de parcourir les lieux où il avait passé; je retournai, à la même heure mélancolique du soir, dans cette chapelle de la cathédrale, où je l’avais vu ; plus d’une fois je me surpris, prenant le

chemin de l’hôtel où il était descendu. Tout fut inutile : je ne le vis nulle part. Je m’informai avec un soin inusité de tous ceux qui étaient venus à ma porte pendant ma maladie; son nom ne me fut même pas prononcé.

La disparition était complète ; était-elle une fuite ou une feinte?

Mon mari revint : ma vie reprit son ordre accoutumé; les jours et les semaines passèrent. Étais-je plus triste qu’auparavant? Je ne le crois pas. Hérald, en apportant à mes pensées un aliment nouveau, avait rendu à mon esprit son activité perdue ; il m’avait fait sortir de cette atonie désespérée dans laquelle je m’enfermais si obstinément. Mais le mal était à côté du bien ; de ce qui déjà était une cicatrice, il avait refait une blessure saignante ; il avait ainsi ravivé mes anciennes douleurs. Mais j’étais loin de m’en plaindre. De toutes les peines d’amour, la plus cruelle pour certaines âmes, c’est de ne pouvoir estimer l’être qu’on aime, et je préférais cent fois avoir perdu Hérald digne d’amour que d’être contrainte à me dire en le possédant qu’il ne méritait plus d’être aimé. Mon mari, bien que je ne puisse lui reprocher d’être un observateur trop gênant, s’aperçut qu’un changement s’opérait en moi, et il en fit la remarque.

XYII

Il y avait plus de trois mois que nous ne nous étions rencontrés, Hérald et moi, et rien ne pouvait 'me faire supposer qu’il eût la pensée de me revoir. Je crus qu’il avait cédé à mes prières et regagné la Suède; et après l’avoir renvoyé moi-même, après avoir exigé son départ comme la. dernière preuve de son amour, je trouvai qu’il m’avait bien aisément obéi 1

Telles étaient les incertitudes de mon âme, lorsque nous reçûmes une invitation à diner, assez inattendue en cette saison, chez un certain M. Chevrier, de nos relations plutôt que de nos amis, et dont la femme, affligée de quelques prétentions au bel esprit, n’était pas positivement bonne. M. Delaunay accepta avec l’empressement d’un homme auquel il n’est pas désagréable de dîner en ville. Je l’accompagnai sans défiance.

Nous trouvâmes au salon cinq ou six convives à qui le temps paraissait long; car le dîner, par dérogation spéciale aux habitudes de notre petite ville, avait été indiqué pour sept heures, et les estomacs avançaient, tandis que la pendule retardait.

« Un peu de patience ! on va servir, disait M. Chevrier en allant d’un groupe à l'autre; nous n’attendons plus qu*une personne, et comme elle vient d’un peu loin, je vous demande cinq minutes de grâce. » - . • ’ , .

Pendant qu’il faisait à mon mari cette communication importante, la porte du salon s’ouvrit, et le domestique annonça, la bouche arrondie, et de sa voix la plus retentissante, en homme à qui la particule aristocratique n’est point familière :

« M. le comte Hérald de Fersen. »

Par bonheur, personne en ce moment ne s’occupait de moi, car mon trouble n’eût point échappé aux moins clairvoyants. C’est à peine si je parvins à cacher derrière mon éventail la pâleur de mon visage. Cette première émotion dura longtemps, et je crus un moment que je n’en serais pas la maîtresse. Hérald, que je croyais à cinq cents lieues de Coutances,se trouvait tout près de moi. Je le voyais; il allait me parler.... devant mon mari; j’allais être obligé de lui répondre. Ce que j’éprouvais ressemblait à de l’angoisse : il s’y mêlait aussi je ne sais quelle sourde colère contre lui.... Voulait-il

donc me braver, et malgré moi s’imposer à ma

vie?

Cependant, comme si, avec cette intuition merveilleuse dont il m’avait déjà donné tant de preuves, M. de Fersen eût compris ce qui se passait en moi, et qu’il eût senti le besoin de me rassurer, il me jeta de loin un regard rempli tout à la fois de prières et de promesses.

Dans ce regard, je retrouvais la bonté délicate qui faisait peut-être son plus grand charme. Il me disait clairement : « Vous savez bien que vous êtes trop aimée pour avoir jamais rien à craindre; je serai prudent, mais soyez confiante. Pardonnez-

moi si je vous ai désobéi ; je ne pouvais plus vivre sans vous voir. Livrons-nous maintenant à la destinée; ce n’est pas nous qui l’avons faite. »

Je me sentis bientôt plus forte et presque calme.

Il était temps : M. Chevrier, prenant Hérald par la main, s’approcha de moi et me dit : « Permettez que je vous présente un jeune artiste suédois, du plus grand mérite, M. de Fersen, qui m’est trèsvivement recommandé par un de mes amis, le consul de Suède au Havre. »

Hérald s’inclina, et nous nous saluâmes comme si nous ne nous étions jamais vus .

« Vous êtes peintre, monsieur? dis-je à Hérald; j’ai grand’peur que vous ne trouviez ici bien peu de sujets dignes de vos pinceaux : notre pays n’est

malheureusement ni poétique, ni pittoresque, et je suis certaine que vous n’y resterez pas bien longtemps.

— Voilà qui n’est pas bien hospitalier , belle dame ! fît le maître de la maison ; mais j’fespèpe que M. de Persen sera plus encouragé par d’autres que vous, et que nous réussirons à le garder dans notre petite ville, dont vous avez l’air de vouloir déjà le chasser.... D’ailleurs, monsieur n’est pas peintre?'

— Sculpteur alors, ou musicien, peut-être?

— Non, madame, rien de tout celai je ne suis qu’un pauvre architecte.

— Fort bien! continuai-je sur un ton de raillerie qui devait, je le croyais du moins, cacher mes véritables sentiments; M. le comte vient sans doute pratiquer chez nous, et, grâce à lui , notre art national va se transfigurer; avez-vous l’intention, monsieur, d’enrichir notre sous-préfecture de quelques palais?

— Je voudrais, madame, être capable en effet d’en bâtir un qui fût digne de vous recevoir; ce serait, à mes yeux, la preuve que je suis un grand artiste. Malheureusement mon peu de mérite me condamne à plus de modestie. Ne voyez en moi qu’un écolier et non pas un maître. Je ne vaux quelque chose que par ma ti’ès-sincère envie d’arriver. Vous avez ici une véritable merveille : je suis venu pour l’étudier; mais je sens que ce n’est pas en un

jour que je pourrai m’approprier toutes ses beautés. Heureusement que j’ai des loisirs et que je pourrai lui consacrer tout le temps qu’elle exigera. »

Un sourire énigmatique accompagna cette phrase, débitée d’un ton demi-sérieux , demi-railleur, et qui pouvait s’appliquer égalemëntbien à une femme et à un monument.

« Comme vous vous enflammez pour notre cathédrale! riposta M. Chevrier, qui n’entendait malice à rien.

— Et mon enthousiasme ira toujours en augmentant, répondit Hérald ; je me passionne rarement, mais jamais à demi; je m’éprends difficilement, mais je ne me déprends plus., »

M. de Fersen, en ce moment, m’apparaissait sous un jour tout nouveau, aussi loin de l’amoureux poétique et sentimental des grèves du Croisic que de l’homme passionné dont j’avais si fort redouté chez moi la violence et les transports. La liberté d’esprit, l’enjouement facile, ce tact et cet aplomb de l’homme du monde, dont il venait de faire preuve sous mes yeux, tout me disait qu’il était maintenant de force à dominer la situation, et qu’il était capable, s’il en avait la fantaisie, de m’imposer une intimité pleine de dangers. Cette pensée me jeta une ombre sur le front. Hérald comprit-il mon secret effroi ? je ne sais; mais il trouva le moyen de me dire à voix basse :

« Ne craignez rien ; vous savez trop que je ne ferai jamais que ce que vous voudrez. »

, On annonça que « madame était servie. » La maîtresse de la maison prit le bras de l'artiste étranger, et nous nous enfonçâmes tous à sa suite- dans la spirale étroite d’un escalier conduisant du premier étage, où l’on avait niché le salon, au rez-dechaussée où se trouvait la salle à manger. Le dîner ' n’eut pas d’incidents. Mme Chevrier avait eu l’ami- r cale et féminine attention de me placer assez loin de M. de Fersen pour qu’il me fût impossible d’échanger une parole avec lui, et du même côté de la , table, de sorte que je pouvais à peine l’apercevoir, et seulement en me penchant.

Hérald se dédommagea de cet ennui en faisant la conquête de M. Delaunay, son voisin. Avant que j’eusse pu rien tenter pour y mettre obstacle , il y avait déjà, de l’un à l’autre, je ne sais quelles invitations, faites, acceptées et rendues. Mon mari, après le dîner, comme s’il eût jugé insuffisante la présentation faite par l’amphitryon, me ramena lui-même Hérald, en me disant que c’était un devoir pour nous de rendre au jeune voyageur le séjour de notre ville un peu supportable.

Sur ces paroles, il nous laissa, comme il le dit luimême , faire plus ample connaissance ; nous eûmes donc, sans les avoir demandées, et devant tout le monde, quelques minutes de tête-à-tête.

« C’est donc ainsi, dis-je à Hérald, que vous tenez vos promesses?

— Je n’ai rien promis, répliqua-t-il avec assez de vivacité, et j’entends rétablir exactement les faits. Vous m’avez chassé de chez vous : il a bien fallu en sortir ; maintenant que votre mari me ramène, prétendez-vous m’empêcher d’y retourner?

— Oh ! je ne prétends rien empêcher du tout ! Je sais que je n’ai sur vous aucun empire ; vous ferez ce qu’il vous plaira! Libre à vous de me perdre! et ce ne vous sera que trop facile dans une misérable petite ville, où chacun surveille son voisin, où tout le monde vit dans une maison de verre ; ce qui n’empêche pas que les intentions les plus droites et les actions les plus innocentes ne soient interprétées de la façon la plus injuste et la plus cruelle.... Mais que vous importe? Vous n’avez pensé qu'à vous, parce que vous êtes égoïste comme tous les hommes. »

Ces dures paroles causèrent à M. de Persen une impression douloureuse et si visible que je fus obligée de l’avertir : '

« Mais prenez donc garde ! lui dis-je, vous vous trahissez comme un enfant !

— Hélas ! je suis si faible, contre vous, et dès que je vous vois souffrir, si malheureux !

— Pourquoi, alors, nous avoir ainsi exposés tous deux?

— Parce qu’il le fallait ! me répondit-il ; mais soyez calme, ayez confiance.... jamais.... »

Mme Chevrier, qui trouvait sans doute que notre tête-à-tête se prolongeait outre mesure, l’interrompit en me criant de sa voix pointue :

« Eh bien 1 chère madame, j’espère que vous avez charmé M. de Fersen, comme vous charmez tout le monde, et que vous allez nous aider à le fixer à Coutances ?

— Mais il me semble , chère madame, que vous faites tout ce qu'il faut pour cela, et que mon peu de mérite n’a pas besoin de s’ajouter au vôtre.

— On parle de l’hospitalité du Nord ! Elle est vaincue par celle de la France, dit Hérald, et je sens bien que je ne m’en irai pas d’ici.... à moins que l’on ne m’en chasse , » ajouta - 1 - il plus bas en me regardant.

Et il se leva pour aller rejoindre les hommes qui, selon leur louable habilude, s’étaient retirés pour fumer dans une pièce à part.

Le surlendemain de cette première rencontre, M. de Fersen laissa deux cartes à notre porte. Je n’eus le courage de rien dire à mon mari , qui répondit à la sienne par une invitation à dîner. Les choses suivirent leur marçhe ordinaire : quel est donc le mari, et je parle des plus spirituels et des mieux avisés , qui ne s’empresse pas de faire son ami intime de l'homme qui veut devenir plus in-

time encore avec sa femme? Hérald fut bientôt de

la maison. Quand il restait quelques jours sansvenir nous voir, M. Delaunay prenait la peine d’aller le chercher : c’est lui qui me l’amenait.

Cependant un intérêt nouveau animait ma vie, ou plutôt c’était comme une vie nouvelle qui commençait pour moi. Et j’étais heureuse, parce que ma conscience, d’accord avec mon cœur, ne' me reprochait rien. J’avais fait tout ce qui m’était possible pour éviter de revoir Hérald.../ Si je le revoyais, c’était malgré moi : on m’y forçait! Ma tâche était donc accomplie et ma part de résistance loyalement faite. Je ne pouvais lutter éternellement contre mon cœur ; après tant d’efforts sincères, et que je croyais bien méritoires, je m’abandonnais enfin au bonheur d’aimer, et je m’y abandonnais avec une sécurité d’autant plus grande que Hérald se montrait pour moi le plus généreux , le plus tendre , et le moins égoïste des hommes. Nous en étions alors à cette période si charmante et si perfide des liaisons qui commencent, et où la seule présence de l’être aimé résume en elle toutes les joies et nous suffit. Nous étions ensemble : c’était là tout ce que je désirais; lui-même ne me demandait rien de plus. Je ne m’apercevais pas qu’il s’emparait peu à peu de tous les abords de mon cœur, que mon âme était sienne, et que déjà il régnait en maître absolu sur toutes mes volontés. Il est vrai qu’il ne recevait pas plus qu’il

ne donnait. Mes moindres désirs étaient ses lois, et je n’avais pas le temps de les exprimer ; son soin le plus cher était de les deviner ou de les prévenir. Notre affection r la plus complète et la plus douce qui se pût rêver, avait tout de l’amour, excepté son nom, ■ et ce qui l’empêche, dit-on, de toujours durer. Nous vécûmes ainsi deux grands mois, qui passèrent comme un beau songe. Les joies de Hérald ajoutaient encore aux miennes. Il paraissait aussi heureux que j’étais heureuse. Si jamais un regret l’effleura en passant, "si parfois il se dit qu’il avait beaucoup sans doute, mais qu’il pouvait avoir davantage encore, je ne le sus point. Tout ce que je puis dire, c’est qu’il ne me révéla jamais un trouble qu’il ne voulait pas me faire partager. Quand notre bonheur nous fut enlevé, nous pûmes du moins nous rendre cette justice à tous deux, que nous n’avions pas mérité de le perdre.

Les études d’archéologie dont M. de Fersen avait fait le prétexte de son séjour à Coutances avaient fini par lui créer une occupation sérieuse : elles avaient le double avantage de remplir ses journées et de distraire l’attention toujours gênante d’une ville de province, d’une petite ville.... On le voyait de longues heures dans la cathédrale, contemplant ou reproduisant sous tous ses aspects un des plus purs et des plus nobles monuments de notre art religieux. Il le mit à la mode, et bien des gens qui

n’avaient jamais songé à le regarder, commencèrent à le trouver beau, et à l’admirer sur sa parole. Ceci lui donna une sorte de popularité dans nos salons, qui l’accueillirent avec une faveur extrême, Nous pûmes ainsi passer toutes nos soirées ensemble, soit che^ moi , soit chez des amis communs. Il se montrait avec toutes les femmes, jeunes ou vieilles, belles ou laides, de cette courtoisie parfaite qui < coûte peu aux jeunes hommes, et qui leur rapporte tant. Il conquérait ainsi le droit de s’occuper un peu de moi après s’être suffisamment occupé des autres. Quelques dîners, offerts à propos, achevèrent de lui gagner les suffrages de ceux de nos ménages où il n’avait encore que la moitié des voix.

Si M. de Fersen faisait tout pour me plaire, je n’étais pas ingrate. Il m’avait souvent parlé des beautés poétiques de sa langue maternelle. Je Iis venir de Paris les livres nécessaires, et m’aidant de , l’anglais, que je sais bien, et môme de l’allemand, que je sais mal, je parvins assez vite à me mettre en état de lui écrire un petit billet en suédois. « Puis- •> que, lui disais-je, nous avons l’un pour l’autre un sentiment qui ne se confondra avec rien dans ma ' vie, j’ai voulu posséder, pour le rendre, une langue dont je ne me servirai qu’avec vous : aujourd’hui, je l’écris ; je la parlerai bientôt ; excusez les fautes de l’auteur. »

Ce que je faisais là me semblait, en vérité, la chose la plus naturelle du monde, et je m’étonnais seulement qu’elle ne me fût pas venue plus tôt à l’esprît. Hérald, cependant, s’en montra extrêmement tou-

ché, et il accourut sur-le-champ pour m’en remercier avec une véritable effusion de cœur. Il avait l’enthousiasme de la reconnaissànce : personne ne se montrait plus heureux de ce qu’on faisait pour lui; c’était plaisir que de lui plaire. « Je vais, me dit-il, cultiver vos dispositions, et puisque vous avez fait tant de progrès toute seule , je ne doute pas qu’avec un maître zélé, pour peu que vous soyez docile, vous n’arriviez à parler comme moi. »

Nous commençâmes le jour même. •

Rien n’est charmant comme d’apprendre une langue avec celui que l’on aime, de recevoir l’accent de ses lèvres chéries , et de balbutier à deux des phrases que l’on a choisies ensemble. M. de Fersen m’apporta bientôt un volume de Frédérica Brémer, que je lus facilement; puis il me fit traduire ce poème exquis de l’évêque Tegner, Axel, une des plus suaves inspirations de la muse du Nord , et dont les héros, voués comme nous à la chasteté dans la passion, nous fournissaient à chaque instant des allusions à nos propres sentiments.

Ainsi toutes les joies nous étaient accordées, celles de l’intelligence comme celles du cœur, et aucun remords ne les troublait. Je ne demandais à Dieu que de me les laisser longtemps. Parfois, cependant, une pensée pénible se glissait dans mon âme ; Je me surprenais à songer que j’absorbais à mon profit, en la détournant de son but, une vie qui, sans

moi et en se complétant par une autre, pouvait de-

venir si belle. Parfois je ne pouvais m’empêcher de le dire à Hérald ; mais il me faisait de si charmantes réponses que je me sentais rassurée et de nouveau conquise à lui.

Un incident inattendu, l’œuvre d’un lâche , une lettre anonyme, vint briser à jamais notre bonheur.

Tous ne connaissez point mon mari, c’est un homme assez étrange : malgré des froideurs que je n’avais jamais dissimulées, et qui ne pouvaient maintenant que s’accroître, il n’avait pris aucun ombrage des assiduités auprès de moi d’un homme * qui devait pourtant lui paraître dangereux. Il est vrai que ma vie était franche et loyale , toute au grand jour. Je ne sortais jamais seule, et si je recevais souvent M. de Fersen, ma porte restait ouverte à tout le monde. M. Delaunay avait donc raison de me laisser une liberté honnête, dont j’usais honnêtement.

Cette fatale lettre vint tout changer.

Les gens de bien ne sauraient trop énergiquement flétrir ceux qui se servent de ces armes honteuses, empoisonnées, frappant dans l’ombre et tuant de loin. Celle que mon mari reçut en pleine poitrine était habilement forgée, trempée dans le fiel et l’absinthe. Dieu me préserve de jamais savoir quelle main l’avait lancée, car je ne veux pas haïr 1 Je me suis énergiquement défendue contre mes soupçons

qui nommaient tout bas cette Mme Chevrier, dont je vous ai déjà parlé, et dont les avances avaient été dédaignées par Hérald. Quoi qu’il en fût, cette lettre révélait une habileté profonde : c’était le plus perfide mélange de mensonge et de vérité que l’on pût , essayer d’unir pour égarer et convaincre en même temps, pour éclairer et tromper; tout à la fois.

On ne nous accusait positivement de rien, Hérald et moi ; mais on laissait tout soupçonner. L’ironie était distillée dans chaque ligne, et tombait goutte à goutte, brûlante et corrosive.

Nous déjeunions en tête-à-tête, mon mari et moi, quand elle nous .arriva parla poste du matin, avec le timbre de Carentan, — petite ville des environs. M. Delaunay ne recevait guère que des lettres d’affaires , pliées commercialement , c’est-à-dire mal pliées, et dont le seul aspect indiquait tout à la fois l’origine et la destination. Je n’étais pasanême tentée de les ouvrir. Celle-là, au contraire, me frappa tout d’abord, et, en la voyant, j’eus comme un pressentiment. Elle était sous enveloppe, cachetée de cire; l’adresse, d’une écriture longue et fine, qui nesembait pas le moins du monde déguisée.

« Ceci doit être à vous ? fit mon mari en se tour-

nant de mon côté.

— Non pas ! * dis-je en voyant le mot Monsieur qui se détachait par deux Ibis et très-ostensiblement sur l’enveloppe.

Il l’ouvrit assez nonchalamment. Dès les premières lignes, ses sourcils se froncèrent, et une expression de mauvaise humeur très-marquée passa sur son visage. Il essaya pourtant de se remettre, et . me repassant la lettre : , ,

« C’est aussi bien pour vous que pour moi! » me dit-il.

Je lui trouvai un air singulier. Il se leva et alla jusqu’à la fenêire, contre laquelle il appuya son front; mais il se retourna bientôt, et, tout en lisant, j’aperçus dans la glace son regard qui m’épiait. Je devins impassible, et j’eus la force d’achever ma lecture sans rien trahir des émotions violentes qui me bouleversaient. Dès ce moment, en effet, je prévis les ennuis, les persécutions, en un mot tout le cortège de malheurs qui allait s’attacher à mes pas. Cette mjsérable feuille de papier était pour moi comme le petit grain noir qui pointe à l’horizon, presque imperceptible d’abord, mais qui grandit de minute en minute, et bientôt vous apporte la tempête. Je m’étais vite habituée à cette sécurité complète, nécessaire à l’amour, et sans laquelle l’amour lui-même ne nous donne point de bonheur parfait.... et maintenant j’allais vivre sous le coup du soupçon, dans l’appréhension et dans la crainte. On a beau protester, on a beau soutenir que les lettres anonymes ne méritent que le mépris, il en reste toujours quelque chose. Il n’y a pas de fumée sans feu !

« Eh bien! qu’en dites-vous? me demanda mon mari en me reprenant la lettre pour la lire une seconde fois.

— Eh! que voulez- vous que j’en dise? C’est bête et méchant, voilà tout !

— Très-méchant, sinon très-bête! » répliqua-t-il, et il sortit en la mettant dans sa poche.

Toute cette journée je fus préoccupée et triste. M. de Fersen devait dîner chez nous le soir même. Il y dînait souvent, et j’aimais à le recevoir sans façon, dans une intimité qu’il savait nous rendre charmante. Ce jour-là, pour la première fois, je me surpris à désirer qu’il ne vînt pas. Je sentais que, près de lui, et en face de mon mari, j’allais me trouver mal à l’aise. D’habitude, quand il dînait avec nous, il arrivait à cinq heures, et comme M. Delaunay ne rentrait qu’à six, nous avions toujours à nous quelques instants de causerie et de liberté; je comptais bien en profiter pour l’instruire de tout. Mais, soit que ce fût un simple hasard, ou le résultat d’un plan de conduite arrêté, mon mari ne sortit point, et, en arrivant au salon, Hérald, qui croyait m’y trouver seule, nous y trouva tous deux. Le malheureux ne se défendit pas assez d’un mouvement de contrariété trop visible. Ce ne fut qu’un éclair, et l’homme du monde reprit tout de suite le dessus chez lui ; mais mon mari se trouvait alops dans une de ces dispositions d’esprit où rien ne nous échappe ; le soupçon

le rendait défiant, et la défiance, clairvoyant. Il s’aperçut donc de l’ennui que sa présence venait de causer à M. de Fersen, et il en prit un soudain ombrage. Vainement Hérald, remis d’une première impression, déploya toutes les ressources de son esprit; il ne parvint point à nous dérider, et sa gaieté mourut sans écho. Notre contrainte réagit bientôt sur lui-même; et il s’aperçut d’un changement chez moi. dont il ignorait la cause, et qui l’inquiéta. Je n’avais aucun secret pour lui : il me voyait penser et lisait dans mon âme comme dans un livre. Cette fois, j’étâis obligée de tenir le livre fermé, et il en concevait une sorte d’irritation nerveuse. Les meilleurs ont parfois de ces maladresses-là. Mon mari surprit plus d’une fois ses regards remplis d’une tendresse craintive et douloureuse, et il avait l’air de m’en demander compte. Tous les jours, il sortait après son dîner, et allait à son cercle. La province n’a pas su se garder mieux que Paris de cette institution peu galante : mais je ne m’en plaignais plus. Il rentrait généralement assez tard. Il n’agissait point autrement, même quand M. de Fersen était à la maison ; il nous laissait donc notre soirée. Hérald . espérait qu’il en serait de même ce jour-là, et avec une imprudence dont une femme se serait bien gardée, à mesure que le dîner approchait de sa fin, il se reprenait à la joie. Cependant, au lieu de sortir, mon mari nous accompagna au salon, et s’y installa

dans une position forte, en homme qui nè songe point à s’en aller; Hérald comprit enfin qu’il se passait dans la maison quelque chose d’extraordinaire et que sa présence n’y était point importune; il trouva un prétexte et nous quitta d’assez bonne heure.

« Est-ce que cette lettre aurait raison? me demanda mon mari en me regardant en face.

— Le pensez-vous ? lui répondis-je avec une sereine fermeté; car il n’y a rien au monde comme une bonne conscience pour nous donner un bon visage.

— Il y a des moments où je n’en sais rien, répliqua-t-il d’un ton brusque; mais je trouve que ce M. de Fersen vient bien souvent chez moi!

— Si vous le trouvez, il faut le lui dire. Je ne tiens point à ce que la paix, qui est aujourd’hui mon plus grand besoin, soit troublée entre nous pour un homme que vous avez vous-même introduit ici. »

Cette façon de parler nette et hardie, à laquelle je ne l’avais point habitué, fit une assez sérieuse impression sur M. Delaunay. Quand il vit que je ne défendais pas Hérald, il mit à l’attaquer moins d’emportement.

« Peut-être, reprit-il d’un ton radouci, vaudraitil mieux que cela vînt de vous : il y a des choses qui s’acceptent de la part d’une femme, et ce à quoi je tiens surtout pour vous, encore plus que pour moi, c’est à éviter un éclat fâcheux.

' s EN PROVINCE. • 237

— Si nous cessons de voir M. de Fersen, de quelque façon que nous cessions , il y aura toujours un éclat. »

Je vis bien que tel était aussi l’avis de M. Delaunay et que cette considération le touchait, car il resta quelques instants sans rien dire , puis il reprit :

« Pourquoi a-t-il paru si contrarié de me trou-

ver ici ?

— Il n’a point paru contrarié de vous trouver, mais bien de vous trouver maussade et renfrogné, comme vous l’êtes depuis ce matin; il eût mieux valu lui faire dire que vous ne pouviez point le recevoir. A présent, ce serait une affaire finie.

— Toujours des partis extrêmes ! Les femmes n’ont vraiment pas de raison, et elles ne cherchent qu’à compliquer et embarrasser la vie des hommes 1

— Il est vraiment bien dommage, repris-je à demi-voix, qu’on ne puisse pas les supprimer tout à fait ! »

Pour toute réponse il haussa les épaules et me laissa seule.

Je réfléchis sérieusement à la situation : elle n’était pas bonne. Nos relations à tous trois étaient déjà délicates, et si la défiance se glissait entre nous, elles devenaient encore plus difficiles. J’écrivis à Hérald pour l’informer de ce qui s’était passé. Je savais qu’il n’était pas homme à supporter une se-

conde réception comme celle qu’il venait de subir, sans en demander la cause, et, en ce moment, une fausse démarche pouvait compromettre singulièrement notre avenir. Je le suppliai de reparaître dès le lendemain chez nous, et de ne pas même se souvenir qu’on l’avait blessé.

Il m’obéissait toujours. Il revint donc, et me trouva seule. En quelques mots je le mis aucourant de tout, et nous convînmes de nous voir un peu moins. Cette résolution nous serra le cœur à tous deux; mais la raison nous la commandait. Pour commencer, il devait rester deux jours loin de moi. Je me pris à songer de séparations éternelles, et c’est avec des yeux pleins de larmes que je le vis partir. Un peu de bonheur a si vite fait de nous rendre exigeants!

* Chère Edmée, me dit-il en baisant ma main, je me sens triste comme si je devais vous perdre encore! »

Dans le vestibule, il se croisa avec Mme Chevrier; cette petite créature, qui, je ne sais pourquoi, m’était devenue odieuse, lui jeta un regard singulier. Mais je dois convenir que, chez moi, elle fut d’un naturel parfait. Je ne surpris rien qui pût confirmer mes soupçons. Je n’en restai pas moins sur la défensive, et si elle était venue ppur jouir du mal qu’elle m’avait fait, elle en fut pour ses frais de voyage.

Mon mari se remit ou parut se remettre assez promptement de l'alerte, soit qu’il eût en moi une confiance véritable, soit qu’il voulût se défendre du rôle toujours ridicule de mari jaloux. Déjà nous espérions, Hérald et moi, reprendre notre vie accoutumée ; la crainte que nous avions eue de la voir pour jamais interrompue nous la rendait plus chère encore. Mais nos persécuteurs ne devaient point se lasser de sitôt.

La première lettre fut suivie d’une seconde.

Celle-ci venait de Cherbourg. Elle était beaucoup plus brève, beaucoup plus sèche, mais aussi beaucoup plus claire que la précédente. Elle félicitait M. Delaunay d’une confiance qui, disait-elle, nous honorait tous trois. Mais elle ajoutait qu’il avait pris une peine bien inutile en introduisant M. de Persen chez lui: il en savait le chemin ; il y était venu trois mois plus tôt, et il y avait trois ans qu’il me connaissait. On ajoutait que si de plus amples détails étaient nécessaires, on pouvait s’adresser en toute confiance au Croisic, où chacun était à même de lui raconter l’histoire de nos amours.

Je n’étais point auprès de M. Delaunay lorsqu’il reçut cette lettre , mais il accourut chez moi en la tenant à la main tout ouverte.

« Ainsi , voilà ce que vous avez fait de moi ! me dit-il en entrant, un mari ridicule, trompé, berné, baffoué! Vous n’avez pas craint de me prendre pour dupe!

— Ce n’est pas moi, monsieur , qui vous prends pour dupe; ce sont ceux qui se font un jeu de nous tourmenter de leurs misérables inventions.

— Inventions ! reprit-il avec une colère croissante ; ah ! ce sont des inventions 1 Eh bien ! faitesmoi la grâce de me dire depuis combien de temps vous connaissez M. deFersen.

— Monsieur!

— Songez que j’ai le droit de savoir la vérité et que je vous la demande. »

Un soupçon horrible me traversa l’esprit ; je compris qu’il en savait beaucoup plus long qu’il n’était souhaitable pour mon repos; mais, en ce moment, un sentiment de fierté se réveilla en moi, et l’orgueil de la race, dont pourtant je n’abusais pas, me donna tout à coup une force inattendue : je m’indignai à la fin de me voir accusée comme une coupable, lorsque j’étais innocente. Aussi, sans nier ni avouer, car j’ignorais à quel point il était informé, je m’enfermai dans une dignité froide.

« S’il vous plaît de m’interroger, lui dis-je, il ne me plaît pas à moi de vous répondre, et je ne m’abaisserai point jusqu’à ces honteux débats.

— Le subterfuge est habile, et je vois que vous . trouvez plus aisé de me tromper que de vous défendre.

— Vous savez bien, monsieur, que je ne vous Irompe point, et s’il vous plaît de paraître le croire pour avoir le droit de m’insulter, je vous préviens que je préfère quitter à l’instant même cette maison que de le souffrir. «

M. Delaunay avait peur du scandale plus que de tout au monde, et il n’eût voulu pour rien compromettre par un esclandre téméraire l’honorabilité dont j’avais entouré jusque-là sa vie. Je voyais bien d’ailleurs qu’il ne croyait point au mal dont il se faisait en ce moment l’écho ; mais il craignait que ces misérables lettres ne se répandissent dans la ' ' ' ' 14

ville et que l’on n’en profitât pour le livrer en pâture à la malice des bouches médisantes.

« Maudit Suédois ! s’écria-t-il en laissant tomber sa tête dans ses deux mains, pourquoi faut-il qu’il soit venu chez nous ! »

Il avait jeté la lettre tout ouverte sur ma table : je la lu^, non sans frémir, en reconnaissant la justesse et la précision des détails qu’elle lui révélait; je compris que je touchais cette fois à une crise suprême de ma vie; que je m’étais jouée avec une imprévoyance d’enfant, au milieu de tous les périls, et que, quoi qu’il arrivât, d’une façon ou d’une autre, mais d’une façon certaine, terrible peut-être, l’intimité qui avait fait mon bonheur allait être fatalement et à jamais brisée. Et je sentais que cela devait être, et que je ne pouvais plus lutter contre des obstacles éternellement renaissants. Mais je voulais du moins que cette intimité finît noblement, et qu’il n’y eût dans nos douleurs ni humiliation ni bassesse. Cette résolution énergique, mais nécessaire, fut prise en un clin d’œil, comme toutes les résolutions violentes qu’inspire le danger présent. La fibre de la vanité était chez mon mari d’une irritabilité extrême; son âge mûr avait un impérieux besoin de cette considération qui avait un peu manqué à ses premières années, et la seule pensée que ces lettres avaient été écrites par quelqu’un de nos relations, et qu’il en avait couru des copies, le jetait dans une

exaspération violente. L’amour soupçonné deM. de Fersen pour moi , ou le mien pour lui , ne venait certes qu’en seconde ligne, et je suis bien certaine que si ces petites infamies Se fussent passées à deux cents lieues de la ville que nous habitions, il n’y eût attaché qu’une médiocre importance. Quelques instants de réflexion le calmèrent, et il avait déjà retrouvé son sang-froid, quand il me dit :

« Vous voyez à quel point ceci est grave ; je sais que vous avez souci de votre honneur et du mien : que comptez- vous faire?

— Nos relations avec M. de Fersen m’étaient agréables, lui répondis-je, et j’ai le droit de le dire devant vous, comme devant tout le monde. Mais vos soupçons empoisonneraient les meilleures choses et les plus pures ; vous venez de rendre ces relations impossibles. Quand vous me prieriez maintenant de recevoir votre ami comme par le passé, vous pouvez être certain que je n’y consentirais point.

— Ne craignez rien , je n’aurai garde de vous y contraindre ! mais ce Monsieur doit maintenant savoir sa cathédrale par cœur, et j’espère qu’il nous débarrassera bientôt de sa présence.

— Je crois, en effet, qu’il ne tardera point à repartir. »

Je paraissais prendre un parti héroïque, et, à vrai dire, je faisais la seule chose que je pusse raisonnablement faire. Il me restait assez de lucidité

pour juger sainement la situation : elle était mauvaise, très-mauvaise. Si je n’avais pas trompé mon mari , dans le sens vulgaire que l’on attache à ce mot, j’avais manqué de franchise en ne lui révélant point les relations qui avaient existé entre M. de Fersen et moi ; sans doute elles étaient innocentes, mais elles lui donnaient peut-être le droit de fermer sa maison à l’homme qui m’avait aimée et qui m’aimait encore. Je ne pouvais plus lui demander d’avoir en moi une confiance que moi-même, à sa place, je ne me serais pas accordée. Puisqu’il n’y avait rien de coupable entre nous, nous n’aurions dû rien cacher. Je le comprenais maintenant. La pensée que nous nous étions connus, Hérald et moi, avant notre mariage, tourmentait mon mari comme une idée fixe : ses yeux sombres s’attachaient au passage de la lettre accusatrice qui lui parlait du Croisic, et je voyais alors une expression de dépit sur son visage. Hérald était bien en ce moment l’être qu’il détestait le plus au monde ; mais , si grands que fussent mes regrets, si vive que fût ma douleur, je ne pouvais m’empêcher de convenir que M. Delaunay était dans son droit en me défendant de le recevoir. Il ne me restait donc plus qu’à me résigner bravement à ce que je ne pouvais empêcher: il fallait obtenir, et, au besoin, il fallait exiger de Hérald un prompt départ; il fallait surtout éviter une rencontre entre les deux hommes. Sans être un pour-

fendeur, M. Delaunay ne m’avait jamais donné le droit de douter de son courage : un duel entre M. de Fersen et lui ne ferait qu’ajouter à tant de malheurs un malheur de plus. C’était là ce que je voulais conjurer. Du reste, la seule déclaration que '

je ne recevrais plus mon ami avait déjà produit son effet : je le voyais se calmer peu à peu ; après quelques instants de discussion froide, sérieuse et digne :

« Voyons , me demanda-t-il pour la seconde fois, comment entendez-vous terminer la chose?

— De la seule façon qui convienne à des gens comme nous. Vous comprenez que ce n’est point entre des hommes que doivent s'échanger des explications aussi délicates. II serait peut-être au-si difficile à l’un de parler qu’à l’autre d’écouter avec la modération nécessaire. Il vaut mieux que je me charge de tout. Je saurai faire comprendre à M. de Fersen ce que les circonstances exigent de lui en ce moment. »

Je soulignai ces derniers mots de la voix, pour qu’ils frappassent plus sûrement mon mari, et qu’il pût y répondre. Il se contenta de hocher la tête, et » je continuai :

« Il est trop galant homme pour ne point consentir à ce que je lui demanderai, moi , au nom de la tranquillité et de la paix de ma vie. Je ne lui ca- * cherai point, je vous le déclare, que je trouve ab- ,

surde et misérable de sacrifier ainsi un ami aux

perfidies et aux haines jalouses d’un ou de deux lâches qui n’osent pas nous attaquer en face.... Mais enfin l’existence sociale a parfois de ces exigences cruelles. Il le sentira comme nous, et à la première visite qu’il nous fera....

— Sans doute qu’elle ne tardera pas beaucoup 1 dit mon mari avec un sourire ironique.

— Npn. H est probable que je le verrai ce soir, et ce soir même il saura tout : il saura à quelles calomnies je suis en butte; il saura par quelles insinuations on a essayé de me perdre à vos yeux, et comme il est le meilleur, le plus loyal et le plus sincère des amis, je suis certaine d’obtenir tout ce que je lui demanderai.... Je lui dirai que cette intimité qui nous était si douce est devenue impossible, et qu’il faut partir. Il se plaindra peut-être, — mais il obéira, car c’est un noble cœur, et nous n’aurons point fourni un prétexte nouveau à la malignité de vos ennemis et des miens.

— Vous ennemis! vous n’en avez pas, d’ennemis, vous! reprit mon mari avec une sorte de mélancolie, dont je surpris, pour la première fois, l’expression sur son visage.... c’est à moi seulement qu’on en veut.... Vous n’étes qu’un moyen! »

Quelques heures plus tard, Hérald entrait dans ce salon, gai, souriant, épanoui, heureux, n’ayant d’autre perspective que celle d’une soirée à passer avec moi, et croyant avoir reconquis la sécurité un mo-

ment menacée de nos relations. C’était bien mon Hérald d’autrefois, celui à qui un sourire de moi donnait du bonheur pour tout un jour. Sa gaieté me fit mal et sa joie me fit peur. N’allai-je pas briser tout cela d’un mot! Je regardai un instant, avec une pitié muette, ce vi=age tant aimé; je voulais jouir encore du doux rayonnement de celte physionomie, qu’un de mes regards avait le privilège d’illuminer ou d’assombrir. Il avait pris mes deux mains que je ne lui disputais plus : il les .baisait ; moi, sans lui rien dire, je le laissais faire.

« Que vous êtes bonne ce soir, Edmée ! » me dit-il tout à coup en relevant les yeux.

Mais la tristesse que j’avais essayé de lui cacher pour ne point affliger son arrivée reprit le dessus ; il me vit toute bouleversée, avec des larmes à pleines joues.

« Grand Dieu ! qu’est-ce encore, et qu’avez-vous donc? balbutia-t-il avec une sorte d’angoisse et en secouant mes mains.

— Hélas ! nous nous sommes conduits comme des enfants, et les hommes sont sans pitié pour nous; nous avons voulu lutter avec la vie, et la vie est la plus forte ; nous avons désobéi aux lois du monde, et le monde se venge 1

— Se venge! mais de quoi? que nous reprochet-on? que peut-on nous reprocher?

— Mon mari a reçu une seconde lettre anonyme.

— Je n’ai cependant fait de mal à personne!

murmura-t-il en courbant la tête; pourquoi donc y a-t-il des gens acharnés à tuer le bonheur des autres? Enfin ! que dit-elle, cette lettre?

— Tout! tout ce qu’elle peut dire! votre entrevue ici avec moi, trois mois avant votre arrivée

officielle; notre rencontre au Croisic, et notre affection déjà vieille. Tout cela, naturellement, accompagné des plus méchants et des plus odieux commentaires. Mon mari est singulièrement irrité, et il exige que nous cessions de nous voir.

— Mais c’est une insulte, cela! fit Hérald, la pâleur sur le front et l’éclair dans l’œil, c’est une insulte, et je suis d’un sang qui ne les supporte point.

— C’est bien : achevez de me perdre ! Soyez sans pitié.... comme les autres! Condamnez-moi, s’il vous tue, à un éternel regret; si vous le tuez, à un éternel remords, et rendez-moi, quoi qu’il arrive, la fable de cette odieuse petite ville ; elle me déchire innocente que fera-t-elle coupable ?

— Que voulez-vous donc et qu'ordonnez- vous?

demanda Hérald en prenant sa tête dans ses deux mains avec un geste désespéré.

— Hélas! mon pauvre ami, vous savez trop bien que ce n’est pas moi qui ordonne, que ce n’est pas moi qui veux ! c’est la nécessité : il faut céder à cette bourrasque; il faut nous séparer au moins pour

quelque temps; il faut que vous disparaissiez de ma vie....

— Jamais, non, jamais! s’écria-t-il avec un emportement dont je fus effrayée ; tout, plutôt que cela ! Je ne veux pas m’éloigner de vous.... je sais trop ce qu’il en coûte 1 »

Je laissai un libre cours à sa douleur, puis je fis parler la froide raison : il essaya bien encore quelques objections, auxquelles il ne me fut que trop facile de répondre ; puis il parut se résigner — un peu trop vite peut-être ! — et ne répliqua plus rien. Mais, au bout d’un instant, comme s’il eût pris une résolution suprême, me regardant fixement et avec une expression de visage où respirait l’énergie d’une indomptable volonté :

« Edmée, me dit-il, m’aimez-vous?

— Ne le savez- vous pas, et avez- vous donc besoin de mes paroles pour l’apprendre?

— Eh bien ! si vous m’aimez, qui pourrait vous arrêter maintenant? Votre vie ne sera plus ici qu’un long martyre ; vous y serez déchirée par l’ennui, torturée pfc la haine,, accablée par l’indifférence même.... Vous y trouverez des ennuis partout, du bonheur nulle part. Moi seul je vous aime; moi seul je sais et je puis vous aimer. Fuyons-! Ayez le courage de vous rendre heureuse en vous faisant libre ; le monde est vaste, et je puis enfin vous offrir un sort digne de vous. Venez ! #

J’éprouvais, en l’entendant parler ainsi, une telle douleur et une telle honte, que je ne pus retenir une larme. Jamais la pensée qu’il pourrait un jour m’engager à trahir tous mes devoirs et l’honneur ne s’était encore présentée à mon esprit : je compris que c’était là mon premier châtiment ; mais je ne devais peut-être pas le recevoir d’une main qui m’était si chère !

« Mon ami, lui répondis-je sans essuyer mes larmes, vous ai -je jamais donné le droit de me parler ainsi ? J’ai été avec vous sincère, et pour vous aussi tendre qu’une femme puisse l’être, quand elle ne veut avoir à rougir ni devant les autres ni devant elle-même , et voilà comme vous me récompensez !

— Je ne croyais pas vous offenser, me réponditil, en vous offrant de partager la vie d’un homme qui vous adore, en vous supposant capable de placer un amour vrai au-dessus des préjugés du monde.

— Ces préjugés, comme vous dites, sont les lois d’une femme, et 9i vous y aviez mieux réfléchi, vous comprendriez vous-même que, m’engager à les violer, c’est me précipiter dans un abîme de malheurs et d’infamie. »

Je prononçai ces mots avec une telle fermeté d’accent que M. de Fersen dut reconnaître les marques d’une inébranlable résolution, car il baissa la tête comme un homme accablé.

« Eh bien I me demanda-t-il au bout de quelques instants d’un silence que je n’avais pas interrompu, parlez à votre tour, et dites-moi ce que vous exigez.

— Je n’exige pas, Ilérald, je prie!... Faites-moi, pour un temps, le plus grand sacrifice que l’un de nous puisse demander à l’autre : soumettezvous, une fois de plus, à la rude épreuve de l’absence; sans doute elle est fatale aux affections médiocres; mais ne savons-nous pas déjà, vous et moi , qu’elle ne peut rien contre les autres ? Je me trompe, Ilérald, elle les grandit et les fortifie.

— Et combien durera cette absence ? demandat-il en me regardant fixement, comme s’il eût été plus certain de lire ma pensée vraie dans mes yeux que de l’entendre de ma bouche.

— C’est ce que je ne pourrais vous dire maintenant; vous savez bien, hélas ! que ceci dépend des autres plus que de moi.

— Les autres! murmura M. de Fersen avec une expression de colère et de dédain sur le visage; toujours les autres! Quand donc vivrons-nous enfin pour nous-mêmes ?

— Je vous écrirai bien souvent, aussi souvent que vous voudrez, et vous verrez dans ma vie aussi clairement que si vous étiez ici.... Je vous dirai tout.

— Une seule chose m’intéresse..,: .

— Eh bien ! c’est de celle-là que je vous parlerai toujours. Je ne négligerai rien pour vous faire rappeler de votre exil : tant que durera votre absence, ne serai-je point moi-même exilée du bonheur? ' ,

— Si vous tardez trop, je reviendrai tout seul, ne l’oubliez pas! Je sais le chemin à présent!... et quand faut-il que je parte?

— Mais, dans huit jours, par exemple! et pendant ce temps-là nous nous verrons un peu moins. . . . pour nous habituer à l’absence»

— C’est fort inutile ! je ne m’y habituerai jamais ; je crois au contraire qu’il vaudrait mieux nous voir davantage. Laissez- moi' faire pour le voyage une petite provision de bonheur.

— Ne compromettons pas l’avenir! songez à toutes les susceptibilités, à toutes' les jalousies qui veillent autour de nous....

— C’est bien, Ëdmée ; voulez-vous que je ne revienne pas?

— Si! revenez, mon ami; mais pas trop souvent.

— Quand il vous plaira, et comme il vous plaira.

— Ce n’est pas tout encore....

— Ah ! ce n’est pas tout !

— Non! il faut savoir tomber avec grâce, et, comme l’acteur antique, en mourant saluer César....

César, c’est-à-dire ce monde cruel et méchant par lequel notre amour est immolé ! Je veux donner un dîner à l’occasion de votre départ. J’y inviterai nos ennemis intimes.... Vous y viendrez, Hérald; il le faut; je vous en prie! Vous y serez brillant, et j’y serai belle : des fleurs dans les cheveux, le sourire sur les lèvres ... et la mort dans i l’âme !

— Que de choses vous faites donc ici pour le monde! et que je préfère mon pays à demi sauvage, où du moins nous avons la liberté de nos sentiments, et où nous ne sommes jamais condamnés à jouer ces comédies odieuses....

— Ne le faites pas pour le monde, mon cher Hérald, mais faites-le pour moi, lui dis-je avec le seul mouvement d’égoïsme que je me sois peut-être jamais permis.

— C’est bien, Edmée, je vous obéirai.... est-ce que je pourrais ne pas vous obéir? »

Comment se passèrent nos derniers jours , c’est ce que vous diront toutes celles qui ont vécu dans

l’attente d’un malheur certain, inévitable, dont

l’heure même était connue, et qui se rendaient compte de la marche du temps avec une exactitude cruelle, voyant d’heure en heure approcher le terme fatal et ne pouvant l’éloigner....

M. Delaunay, satisfait du départ de Hérald, et comprenant que des marques de défiance intem-

pestive ne pouvaient que donner plus de vraisemblance aux suppositions qu’il voulait démentir, ne nous entoura point d’une surveillance trop jalouse, et nous pûmes goûter en paix l’amère douceur de

nos adieux.

Je n’avais jamais si bien compris à quel point j’aimais. Je le sentais à présent que j’aliais perdre mon ami. Lui-même, habile à se contenir tant qu’il avait vécu près de moi, et qu’il avait gardé l’espérance, lui-même s’abandonnait maintenant à son désespoir avec une faiblesse d’enfant. Les témoignages qu’il me donnait à chaque instant de ce violent chagrin me faisaient un mal affreux : il m’arrachait des promesses folles, que je savais bien ne pas pouvoir tenir ; nous en étions arrivés tous deux à un état de surexcitation cruelle, et qu’il eût été insensé de prolonger.

L’heure était venue de nous quitter.... J’étais forcée d’en convenir avec moi-même; mais par combien d’angoisses et de tortures une femme

doit-elle passer pour arriver à se faire de tels aveux 1

L’annonce du départ de Hérald n’avait pas laissé que de produire une certaine sensation dans la ville, et à la façon dont mes invitations avaient été acceptées, il ne me fut pas possible de douter que notre secret ne nous appartenait plus à nous seuls. Les prévisions de mon mari n’étaient que trop justi-

fiées : il avait circulé plus d’une copie des fatales lettres ; je me sentais épiée, observée, avec une curiosité malveillante chez quelques-uns, offensante chez tous. C’est dans de pareils cas qu’il faut faire appel à sa dignité et à son courage. À l’heure de l’épreuve, nous fûmes impassibles, Hérald et moi , comme des gens qui avaient épuisé le calice à l’avance : la dernière goutte était bue. A force d’avoir souffert, nous ne pouvions plus souffrir.

Pas un de nos invités ne manqua de se rendre à l’appel. Mme Chevrier arriva une des premières : ses petits yeux pétillaient- Je la plaçai bravement à la droite de Hérald; je ne voulais pas qu’elle pût croire que je lui faisais l’honneur d’être jalouse d’elle.

M. de Fersen se montra d’un naturel si parfait, avec la nuance si juste du chagrin qu’il devait éprouver en s’éloignant de ses amis; il fut, en un mot, si bien ce qu’il devait être, que plusieurs, qui se croyaient certains, commencèrent de douter. Il se leva au dessert, et tenant son verre à la main :

« Nous avons, dit-il, une coutume louable dans mon pays, et que nous emportons partout avec nous ; c’est de ne jamais quitter ceux près de qui nous avons vécu sans vider la dernière coupe en leur honneur, sans leur offrir en même temps nos

remercîments et nos vœux. Je suis touché, plus que je ne saurais le dire , de rencontrer ici toutes les personnes dont l’hospitalité me fut si charmante; une pensée délicate les a réunies autour de moi, comme pour enchanter mes adieux; ces adieux, qui sont tristes, une pensée les adoucit : ils ne seront pas éternels. J'espère revenir un jour là où je me suis senti si bien, et j’espère y retrouver tout ce que j’y laisse. Non , je ne veux pas boire au départ et à l’absence ; je bois au retour et au revoir! »

Ce petit toast, débité d’une voix vibrante et passionnée, fut applaudi avec une sorte d’enthousiasme. Hérald, en choquant son verre contre le mien, me dit tout bas :

« Eh bien, Edmée, êtes-vous contente, et vos Romains pouvaient-ils mieux mourir? »

Je n’eus pas le courage de lui répondre.

Je ne le revis pas, et il partit le lendemain, emportant avec lui le meilleur de moi-même. Pendant les mois si rapides que nous venions de passer ensemble, nos deux existences s’étaient si bien mêlées qu’elles ne faisaient plus qu'une : lui parti, je n’étais plus que la moitié de moi-même.

Bientôt je retombai dans l'atonie qui avait suivi mon retour du Croisic; mais alors, du moins, j'avais encore au fond de Pâme je ne sais quelle vague et secrète espérance; alors j’étais libre, et si l’ave-

nir était déjà douteux, il était du moins possible. Maintenant j’avais enchaîné ma destinée; l’illusion ne m’était plus permise, et il me fallait renoncer au bonheur après l’avoir entrevu. La rechute était pire que la chute.

Ici, Mme Delaunay s’arrêta, comme accablée sous le poids de ses souvenirs et de ses émotions. Philippe, qui n’avait pas voulu l’interrompre, se garda bien de lui adresser des consolations banales, indifférente aumône que l’on donne aux pauvres du cœur, comme pour se débarrasser d’eux plus vite. Il se contenta de prendre les deux mains de la jeune femme, qu’il serra affectueusement dans les siennes. Puis, comme s’il eût bien compris qu’il ne trouverait jamais de paroles dignes de plaindre une si grande douleur, il se leva sans rien dire, et, s’approchant du piano, doucement, il joua pour elle la mélodie qu’un soir elle avait chantée pour lui :

Puisque j’ai mis ma lèvre à ta coupe encor pleine !

« Point de lâches faiblesses ! reprit Edmée ; achevons ce triste récit pour n’y plus jamais revenir.

Le départ de M. de Fersen fit cesser les méchants propos que l’on avait tenus contre nous. Mon mari s’aperçut à mille indices de ce revirement de l’opinion en ma faveur, et il parut heureux de m’en instruire. Mais j’étais devenue indifférente à tout, et je n’avais plus qu’un seul désir, celui de m’éloigner de ce monde dur et méchant qui avait tiié mon bonheur. Ce qu’il me fallait à tout prix, maintenant, c’était le calme, c’était la paix, pour songer à mon cher absent; c'était la solitude, toute pleine de sa pensée.

La directrice de la poste avait été une amie de ma mère. J’allai la trouver.

« On m’adressera quelquefois des lettres bureau restant , lui dis-je ; il est inutile de me les envoyer : je viendrai les prendre.

— Des lettres mises à la poste à Coutances ? demanda l’honnête créature en rougissant. C’est moi, malheureuse 1 qui aurais dû rougir à sa place.

— Non, lui répondis-je; elles viendront de beaucoup plus loin ! -

Ceci parut la rassurer un peu.

Il avait été convenu que M. de Fersen irait d’abord à Paris, qu’il y resterait quelques mois, et que j’y ferais un voyage à la fin de l’automne.

Je n’avais jamais eu l’intention de tenir cette promesse imprudente ; mais je n’avais pas trouvé d’autre moyen de le faire partir. J’espérais , pouvais-je

donc espérer? qu’une fois ce premier point obtenu, je parviendrais à le convaincre que tout revoir était désormais impossible ; j’espérais le rendre un jour à sa famille, à sa pairie, à son légitime avenir. Une femme mariée oublie trop aisément qu’elle absorbe une vie, qu’elle confisque une destinée, et que de pareilles liaisons, alors même qu’elles restent pures, sont du moins entachées .d’égoïsme.

« Ceci est un paradoxe, s’écria M. de Saint-Wandrille, et j’aurais, mille réponses A vous faire. •

— Ce serait bien long! dit Mme Delaunay; il vaut mieux me laisser finir. »

Les premières lettres de Hérald furent ce que j’avais pensé : pleines d’amour et de douleur. Enhardi par la distance, il répandait à mes pieds toutes les tendresses et toute la passion de son âme. J’éprouvais à le lire des remords mêlés de délices; parfois je me reprochais sincèrement ces joies coupables, et cependant , cofnme ellf> étaient les seules que je pusse désormais ressentir, je manquais de courage pour m’en sevrer.... Et puis, vous connaissez tous les subterfuges de la passion ingénieuse ! Je me disais qu’en Interrompant cette correspondance qui m’était chère, je ne faisais pas seulement mon malheur à moi-même, mais encore celui d’un être qui m’avait aimée jusqu’à sacrifier pour moi toutes les espérances de sa vie et tout son avenir. Il ne fallait point pousser la dureté jusque-là. Je continuai donc

à m’enivrer de ce poison mortel et adoré que me versait chacune de ses lettres. Le chagrin et l’éloignement semblaient ^conseiller mal. La passion, que retenait ma présence, était plus libre loin de moi : il n’avait plus pour l’arrêter la prière muette, mais toujours exaucée, de mon regard, et les aveux que je n’aurais pas voulu entendre , il me contraignait à les lire.

Souvent je lui. répondais avec une sévérité qui me semblait bien grande ; je me plaignais, je menaçais. Les lettres suivantes étaient plus calmes ; mais elles me révélaient une si incurable tristesse qu’elles me faisaient encore plus de mal que -les autres.

Pour occuper cette pauvre âme, j’avais essayé de lui imposer une tâche, un travail fixe , régulier, lui apportant peu à peu une distraction nécessaire. Je lui avais demandé d'utiliser ses connaissances, très-sérieuses d’ailleurs , de la littérature de son pays, pour faire un livre auquel je présageais ui\ succès éclatant. La gloire*, me disais-je, le consolera peut-être du bonheur. On dit que cela s’est vu parfois chez les hommes.... Il y consentit et commença. Mais , soit que le découragement l’eût pris, soit que notre langue, qu’il parlait à merveille, lui parût plus diffici’e à écrire, il ne continua point et retomba dans ce désœuvrement que

j’avais tant de raisons de craindre. J’eus recours h d’autres moyens i, je le condamnai à m’écrire ,

comme un feuilletoniste, des courriers de Paris; je le lançai au milieu du tumulte et du bruit; j’exigeai qu’il me tînt au courant de tout ce qui se passait dans cette capitale du monde. Il essayait bien ; les premières lignes étaient parfaites ; mais bientôt la plume lui tournait, et il revenait ainsi ai thème fatal et trop aimé. Je fus forcée de reconnaître mon impuissance et de laisser aller les choses sur une pente que, malgré ma volonté, mes efforts et mon courage, je n’étais pas capable de leur faire remonter. Je ne pouvais plus rien espérer que du temps.

Je souffrais comme lui. Je m’aperçus bientôt que l’on ne souffre point impunément. Je devins nerveuse, irritable, surexcitée ; je me détachai de plus en plus de la vie réelle, de la vie du devoir, qui devait être la mienne, et pour laquelle j’étais faite, et je me réfugiai dans une existence factice, comme ces victimes fanatisées de l’opium, dont les jours se passent dans un demi-assoupissement et qui n’ont qu’à peine la conscience de leur être, jusqu’à l’heure où l’enchantement puissant vient rouvrir pour eux le royaume de la fumée et des rêves.

Je recevais une lettre de Hérald tous les jours, et tous les jours aussi je lui écrivais. Si mes dépêches n’arrivaient pas aussi exactement que les siennes, il savait du moins que, chaque soir, c’était en causant avec lui que je finissais ma journée. C’étaient

de véritables mémoires que je lui envoyais, et il y pouvait suivre la trace de toutes mes heures.

Ainsi l’absence même ne nous séparait pas tout à fait. • • ( ,

Malheureusement, je fus obligée d’aller m’élablir à Hauteville ; c’était notre usage chaque année, à la lin de l’été. Je ne trouvai aucun prétexte qui pût justifier un changement dans mes habitudes; il fallut donc partir. J’informai M. de Persen de cette nécessité avec toutes les précautions imaginables, en lui avouant toutefois que je serais un peu moins libre de lui écrire, car je ne pouvais aller en ville qu’une fois par semaine, et je n’osais me fier à personne.

Je voulus profiter de cette circonstance pour lui faire faire un voyage en Suède ; je regrettais de le voir si complètement en dehors de ces relations de famille qui sont peut-être indispensables à l’homme, et dans lesquelles, à de certains moments, il retrempe ses forces et son courage. >

Ses premières réponses furent évasives; mais bientôt, pressé par moi, il me déelara nettement qu’il ne voulait pas quitter la France ; il regrettait de recevoir moins souvent mes lettres, mais il ne sentait pas la nécessité de les rendre plus rares encore en s’éloignant davantage. Son caractère avait pris depuis «quelque temps, sous l’influence de ses chagrins, je ne sais quoi de plus arrêté ; sa volonté

plus énergique devenait presque de l’obstination ,

je cédai, et il ne quitta point Paris.

Que cette saison d’été me parut longue !

Vers le milieu de septembre, je fus prise d’une de ces fièvres d’accès que l’on appelle, je crois, fièvres de marais 1 , et que vous devez connaître, puisque vous avez passé plusieurs automnes en Normandie. Cette maladie étrange, dont le principe est dans l’air que vous respirez, tombe sur vous tout à coup, vôus abat en deux heures, et vous épuise en quelques jours, ' . : -

Malgré mon désir ardent de guérir, puisqu’un autre devait souffrir de mon mal, je restai cinq semaines sans aller à Coutances — ^cinq semaines sans recevoir un mot de Ilérald, et sans 1 pouvoir lui écrire. Sa pensée devenait un véritable tourment pour moi. Je le voyais livré à toutes les angoisses de l’incertitude. Je les avais connues moi-même, et la pensée que je ne pouvais les faire cesser était le plus cruel de mes maux. .

Ma convalescence fut tardive et lente : il en est toujours ainsi après ces maladies désorganisantes qui semblent attaquer en nous les sources mêmes de la vie. Mais j’avais un tel désir de retourner en ville pour retrouver enfin ses . chères lettres, que,

1. La fièvre paludéenne de la science médicale, si fréquente dans toute la Basse-Norniandie.

malgré les conseils du médecin, les avertissements de ma belle-mère, et les défenses de mon mari, dès ■ , que je pus mettre un pied devant l’autre , je recommençai de sortir dans le jardin et autour de la maison; je faisais ainsi l’essai de mes forces, et je prouvais à tout le monde que j’étais capable d’entreprendre en voiture un voyage de trois lieues. > '

Une après-midi , j’étais allée. jusqu’à la lisière de l’enclos qui entoure la maison et qui nous sert de . parc. Je me sentis profondément accablée, et je crus que la fièvre allait me reprendre.. Je savais trop bien quels chagrins et quels ennuis m’apportait avec elle cette cruelle ennemie ! Un amer découragement s’empara de moi. Je m’assis, ou plutôt je me laissai tomber sur un tronc d’arbre, au bord du petit étang qui nous sépare du chemin, au pied de la vieille tour de Tancrède, penchée et couverte de lierre, que, tout enfant, j’aimais tant. Le soleil cou- , chant versait sur ce petit coin ahrité des rayons de' pourpre et d’or. Le paysage était vraiment charmant, l’atmosphère douce et tiède , parfumée de la suave odeur des chèvrefeuilles sauvages qui crois- . sent en si grand nombre sur la limite du bois voisin. Je ne sais pourquoi, sans cause apparente, par , suite peut-être de cette surexcitation nerveuse à laquelle, souvent, la maladie nous laisse en proie, des larmes montèrent à mes yeux, et, s’échappant

de mes paupières, coulèrent lentement sur mes joues, que je n’essuyai point.

Quand, enfin, je relevai la tête, j’aperçus en face de moi un homme qui portait le costume pittoresque des artistes en voyage : le pantalon de toile, la guêtre de coutil- et la longue blouse grise. Il avait toute sa barbe, à demi longue ; son chapeau de feutre, aux vastes ailes, couvrait sa tête, et, sous l’ombre qu’elles projetaient,, cachait une partie de son visage. Il ne m’était donc pas possible de distinguer ses traits assez nettement pour le reconnaître, et cependant, malgré l’étrangeté de sa mise, la pose, la tenue, la tournure même, me rappelaient des souvenirs si vifs, qu’ils m’impressionnaient comme une réalité. Mais j’étais trop certaine que ce ne pouvait être lui.

Il avait la tête un peu penchée sur sa poitrine, comme s’il eût pris plaisir à me dérober son visage. Mais je voyais ses cheveux et sa barbe : la barbe plus foncée, les cheveux d’une nuance d’or plus blonde et plus claire, et que je n’avais rencontrée que chez Hérald.

Mes yeux s’attachaient, ou pour mieux dire se rivaient à ce personnage immobile et silencieux, qui m’intriguait comme une énigme; mais une énigme dont le mot aurait été le mot même de ma vie. Je n’osais lui adresser la parole, quoique l’étang fût assez peu large, et que je le pusse faire

sans élever la voix. Je ne savais par quel moyen attirer son attention, et je me demandais pourquoi il s’obstinait à garder cetle pose de statue; mais j’étais bien décidée à ne pas quitter la place avant lui.

Ses yeux étaient pour ainsi dire rivés sur l’étang, dont ils ne se détachaient plus. Il ne me fut pas difficile de suivre leur direction. Au milieu des nénuphars , ces beaux et chastes lis éclos au sein • des ondes, dont les feuilles étendues et flottantes voilaient la face tranquille des eaux, il y avait une éclaircie où elles étaient transparentes et limpides comme le plus clair miroir. — C’était juste vers ce point-là que l’étranger fixait ses regards. Les miens les y suivirent, et je ne tardai point à m’apercevoir que ce qu’il contemplait ainsi, c’était mon image: Moi, alors, avec une malice, ou plutôt une espié- . glerie d’enfant, du bout- du pied je poussai un peu de terre dans l’étang qui se rida aussitôt, effaçant mes traits sous ses mille petits plis fuyants.

Puis je relevai la tête pour jouir de la surprise et du désappointement de mon admirateur inconnu.... ' ,

Il ôta son chapeau brusquement ; nos yeux se rencontrèrent : je reconnus Hérald.

Tout mon cœur s’élança vers lui. De l’autre rive, il me tendait les bras. Cet éclair de bonheur nous payait tous deux de bien des douleurs passées. Mais

il ne devait briller que ce qu’un éclair brille.... Sans doute j’étais touchée* — quelle femme à ma place aurait* pu ne l’être point? — de la nouvelle preuve d’amour qu’il me donnait; sans doute j’étais heureuse.... qh ! bien heureuse de-le revoir.... en ce moment, du moins, il n’y avait point place dans mon cœur pour un autre sentiment. Et si bientôt, hélas I la pensée des difficultés sans nombre que son retour allait nous créer, et la crainte des dangers auxquels il nous exposait tous deux, devaient gâter ma joie, j’eus du moins quelques minutes d’une joie radieuse et sans mélange. Cependant , notre position à tous les deux , chacun d’un côté de l’étang, ne laissait point que d'être tout d’abord embarrassante , elle ne tarderait pas à paraître ridicule; elle pouvait aussi dévenir compromettante : je voulais à tout prix la faire cesser.

<* Mon Dieu ! lui dis-je en joignant les mains, songez donc que si l’on vous voyait ici je serais perdue.,

— Il faut que je vous parle ! » répondit-il en corrigeant par la douceur de l’accent et la prière de la voix ce qu’il y avait de trop impérieux dans sa parole. * .

Je lui indiquai du doigt une brèche de chasseur par laquelle il était assez facile de pénétrer dans l’enclos : il passa, vint à moi, mit mon bras sous le Sien, et sans que j’eusse la force de lui résister, il

m’entraîna vers la tour de Tancrède , dont j’avaîs arrangé le rez-de-chaussée rustique en salon' d’été.

Là, du moins, nous ne courions pas risque d'être vus; et en me plaçant devant la porte d’entrée, qui dominait une longue allée droite, tandis que lui se tenait un peu dans l’ombre et de côté, nous ne pou- ' * vions être surpris.

Hérald, en se retrouvant près de moi, me parut si follement heureux, il m’exprima avec de tels transports sa joie de me revoir; il trouva, pour peindre son ravissement, une si grande abondance de paroles tendres et caressantes, que déjà j’oubliais, pour mieux l’écouter, tous les reproches que je voulais lui faire. Que répondre à un homme qui vous dit, — qui vous prouve, — qu’il ne lui est pas possible de vivre sans vous, et qui, pour vous retrouver, s’expose à tout, — même à se perdre et à vous perdre avec lui? Je me défendais mal contre la contagion de son ivresse; son bonheur me gagnait moi-même, et les instant$*quç je devais employer à le guérir de sa folie ne furent occupés qu’à la partager. C’est dans de telles surprises que les plus prudentes se trahissent !

Je parvins cependant à me remettre, et j’essayai de lui faire envisager les suites probables, ou du moins possibles, de sa téméraire équipée.

« De grâce, ne me dites pas tout cela! fit-il me baisant les mains ; soyez sûre que je me le dis assez

moi-même. Mais, après un, grand mois passé sans recevoir une seule fois.de vos nouvelles, je ne sais quel désespoir m’a pris.... J’ai tout craint.... et vous voyez bien que j’avais tout à craindre! Je ne vous ai pas soupçonnée d’oubli.... non, en vérité! Mais je n’en étais pas plus heureux.... On eût dit que j’avais reçu tout à coup un don de seconde vue, grâce auquel je supprimais la distance.... Je vous voyais njalade.... mourante.... morte! Il me semblait que vous étiez perdue pour moi, et que je ne vous retrouverais jamais. Quand, par malheur, ces idées-là me viennent, je ne puis pas les supporter : il faut à tout prix que je les chasse; elles me rendraient fou. Je ne vous voyais plus ; je voulais vous voir; je suis venu. •>

Il appuya sa tête sur mes mains en murmurant : « Maintenant je suis content et triste à la fois. * Puis il me regarda :

« Gomme vous avez souffert, ma pauvre enfant! et que vous êtes changée! vous êtes toute pâle.... »

Il prit ma main très-amaigrie ; je la sentis si froide que je crus au retour de la fièvre, ramenée, comme il arrive souvent, par l’émotion violente.

« Oui, j’ai souffert, mais je suis mieux ; bientôt je serai tout à fait bien.... Seulement il ne faut pas me contrarier.... J’ai besoin que l’on fasse toutes mes volontés, et surtout que l’on ne m’inquiète

pas.... et vous m’inquiétez !... Qu’allez-vous faire? qu’allez -vous devenir? comment êtes-vous venu jusqu’ici? »

Mais lui, au lieu de répondre à mes questions :

« Je ferai tout ce que- vous voudrez, dit-il, mais ne me renvoyez pas.

— Et que dira-t-on si l’on vous voit à Coutances ?

— Je n’y suis point allé, je n’en viens pas ; je savais que vous étiez à Hauteville. Je me suis arrêté à je ne sais plus quel village que traverse la voiture. Mon modeste accoutrement m’a du moins valu ce privilège de n’exciter le soupçon et de n’attirer l’attention de personne. 11 y a deux jours que je suis près de vous. J’ai demandé l’hospitalité dans une ferme d’assez humble apparence. On m’a regardé tout d’abord avec quelque défiance; mais j’ai dit que je venais pour peindre des vaches, et que je resterais hkit jours; deux napoléons, jetés comme arrhes du marché, aplanirent bip?, des difficultés. Le lendemain, un jeune garçon, que j’avais pris à ma solde pour me servir de guide dan» vos pâturages, m’apprit que vous aviez beaucoup souffert de ces horribles fièvres qui désolent périodiquement le pays. Il ajouta que vous alliez mieux, mais sans sortir de votre parc. A la nuit tombante, à l’heure où les chouettes et les chauves-souris se hasardent hors de leurs trous , je vins rôder dans

vos environs. Tout d’abord Je n’osai pas approcher; un peu "plus tard j’arrivai jusqu’à vos clôtures. J’essayai de deviner laquelle de ces fenêtres était la vôtre, et je passai des heures à suivre de l’œil les lumières errant dans la maison d’étage en étage.

« Ce matin, je suis parti de chez moi avec le jour et sans guide, et, tout en me tenant caché derrière vos haies, hautes et fournies, j’ai pu surveiller d’assez près tous les mouvements de la maison. — O chère Edmée! que ce serait bon à deux, une journée passée là-haut dans les grands bois; que les fleurettes pâles sentent bon au pied des grands arbres, et que les ruisseaux coulent doucement sur la mousse entre les fougères!... Mais vous ne voudrez jamais I »

A trois heures, on a amené le tilbury devant le perron ; M. Delaunay est monté en voiture à trois heures un quart, et il a pris la route de Goutances....

• Op

J’ai pensé qu’il en aurait bien pour toute son après-midi, et je me suis mis en tête toutes sortes de projets audacieux.

« Malheureux , vous me faites trembler : les gens vous auraient connu.

— Aussi la faim elle-même ne m’eût-elle pas fait sortir du bois, répondit-il en souriant. Mais, vers quatre heures, je vous ai vue descendre au jardin.... Tous marchiez le front penché, bien lentement; j’aurais voulu pouvoir courir à vous, vous prendre et vous porter dans mes bras ! et je ne sais quelle crainte de vous compromettre m’attachait à la place où j’étais! Enfin, vous vous dirigeâtes vers cette tour.... C’était venir à moi! Je n’ osais pas encore faire un mouvement, et comme je craignais qu’un hasard ou un caprice ne vous détournât de votre route!... « Mais, non, me disais-je, ce petit coin

charmant, où les grands sapins de mon pays forment, de chaque côté de l’étang, comme un rideau de verdure, ce petit coin doit l’attirer.,» Je ne me trompais pas. Bientôt vous fûtes tout près. Vous vous êtes assise sur ce tronc renversé.

« Je n’étais séparé de vous que par cette haie d’épines et de troènes, cà et là éclaircie, qui m’empêchait d’être vu, sans m’empêcher de voir. Vous paraissiez triste, mais calme, et si absorbée en vousmême, que vous étiez comme étrangère à tout ce qui vous entourait. . . . Cette pâleur, qui vous embellit, m’effrayait; je me demandais si l’amour et le bonheur pourraient jamais ramener sur vos joues le

sang et l’éclat de la vie Et pourtant, chère Edmée,

s’il est vrai que l’on guérisse en. aimant, vous serez bientôt guérie 1

— Oui, je sais que vous m’aimez, répondis-je avec un peu de tristesse : hélas ! je ne le sais que trop..,. Mais vous ne . m’obéissez pas.... vous avez commis en venant ici la plus grave des imprudences. Songez donc que je suis mariée, — vous l’oubliez trop souvent! Songez que mille dangers nous environnent, que l’on nous a soupçonnés, que votre présence changerait ces soupçons en certitude, et que mon innocence ne suffirait pas à me sauver? »

Il parut si malheureux du reproche, que je me repentis aussitôt de le lui avoir adressé.

« Ne parlons plus du passé , lui dis-je, ce qui est

fait est faiU... Mais, à présent que vous m’avez vue, il faut partir !...

— Et où voulez-vous que j’aille, cette fois?

— A Paris, puisque vous ne voulez pas aller en Suède.

— À Paris! mais je m’y ennuie tant! Est-ce que nos ennemis ne sont pas encore désarmés , et ne pouvez-vous point m’exiler moins loin? »

Et comme je voulais répondre, lui, avec des paroles émues, il me jura qu’il ne me reprendrait jamais ce qu’il m’avait donné, et que sa vie était où j’étais.... - .

En vain ma raison résistait : sa passion était plus forte. Moi, cependant, je n’étais pas capable en ce moment de supporter tant d’émotions. Je sentis bientôt que la terrible maladie venait ressaisir sa proie ; un frisson, premier avant-coureür de l’accès, passa sur mes épaules, et secoua mes bras et mes mains ; mes joues, déjà blanches, devinrent vertes comme l’herbe. Hérald s’aperçut que j’étais plus froide qu’un marbre.

«Mon Dieu! dit-il, serait-ce donc moi qui vous ferais tant souffrir? »

Je voulus lui répondre; je ne pus pas : ma tête, accablée, roula malgré moi sur son épaule, tandis que mes membres glacés cherchaient d’eux-mêmes la bienfaisante chaleur de cette vie ardente et jeune. Involontairement je me pressai contre sa poitrine,

comme on s’approche d’un foyer généreux. On eût dit,- — tant je me trouvais b|en près de lui, — que son étreinte repoussait celle du mal. Il ne la repoussa pas longtemps, et la fièvre fut d’autant plus violente qu’on lui avait résisté davantage. Je tremblai bientôt sur la poitrine de Hérald, comme au bout d’une branche la feuille que le vent agite; il était d’autant plus inquiet que cette étrange maladie lui était complètement inconnue; d’autant plus malheureux qu’il lui était impossible de me secourir.

Cependant la période chaude, qui succède régulièrement à la froide, était toujours plus pénible pour moi et plus accablante. Si je me laissais surprendre . par elle dans cette salle humide, je pouvais payer bien cher quelques minutes de plus d’un douloureux bonheur. Je fis donc un suprême effort, et malgré lui, malgré moi, je le quittai. Et, seule, me soutenant à peine, chancelant à chaque pas, je repris f le chemin de la maison; tandis que lui, immobile à l’entrée de la tour, il me suivait de l’œil, et, quand il me voyait m’appuyer contre un arbre, se disait peut-être que si je tombais mourante sur le sol nu, il ne pourrait pas même accourir à moi, — car ma belle-mère venait d’apparaître à l’extrémité de l’allée, et il n’eût pas fait un mouvement sans être aperçu , sans nous trahir.

On me mit au lit et j’y restai trois jours, sans entendre parler de mon ami, sans pouvoir lui faire,

donner de mes nouvelles, sachant qu’il était tout près de moi, et plus sépafée de lui que par d’infranchissables distances. * • .

Je le connaissais trop pour ne pas être certaine que, tant qu’il me croirait malade, il n’était pas homme à quitter le pays. Son déguisement était loin de me rassurer '■ s’il pouvait Caire illusion au premier regard d’un homme distrait, cette illusion ne devait pas être de longue durée, et J'œil jaloux d’un mari aurait vite fait de le reconnaître. Une fois découvert, le mystère même dont il s’entourait rendait sa démarche plus compromettante encore. Je voulais donc guérir ! mais le mal est parfois plus fort que notre volonté. Je restai huit jours enfermée dans ma chambre, la souffrance morale ajoutant encore à l’autre. Je le sentais, pour ainsi dire, autour de la maison. Je croyais le voir sous chaque arbre, derrière chaque buisson, au détour de chaque allée. Bien des fois, je me mis à la fenêtre , je me penchai à mon balcon, dans l’espérance d’être au moins aperçue par lui....

Enfin, mon mari dut aller à Granville, où l’appelaient parfois ses affaires. Ceci m’assurait au moins trois jours de liberté. Ma belle-mère avait prolité de la voiture pour se faire conduire à Coutances. Je me trouvai à peu près maîtresse de mon temps et de mes actions. Dès le matin je fis ouvrir toutes les fenêtres, comme pour l’avertir que la maison était en fête, et aussitôt que je pus sortir, je courus à l’é-

tang. Il me semblait que l’ayant vu là une première fois, je devais l’y trouver encore. Mon attente ne fut pas trompée : Ilérald y arriva presqu’en même temps que moi. Nos premières heures furent toutes remplies par la pure joie du revoir. Nous avions devant nous la perspective de deux jours complètement à nous : deux jours ! ce n’est qu’un instant lorsqu’ils sont passés.... c’est un siècle lorsqu’ils commencent, tant on espère, les bien remplir!

M. de Fersen, comme s’il eût voulu ne me laisser qu’une impression heureuse, avait dépouillé tout ce qui m’effrayait en lui, et une fois encore je m’a- - bandonnai à ce charme doux et puissant qui me prenait toute; et une fois encore je me livrai à ces illusions trop chères qu’il savait si bien faire naître en moi. Il me démontra avec une trop persuasive éloquence que j’avais besoin de sa tendresse, comme il avait besoin delà mienne; et moi, trop facilement convaincue, rassurée par la pureté même qui veillait sur notre amour, je lui fis l’imprudente promesse de le revoir aussi souvent que je le pourrais. C’est ainsi que de bonne foi, avec une droiture d’âme et une honnêteté d’intention qui seront peut-être mon excuse, je m’engageai dans la voie la plus périlleuse que puisse jamais suivre une femme, me donnant toutes les apparences du mal que je ne faisais point, m’exposant au soupçon, bravant le danger, et réduite à trembler toujours ou pour lui

ou pour moi. Ah! si celles-là qui peut-être m’ont enviée avaient su tout ce qu’il y avait parfois d’angoisses et de terreur dans nos joies, c’est plutôt de la pitié qu’elles auraient eue pour moi ! Et cependant l’homme qui m’aimait était le plus noble, le plus délicat et le plus tendre des hommes!

On assure que dans les grandes villes on a pour se voir mille occasions qui échappent à tout contrôle. Mais, en province, où les maisons sont transparentes, où toute démarche est épiée, tout sourire commenté, toute parole entendue, aussitôt qu’il sort des conditions ordinaires de l’existence sociale et de la vie acceptée par tous, un grand amour n’est plus qu’une grande souffrance. Plus la ville est petite, plus le danger est à craindre. A la campagne, ce n’est pas seulement un péril , c’est une impossibilité. M. de Fersen le comprit comme moi. Je dois lui rendre d’ailleurs cette justice que , dans tout le cours d’une liaison qui nous a fait passer à travers tant de péripéties et tant d’épreuves, son caractère ne s’est jamais démenti ; toujours prêt à tous les dévouements comme à tous les sacrifices, digne en un mot, non pas seulement de ce que je faisais, mais de tout ce que j’aurais pu faire pour lui.

Pendant ces deux jours bénis, les seuls que nous ayons jamais eus complètement à nous, je me conduisis avec une imprudence qui eût été ma perte, si, jusque-là, j’avais seulement donné v prise au soupçon.

Je passai hors de chez moi, ces deux journées presque tout entières, manifestant un désir immodéré de promenade qui contrastait singulièrement avec mes habitudes. ' ; „

Hérald m’attendait sur la lisière du bois, et bientôt nous y pénétrions tous deux : il le connaissait déjà mieux qu’un garde, et aussi bien qu’un braconnier. Il me conduisait dans quelques clairières isolées où se trouvaient les plus, beaux arbres, au bord des plus jolis ruisseaux. Là, dans une sécurité que rien ne troublait, il me racontait sa vie ou reprenait le thème déjà bien connu de son amour, qu’il savait toujours rajeunir. Les médecins m’avaient interdit la fatigue; mais l’amour en sait plus long que la Faculté, et ces deux jours passés ensemble. au grand air me firent plus de bien que toutes les ordonnances du docteur. Ce fut avec une véritable terreur que je les vis finir; je comprenais qu’après le retour de ma belle-mère et de mon mari je ne pourrais point recommencer ces témérités. Je le dis à Hérald : il en convint et n’insista pas. De mon côté, je lui promis de tout faire pour rentrer bientôt à Coutances. Sans lui, et surtout après lui, la campagne me devenait insupportable.

Je profitai donc de la première chute des feuilles pour demander à partir. Je savais bien cependant qu’une fois de retour en ville, il ne fallait point songer à nous revoir officiellement. Il était encore trop

tôt pour que M. de Fersen pût faire sa rentrée dans notre monde. Il ne nous restait d’autres ressources que les lettres, ^vec lesquelles, je le sais, on peut souffrir beaucoup, mais qui nous donnent cependant de si intimes et s; douces consolations. Avec les lettres de l’homme qu’elle aime, une femme n’est jamais tout à fait malheureuse.

Quand je revins à Goutances, il y avait déjà quinze longs jours que je n’avais vu Hérald, et je ne savais absolument rien de lui. Quatre bonnes pages bien pleines m’attendaient. 11 m’apprenait qu’il avait trouvé hors de la ville, mais tout près , et bien cachée derrière les arbres, une petite maison qui lui convenait fort; d’abord, parce qu’elle était très-solitaire et qu’on ne viendrait pas le chercher là ; et puis elle était dans la direction de la nôtre, et quand ces jnaudiles feuilles seraient tombées, nos fenêtres se regarderaient, et il ne nous serait pas impossible de faire comme elles, et, dans un cas urgent, d’échanger un signal. — « En attendant, me disait-il, faites-moi une grâce : chaque jour, à midi, tournez un peu la tête de mon côté ; vous verrez deux petites cheminées dominant une toiture de tuiles rouges; la dernière à gauche est celle de ma chambre. Il en sortira une petite fumée. Les autres n’y verront que du feu ; mais vous , chère Edmée , vous saurez que c’est ma pensée fidèle qui monte ainsi vers le ciel — pour être plus certaine d’aller -à vous. »

Ne riez pas, monsieur Philippe, de ce qu’il y a peut-être de trop naïvement puéril dans ces inventions d’un homme qui n’avait qu’un désir au monde, celui de me prouver que j’étais tout dans sa vie, ou plutôt que j’étais toute sa vie. L’amour s’affirme aussi bien dans les petites choses que dans les grandes. Pour moi, je ne manquai pas une fois à ce rendez-vous bizarre qu’üne cheminée donnait à une fenêtre. Bien avant l’heure , j’étais à mon poste : j’épiais avidement la spirale grisâtre qui montait du milieu des arbres. D’un œil inquiet, je suivais ses ondulations capricieuses. Elles devenaient les arbitres de ma destinée. Les voyais-je s’élever dans le ciel, lentes, paisibles et majestueuses, j’avais du bonheur pour tout le reste de la journée; mais si, au contraire, quelque coup de vent fatal, tombant sur les légers flocons, les dispersait trop vite , j’en étais affligée véritablement. Cette fumée m’était devenue nécessaire comme l'air même qu’on respire. Pendant plusieurs semaines, ce fut tout ce que j’eus de lui. Une fois ou deux, cependant, je l’aperçus. Quoique le temps se fût promptement mis au frais, — et vous savez que dès octobre nous avons ici des journées piquantes, — je m’obstinais, malgré toutes les observations que l’on avait pu me faire, à sortir en voiture découverte. Je lui faisais connaître la veille le chemin que je prendrais, et il ne manquait jamais de se trouver sur mon passage. Ma première

promenade avait été dirigée du côté de sa maison. J’aurais bien voulu, — n’est-ce point là un des plus grands désirs de la femme qui aime ? — pouvoir entrer chez lui et juger par moi-même s’il avait du moins, lui pauvre étranger, une installation tolérable. Que n’aurais-je pas donné pour être à la place de celle qui le servait! Comme j’aurais été heureuse de prendre soin des mille petites choses nécessaires à sa vie, et pour lesquelles, je le savais, il avait toutes sortes de recherches délicates !... Hélas ! je ne pouvais que passer rapidement, sans m’arrêter jamais, en détournant la tête à peine, comme j’eusse fait devant l’habitation du plus indifférent des hommes. Et c’était là qu’était mon cœur ! La maison de cet exilé par amour , qui possédait dans son pays, sur les bords du lac Clara, un des plus magnifiques châteaux de la Renaissance suédoise, avait un aspect de tristesse qui me fit mal. Tout y respirait le deuil et l’abandon : la façade était délabrée et nue ; il n’y avait point de persiennes aux fenêtres qui regardaient la route; plus d’un barreau manquait à la grille.

Dans la cour, ombragée par un grand sorbier couvert de ses baies rouges, de mauvaises herbes, étendant jusque sur les allées leur végétation trop vivace, étouffaient le gazon maigre d’une pelouse misérable. A chaque angle, deux grands cyprès donnaient à cet ensemble déjà morose, je ne sais quel air funèbre.

« Si le dedans vaut le dehors, il doit être bien mal ici, pensai-je; et c’est pour moi qu’il s’impose tous ces ennuis, c’est pour moi qu'il perd sa vie.... et je ne puis l’en récompenser. » •

A partir de ce jour, ma maison opulente, presque luxueuse, me lit horreur : j’étais malheureuse d’être si bien, quand, pour moi, il était si mal.

Un léger mouvement des rideaùx à l’une des fenêtres du premier, ou, pour mieux dire, de l’unique étage, me fît voir que j’avais été reconnue. J’eusse bien voulu donner l’ordre d’aller au pas ; mais je ne l’osai. Je ne sais quelle mouche piqua le cocher : il fouetta ses chevaux , et la voiture passa comme un trait.

Je ne pouvais suivre tous les jours le même itinéraire; j’en changeai. Il faisait comme moi: j’avais un nouveau cocher qui ne le connaissait point, et comme il ne mettait aucune affectation à me regarder, nous n’avions rien à redouter de ces rencontres. Nous allions d’ailleurs assez loin de la ville, et les gens de Coutances se promènent peu, surtout en cette saison. J’avais bien souvent envie de descendre, de prendre son bras et de faire quelques pas à ses côtés. La chose n’était pas possible, car elle m’aurait mise sous la dépendance d’un homme de service, et M. de Fersen ne l’aurait pas souffert : sous aucun prétexte il n’eût rien permis qui pût amoindrir ma considération ou porter atteinte-àma dignité.

L’hiver arriva, et avec lui son Cortège habituel, la pluie , la neige et la glace. Mes promenades devinrent impossibles, et mon pauvre ami resta seul au fond de sa maison maussade. Un soir, — ce fut, je vous le jure, la seule fois de ma vie que je me permis une telle imprudence , et je me demande encore comment j’osai la commettre, — j’avais dîné en viile sans mon mari; je prétextai une migraine, — cette excuse banale, mais excellente parce qu’elle est toujours à la disposition des femmes, et que personne ne peut en apprécier la vérité ni en méconnaître la justesse, — et je déclarai que je voulais rentrer chez moi»

Le maître de la maison avait un accès de goutte, et il ne put me conduire; je refusai son domestique ; une idée étrange chez une femme honnête , audacieuse chez toute femme, venait de passer dans ma tête folle : le voir! à tout prix, je voulais le voir! Je voulais me retrouver auprès de lui, lui parler, l’entendre me répondre, et cela sur l’heure, maintenant, à l’instant même 1 II me semblait que je ne pouvais plus attendre , tant j’avais attendu 1 Je savais bien que si je m’étais donné le temps de la réflexion, la réflexion eût condamné ce projet aussi insensé que dangereux, et c’est parce que je voulais l’exécuter que je ne voulais point y réfléchir. J’avais pris une de ces mantes du pays , que vingt femmes de Cou- * tances portaient pareilles à la mienne. Je m’enve-

loppai de mon mieux ; je rabattis mon capuchon sur mes yeux, et moi, si timide que je ne serais jamais allée, le soleil une fois couché, jusqu’au bout de mon jardin, je sortis résolument de la ville, je pris un sentier qui longeait la prairie, et, hâtant le pas, l’oreille au vent, l’œil au guet, tremblante comme la feuille, mais comme elle légère, emportée par un désir qui me donnait des ailes, je m’élançai vers la maison de Hérald.

En me voyant toute seule au milieu de la prairie, coupée çà et là par des bouquets d’arbres qui allongeaient au loin des ombres inégales et fantastiques, j’avais éprouvé tout d’abord je ne sais quelle vague terreur; mais une force plus grande que ma volonté me poussait, et j’allais, j’allais toujours, droit devant moi, ne regardant plus ni d’un côté ni de l’autre, rapide, effarée comme la biche surprise dans les bois, effrayée de tout, arrêtée par rien.

Je me trouvai bientôt devant la porte de M. de Fersen. Là, je l’avoue, un tel tremblement me saisit que je restai quelque temps immobile sans pouvoir lever la main pour sonner. Il me sembla que l’énormité de ma démarche m’apparaissait pour la première fois.

Je dépassais en un moment toutes les témérités de ma vie. Je courais les aventures avec une imprudence voisine de la folie.

Mais l’amour ne serait plus l’amour s’il était la rai-

son! D’ailleurs, Hérald m’avait donné mille preuves de son respect , et je sentais que s’il cessait un instant d’être digne de notre passé à tous deux, il n’était pas plus à craindre pour moi que le dernier des hommes.

Et cependant je tremblais à sa porte I

Le bruit d’une voiture roulant avec un certain fracas sur la route glacée et sonore, précipita mes résolutions; il ne fallait point que l’on me vît..., même sans me reconnaître.,.. Une femme dans un pareil lieu, à une pareille heure, ne laisserait pas que d’inspirer un soupçon ; le soupçon conduirait à. un doute ; le doute à une certitude qui pouvait tout perdre. Il n’y avait plus à hésiter. J’en avais trop fait pour reculer maintenant. Je sonnai; je sonnai même assez violemment. Une femme d’âge mûr parut sur le seuil d’une porte basse et demanda qui je voulais.

« Votre maître; il faut que je lui parle; ouvrez l

Une fenêtre éclairée à l’étage ne me permettait point de douter que Hérald ne fût chez lui. La femme m’ouvrit d’un air de défiance, et avec une lenteur qui me prouva du moins que M. de Fersen n’avait pas l’habitude de recevoir de pareilles visites. Elle ouvrit cependant ; moi, alors, passant devant elle, j’entrai rapidement dans la maison, et voyant l’escalier en face de moi :

a C’est bien ! lui dis-je; M. de Fersen m’attend. » Et je montai.

288 ' v - EN PROVINCE.

Arrivée à la porte même de Hérald, je “prêtai l’oreille : aucun bruit ne parvenait jusqu’à moi. Je frappai légèrement.

« Entrez ! » me dit-il de cette voix indifférente que l’on prend pour répondre aux gens.

Comme il n’avait pas relevé la' tête , je pus le contempler attentivement. Il y avait bien , quinze jours que je ne l’avais vu ; son visage portait les traces de la souffrance; son attitude même était douloureuse ; il était assis dans un fauteuil de paille à dossier de bois blanc, et il écrivait le front dans sa main. Cinq ou six lettres de moi étaient éparses sur la table, autour démon portrait qu’il avait fait de mémoire, et dont la ressemblance me frappa. La chambre était nue, austère, triste. J’éprouvai devant ce spectacle une émotion poignante, que je ne saurais rendre, mais qui se gravait dans mon âme en traits ineffaçables, et que je ne devais plus oublier.

« Est-ce vous, Denise? » demanda-t-il enfin.

Je ne répondis pas.

« Eh bien! qu’est-ce donc? » contihua-t-il.

Et cette fois il releva la tète.

J’étais encore dans l’ombre, et il ne pouvait voir mon visage. Je fis deux pas, et au moment où j’entrai dans la lumière, ma mante tomba.

« Vous ! vous ici ! » s’écria-t-il; et, s’élançant vers moi, il me saisit dans ses bras, m’appuya sur sa poi-

trine dans un irrésistible transport, et m’y tint longtemps pressée.

— Fou ! fou ! » lui dis-je en me dégageant de son étreinte avec quelque peine, car j’étais sans force contre tant de joie, que je voyais succéder à tant de douleur.

Nous n’étions guère plus capables de parler l’un que l’autre: il me fit asseoir dans son fauteuil, et, se mettant à mes pieds, me regarda quelques instants sans rien dire, comme s’il ne m’avait jamais vue ou que je fusse une autre et n?n pas moi.'

Puis il me remercia d’être venue, comme dè tout ce que je faisais pour lui, et il me parla de sa reconnaissance en me baisant les mains; mais, dans -l’expression même de sa joie, il y avait un accent de tristesse qui ne m’échappait point.

Mes yeux se promenèrent autour de sa chambre : elle avait la froideur à la fois navrante et banale d’une chambre d’auberge ; il l’avait prise telle qu'il l’avait trouvée, sans oser rien faire venir de là ville de peur d’éveiller l’attention. 11 ne souhaitait qu’une chose, dit-il en répondant à ma pensée, c’était de rester caché et qu’on l’oubliât.

« N’ayez donc pas l’air de me plaindre! ajoutat-il gaiement; vrai, je suis très-bien ici.... pour être seul, on est toujoiirs trop bien, et maintenant cette maison est un palais, puisque vous y êtes venue.... Ahl si j’avais. seulement une fois par semaine une soirée comme celle-ci, je trouverais les six autres moins longues.... •

— Je ne puis pas tout ce que je voudrais....

— Oh! si vraiment vous voulez! si seulement vous regrettez de ne pouvoir point, c’est presque

assez pour moi, * réprit-il de sa voix la plus douce. ‘ \ .

Je craignis de laisser la conversation dans ce courant dangereux.

«Voyons! lui dis-je, parlez-moi un peu de vous; que faites-vous?

— Je vous écris.

— Et après ‘f ■■■ .1 ■

— Je ne fais rien. .

* — Il faut faire quelque chose. Comment tuez-vous le temps?

— C’est lui qui me tue !

— A quoi passez-vous vos journées?

— À vous attendre.

— Pauvre garçon ! mais c’est une pitié ! Cher, cher Hérald, vous vous êtes mis.... je me trompe.... nous nous sommes mis tous deux dans une situation impossible; et, malgré moi, je vous condamne à un malheur qu’il n’est pas en mon pouvoir de faire jamais cesser. (

— Oh! si. . •

-*- Voyons ! soyez raisonnable : abandonnez-moi ; retournez en Suède; vous y souffrirez moins qu’ici.

— Ah 1 vous n’êtes venue que pour me dire de m’en aller?... Il faut me demander autre chose! Chère Edmée, est-ce que je me plains? ajouta-t-il en me jetant un regard empreint du sentiment le plus fait peut-être pour toucher une femme : la sérénité

dans là douleur qui nous vient d’elle î Ne me gâtez pas le seul moment de bonheur que j’aie eu depuis longtemps, et, laissez-moi tout entier à la joie de vous voir. „ • ’ . -,

— Hélas! c’est une joie qui sera bientôt passée, répondis-je en écoutant la demie 'de neuf heures qui sonnait à l’horloge rustique de l'escalier. .

— Oh I vous ne sortirez pas' de sitôt !... qui vous

force? “

— Mon mari!.., que nous oublions trop! il peut . rentrer, lui, et que dirait-il s’il ne me trouvait pas?

, — Il est sans doute à son cercle, et vous savez ; qu’il n’en revient pas avant minuit. Laissez-moi vous offrir une tasse de thé : c’est k seule chose qui soit passable ici.... Ah! je reçois aujourd’hui! ajoutat-il en souriant : il y a fête à la Villa-Fersen! »

Je voyais bien qu’en refusant je lui aurais fait une peine mortelle, j’acceptai.

Il appela et donna ses ordres. . -

J’avais pris un livre sur sa table.

« Qu’est-ce que vous lisez donc là? -

‘ — Un roman. • • / '

— Bon? ' / . ' ’ *• -

— Non, mauvais!

— Comme tous les romans. ‘

— Mon Dieu, oui! Je trouve, en général, que, dans cette sorte d’ouvrages, les sentiments sont faux, et que l’expression en est froide ou forcée; rarement

dans le ton juste et la mesure vraie.... Et puis, à quoi bon lire des romans quand orren fait? Quelle histoire inventée vaudrait l’histoire vraie de notre - vie? Quel livre me montrerait des situations plus fortes que celle ou je me suis trouvé moi-même ? Maintenant, par exemple, ma chère Edmée, ne pensez-vous pas que vous et moi, dans cette chambre, où tant d’évènements inattendus nous ont amenés, nous pouvons être les acteurs d’une scène bien plus pathétique que le cinquième acte de beaucoup de . mélodrames? Vous êtes jeune, vous êtes belle ; je vous aime et vous m’aimez.... Nous sommes seuls, je suis à vos pieds.... car je suis à vos pieds, madame 1... et vous ne me relevez pas! Parce que tout cela n’est pas accompagné de phrases prétentieuses et imprimées, nos émotions en sont-elles moins profondes?»

Ainsi qu’il lui arrivait presque toujours, après avoir commencé avec assez de calme, Ilérald s’était exalté peu à peu , et maintenant c’était avec une verve entraînante qu’il esquissait les diverses phases de notre vie à tous deux, qu’il montrait les hommes conspirant contre nous, le ciel nous abandonnant ', et son père lui-même se mettant du parti du malheur pour mieux nous séparer....

Et après avoir dit ce que nous étions , il dit aussi ce que nous aurions pü être. Sa comparaison fut poignante, exprimée avec une éloquence amère, et,

je l’avoue, à cette peinture de l’amour béni et dé la tendresse heureuse, je .fus prise d’une grande pitié de nous, deux, et je sentis que ma force, bien plus factice que réelle, m 'abandonnait. J’eus grand’peine à retenir mes sanglots, et je ne retins plus mes larmes. . . .

f Edmée, chère Edmée ! dit-il en se jetant à mes pieds et en embrassant mes genoux...,, nous pourrions être si heureux encore si lu voulais!... »

Un violent coup de sonnette, qui retentit à la porte extérieure, nous fit tressaillir l’un et- l’antre. Hérald

bondit sur ses pieds, et instinctivement se plaça devant moi. .... Je l’écartai et je courus à la fenêtre. Un homme, dont- je ne pouvais distinguer les traits, essayait de parlementer avec Denise, qui, fidèle à sa consigne, ne voulait point le laisser entrer. Tout à coup, la lumière qu’elle tenait à la main , se projetant vivement sur lui, l’éclaira tout entier.

« Ciel ! m’éçriai-je en nie jetant violemment en arrière, mon mari !... Je suis perdue !... »

Hérald pâlit un peu : les plus braves ne se défendent pas toujours de l’émotion de certaines surprises. Mais il se remit aussitôt..

« Soyez calme, me dit-il en me touchant l’épaule; yous n’avez rien à craindre !..

— Et yous? et lui? » . ,

J’avais cru le voir regarder une boîte de pistolets placée au chevet de son lit.

11 secoua la tête., prit ma mante, „m’en enveloppa, ; . et me poussa vers son cabinet; *. , .

« Pas un mot, pas un geste, et je réponds de tout! »

Ceci fut dit et fait en un clin d’oeil. •

M. de Fersen ouvrit alors la fenêtre , et, d’une voix parfaitement calme ; • ‘

* Qui est là, Denise, et que demande-t-on?

— C’est un monsieur qui veut voir Monsieur, ré-

pondit la Normande....

• — C’est moi! moi, M. Delaunay, qui ai appris votre arrivée dans le pays, et qui veux être un des premiers à vous serrer la main....

— La surprise est charmante, quoique l’heure soit avancée; Denise, faites monter monsieur! »

La grilte extérieure s’ouvrit et se referma ; deux minutes plus tard, j’entendis dans l’escalier le pas dé mon mari.

« Courage ! » me dit Hérald en montrant sa tête.

11 retira la clef du cabinet et la mit dans sa poche.

Puis il courut à sa table et fit prestement disparaître mes lettres et mon portyait. Au même moment, la porte de la chambre s’ouvrait. Je joignis mes deux mains, et, dans une fervente prière * j’offris à Dieu ma vie s’il voulait épargner celle de ces deux hommes, qui allaient peut-être s’égorger pour moi....

Ah! j’étais bien punie, maintenant, de ma téméraire escapade! • ' "• • • <

Il y eut dans la chambre, un moment de silence qui me parut durefr un siècle. 11 était évident que, pour l'un éomme pour l’autre, le premier mot était difficile à trouver:

« Il faut avoueï, dit enfin mon mari, que vous n’êtes pas aimable pour: vos amis, monsieur de Fersen. »

Sa voix était parfaitement calme, et je fus certaine à l’instant même qu’il n’avait aucun soupçon de ma présence;- ' •

« Gomment cela, monsieur? répondit Hérald , décidé à se tenir toujours sur la défensive.

— Eh! mais vous êtes à Coutances depuis.....

assez longtemps déjà. Nous vous y avions reçu de notre mieux

— Il est vrai.... mais nous ne nous sommes peutêtre pas quittés aussi bien.... .

— Ce ne fut ni votre faute, j’aime à le croire, ni

la mienne, j’en suis sûr.... Mais le passé est le passé.... Vous êtes revenu dans notrê ville, et vous vous y cachez.... Vous vivez près dé nous, et vous ne le dites à personne!... à personne, n’est-ce pas, monsieur? . , •

— Si j’avais dû en informer une seule maison, monsieur, c’eût été la vôtre.

— Je vous crois, monsieur ; j’aime à vous croire. Mais alors , perjmettez-moi de vous le demander, pourquoi ces façons ténébreuses ? pourquoi ces

allures de conspirateur? A quoi bon vous entourer ,

de tout ce mystère? Pourquoi, si Vous vouliez revenir, de qui, je vous le dis en toute franchise, n’était peut-être pas absolument nécessaire, pourquoi ne pas revenir ouvertement et en plein jour ?

On ne se cache que quand on a- des raisons de se cacher. , ' ,

— Efy! qui yous dit, monsieur, qiie je û’en aie

pas..'. . v 1 - ...

— Àh ! vous en convenez , Monsieur, » dit mon

mari en élevant un peu la voix et- en marchant çà et là, à grands pas, à traveVs la chambre.'... Il alla d’abord à la cheminée, puis à la fenêtre , et re- » vint enfin s’appuyer contre la porte du cajbinet où' j’étais. • '

« Ainsi, reprit-il au bout d’un instant, mais en essayant de dompter son émotion, vous avez des raisons de vous cacher de moi....

— De vous ? Je n’ai pas dit cela.... J’aurais voulu que ma présence fût ignorée de toutle monde. . .% Mais pas plus de vous que de tout autre. Au contraire, s’il m’eût été possible d’aller çhez.vous sans en instruire vos voisins, je l’aurais fait de grand coeur.

— Il me semble que je comprends de moins en moins! fit mon mari, dont la patience m’était pas toujours la vertu dominante.

— Écoutez donc 1 à force de vivre avec les Normands, on finit par le devenir un peu. Quand vous

avez, envie de Taire une bonne affaire, vous n’allez . pas le crier sur les toits * u’est-ce pas?v Eh bien! ni moi non plus. •' v '. •

— Lachosepourra vous sembler étonnante; mais,

plus vous vous expliquez ét moins vôusme semblez clair.... Quelle sorte d’affaire un homme comme" vous peut-il avoir ici? ’ . •

— Eh bien ! puisqu’il faut vous le dire, on va mettre en vente, dans quelques jours, la terre de Chedeville* aux portes de Coulances ; c’est un joli domaine qui me plaît 'fort , et que je veux acheter.

Mars, si je m’en vante, les propriétaires, qui me sayent riche, sont capables de me tenir la dragée haute, et comme je connais maintenant votre devise nationale : Chacun pour soi ! je fais en sorte de ne pas courir le risque d’une augmentation de vingt mille francs! ' . ,

— C’est bien raisonné ! Mais vous voulez donc vous

lixeç dans notre pays ? ' .

— M’y fixer? non; je ne me fixe nulle part. Mais

votre pays me plaît infiniment. Le sol est riche - r je m’y porte à merveille, et je veux m’y créer des intérêts. » • • .

M. Delaunay 11e répondit rien, mais il reprit sa promenade agitée : le parquet de sapin criait sous ses talons'. , . . ' . ■ .

t Certainement , reprit-il au bout d’un instant, vous êtes libre d’habiter où bon vous semble! la

France est hospitalière, et aucune de nos villes n’est

défendue à l’étranger. Seulement , il est peut-être fâcheux que vous ayez ehoisi précisément celle où votre présence peut- troubler la paix d’une maison et compromettre l’honneur d’une femme.

— C’est ce que- je ne souffrirai jamais, ^et ce

qu’à nous deux nous sommes bien capables d’em- " pêcher. ‘ • - / -

— Je n’en vois pas trop le moyen.

— 11 eSt bien simple. Quand je rentrerai à Coutances, ma première visite sera pour vous. J’irai voir Mme Delaunay en plein soleil, devant tous : ce ne sont point là les façons de gens qui méditent des crimes, et si quelques méchants, dans leurhainejalouse, trament encore les complots de la calomnie, là fermeté de notre attitude saura bien les réduire aü' silence! »

Toute autre conclusion eût été beaucoup plus du

goût de mon mari ; mais il fallait faire contre for- , tune bon cœur, accepter celle-là, faute d’une autre „■ qui valût mieux, ou se brouiller franchement avec M. de Fersen, extrémité plus fâcheuse que tout le reste, qui ne remédiait à rien, 'et qui précipitait la catastrophe évitée une fois déjà, mais avec tant de peine.

« Ce n’est pas sur votre fermeté seulement, que je veux compter, dit enfin M. Delaunay ; c’est plus encore sur votre prudence et votre discrétion, car

nous en aurons besoin dans la voie périlleuse ou je ne puis pas Vous empêcher de nous engager tous.

— Soyez tranquille! je sais ce que je dois à Mme Delaunay, à vous et à moi-même.... Mais, de grâce, dites-moi donc qui vous a si bien informé de mon retour et indiqué ma demeure.

— On a parlé de tout cela ce soir à notre cercle,. , . et les détails ne m’ont pas manqué. J’ai voulu savoir s’ils étaient aussi exacts qu’ils semblaient pré- . cis et me voilà ! • • %

— Très-bien ! vous avez pris le seul parti qui fût raisonnable; mais vous allez voir que j’entends, vous seconder de mon mieux. Puisque ma présence est connue, il est inutile de .chercher à la dissimuler plus longtemps. Je vais donc vous accompagner immédiatement au cercle ; comme je n’ai fait encore aucyne visite; on verra bien que, loin de.crain- . dre votre rencontre, c’est vous que j’ai voulu voir ' tout d’abord.... .

— Allons! » fit mon mari, voyant bien qu’il n’était pas possible de résister à l’énergique volonté de

M. de Fersen, et désireux de sauver du moins les .

apparences. * • • . : .>

Hérald n’attendait que cette parole pour hâter le départ de M. Delaunay; il sentait bien que s’il ne parvenait à lui faire quitter la maison promptement., je ne pourrais pas rentrer, et qu’alors ma

perte était certaine.

Il le fit donc passer un peu brusquement devant lui, et tous deux descendirefit. •

Je crus que M. de Fersen oubliait qu’il venait de m’enfermer dans la petite pièce où je . me trouvais, et dont il avait mie par mégarde la clef dans sa poche. Qùel parti prendre? qu’allais-je devenir? Gom- . ' ment sortir de chez lui et rentrer chez moi?- J’éprouvai une minute d’anxiété vraiment impossible •. , < • ,

à rendre. Je me jetai à la fenêtre pour voir, si Hé-

rald allait vraiment s’éloigner sans auparavant songera ma délivrance.... Il était déjà au milieu de la cour..,, encore quelques pas, et il franchissait là grille, et mon dernier espoir de salut disparaissait avec lui.... et je njosais pas même appeler, car ma voix pouvait être reconnue; mon mari ne lais- ' serait pas M. de Fersen remonter seul, et il me surprendrait chez lui dans des circonstances tellement graves, et avec des apparences tellement accablantes, que, malgré mon innocence, je n’aurais pu lui en vouloir de me supposer' coupable.

Tout à coup, je vis Ilérald s'arrêter, lui mettre une main sur le bras, et lui dire quelques mots que je n’entendis point. M. Delaunay marcha seul jusqu’à la grille et l’ouvrit, tandis que M. de Fersen se précipita vers la maison, bondit dans l’escalier, traversa sa chambre comme un fou, et me délivra de ma prison avec un tour de clef en me disant : ...

« Pardonne-moi, chère âme! j’ai eu plus peur que toi; mais il va résulter un bien de tout ce mal; je te reverrai demain. Descends dans cinq minutes. ■Je ne peux te reconduire; mais la nuit est superbe.; nous allons prendre par la prairie : reste dans l’ombre des grands arbres, et marche à deux cents pas derrière nous. Je le garderai jusqu’à minuit. *

O redescendit sans que j’eusse le temps de lui

répondre, rejoignit mon mari qui l’attendait à l'entrée de la cour, et tous deux regagnèrentla ville.

Je descendis quelques 'minutes' après eux et suivis la route que Herald m’avait indiquée. Il l’avait prise lui-même avec mon mari, et je -les- aperçus bientôt marchant devant. moi. Ce voyage nocturne, qui dura peut-être dix minutes , me parut long comme un siècle. Les vàgues espérances, les craintes charmantes, les mille émotions secrètes qui avaient ac^ compagné le départ ne faisaient plus cortège au retour. J’étais encore sous l’empire de la crainte que je venais d’éprouver, et bien que, dans l’égoïsme de la passion, ‘je ressentisse une véritable joie à la pensée que nous allions nous revoir presque chaque jour, je me demandais, non sans un véritable effroi, de quels embûches et de quels périls allait être semée pour nous cetle vie nouvelle.

Déjà ils atteignaient le faubourg.

Ilérald, pour la première fois, se retourna et regarda si je le suivais, et m’ayant aperçue, déjà ras-

suré sur mon compte, il entraîna mon mari vers le cercles Le . cercle est situé, dans un quartier assez éloigné de celui où nous étions* de sorte que je n’avais plus rien à redouter.’ Je m’engageai donc har- „ , dimentà travers, les rues désertes, et, quand je me révis seule, enfermée dans ma chambre, il me sembla que ma poitrine soulagée d’un poids-énorme respirait plus à l'aise : je remerciai Dieu qui m’avait sauvée. ' '

Le lendemain matin, -M. Deia.unay me pria de descendre au salon un peu avant l’heure de notre déjeuner; je lui trouvai l’air grave et soucieux. -

« M. de Fecsen est ici, me dit-il sans autre préambule; répondez-moi franchement, le saviez-vous?

— Je savais qu’il y devait revenir..

— Eh bien! il est tout revenu..;. Je l’ai rencontré

hier soir au cercle. » , . ’ ■

Je ne répliquai rien.

» Je blâme ce retour, continua mon mari ; il est inutile, s’il n’est pas- dangereux, et. vous eussiez pu donner de meilleurs conseils. •

— Ce n’est certes *pas moi qui l’ai conseillé; mais je n’avais pas le droit de le défendre.

— C’est ce que je ne sais pas. Quoi qu’il en soit,

M. de Fersen est ici. et vous voudrez bien voüs rappeler que, si je ne suis pas un mari incommode, je ne suis pas non plus un mari complaisant . ses assiduités près de vous ont déjà, donné prise aux remar-

ques peu charitables des femmes qui vous envient - et des hommes qui me haïssent. Je n ; ai qu’un mot ^ à vous dire : Pour vous, pour lui et pour irioi', prenez garde ! »

Deux jours plus tard, M. de Fersen reprenait possession dé son ancien appartement, et renouait officiellement ses relations avec npus, comme avectout le monde. /•: • > -, *

•Cet événement produisit dans la ville une sensation plus grande que je ne l’avais imaginé. Ce fut lesujet de tous les entretiens; on le tourna et on le retourna sous toutes ses faces, et on le commenta dé mille maniérés. Mais, autant la première apparition ■ de Hérald avait semblé naturelle, autant elle avait reçu de marques de sympathie , autant la seconde parut suspecte, et fut accueillie avec défaveur. Les méchants bruits qui s’étaient assoupis pendant l’absence se réveillèrent et prirent une circulation plus . active. On aUa aux informations. Tout se sait en ce monde, quand on veutsavoir. On sufdonc que M. de Fersen était riche, onsuten même temps qu’il n’était pas artiste, et qu’il ne l’avait jamais été. Toute cette invention n’était qu’une ruse amoureuse pour se rapprocher de moi. Ce n’était pas la cathédrale qui l’attirait à Coutances. L’histoire si simple du Croisic avait également reçu tous les embellissements imaginables. <•' . . -

L’héroïsme de notre vertu était si peu croyable

qu’en vérité je ne pouvais trop en vouloir aux gens de n’y pas croire. La vérité et l’erreur se mêlèrent et se confondirent dans mille récits grotesques ou malicieux, sous lesquels je me sentis accablée. Ln souffle invisible ternit en moi cette fleur de l’honneur Intact, dont ,on ne connaît tout le prix qu’après l’avoir perdue. Il n’y avait rien à faire contre ces attaques d’ennemis cachés dans l’ombre on ne pouvait renvoyer à personnelle ferempoisonné qui restait dans la blessure. .

Mon mari ne cachait pas son mécontentement, et, quand, nous étions seuls, il ne se faisait point faute de me l’exprimer, et même assez durement. S’il avait reculé devant le parti extrême d'une rupture définitive, il s’était du moins obstinément enfermé dans une résistance armée et ombrageuse. Plus d’une fois la paix de notre ménage fut troublée. .Moi-même je devins une autre femme; mon caractère, dont personne ne s’était jamais plaint, s’aigrit peu à peu so3s l’influencé de souffrances injustes. Je ne supportais plus la contradiction; ma vertu méconnue me monta à la tête, comme il arrive, diton, parfois chez les vieilles filles, et rendit mon humeur âcre et quinteuse. Hérald, toujours épris, fut peut-être le dernier à s’apercevoir de ce qu’il y avait de faux et d’anomal dans notre situation, que j’appellerais volontiers un malheur à trois. Tout conspirait, du reste, à le lui cacher. Je n’aurais pas

voulu dire devant lui um seul mot qui pût Faffliger, et, quant au monde, vous connaissez l’iniquité de ses s jugements en pareille matière : impitoyable pour la femme, dédaigneux pour . le mari, il est au . contraire rempli d’indulgence pour l’amant, vrai ou , supposé. Entre nous trois, les parts 'notaient donc pas égales. Lorsque enfin, à’ de certains sourires, à de certains regards, à des allusions qui voulaientêtre voilées, et qui n’étaient que transparentes, il comprit la vérité des choses, il rugit comme l:e lion de la fable, harcelé par le dard des moucherons. Sa- colère, aussi violente qu’inutile, m’effraya, et j’eus grand’peine à lui faire comprendre que sa vengeance me tuerait encore plus sûrement que l’injure.

• * Mon Dieu! que faut-il donc faire? me demandat-il avec un geste désespéré.

— Ce-que je'fais souffrir patiemment! »

Nos relations perdirent bientôt la sécurité qui faisait leur charme. Et, cependant, plus nous coûtait ce fatal amour, et plus nous nous -attachions à lui. Coupable, je me serais peut* être sentie accablée sous les traits du monde; innocente, je me redressais pour le regarder en face.

« Où en serais -je vis-à-vis de ces méchants si, en même temps -qu’eux, j’avais à combattre mes remords? demandai-je un jour à Hérald qui se plaignait. .. ; ~

— : Plût au ciel que vous èussièzi des remords ! me répondit-il ; vous ne seriez plus ici. » v •

Parfois, ,, il me prenait comme un vertige, et j’a- ’ ' Vais envie de m’enfuir avec lui jusqu’au bout du ' ' monde. Mais la raison et le sentiment du devoir finissaient toujours par l’emporter ; d ! autres fois, et ceci était plus sage,, je faisais de courageux projets de retraite; je né voulais plus - m’exposer aux observations malignes de cette société froidement cruelle, qui trouvait mille moyens de me faire sentir son hostilité sourde maisiniplacàblé. • ' ;

Toutes les petites passions s'étalent i guées contre moi.... contre nous ! Mais céder en pe moment, c’était s’avouer vaincu : si nous devions mourir, -nous voulions, au moins, .mourir debout./ " ' ' '

D’ailleurs, si nous nous étions retirés des salons qui nous étaient ouverts, nous nous serions vu beaucoup moins, car il ne, venait plus que rarement chez moi. v II me fallut donc apprendre à braver certains coups d’œil , à supporter certains sourires,, à entendre certains chuchotements murmurés à demi-" voix. Ce ne fut pas Jà mon seul châtiment. Les hommes aussi furent méchants à leur manière. Moi, si fière, je dus subir leur fadeur. Maladresse et ' lâcheté ! parce qu’ils croyaient que j’avais écouté l’un d’entre eux, ils s’imaginaient que je devrais les écouter tous; comme si la femme qui aime n’était pas gardée par son amour! Cette dernière épreuve

me fut peut-être plus pénible encore que toutes les 'autres. J’avais été jusque-là accoutumée au respect; j’apprenais difficilement à m’en passer, et je ne pouvais me plaindre. ni à M. de Fersen, ni à mon mari. L’un n ? avait pas le droit de me défendre, et j’aurais regardé comme un crime, à présent, d’exposer Fau- . tre. Le. mal allait, donc empirant toujours. Mes anciennes amies trouvaient des raffinements. Les unes,

•• superbes et dédaigneuses, affectaient, dans les bals, de ne se placer jamais à côté de moi ; les autres défendaient à leurs filles de me parler; il y en eut qui v

m’accablèrent des témoignages d’une sympathie

odieusement charitable, et qui, en parlant de moi,

. • ne disaient jamais que : « Pauvre petite ! » Elles me défendaient quand on ne m’attaquait pas, et, au besoin, ramenaient vers moi l’attention qui s’en détournait. . .• • • -. -

- Au milieu de ces épreuves, qui m’étaient infligées h cause de lui, la conduite de M. de Fersen ne se démentit jamais; elle fut toujours pleine de noblesse et de fermeté, de dévouement et de prudence. Il méritait vraiment que'jé souffrisse pour son amour. Autant, quand "nous étions seuls, il me prouvait d’affectueuse tendresse; autant il me montrait dans le monde de discrétion et de respect. Pour trouver à redire à notre maniée d’ètré,' il fallait vouloir critiquer quand môme, car nous ne donnâmes jarmais p^r notre faute aucun prétexte à la malveillance. Au commencement de nolre^iaison, Herald, pour ne point exciter ma jalousie, avait peut-être eu le tort de.se montrer, vis-arvis des autres femmes, d’une, trop froide réserve.* C’est ce qui. doit toujours arriver à un homme bien épris, pour lequel toutes ne sont rien, parce qu’une seule est .tout.

Mais je n’avais eu qu’un mot à lui dire pour lui faire comprendre le danger d’une façon d’agir qui devait exciter encore les inimitiés autour 'de moi. Il était maintenant empressé sans affectation, et attentif sans préférence, auprès de toutes nos relations, et il ne négligeait pas, celles-là même dont j’avais eu davantage à nie plaindre. Il essayait de les désarmer à force de courtoisie et de bonne grâce. Si une femme pouvait jamais être justifiée et réhabilitée par l'homme qu’elle aime, je l’eusse été par lui. ( "

Ce triste hiver, qui m’avait causé tant d’ennuis, s’acheva, et j’eus encore la faiblesse.de le regretter. -Avec lui j’allais perdre bien des occasions de voir M. de.Fersen. Vous savéz^quel est le genre de vie de la province, surtout d,e la nôtre. Pendant deux

mois de l’année, oh se voit à peu près tous les jours pendant dix, on ne se voit plus du tout, te mercredi des Cendres 1 - ferme tous les salons. Hérald ne puf désormais me voir que chez moi. Il continua d’y venir. Nous aviqns eu la bonne foi de nous avouer l’un à l’autre que nos deux existences étaient maim tenant indissolublement liées, que nous pouvions tout souffrjr ensemble, mais que rien ne pouvait Cous séparer. Mon mari a dû accepter ce qu’il n’aurait pu empêcher : tantôt il le fait de bonne grâce; tantôt, au contraire, il paraît supporter difficilement M. de Fersen, qui p’y prend pas garde. Hérald

a acheté la terre de Chédeville, et il s’est improvisé •une belle passion pour l’agriculture, à laquelle, entre nous, je suis persuadée qu’il n’entend rien. Son régisseur est un paysan madré, qui empoche le plus clair des revenus. Quand je l’en avertis, il me ré- , pond que les enfants qu’il n’aura pas seront toujours assez riches. .

A défaut de mon mari, qui voyage souvent, mu belle-mère nous surveille beaucoup; mais elle perd son temps; nous n’avons rien à craindre de ses yeux d’Argus. Ainsi qu’il arrive souvent en pareil cas, le mopde, après-.avoif beaucoup parlé, parle moins.

Il finira peut-être par nous abandonner un peu à nous-mêmes. C’est, en vérité, ce qu’il aurait de

miçux à faiFe. Nous vivons donc maintenant l’un .

près de l’autre, aussi heureux qu’on puisse l’être.... quand on ne l’est pas, nous résignant aux ennuis d’une position fausse, oubliant ce qui nous manque pour noos réjouir de ce que nous avons, et deman- , dant à Dieu pour unique faveur de ne pas nous reprendre trop tôt ce qu’il nous a laissé.

Maintenant, vous connaissez notre histoire, toute . notre histoire, que je n’ai jamais racontée à personne. Comment m’avez-vous inspiré si vite une si entière confiance? Je ne sais : peut-être âi-je deviné en vous des souffrances sœurs des miennes; peutêtre, pardonnez-moi celte présomption, ai-je cru vraiment que vous alliez m’aimer, quoique vous

n’ayez eu sans doute avec moi qu’un grain de cette coquetterie masculine, qui vaut biefi la nôtre, et l’intention d’ajouter un chapitre à cette histoire de l’Amour en voyage, dont, vous autres Parisiens, vous prenez assez volontiers une femme de province pour l’héroïne d’un jour; quoi qu’il en soit, j’ai voulu, même au prix de certains aveux qui pouvaient me coûter, vous éviter des ennuis que je n’aurais pas pu consoler. . ' ;

« Et vous avez agi, répondit Saint-Wandrille, avec la générosité d’un grand cœur. J’ai tremblé plus d’une fois en vous écoutant. Tous, tant que nous sommes, nous portons le bonheur dans un vase fragile. Vous avez reçu en partage un lot dont bien des femmes seraient jalouses, malgré vos souffrances et vos périls; un amour dévoué jusqu’au sacrifice, héroïquement fidèle, constant jusqu’à la mort, et cependant, toutes vos protestations ne me trompent point.... » ' •

« Quand je vous ai vue, je me suis dit : « Voici une « femme malheureuse ! » et, après vous avoir entendue, mon affection n’est pas encore rassurée.

— Que voulez-voua? répondit Edmée en .baissant la tête, à mesure que j’avance dans la vie, je vois plus clairement qu’il faut qu’une femme se résigne, et qu’elle obéisse aux lois sociales,' non pas seulement à leur lettre écrite, mais à leur esprit. J’en sujs la preuve. Qui pourrait espérer de rencontrer

jamais nn homme comme mon cher HéralcJ?... Et cependant, vous l’avez dit avec^trop de raijon, je suis souvent dans un grand trouble d’âme i : — O fille d’Ève !* , • ' : .

— Vous vôus trompez bien, reprit Mme Delaunay avec un accent douloureux, si vous croyez que je ' sois comme notre aïeule, tentée par l’attirait du fruit défendu. ÎS’on, monsieur Philippe. Je sens, hélas! que je n’ai déjà que trop vécu en dehors de la règle et du devoir pour lesquels j’étais faite.,., et il y a des moments où, de' toutes mes forces, j’aspire à y

rentrer. ►

, — Ingrate ! et M. de Fersen !

—7 Hélas ! j’entraîne roôn pauvre Hérald avec moi, . et je perds deux vies pour une. <• •

— Ce sont là, jè le crois, dés scrupules exagérés-. J* ne le connais pas, mais je me connais et je réponds de lui. Ce noble cœur ne se plaint pas. Et comment se plaindrait-il, quand il est aimé, de vous?... Au lieu de le perdre, vous l’avez sauvé : vous avez développé ses tfentiments les plus généreux; vous avez exalté encore ses instincts élevés; vous l’avez trempé au feu d’une grande passion, et ce qu’il est, il l’est par vous ! Croyez-vous vraiment qu’il serait plus heureux au fond du Bléking ou de la Dalécarlie, occupé à voir bouillir le pot-au-feu

conjugal, à côté de quelque Suédoise aux yeux: pâles et aux cheveux blonds de lin ? Vous lui avez donné

la meilleure part; seulement, ne la lui ôtez jamais !» . ' . ■ f v ' v

L’argument ne parut pas convaincre Mme Delaunay, qui, pour toute réponse, se contenta de hocher la tête. ...

« Ne me le ferez-vous point connaître? continua Saint-Wandrille. ,

— Ce serait justice, car lui vous connaît déjà; il lit dans mon- âme comme dans un livre toujours ouvert; le jour même où je vous ai vu pour la première fois, je lui ai tout de suite écrit.

— Où donc est-il à présent ?

— En Suède, où l’a rappelé pour quelque temps une maladie de sa mère ; mais j’ai reçu ce matin même une lettre de lui, et je l’attends aux premiers * jours de juillèt.

— Je ne le verrai point, répliqua Philippe d'tm ton et avec un accent qui parurent étranges à Mme Delaunaÿ.

t-**- Pourquoi donc ?

— Maintenant que mes sentiments pour vous, quels qu’ils aient été, passent à l’état d’histoire ancienne, je puis bien vous avouer que vous seule me reteniez à Coutances. A présent, mon séjour ici n’aurait plus de raison d’être. Je vais donc reprendre mon bâton de voyage et partir.

— Vous êtes un ingrat I Mais l’ingratitude est, l’indépendance du eoeur.... des hommes. Précisé-

ment ce qui devait vous attacher à moi vous en éloigne. C’est mal. Mais me direz-vous du moins où vous allez, éternel Juif-Errant? au nord ou au midi,

au levant ou au couchant T — Au hasard ! comme la plume que l’on jette au vent. Lé but importe peu quand d’avance on est certain d’être mal partout. , >.

— Encore un désespéré ! fit Edmée en lùi tendant - • .

la main avec un geste d’affectueuse sympathie.... M’écriréi-vous ? . . * ' •

;* — . Je n’écris guère ! . \

— Nous reverrons-nous ?

• — Peut-être! ’ , “ *• * .

— Ah! bien vrai, vos adieux m’attristent.. J’avais

besoin d’amitié.... . ' • •*'«*• 1

— On n’a besoin de rien quand on a l’amour!

— Si ! d'un confident pour en parler.

— Je n’ai peut-être pas encore le calme qu’il faut pour ces rôles-là. Laissez-moi le temps de jeter mes souvenirs aux quatre vents du ciel: Adieu !» > •

. Le chanoine était couché depuis longtemps et dormait sans doute du sommeil du juste, lorsque son neveu rentra chez lui. La bonne gouvernante l’attendait en travaillant avec sa nièce dans la salle à manger. - • . ;

« Ma brave Jacinthe, dit-il en lui posant une main sur l’épaule, il faudra que tu me prêtes une*

la meilleure part; seulement, ne la lui ôtez jamais !» v

L’argument ne parut pas convaincre Mme Delaunay, qui, pour touie réponse, se contenta de hocher la tête. . ... '• , ... • ;

« Ne me le ferez-vous point connaître? continua Saint-Wandrille.

— Ce serait justice, car lui vous connaît déjà; il lit dans mon- âme comme dans un livre toujours ouvert; le jour même où je vous ai vu pour la première fois, je lui ai tout de suite écrit.

— Où donc est-il à présent ?

— En Suède, où la rappelé pour quelque temps une maladie de sa mère ; mais j’ai reçu ce matin même une lettre de lui, et je l’atiends aux premiers > jours de juillet.

— Je ne le verrai point, répliqua Philippe d'ipa ton et avec un accent qui parurent étranges à 'Mme Delaunaÿ.

t-“- Pourquoi donc ?

— Maintenant que mes sentiments pour vous, quels qu’ils aient été, passent à l’état d’histoire ancienne, je puis bien vous avouer que vous seule me reteniez à Coutances. À présent, mon séjour ici n’aurait plus de raison d’être. Je vais donc reprendre mon bâton de voyage et partir.

— Vous êtes un ingrat! Mais l’ingratitude est, l’indépendance du eæur.... des hommes. Précisé-

ment ce qui devait vous attacher à moi vous en • éloigne. C’est mal. Mais me direz -vous du moins où vous allez* éternel Juif-Errant? au nord ou au midi, au levant ou au couchant ?'

— Au hasard ! comme la' plump qüe l’on jette au

vent. Lé but importe peu quand d’avance on est certain d’être mal parlout. . . , v

— Encore un désespéré ! fit Edmée en lui tendant - • . .

la main avec un geste d’affeclueuse sympathie.... M’écrirei-vous ? <

;■ — Je n’écris guere ! . .

— Nous reverrons-nous ?

— Peut-être 1 . ^ ■

— Ah! bien vrai, vos adieux m’attristent., J’avais

besoin d’amitié.... • ' «• * . , '

— On n’a besoin de rien quand on a l’amour 1

— Si ! d’un cônfident pour en parler.

— Je n’ai peut-être pas encore le calme qu’il faut pour ces rôles-là. Laissez-moi le temps de jeter mes souvenirs aux quatre vents du ciel. Adieu !» >

. Le chanoine était couché depuis longtemps et dormait sans doute du sommeil du juste, lorsque son neveu rentra chez lui. La bonne gouvernante l’attendait en travaillant avec sa nièce dans la salle à manger. • .. : .

« Ma brave Jacinthe, dit-il en lui posant une main sur l’épaule, il faudra que tu me prêtes une

' heure ou deux Bouton-de-Rose ! — C’était le nom • qu’il donnait k Madeleine.

— Et pour quoi faire? mohsieur Philippe, vous savez bien qn’elle n’est propre à rien. ..

— Elle m’aidera bieii toujours à faire mes malles. - ,• . . '

.-^Monsieur le baron s’ennuie donc avec nous? hasarda timidement la jeune fille en regardant Phi- ■ lippe avec ses deux grands yeux étonnés.... Comme cela va faire de la peine à. M. le chanoine et à M. le * curé de Hauteville, et à ma tante.... et à tout le monde.... N’est-ce pas, ma tante ?

— Àh !, monsieur Philippe sans nous avertir ! » murmura Jacinthe; mais elle ne se pérmit point des remontrances-' qu’elle savait d’avance inutiles.

Quant au chanoine, habitué aux façons de son - neveu, il dit tout simplement le lendemain :

' , « J’aurais mieux aimé te garder.; .. tu le sais bien.

Ce matin encore mon notaire....

— Oh ! ne me parlez pas de cet affreux bonhomme !

— C’est bien ! tu es libre. Ta chambre et moi nous t’attendrons .toujours. Reviens-nous, si tu peux, par le chemin du bonheur. »

Philippe partit sans âvoir revu Mme Delaunay.

Comme ce n’est point précisément l’histoire de ce fantasque personnage que nous écrivons , et que d’ailleurs -il nous serait assez difficile de suivre ses destinées errantes, nous ne chercherons point à sa-

voir ce qu’il advint de lui pendant une absence de près de quinze mois.

Lorsqu’il reparut à Coutances, dans lp courant de l’automne de l’année suivante, il trouva son oncle • un peu plus cassé, dame Jacinthe notablement engraissée, et Bouton-de-Rose toujours aussi blonde, et peut-être un peu rhieux attifée qu’à l’ordinaire.

Son retour, cette fois eneore, apporta dans la maison du chanoine la joie accoutumée-

« Viens-tu enfin pour nous rester? lui demanda l’abbé du1}enestel, après lui avoir souhaité une cordiale bienvenue.

— Avec moi on ne sait jamais ! dit Philippe; peutêtre repartirai-je demain; peut-être, dans dix ans, n’aurez-vous,pas encore réussi à me chasser! Mais donnez-moi donc des nouvelles de nos amis.... l’abbé Gabriel ?

— Il va bien. Monseigneur, qui se connaît en hommes, l’apprécie à sa juste valeur; je crois que nous allons, en faire un curé de canton.

— Et sa cousine, cette petite dame.... assez bien, avec laquelle nous avons dîné chez lui?...

— Mme Delaunay? • •

- — Oui, je crois.

— Hypocrite ! Mais tu ne sais donc rien?

— Absolument rieni... > .

— Eh bien ! il s’est passé de graves événements. D’abord, elle a perdu sa belle-mère. 1

— La dame aux rubans capucines? 1

— Précisément !

— Que voulez-vous? c’est dans l’ordre! et puisque nous sommes tous mortels, il est juste que les belles-mères s’en aillent avant leurs brus:

— Mais ce n’est pas touî : M. Delaunay !...

— Comment! celui-là e-st mort aussi?...

— Un mois, jour pour jour .après sa mère ; il y

aura demain un an. , .

— Le maladroit! Jeune, riche, mari d’une jolie femme,... et mourir! Mais dites-moi donc un peu comment la chose est arrivée?

— Tu sais qu’il voyageait beaucoup : citait un ' homme d’une activité extrême, et que les sbins de sa fortune trouvaient prêt à toutes les entreprises. Quelques semaines après ton départ, il était allé à Jersey, où il avait noué des relations nombreuses pour son commerce de grains. Entre Pile anglaise

et notre continent, la traversée n’est pas longue, mais elle est parfois pénible, et peut même devenir dangereuse. L’année dernière, lors du coup de vent de l’équinoxe, qui fut épouvantable sur nos côtes, la barque-trois-mâts qu’il moniait fut surprise par unebourrasque aussi violente que soudaine. On resta cinq jours sans nouvelles. Il était parti de Jersey le lundi soir; le dimanche suivant, nos pêcheurs trouvèrent sur les granits de Chausey la poupe delà Delle- Edmèe. 11 avait donné à son bateau lenom de sa femme.

— C’était sentimental et galant! ... mais ça nejui a pas porté bonheuÇ ! Et sa charmante veuve, comment a-t-elle reçu le choc ?

— Comme elle le devait : sans éclat de douleur,

mais avec un recueillement grave, et ,1a dignité qu’elle sait mettre à toute chose. ' • '

— Elle se remariera?

— Jeune, riche et sans enfants", c’est véritablement ce qu’elle a de mieux à faire : on n’attend pas qu’elle renouvelle le miracle d’Artémise.

— Les poissons de la Manche lui en ont évité la peine en digérant le défunt,-^ 'ce qui empêchera sa femme de le prendre en potage. Mais compte-t-on déjà beaucoup de prétendants? En faveur de qui tient-on les plus gros paris?

— On dirait, à t’entendre, qu’il s’agit d’un cheval de course ! On parle vaguement d’un gentilhomme suédois, ami de la maison, et qu’elle connaissait depuis longtemps, M. le comte de Fersen.

— Ah! on en parle.... vaguement ! dit Philippe en regardant le chanoine. Et vous le connaissez, le comte de Ferseu?

— Oui, c’est un gentilhomme accomplit

— Tant mieux pour elle. Mais pourriez-vous me dire où cette belle infortunée cache ses larmes et attend plus ou moins impatiemment la fin de son veuvage ? Serait-elle, par hasard, restée dans cette bonne ville de Çoutances? ,

— Non ; mais elle n’est pas allée fort loin ; elle est à quelques lieues d’ici, à Jobourg, où elle prend les bains de mer.;.. Le pays est charmant.

’ — Et M. de Fersen est près d’elle ?

-T- Oui ; mais puisqu’elle est veuve, je ne crois pas que l’on puisse y trouver à redire.

— En tout cas, mon cher oncle, ce n’est pas votre rievfeu qui lui jettera la première pieri'e. Mais, tenez! j’ai envie d’aller la surprendre là-bas ; je l’ai connue assez triste; il ne ipe déplaira pas de la voir en pleine idylle amoureuse.... et heureuse! Si je la gêne, je le verrai bien! »

Comme tous les gens qui ont beaucoup voyagé, Philippe avait la résolution prompte et rapide. Le lendemain.il était sur la route de Jobourg. Une petite voiture du pays, attelée d’un de ces bidets normands, qui répètent leurs allures, et dont le pas relevé vous fait un trajet de douze heures sans reprendre haleine, s’était chargée de sa personne et de son mince bagage.

« Décidément, pensait Philippe tandis que sa voiture roulait à travers les plus beaux pays du monde et les plus riches, cette charmante Edmée a les idées poétiques; il est difficile de mieux entendre la vie. Elle a voulu retrouver le Croisic en Normandie, marier ses souvenirs à une réalité plus aimable encore, et se donner aussi à elle-même la perspective de la lune de miel »

Vers le soir, il aperçut les approches de Jobourg.

Pour la grandeur, là sévérité, la sauvagerie même des aspects, il est peu de sites en France qui puissent lutter avec celui-là. Nulle. part, sur nos côtes, les rochers n’ont des lignes plus fières, nulle part des profils plus hardis, nulle part des colorations plus splendides. Ce. n’était point certainement le paysage qu’un disciple de Florian eût choisi pour chanter • dans des églogues plus ou moins rustiques les amours ■sentimentales d’Estelle ou de Némûrin; mais on se disait que- les aigles, rois du ciel, devaient placer volontiers leur aire sur les escarpements inaccessibles de ces précipices. Un fils des anciens rois de la mer, un habitant des côtes âpres de la Scandinavie, devait se sentir à l’aise sur cette vaste plage, au pied de ce promontoire dominant l’Océan.

Deux êtres qui avaient été longtemps éprouvés par la vie, qui avaient souffert par les hommes, devaient se trouver bien ainsi, auprès de Dieu, perdus tous deux au sein d’une nature grandiose et solitaire!

Le contraste était frappant, d’ailleurs, entre la campagne opulente et fertile, et la côte aride, dépouillée, battue par le vent, minée par la vague : nulle part on ne se trouve plus petit quand on est seul; nulle part, quand on est deux, on ne sent plus le besoin d’aimer.

Saint-Wandrille ordonna d’arrêter à cinq cents pas du groupe de maisons qui forment le village. Il voulait embrasser du regard la scène piajestueuse sur laquelle se déroulaient en ce moment les dernières péripéties de l’existence, agitée si longtemps, d’une femme qu’il avait failli aimer d’amour, et pour laquelle il avait maintenant' la plus sincère amitié. La paix qui descendait du ciel, avant-çou- . reuse de la nuit prochaine, communiquait à tous les objets je ne sais quelle grandeur mqlée de sérénité; les falaises coupées à pic, les crêtes des rochers, déchiquetées en -dents de scie, et les pics aigus des promontoires projetaient déjà leurs ombres allongées sur la côte et sur la mer, tandis que les rayons du soleil oblique teignaient encore d’or et de pourpre le cime des vagues qui déferlaient en murmurant... • « Est-ce que nous ne reparlons point bientôt? lui demanda au bout de trois minutes le conducteur, beaucoup moins sensible que lui aux charmes de la nature. •

— Repars, si tu veux.

— Et où allons-nous, not’ maître? vous ne m’avez pas dit où vous vouliez descendre.

— Gela m’est égal, à la gfâce de Dieu !,

— À la grâce de Dieu! fit le Normand facétieux; ' je ne connais pas cette auberge-là; je n’y ai jamais soupé et l’on doit y coucher à la belle étoile. Si j’étais que de. vous, j’aimerais mieux descendre au

Grand Hôtel de la Marine,' oh vous seriez toujours sûr de trouver une bonne soupe à l’oignon et un canard saignant.

— Va pour l’Hôtel dp là Marine! *

Un coup de fouet, trop bien appliqué et qui cingla les reins du bidet,. lui rendit son ardeur pre- ,•/. mière. ;

« Voilà venir là-bas, fit le voiturier en se retournant vers M. dè Saint-Wan drille, deux bêtes qui , ont coûté plus cher que ce criquet-là, mais dont je n’aurais pourtant pas. peur s'il ne s’agissait que de marcher deux jours et deux nuits sans dormir, ni boire, ni manger I » ' f ;. v . •

Où le cocher n’avait vu que deux bêtes, Philippe avait vu deux personnes: un homme et une femme ; la femme était Edmée, et, aux descriptions que plus d’une fois elle lui avait faites de Hérald, il jugea bientôt que l'homme devait être M. de Fersen.

« Au pas, et tais-toi ! * dit-il à son conducteur en même temps qu’il se rejetait au fond de la voiture, où il se plaçait de manière à voir sans être vu.

Les deux promeneurs s’avançaient assez lentement, au trot cadencé des deux chevaux de race, qui secouaient leur tête en mâchant leur frein, et . couvraient d’écume leur large poitrail. Le jeune homme paraissait radieux; la jeune femme ne semblait pas moins heureuse. Quoique seuls, ils se parlaient tout bas, comme si le cœur entendait moins

bien quand les lèvres font trop de bruit. En face' d’une nature sublime., ils rie regardaient qu’euxmêmes. ' • y .

« Voilà le bonheur qui passe! se dit Philippe ; je ne sais en vérité ce que je viens faire ici, et je crois , que je ferais beaucoup mieux de m’en retourner comme je suis venu. » ' t

M. de Persen et Mme Delaunay avaient croisé la voiture, et s’en allaient plus loin : Philippe se pencha en dehors, afin de les suivpe des yeux plus longtemps. 11 fut tiré de sa rêverie par la voix-un peu traînante du cocher qui se retourna vers lui , en disant d’un ton humble et en même temps- goguenard , deux notes que l’on trouve assez souvent dans la bouche de l’homme du peuple normand :

« Est-ce bien ceux-là? et Monsieur les a-t-il reconnus? • .

— Je n’aime pas les curieux! » fit M. de Saint- Wandrille assez sèchement pour qu’on ne fût pas tenté de répliquer. , r ■ ' ■

Le cheval paya pour son maître ; aussi le vit-on s’élancer au franc galop vers le petit groupe de maisons composant à elles seules tout le village que, dans la langue du pays, on appelle le Nez-de-Jobourg.

La plupart de ces .maisons modestes sont habitées par des marins et des pêcheurs qui vivent de la mer. Une petite auberge, ou plutôt un cabaret de campagne, n’offrait que d’insuffisantes et mesquines

ressources aux voyageurs assez téméraires pour s’être hasardés jusque-là; ce cabaret n’en portait pas moins le titre ambitieux, mais peu justifié, comme beaucoup de titres, de grand hôtel de la Marine.

Le cocher sauta lestement à terre, et, avec l’emphase d’un homme qui compte, bien qu’on récompensera son zèle :

« Votre meilleure chambre, monsieur Biaise!

cria-t-il à l’aubergiste, accouru au bruit de ses grelots, et un souper numéro un! »

Philippe fut conduit à cette « meilleure chambre, » qui n’était qu’un cabinet blanchi à la chaux, meublé d’un lit et de deux chaises, par une petite servante assez accorte,»et qui ne demandait qu’à jaser. Il n’eut pas de peine à lui faire dire tout ce qu’elle savait ; il est vrai que c’était assez peu de chose : il apprit pourtant que M. de Fersen logeait comme lui au grand hôtel de la Marine, et môme qu’il avait fait abattre une cloison, parce qu’il trouvait les chambres trop petites, — ce qui avait coûté bien cher; mais c’était un monsieur très-généreux et qui ne demandait qu’à payer.

« Et Madame? demanda Philippe sans vouloir désigner autrement Edmée.

— Ah! oui, je sais, répondit la jeune fille en clignant de l’œil, Mme Delaunay, de Goutances, la veuve du Monsieur qui s’est péri l’an passé.... On dit qu’elle va épouser M. le comte.... Ce sera une

jolie noce.... il est gentil, et elle aussi. Mais celle-là ne demeure pas chez nous.... elle a une maison pour elle toute seule , la dernière, tout là-bas, à l’extrémité du village, sur le bout du Nez-de-Jobourg. Elle a tout son train : cocher, cuisinière et femme de

chambre 1 C’est une dame très-bien î et M. de Tersen

donc! c’est un vrai noble, ça! et généreux comme un prince! » -

Philippe, qui savait tout ce qu’il voulait savoir, congédia la trop complaisante camériste , et se mit à sa fenêtre pour épier le retour d’Edmée et la rentrée à l’hôtel de son compagnon. Pour sa première entrevue avec Mme Delaunay, il aimait autant la trouver seule. Son attente ne fut pas très-longue. Les amoureux revinrent au village à la nuit tombante. Philippe les vit passer au pas devant sa fenêtre; Héraldalla reconduire Mme Delaunay chez elle, : et un temps de galop le ramena vite à son gîte. 11 jeta la bride de son cheval à un groom en petite livrée, qui l’avait suivi, et monta dans son appartement. Philippe l’entehdit dans l’escalier; c’était la marche rapide et légère de l'homme heureux, pressé d’arriver, et qui n’a point de temps à perdre, parce qu’il sait que chacun de ses pas le conduit au bonheur.

A peine Saint- Wandrille l’eut-il entendu s’enfermer dans sa chambre que lui-même sortit de l’hôtel,’ et se dirigea rapidement vers la maison d’Edmée. La porte qui donnait sur la rue était restée ouverte, selon l’usage d’un pays confiant. Il ne rencontra personne dans la première pièce; la femme-de chambre de Mme Delaunay était dans la seconde. En apercevant le baron , elle ne put retenir une exclamation de surprise. Philippe mit un doigt sur ses lèvres pour l’inviter au silence; puisjl lui demanda tout bas où était sa maîtresse. La jeune fille répondit par un geste, en lui montrant une porte, de l’autre côté du vestibule qui partageait la maison. Il traversa ce vestibule et frappa un coup discret.

« Déjà? fit une voix dont Philippe reconnut le timbre charmant. Entrez!

— Déjà! reprit Saint-Wandrille en ouvrant la porte, on voit bien que le temps ne vous a point paru aussi long qu’à moi. Voici un an que je ne vous ai vue.-... et vous dites: <* Déjà! »

Edmée chiffonnait je ne sais quoi dans une des potiches de sa cheminée. En reconnaissant les traits de Philippe dans la glace, elle se retourna vivement, jeta un petit cri, puis , avec un élan de sympathie qui dut lui faire comprendre qu’il était vraiment le bienvenu, elle lui tendit les deux mains.

.Philippe les serra, et ils se regardèrent un instant sans parler : mais leurs yeux à tous deux étaient

pleins de questions. Ce fut Edmée, la première, qui rompit le silence,

« Eh bien! oui, lui dit-elle, avec vous il faut être

franche, je suis heureuse! et vous?

— Puisque je vous revois !

— Ceci, c’est de la galanterie : mais ce n’est pas une réponse, me revoir, ce n’est pas pour vous, elle appuya sur les mots et les souligna d’ la voix, la bonne façon d’être heureux.... Mais comment êtesvous ici? D’où venez -vous, maintenant?

— D’Espagne; dans ce pays-là, je vous avais un peu oubliée : il le fallait bien, après tout ce que vous m’aviez dit; mais, en rentrant en France, j’ai senti un impérieux désir de vous revoir, de vous entendre, d’apprendre de vous le mystère de votre destinée, si incertaine, il y a un an à pareille époque. Je suis allé à Coutances avant même de rentrer à Paris. Là, j’ai su que des événements inattendus venaient de changer toute votre vie. J’ai voulu vous voir, et vous dire que rien de ce qui vous touche ne m’est étranger.... Et maintenant que je vous ai vue, si vous trouvez que ce soit assez, et que plus serait trop, faites un signe; je repars: adieu!

— Oh non! dit Edmée, je n’ai pas encore l’égoïsme si cruel. — Il est ici ! il faut que vous le voyez : vous êtes dignes l’un de l’autre, de vous connaître et de vous apprécier ; il va venir dans un instant prendre le thé avec moi; nous aurons bientôt

fait de mettre une tasse de plus, et nous causerons à trois comme de vieux amis.... d’abord, moi, je veux que vous vous aimiez tous deux !

— Je ne demande pas mieux pour mon compte, répondit Philippe en s’asseyant en face de la jeune femme. Mais, voyons! que je vous regarde un peu, pendant qu’il n’est pas encore là.

— Oh! vous pouvez me regarder devant lui : i\ n’est pas jaloux 1

— Eh bien ! je suis content ; les couleurs sont re-

venues à ces belles joues trop pâles ; il y a du sang dans vos veines, et, Dieu me pardonne! vous avez pris un peu d’embonpoint, qui vous va, du reste, le mieux du monde. » ,

Au lieu de lui répondre, Edmée pencha la tête et prêta l’oreille ; puis, au bout de quelques secondes, et quoique Philippe n’eût rien entendu :

, « C’est lui! » dit-elle.

Avec cette finesse de perception que l’amour donne parfois à certaines femmes, elle avait deviné ou plutôt pressenti l’approche de celui qu’elle aimait.

Hérald parut bientôt. Il ne témoigna ni contrariété ni surprise en voyant M. de Saint-Wandrille auprès d’Edmée. 11 avait en elle une confiance sereine. Tout ce qu’elle voulait, tout ce qu’elle faisait était bien, et il ne l’avait jamais offensée par un soupçon.

La présentation fut vite faite et gracieusement accueillie : chacun des deux trouva et reconnut dans

Fautre un égal, et ils comprirent bientôt qu’une mutuelle affection était le seul sentiment qui pût exister entre eux.

— J’ai tant parlé de vous à lui, et de lui à vous, dit Mme Delaunay en les regardant tous les deux, que vous vous connaissez maintenant comme je vous connais. Tout est donc pour le mieux dans la plus mauvaise des maisons possibles ! »

Elle leur fit les honneurs de son thé, avec la grâce qui lui était naturelle, et qu’au besoin lui eussent donnée le bonheur ët l’amour.

L’installation de Mme Delaunay à Jobourg ne contribuait pas peu à hâter l’intimité entre ceux qui s’y. rencontraient. Là, rien de luxueux, rien d’apprêté. C’était un de cdS campements comme on en rencontre parfois dans les petits villages, au bord de la mer, où s’abattent, pour une saison, quelques échappés du monde élégant, qui, pour une raison ou pour une autre, se sont détournés des séjours favoris de la mode et des capitales élégantes de l’été. Au milieu des «meubles rustiques , fournis par les . maîtres du logis, on voyait çà «t là quelque riche superfluité, apportée par ses hôtes du jour. C’était une aquarelle de prix en face d’une image d’Épinab : c’était un tapis de la .Savonnerie étalant sa vive fraîcheur près d’un rideau de cotonnade; le palissandre du piano paraissait plus brillant encore à côté d’une table de bois blanc. Mais qu’im-

« Montons^ fit Edmée, en s’appuyant sur le bras de M. de Fersen. Nous serons mieux là-haut sur ces grands rochers. »

Hérald la soutint par la taille, et ils atteignirent bientôt la crête même de la falaise, d’où l’œil découvre un horizon immense. Au-dessus d’un promontoire à pic, presque surplombant, il y avait une sorte de siège naturel , avec un hémicycle de gazon planté de tamaris, formant un abri impénétrable au vent comme - au regard, du côté de la terre.

Edmée s’était assise sur le banc de gazon. Hérald se mit à ses pieds.

Ils étaient tout entiers à leur amour : lui, oubliant la mer pour ne voir qu’elle ; elle, oubliant le ciel pour ne voir que lui. Si grandioses et si belles

que fussent autour d’eux les scènes de la nature, ils semblaient y demeurer complètement étrangers. Chacun suffisait à l’autre, et la fête de leur âme n’avait pas besoin des pompes du paysage. Parfois, cependant, le vol d’un goéland, qui les effleurait en remontant dans la nue après avoir touché la vague, ou les cris lointains et plaintifs des courlis, chassés par le flot et regagnant leurs marais, les arrachaient pour un instant à leurs douces et chères pensées.... Ils y revenaient bientôt, et s’abandonnaient de nouveau à leurs rêves d’avenir, interrompus seulement par les confidences, les protes-

coquetterie ingénieuse : çà et là, quelques timides rubans violets ornaient la robe noire du grand deuil, et la coiffure recherchée attestait le soin minutieux de celle qui veut plaire.

* Eh bien ! lui dit le baron , vous voilà heureuse et moi rassuré ; mais quoique j’aime fort le bonheur de mes amis, — pardonnez-moi ce mauvais sentiment, chère Edmée, — je ne suis pas encore capable de contempler le vôtre de sang-froid. Je suis, pour cela, trop voisin de mes chagrins, laissez-moi donc partir ; je reviendrai bientôt voir Madame la comtesse de Fersen.

— Et elle vous recevra comme Edmée vousa'toujours reçu, répondit la jeune femme en lui tendant la main : pour vous, des deux n’en feront jamais qu’une. Mais cette fois l’amitié aura l’égoïsme de l’amour,' je vous retiens, quoi qu’il vous en coûte.... Vous avez Fait la conquête de Hérald et je veux qu’il jouisse un peu de vous. Ne soyez pas trop fier de ce que je vous dis là, et surtout ne l’attribuez pas exclusivement à vos mérites : je vous aimais trop pour qu’il ne vous aimât point aussi ; mais je vous connais, et, malgré vos paroles, je sais que vous n’êtes pas de ceux à qui la joie des autres a jamais fait mal : en ce moment, vous vous calomniez . Heureusement pour vous que je ne vous crois pas. Nous né vous laisserons point partir. Si je vous ai bien compris, vous n’êtes que trop libre de votre

vue de lui, tant elle se sentait belle en ce moment, visiblement éprise, et toute rayonnante dans l’expansion de son amour.

« Oui, tu as raison, chère créature, et je goûte en ce moment à tes pieds autant de félicité que peut en contenir la poitrine d’un homme. »

Il prit ses deux mains^ les porta à ses lèvres, et les baisa passionnément.

Leurs regards troublés se confondirent ; un.

nuage passa sur leurs yeux; un souffle, qui n’était point la brise marine, souleva leurs cheveux frissonnants, et une palpitation ardente agita leurs cœurs à tous deux. , • • .

« Mon Dieu ! que je t’aime ! » dit Edmée en laissant tomber sa tête sur la poitrine du jeune homme. .

Hérald l’enlaça dans seô bras et lui donna le premier baiser d’amour qu'elle eût jamais reçu. . -

« Ah ! fit-elle en se dégageant, tu me fais du bien et tu me fais du mal ! »

Elle était si pâle qu’il craignit pour elle la violence de ces émotions trop puissantes ; et comme il sentait qu’il n’était plus tout à fait maître de luimême , il se leva et fit quelques pas sur la plate-forme du rocher. -

» Es-tu fâché? pourquoi ne me parles-tu plus? » demanda Mme Delaunay, et elle vint s’appuyer languissamment à son bras.

Ensemble ils regardaient la mer, cette grande conlidente de tous les amoureux, qui répond également à ceux qui se réjouissent, parce qu’elle est infinie comme leur joie, et à ceux qui se plaignent, parce qu’elle gémit comme eux.

A cet endroit dç la côte normande, la marée pré- “ sente un phénomène étrange. Le rivage, sur une étendue qui se prolonge extrêmement loin vers la pleine mer, est d’une égalité de niveau presque horizontale, et il offre ainsi aux flots montants une carrière immense fàcile à parcourir. Deux fois par jour, des terrains pour ainsi dire sans limites sont abandonnés par les eaux, et deux fois reprises par elles.

A le voir ainsi venir de loin, rapide, furieux, écumant, on dirait que l’Océan tout entier se précipite pour l’engloutir sur ce petitcoin de notre vieux continent.

Bien qu’Edmée, familière avec ces magnifiques spectacles qu’elle contemplait tous les jours, ne trouvât plus en eux rien qui pût la surprendre, ce jour-là, cependant, comme si les émotions auxquelles son âme était en proie l’eussent en quelque sorte désarmée et livrée aux impressions que produisent sur certaines âmes les grandes scènes de la nature, elle ne put se défendre d’un inexplicable sentiment d’effroi en contemplant à ses pieds la course folle des vagues échevelées.

vous rendre cette sérénité que je regrette de voir parfois troublée chez vous.

— Je veux ce que vous voulez ; mais ne trouvezvous point qu’il serait mieux d’attendre quelque temps? On nous saura gré de n’avoir point profité de notre droit aussitôt que nous l’avons eu, et peutêtre ceux qui nous ont si sévèrement jugés....

— Ah 1 ma pauvre enfant, que vous connaissez mal le monde, si vous espérez jamais de lui quelque chose de bon, de juste et de clément! Allez! les méchants sont toujours méchants ! Quoi que vous fassiez, vous ferez mal à leurs yeux : ils ne jugent pas, ils condamnent; ils défigurent vos actions les plus innocentes et interprètent vos intentions pour en faire des crimes. Je sais, Edmée, que vous avez beaucoup souffert à cause de moi ; je sais que vous avez été accusée, calomniée, que l’on ne vous a rien épargné, et que tout le mal que l’on a pu vous faire, on vous Ta fait.... Mais je veux, à force d'amour, effacer tous ces souvenirs de votre âme; autant les autres ont été mauvais, autant je veux être bon !

— Alors, je vais regretter de n’avoir pas été plus malheureuse, dit Mme Delaunay, en essuyant une larme, une larme de bonheur, qui se mêlait à son sourire.... Mais, mon ami, ajouta-t-elle aussitôt, laissez-moi vous le dire : dans mon malheur même, c’était une consolation pour moi de ne pas mériter les attaques de ceux que vous appelez si bien des

« Vois donc, dit-elle, en prenant la main de Hérald, ne te semble-t-il pas que ces grands flots s’élancent vers nous et qu’ils veulent me prendre?... » •

Et comme attirée, éblouie, fascinée par cette vue et ce mouvement des eaux animées, qui finissent par nous donner le vertige , aussi bien que l’abîme, elle fit deux pas vers la crête du rocher et se pencha.

M. de Fersen la saisit par la ceinture, et la retenant à son bras.

« Oui donc, lui demanda-t-il avéc une sorte d’exaltation passionnée, qui donc viendrait te chercher jusqu’ici? Qui donc essayerait maintenant de te prendre à moi ? »

Edmée frissonna et ne répondit point. Il releva le châle qui venait de tomber de ses épaules et le croisa soigneusement sur sa poitrine.

« Maintenant, n’aie plus peur, lui dit-il, et regarde : c’est vraiment beau ! »

Hurlantes , sifflantes , gémissantes , éparpillant leur crinière humide, que traversait un rayon de soleil, semblables à des cavales effarées dans quelque steppe de l’Ukraine ou de la Tartarie, les vagues couraient, roulaient, déferlaient les unes pardessus les autres, blanches d’écume, dorées de lumière, vivantes!

« Oui, c’est beau ! dit Edmée en serrant contre

elle le bras de M. de Fersen ; on dirait même que c’est trop beau ! Je suis éblouie !» ,

Et, détournant un moment ses yeux de la mer, elle suivit la longue file de rochers qui, vers le nordouest, bordent le rivage de leurs infranchissables remparts.

Tout à coup, dans la distance, aussi loin que la vue pouvait s’étendre, c’est-à-dire à l’angle même du grand cap de la Hague, majestueuse limite de l’Océan et de la Manche, elle aperçut comme un point noir, tranchant sur la nuance argentée de la

plage et sur le ton gris des rochers.

Ce point remuait, il approchait, il grandissait.

Hérald avait l’œil perçant du marin : il s’avança jusqu’au bord de la plate-forme et regarda.

« On dirait un cheval , fit-il après un instant d’examen attentif.

— Un cheval qui a voulu prendre un bain de mer? dit Edmée en riant.

— Un cheval et un homme! » poursuivit M. de Fersen.

Le point noir avançait toujours, et bientôt on put distinguer très-nettement, en effet, un homme, ca-

valier intrépide, montant un de ces petits chevaux de la Hague, courts, trappus, ramassés sur euxmêmes, à la crinière épaisse, aux jambes sèches, à la poitrine large et profonde, à l’œil de . feu, infatigables coureurs et résistant à toutes les fatigues. J

Le centaure, dont la main n’était armée ni de fouet ni de cravache, serrait sa monture dans ses ’ genoux nerveux, et, penché sur son col à la façon 4es Arabes, il excitait encore une course à laquelle l’effroi donnait des ailes. C’était une lutte de vitesse entre la mer et lui, une lutte qui avait la vie pour enjeu. Mais la victoire ne pouvait rester longtemps douteuse; car, en cette partie du rivage, la côte reculait de manière à former un demi-cercle dans l’intérieur duquel se trouvaient le cheval et le cavalier, et les deux extrémités du croissant présentaient une double pointe, projetée dans l’Océan, de telle sorte que l’on pouvait déjà prévoir le moment où la marée, en les atteignant l’une et l’autre, allait intercepter tout refuge à l’imprudent voyagea r.

Sans doute il le comprenait, car on put voir qu’il redoublait d’efforts pour accélérer sa ccfurse et devancer la mer. Le cheval lui-même, avec l’intelligence instinctive qui caractérise ce noble compagnon de l’homme, le cheval avait senti le danger, et il déployait pour le fuir une sauvage ardeur. Mais

EN PROVINQE. 345

les forces de l’animal sont bornées ; celles des insensibles éléments sont infinies. Des deux côtés, la route se fermait : elle se fermait au passage comme au retour, et la vague, à mesure qu’elle montait, rendait plus étroite la lisière de sable s’étendant entre la mer qui s’approchait toujours, et la barrière des rochers immobiles.

Déjà moins sûr de ses élans, le cheval enfonçait parfois dans l’arène humide ; parfois aussi une vague plus hardie mouillait son sabot, et suspendait à ses jarrets une frange de froide écume. Déjà, depuis longtemps, s’il eût été seul, l’effroi eût paralysé ses efforts , et il n’eût pas continué la lutte : mais il avait, pour le soutenir, l’énergie et là volonté d’un homme. Et cet homme était de ceux qui n’abandonnent jamais le combat, alors même qu’ils voient le combat désespéré ; s’il devait mourir, il mourrait dans le dernier et suprême effort de son courage. Cette résistance indomptable était vraiment un spectacle beau à contempler.

Tremblants pour lui, Hérald et Mme Delaunay suivaient avec une anxiété silencieuse toutes les péripéties du drame, regrettant de ne pouvoir porter secours à tant de courage, et de voir mourir celui qui méritait si bien de vivre.

Cependant, comme il arrive souvent à cette heure du jour, un petit vent venait de se lever de la mer, et, quand il soufflait plus fort, la vague apportait

EJÏ PROVINCE.

jusqu’au rivage son âcre salure et sa pénétrante humidité; un flot plus rapide que les autres accourut jusqu’à la falaise, et, en rebondissant sur luimême, cingla comme un fouet les cuisses du cavalier et le poitrail du cheval. L’homme resta ferme; l’animal chancela : il avait maintenant l’eau jusqu’aux jarrets, et il ne pouvait plus marcher qu’au pas ; bientôt il n’avança plus que lentement et péniblement. . • '

Enfin il s’arrêta, en se collant, pour ainsi dire , contre la paroi du rocher. L’homme, qui portait la veste courte des matelots, et dont le visage était entière/nent caché par une coiffure basse et enfoncée, jeta un regard sombre sur la portion de la falaise près de laquelle il se trouvait : elle était escarpée comme une muraille, droite, coupée à pic, inaccessible. Il fallait périr. Il montra le poing à la mer avec un juron énergique ; puis il mit pied à terre, ou plutôt dans l’eau, et débarrassa de sa selle et de sa bride sa fidèle monture, comme pour lui laisser la liberté d’aller mourir où elle voudrait. Pour lui,l’eau jusqu’à la ceinture, trébuchant à chaque pas, mais à chaque pas se relevant, au prix d’efforts inouïs, il continua sa route, regardant toujours s’il ne se trouvait point à sa portée quelque anfractuosité de roche qu’il lui fût possible d’escalader. Le cheval suivait toujours son maître, comme s'il eût compris qu’il ne pouvait se sauver qu’avec lui.

L’homme avait déjà l’eau jusqu’à la poitrine; parfois, le remous du flot contre le rocher lui envoyait des gouttes amères dans les yeux, dans les oreilles,

et sur les lèvres. Cette fois, il vit bien que tout était fini, et, ne pouvant aller plus loin, il s’arrêta et regarda le ciel, pour le prier sans doute.... pour l’accuser peut-être !

Il se trouvait sous la plate-forme même du rocher où Edmée et M. de Fersen étaient venus s’asseoir, et d’où ils avaient si longtemps contemplé ses efforts et admiré son énergie.

Il les aperçut tous deux, et recula d’un pas, comme s’il eût voulu se livrer enfin, et de lui-même, à la mer qui le voulait prendre.

« Courage ! lui cria Hérald, courage ! Nous sommes trois maintenant.... Vous êtes sauvé 1 »

En même temps, une corde longue et solide, coupée à des filets de pêcheurs, qui séchaient près de là, tombait lourdement à ses pieds.

« Prenez cette corde, dit M. de Fersen, en se penchant sur l’ablme, et tenez bien; nous allons vous hisser! »

Sans rien dire, car, à cette heure, toute parole était inutile, l’homme saisit la corde, et lui imprima une tension brusque, comme pour indiquer qu’il était prêt. Hérald la fit passer autour d’un poteau

qui servait d’amer aux navigateurs, et commença

de tirer, avec l’aide d’Edmée, qui déployait dans

cette circonstance l’enthousiasme de courage qu’ont toujours les femmes lorsqu’il s’agit de faire quelque action qui leur semble héroïque. L’homme, de ' son côté, s’aidant des moindres aspérités de la roche, secondait merveilleusement les efforts que l’on faisait d’en haut. Il -eut bientôt franchi les deux tiers • des trente pieds que mesurait la falaise.

« Bien ! bien ! tenez toujours !, lui criait M. de Fersen; nous ne lâcherons pas. C’est celai Non!. prenez un peu sur la gauche : le pied dans ce trou; l’autre • sur cette saillie. Vous y êtes !

L’inconnu était maintenant à deux mètres" du bord de la plate-forme. La distance paraissait peu de chose; mais c’était là, peut-être, que se rencontraient les plus rudes difficultés; la paroi était lisse comme une glace, et n’offrait pas le moindre point d’appui. Le malheureux se trouvait suspendu dans le vide, balancé entre la Vie et la mort.

« Encore un effort 1 lui dit M. de Fersen, qui se cramponnait d’une main au poteau de l’amer, tandis qu’Edmée, qui l’avait saisi à bras le corps, le tenait étroitement serré contre elle en s’arc-boutant au poteau.

— Maintenant, votre main, continua Hérald, et vous êtes sauvé 1 » • •.•••" •

Le voyageur fit un mouvement brusque pour saisir cette main qui se tendait vers la sienne. Son chapeau tomba, et les longs cheveux qui couvraient

son front s’écartèrent. Hérald reconnut M. Delaunay; Edmée, son mari.

Que se passa-t-il en ce moment dans lame des deux jeunes gens? Il est plus facile de l’imaginer que de le dire. Ce fut d’abord une sorte de stupeur qui paralysa leur pensée. La Mort, se présentant devant eux dans sa tenue traditionnelle, squelette hideux, dents grimaçantes, trous profonds à la place des yeux, camarde, et tenant en main la faux qui tranche les pâles générations des hommes, la Mort ne les eût pas glacés d’un plus terrible effroi.

Ce retour soudain avait pour eux tous les caractères d’une apparition : il les foudroyait en plein bonheur; il interrompait leurs rêves d’avenir et brisait toutes leurs espérances; la plus poignante des réalités chassait loin d’eux le doux et riant cortège des illusions amoureuses.... Edmée, .qui avait posé sa main sur l'épaule de M. de Fersen, s’éloigna de lui avec une précipitation plus instinctive que raisonnée, et, plus pâle qu’un lis, fut obligée, pour ne pas tomber, -de s’appuyer au poteau. Quant à Hérald, les yeux, dans les yeux de M. Delaunay, auxquels ils semblaient rivés par une puissance magnétique, il fut pris d’une sorte de vertige ; luimême avoua depuis qu’en ce moment il n’avait pas la conscience absolue de ses actes ; seulement il sen-

tait ses doigts se détendre et ses mains s’ouvrir...; encore quelques secondes de cette hésitation involontaire, et l’homme qui venait tuer toutes les joies de sa vie allait retomber dans l’abîme, dans l’abîme dont lui seul l’avait tiré!

Mais si Hérald pouvait être surpris par une de ces tentations atroces dont nous ne sommes q»s responsables, il n’y pouvait pas succomber. Il se remit, donc bientôt, et, se rejetant violemment en arrière, se retenant au rocher plus fortement avec ses pieds crispés, saisissant tout à la fois et le poteau et la „ pauvre Edmée, toute tremblante, il acheva son pé- 1 rilleux sauvetage.

M. Delaunay avait déjà une main posée sur le ' rebord de la terrasse : il y mit bientôt l’autre, lâcha la corde, et, se soulevant par les poignets, comme on fait dans les exercices du trapèze , il se hissa tout entier sur le rocher.

« Monsieur, dit-il à Hérald, je vous dois la vie; sans vous, ma femme serait veuve, et c’est elle saule qui pourra vous remercier, comme vous devez l’être, ‘du service que vous venez de lui rendre. »

Tout en parlant, il enveloppait les deux jeunes gens dans un de ces regards circulaires, si j’ose aipsi parler, qui s’emparent de tout ce qu’ils embrassent, et ne laissent rien échapper. Edmée ne prononça pas une parole : sa nature était trop franche pour chercher à tromper personne. C’était un de ces

êtres pleins de droiture et de loyauté qui ont besoin d’être vrais avec tout le monde, et pour qui le mensonge est une impossibilité aussi bien qu’une faute. Elle cherchait seulement à dominer la violence de ses sensations, à redevenir maîtresse d’ellemême et à se rendre compte enfin du grand changement qui se faisait autour d’elle.

Hérald s’était remis le premier, en homme bronzé par la vie, et qui avait déjà traversé assez d’épreuves pour être toujours prêt à faire face à une épreuve nouvelle. Aussi, ce fut avec un naturel parfait, I quoiqu’il ne fût point peut-être exempt de quelque ironie, qu’il répondit :

« Je suis enchanté, monsieur, d’avoir pu vous rendre ce léger service, qui a été pour moi une bonne fortune tout à fait inattendue : je n’espérais point vous rencontrer ici.

— Je pourrais vous en dire autant, riposta M. De- Iaunay.... et moi-même je n’imaginais pas vous trouver dans cette solitude, en tête-à-tête avec ma femme.

— Que vous n’auriez pas revue sans moi! fit Hérald avec assez de vivacité.

— Ne craignez point, monsieur, que je l’oublie !

Sans vous, ma femme n’aurait plus de mari maintenant. Mais on assure que vous songiez à lui en rendre un autre; grâce à vous, elle était certaine de n’en point manquer. ».

Le mot avait sans doute assez d’amertume, et l’on pouvait lui reprocher de manquer de délicatesse; mais il avait du moins le mérite d’être sin- . gulièrement en situation.

« Ah! monsieur, fitEdmée d’un ton de reproche, est-ce ainsi que vous croyez remercier M. de Fersen?

— . Non ! et, cependant, je suis bien convaincu que je ne lui payerai jamais tout ce que je lui dois. »

Tout en parlant ainsi, M. Delaunay attacha sur sa femme un regard clair et scrutateur, comme s’il eût voulu lire jusqu’au fond de son âme. Edmée avait repris son calme; elle supporta cet examen inquisiteur avec une assurance et une fermeté dont son mari fut étonné. Il se demanda s’il fallait voir là une preuve d’innocence ou de perversité ; il se dit, pour la millième fois, que le cœur des femmes est un livre fermé, où on ne laisse jamais lire un mari, et il maudit tout bas ces êtres impénétrables et mystérieux. Il la regarda encore et s’en voulut de la trouver belle, — plus belle qu’elle n’avait jamais été.

Il avait gardé le souvenir d’une pâle créature, succombant sous le poids de la vie, livrée à la désespérance, et se débattant mélancoliquement sous l’étreinte d’une passion inexorable , luttant contre les autres, et contre elle-même plus encore.... Et celle qu’il avait maintenant devant les yeux, transfigurée par cet enchanteur qui s’appelle l’Amour, éclatante

de santé, brillante comme une fleur, semblait n’avoir attendu que son départ pour s’épanouir sous un souffle heureux.

Lui-même, du reste, semblait aussi un autre homme : sa carnation, trop riche autrefois, enluminée par l’ardeur du sang normand, s’était recouverte du hâle brun que donneht les brises marines et le soleil des climats brûlants; ses formes, qui s’étaient épaissies par l’effet d’une chère trop abondante, avaient acquis plus de souplesse et de légèreté dans la diète forcée du voyage ; sa tempe, trop , touffue, s’était un peu éclaircie, et laissait voir un front intelligent; enfin, dans toutes ses façons, il y avait un je ne sais quoi de viril et d'énergique que ni Hérald ni Edmée n’avaient jamais soupçonné a en lui.

D’ailleurs, il était le mari.... c’est-à-dire qu’il représentait en ce moment le droit, la légalité, la force, la société, et que tout, depuis Dieu jusqu’au garde champêtre, en cas de révolte et de résistance, était pour lui et contre eux. Il devenait ainsi le personnage important, et chargé du premier rôle dans la péripétie dramatique que nous racontons. Personne ne s’y trompa, lui moins que personne : il se sentait fort.

«Je crois que vous ne comptiez plus me révoir? » demanda-t-il à sa femme ; et, sans paraître prendre garde à la présence de M. de Fersen,.il lui tendit

une main dans laquelle la pauvre Edmée ne put refuser de mettre la sienne.

» Vous êtes resté si longtemps sans me donner de vos nouvelles, que vous devez bien me pardonner un premier mouvement de surprise.

— Je vous pardonne tout.... pourvu que vous me pardonniez, vous, de n’être point mort!'

— Ah! voici une méchante parole, et que je ne mérite pas ; vous savez bien que je n’ai jamais souhaité de mal à personne, à’ vous moins qu’à tout autre!

. — Je sais que vous avez l’âme honnête, et que vous êtes incapable d’un mauvais sentiment.... Mais, ajouta-t-il en la voyant frissonner, la nuit vient, la soirée est fraîche. Vous ferez bien de rentrer chez vous.... • • '

— S’il avait dit chez. nous, je le jetais du haut çn bas de ce rocher 1 » pensa M. de Fersen.

Edmée , cependant , s’approcha du bord de la terrasse, comme si elle eût voulu mesurer la pro-

fondeur de l'al îme. ' . *

« Prenez garde! dit M. Delaunay en lui prenant le bras, la tête pourrait vous tourner ! »

Lui-même regarda en bas.

Il aperçut son cheval, gagné par la vague montante, cabré sur ses jarrets et poussant des hennissements plaintifs; le pauvre animal, devinant la mort, frappait de son sabot l’inexorable muraille

de la falaise, qui ne s’entr’ouvrait point, hélas I pour le recevoir^ l’abriter.

« Il va pourtant mourir comme je serais mort!

murmura-t-il à demi-voix.

— , Allons-nous-en, j’ai froid? » dit Edmée, sen-

tant le besoin de mettre un terme à une- situation qui devenait de plus en plus diflicile pour tout le monde;’, v • t . •

Ils reprirent Je chemin du village. Tout en marchant près de sa femme, à laquelle il n’avait point • offert son bras, M. Del aunay lui dit : . . •

« Vous êtes sans doute curieuse de quelques détails sur le miracle de ma résurrection.

— Tout ee quf vous touche m’intéresse,...

— Merci! vous êtes bien bonne. Sachez donc que, l’an passé (les douze mois doivent être révolus de- . puis quelques semaines !..), sachez donc que, me trouvant à Jersey pour affaires, j’y reçus une lettre qui me rappelait à Granville. Coûte que coûte, il fallait partir. Vous me connaissez : je partis; — mais, malgré mon pilote, à dix lieues de la côte, nous fûmes pris par un coup de vent etjetés sur un roc, où notre bateau se brisa comme une coquille de noix; tout s’abîma : nous étions perdus, corps et biens. Je m’accrochai à la maîtresse pièce de notre grand mût rompu en deux, et je fus ballotté dans la Manche pendant toute une nuit de tempête.

Au point du jour, je me vis recueilli à bord d’un

Vr

sloop faisant voile vers Terre-Neuve ; il était déjà à vingt lieues en mer, et le vent d’est qui le prenait en poupe lé. poussait rapidement vers les côtes. Je suppliai qu’on me remît à terre, m’engageant à payer tout ce que l’on voudrait pour la perte de temps dont je serais cause. On me répondit que la chose était impossible; que nous étions emportés par un véritable ouragan, devant lequel il fallait fuir. Je me trouvai ainsi engagé, sans l’avoir voulu, dans une partie de pêche à la morue, n’ayant pour toutes ressources qu’une centaine de louis renfermés dans ma ceinture de voyage. 11 est vrai que c’était encore plus que ne possédaient les quatre cinquièmes des matelots au milieu, desquels je me trouvais. Sans doute le contre-temps était cruel pour moi; mais celui qui vient d’échapper à la mort n’a pas le droit de se montrer trop difficile envers le destin. Je remerciai Dieu qui m’avait sauvé. Dn me promit bien de me transborder sur le premier navire qui se croiserait avec nous, retournant en France. Mais je n’eus point la chance d’en rencontrer : la mer est grande et les bateaux sont petits. Il fallut aller jusqu’à Terre-Neuve. Je vous épargnerai le récit de mes aventures. Sachez seulement que je rencontrai là un armateur de Brest, homme fort intelligent, et comprenant merveilleusement les affaires. Nous avons combiné ensemble le plan d’une opération....

— Et tout cela vous a si fort occupé que, pendant un an, vous n’avez pas trouvé le temps de m’écrire, et que vous m’avez laissé croire à votre mort, fit Edmée en lui montrant sa robe de deuil.

— J’ai eu tort; mais le noir vous va si bienl D’ailleurs, vous' voyez que je ne m’excuse pas. Et si véritablement je vous ai laissée pendant tout ce temps en proie à une inconsolable douleur, je ne me le pardonnerai jamais! répondit M. Delaunay, non point sans une certaine nuance d’ironie dans la voix, et en jetant sur M. de Fersen un coup d’œil oblique. Mon nouvel associé et moi, reprit-il au bout d’un instant, nous avons parcouru l’Amérique anglaise et l’Amérique espagnole, nouant partout les relations qui, je l’espère, me permettront de mettre un jour à vos pieds une fortune digne de vous. Mais aussitôt que nos affaires les plus indispensables ont été réglées, je n’ai plus eu qu’une pensée et qu’un désir... . vous revoir!

— Oui, au bout d’un an !

— Vous êtes méchante! J’ai donc pris le plus rapide des paquebots transatlantiques , et , après une traversée aussi heureuse que la première avait été teprible, je suis débarqué hier au Havre. Vous ne devineriez jamais quelle fut la première personne que j'y rencontrai....

— Je devine si mal! murmura Edmée à demi-

— Eh bien ! ce fut voire excellente amie Mme Chevrier; elle faisait un voyagé d’agrément.... quoique en tête à tête avec son mari. Ce couple bienveillant revenait de Paris et s’en retournait à Coutances par Trouville, où les femmes d’avoués vont beaucoup en septembre, quand le monde élégant n’y est plus. Je n’ai pas eu besoin de demander de vos nouvelles : on m’en a donné. On m’a dit que vous étiez ici, et en quelle compagnie. Vous comprenez, ajouta-t-il tout bas k l’oreille Ü’Edmée, que ce léger détail ne pouvait qu’augmenter encore le désir que j’avais de vous revoir. Ceci se passait hier au soir. Vous voyez que cette fois, du moins, je n’ai pas perdu de temps. J’ai pris à une heure après minuit le bateau qui va du Havre à-Cherbourg; j’y suis arrivé à deux heures, cette après-midi. Mon premier soin a été d'y chercher une voiture et un cheval. La voiture était impossible, à cause de l’état des chemins par la plage; j’ai pris le cheval, et, malgré ce que l’on m’a dit des périls de la marée, rien n’a pu m’arrêter, et me voici ! »

Deux ou trois fois pendant ce récit rapide, Edmée n’avait pu s’empêcher de jeter les yeux du côté de M. de Fersen, qui marchait à quelques pas en arrière, car le sentier n’était pas assez large pour trois. Hérald fouettait du bout de sa canne les grandes herbes qui penchaient la tête sur le chemin. Il allait en silence parla voie douloureuse.

roulant mille pensées confuses dans sa cervelle, et formant mille projets insensés. Le temps des illusions était passé; il ne fallait plus songer à vivre comme autrefois auprès du mari et de la femme ; c’était un rôve désormais impossible. Il le comprenait ; il le sentait. Il ne leur restait plus qu’un parti à prendre, niais, devant ce parti décisif, irrévocable.... et terrible, Edmée ne recülerait-elle point? et, si elle reculait, que deviendraient-ils tous deux.... tous trois? ■'

Ils arrivèrent bientôt à l’entrée du village. La maison qu'occupait Edmée était une des premières sur la route: Ils aperçurent de loin Philippe qui les attendait sur le seuil. Il avait la mine joyeuse et je ne sais quel air de fête dans toute sa personne. La ' maison elle-même s’égayait au soleil couchant. Il y avait des fleurs à toutes les fenêtres; Saint- Wandrille, suivant la coutume suédoise et norvégienne, avait répandu dans le salon, dans le vestibule et jusque danâ la rue, une jonchée de feuillages de tamaris, parsemés de pâquerettes blanches au cœur d’or. C’était comme un tapis vert, émaillé çà et là de couleurs plus vives, et d’où s’exhalaient des senteurs âcres et saines, qu’on eût dit mêlées encore aux effluves de la brise marine.

« C’est ici que vous demeurez? dit M. Delaunay à sa femme, sans paraître avoir remarqué la présence du baron, qui était resté immobile sur le seuil

en apercevant un étranger, en costume plus pittoresque qu’élégant, entre ses deux amis. Saint-Wandrille ne connaissait pas M. Delaunay.

— Oui, c’est ici, répondit Edmée qui, peu à peu, avait repris quelque empire sur elle-meme.

— Ehl mais, on vous traite comme le bon Dieu à la Saint-Sacrement ! on a soin de vos petits pieds , vous ne marchez que sur des roses! »

Philippe semblait étahli près d’elle sur un pied d’intimité trop grande pour qu’il fût possible de ne pas présenter les deux hommes l’un à l’autre. Le baron, quel que fût son usage du monde, en entendant le nom de M. Delaunay, ne put réprimer un mouvement de vive surprise, et ce fut un regard presque effrayé qu’il jeta, à Edmée et à M. de Fersen. Celui-ci se tenait un peu en arrière, et Philippe put lire sur son visage l’expression d’un désespoir profond.

Ils entrèrent tous quatre dans la maison.

« Des lumières et des fleurs partout! dit M. Delaunay en examinant l’arrangement coquet du sa*

Ion, que Philippe s’était plu, à décorer avec ce goût parfait qui faisait de lui. un ordonnateur accompli de toutes les petites solennités de la vie heureuse; qu’est-ce que vous fêtez donc ici ? " '

— Votre retour! répondit le baron hardiment.

— Je crois qu’il était trop inattendu pour que '• ■ vous ayez eu le loisir de faire tous ces préparatifs,

et je ne sais s’il excite, une allégresse publique assez vive pour exiger des illuminations ! Vous êtes bien ici! ajouta-t-il, en se retournant vers sa femme; vous avez dû vous y plaire ? - .

— C’est un peu petit!

— Oh! il a de la place à l’hôtel, ne craignez rien ! lui dit-il à demi-voix, avec une expression singulièrement amère....

— Voyons ! je ne comprends pas non plus, dit tout bas Hérald à Philippe ; qu’avez-vous donc voulu faire ?

— Hélas! célébrer vos iiançailles; j’ai reçu ce matin un anneau que j’avais commandé pour Edmée : c’était mon cadeau de noces, et je voulais me donner le plaisir de vous voir le passer à son doigt. '

— Cruel ami ! dit Hérald en lui serrant la main, ne me parlez pas ainsi dans un pareil moment; vous voyez bien que j’ai besoin de toutes mes forces. Ne me torturez point par ces images d’un bonheur désormais impossible.... Croyez-moi., je souffre assez ! vous voyez cet homme, comme il foule vos fleuré sous ses pieds.... c’est ainsi qu’il écrase mon bonheur et celui de cette pauvre créature. Allonsnous- en d’ici! »

Edmée lui jçta un regard tout plein de muettes prières, et sonna pour qu’on servît.

« De la tragédie tant que vous voudrez, mais pas de mélodrame! dit Philippe * •

— Ne craignez rien, je ne l’aime pas plus que vous! Mais dans la disposition d’esprit où je suis, je crois qu’il vaut mieux que je m’en aille!...

— Regardez-la, et partez si vous en avez le courage! »

Dans les moments où elle ne se croyait plus observée par son mari, Edmée laissait voir une telle douleur et un si profond abattement, qu’il aurait fallu avoir umcœur de roche pour lui résister.

« Vous avez raison, mon cher Philippe, toujours raison : jouons notre rôle jusqu’au bout;- le vin est tiré, il faut le boire, bien qu’il me semble assez dur de le boire à la santé du mari;.!. Ayez donc de l’esprit, ce . qui vous sera facile, et de la gaieté pour deux! y • ' ~ * . .

— On vous regarde : souriez ! ■

— Oui, aveç irn nid de serpents dans le ceeur ! »

On vint avertir que madame était servie. Ed-

mée prit le bras de M. de Saint-Wandrille; Hé-

raid et M. Delaunay les suivirent. Le repas fut ce qu’il devait être dans des circonstances aussi difficiles : l’entretien animé, plein de saillies brusques, et d’un entrain nerveux; tout le monde voulait s’étourdir, et l’on avait l’air de parler pour ne pas s’entendre. On resta longtemps â table : les supplices durent toujours trop; mais ce dîner était une sorte de compromis, et la salle à manger un terrain neutre.... - Mais après !... Gomment en sortiraiton?... Quel parti allait-on prendre? Sur quel pied se poserait le mari d’Edmée? Aurait-il toutes les exigences, comme il avait tous les droits ?

« Messieurs, dit-il d’un air bon enfant aux deux jeunes gens, au moment où ils se levèrent de table,

Mme Delaunay, qui ne m’attendait pas, est logée fort à l’étroit ; il faüt que vous me fassiez la grâce de me donner l’hospitalité dans votre hôtel, jusqu’à ce qu’il lui plaise de revenir à Coutances. »

• raid la poussa et entra. Il n’y avait pérsonne-dans le vestibule; l’escalier était devant lui et semblait l’inviter : il monta. •

Edmée était dans sa "chambre, assise sur le pied • . . ; de spn lit, ses deux mains croisées sur ses genoux; il ri’y avait pas de larmes dans sës yeux -secs et.-.'.brûlants. Elle était blanche et froide cômme un marbre.

1 Hérald s’élança vers elle ea lui tendant les bras.- T • . • -,

Edmée se sentait comme une folle envie de tomber sur cette poitrine palpitante et fidèle^ et de s’abîmer à jamàis dans cet amour immense. Il ne lui fallut pas moins que toute l’énergie dejsa volonté . pour résister à cet élan passionné de tout son être qui l’emportait vers lui. Elle désista cependant, et alla s’appuyer à l’angle du mur, tout à l’extrémité de la chambre , et, une main sur ses yeux, l’autre tendue vers le jeune homme, elle lui jeta son, âme dans ce cri- d’angoisse désespérée.

« Hérald, sois bon, aie pitié de moi ! »

Il y avait tant de douleur sur son pâle visage, tant d’égarement dans ses yeux , tant de tristesse dans son sourire, que M. de Fersen en fut troublé.

« Pourquoi prier, répondit- il, quand tu sais que toi seule es l’arbitre de notre destinée à tous deux, et la maîtresse de ma vie comme de la tienne? Ne me connais-tu plus? Ne sais-tu plus quel homme tu „

aimes?... car tu m’aimes, Edmée; tu me l’as dit et je te crois. ... . . ‘

- — Quand je vous l’ai dit, Hécald, reprit Mme De-

launay, sans relever les yeux , j’avais Iç droit de vous le dire.... Mais, à. présent, si vous êtes généreux, oubliez -.Z''. . . ’ *

Àhl j’oublierais plutôt que j’existe, » s’écria M. de Fersen avec un transport de passion qui fit tressaillir la pauvre femme. „

Il alla vers elle, la prit par lamain, êtdouceraent la contraignit à s’asseoir près de lui. Puis, après • quelques minutes d’un silence aussi pénible pour l’un que pour l’autre, d’une voix grave et recueillie :

« Ëcoütez-moi jusqu’au bout, je vous en conjure, ma chère Edmée; jamais nous ne nous sommes trouvés, vous et moi, dans une situation plus grave; maintenant les minutes valent des siècles ; chacune J de vos paroles est irrévocable , et , sachez le bien , c’est notre avenir à tous deux, qui est en ce moment dans vos mains.

’ — Hélas 1 que puis-faire? dit Edipée en joignant les mains. .. . -

— Tout ou rien, à votre choix.

— A mon choix, Hérald !... Puis-je choisir? .

— Voyex du moins les choses telles qu’elles sont. Le temps n’est plus où nous pouvions encore nous faire illusion. Le passé, notre cher passé, est anéanti pour jamais.... et il n’est au pouvoir de personne de . • . '• .)

le faire revivre. .11 faut donc que nous prenions maintenant un parti énergique, décisif; les demimesurés sont fout à la fois impossibles et inutiles.

« On ne nous permettra plus, et on aura raison, cette intimité qui nous a été tout à la fois si douce et si amère. On ne le pourra pas.... on ne le voudra point.... et l’on fera bien 1 Je suis sincère avec moimême, et juste envers les autres. C’est donc à vous, Edmée* avoir si vous voulez vivre avec moi, ou gi > yôus pouvez vivre sans moi..,. Mais il faut vousprononcer.... personne ne veut plus attendre. . ,,

— Ah ! s’écria-t-elle en tombant sur ses genoux, les hommes sont sans pitié! . ’ ' .

— Vffus ne croyez pas ce que vous dites, Edmée, et il est inutile de me déchirer le cœur. Ma vie est à vous; et je mourrais cent fois plutôt que de vous causer un déplaisir....

' — Oh ! je le sais, je le sais trop' ! reprit Mme Delaunay en laissant éclater ses sanglots, et je ne suis si injuste que parce que je suis plus malheureuse encore. • ,

— Ayez donc un peu de courage! Je vous le demande pour vous et pour moi. On va nods séparer, et la vie n’est plus possible à l’un de nous deux sans l'autre.... Ose donc enfin t’affranchir! Depuis trois ans, nous avons été soumis à toutes les épreuves, et elles n’ont fait qu’accroître notre amour.... Et.

c’est maintenant, quand nous avons vu le bonheur

desiprès, qu’il nous serait enlevé!... Non! le ciel n’a pas voulu nous le montrer pour nous le repren- * dre. ... il est moins cruel que toi ! .

— Ah! malheureux , f/ que me parlez-vous du ciel , quand vous m’exçitez à oublier ses lois les plus saintes! » ' 1

Hérald, eh l’entendant parler ainsi, éprouva je ne sais quelle lassitude découragée.;.. Il cacha sa tête dans ses deux mains et resta un instant sans parole. Quand il releva les yeux, il aperçut Edmée à quelques pas de lui ; elle s’était approchée sans bruit, et, pour ainsi dire, traînée jusqu’à ses pieds, et maintenant, assise sur un siège très-bas, les deux mains allongées et jointes sur ses genoux, elle pleurait.

Une pitié aussi grande que son amour, une pitié immense, s’empara du jeune homme. Il vit tout le mal qu’il faisait àla pauvre créature : il se demanda -s’il ne la perdait pas en l’aimant. Il est vrai qu’il se répondit aussitôt, qu’il la perdrait davantage encore en ne l’aimant pas; réunissant alors dans un effort suprême tous les paradoxes et tous les sophismes que la passion a toujours à son service, éloquent comipe on l’est sous l’empire d’une émotion vive et profonde , il essaya de lui prouver que ce n’était plus à son mari, mais à lui-même que le devoir l’enchaînait maintenant ; il lui parla des lois de la nature, si supérieures aux lois des hommes;

et lui, qui avait toujours montré un si profond respect pour les idées, les croyances et les sentiments de son amie, il éclata en mépris superbes contre cés conventions soéiales qui, disait-il, n’avaieüt d'autre but que de broyer les faibles cœurs qui n’osaient pas s’en affranchir.... Il fallait donc oserl •. ,

• Mais tous ces arguments spécieux, toutês ces raisons fausses et menteuses, si puissantes' pourtant dans la bouche de l’homme aimé, venaient se briser contre la simplicité, la loyale droiture, et l’honnêteté native d’Kdmée, Elle se contentait de secouer

mélancoliquement la tête en répondant toujours, avec je ne sais quelle douceur obstinée : « Ne parlez pas ainsi! Non, cela n’est point; cela ne peut pas être! Vous ne voulez pas me tromper, mais vous vous trompez vous-même. ■ ' ■ - .

Hérald était bien plus dangereux pour elle quand il en revenait à la prière et à la plainte ; quand il ne laissait plus parler que sa douleur, quand il lui peignait sa vie désormais condamnée à la solitude éternelle et au deuil sans fin; quand, égoïste pour la première fois, il lui rappelait tout ce qu’il avait fait pour elle : toute sa jeunesse sacrifiée, toutes ses espérances immolées, tout son avenir aux pieds d’une femme.... Eh bien ! ajoutait-il, cette femme peut tout me payer d’un coup, tout me rendre au centuple.... et elle ne le veut pas!

« Oui, oui, vous avez raison, accablez raoil mur- -

murait-t-elîe à travers ses sanglots ; je suis maudite, car je ne puis faire que le malheur de ceux qui m’aiment.... et que j’aime! Ah! ceci devait donc être la fin de tout! Hérald ! Hérald ! je suis bien malheureuse!... mais je sens que je pourrais l’être davantage encore.... Parta mère, par tout ce qui, dans ce monde ou dans l’autre, peut être sacré pour toi, je t’en conjure, laisse-moi du moins ma conscience ; permets que je puisse toujours adorer ton souvenir et revoir ton image pure ! On dit que la passion est courte; la vie peut être longue.... et cette vie n’est pas tout pour nos âmes immortelles!... Mais ne sois pas trop malheureux, pourtant; ne me brise pas le cœur en m’accusant d’ingratitude .et de dureté quand je me fonds en tendresse à tes pieds; car je suis à tes pieds, Hérald, et je t’implore comme on prie Dieu.... Quitte-moi! .. Mais quitte-moi sur une bonne parole! Je ne reprends rien du passé.

Ce que je t’ai dit, je te le répète encore, et que mes aveux soient tout à la fois mon tourment et ta consolation ! Oui ,j 'aurais voulu être ta femme, ta femme loyale et fidèle, dévouée jusqu’à la mort. Mais je ne puis pas !.i. je ne puis pas! Aide-moi donc à être forte. Je t’aime aujourd’hui; mais je sens que si tu me forçais à rougir de moi-même, un jour peutêtre j’en arriverais à te haïr ! *

Ses larmes ruisselaient, et, comme une chaude

rosée, tombaient sur ses mains jointes, qui tenaient toujours une des mains de M. de Fersen !

« Ah! tu me connais trop bien, fît le jeune homme en la relevant, et tu sais que je puis tout supporter.... tout; excepté ta douleur! Sèche donc tes pleurs^ Edmée ; je ne veux pas qu’ils coulent pour moi!»

La violence de ses émotions l’ayait épuisée, et un peu de calme commençait à se faire en elle. Mais M. de Fersen comprit bien qu’elle n’était pas capable en ce moment de prendre une résolution, et bien que la sienne fût désormais arrêtée avec une fermeté implacable, il crut qu’il y aurait une véritable barbarie à tourmenter davantage cette pauvre âme endolorie. D’ailleûrs le temps marchait, et les heures, qui mesurent la durée indifférente à nos plaisirs et à nps peines, l’avertissaient de songer à la retraite : la pendule sonna minuit.

« Allez-vous-en ! fit Edmée comme réveillée en sursaut.... Minuit!... et vous, êtes chez moi.... Allezvous-en ! j’ai un mari maintenant !... J’ai un maître!... Je ne suis plus libre : il ne faut pas me compromettre! » . , ' v ’.-.

C’était- la première fois qu’elle oubliait l’autre pour penser à elle-même. Ce symptôme en dit à Hérald plus que tout le reste : il la regarda avec une sorte de pitié attendrie.

Elle tremblait comme la feuille que le vent secoue.

« A demain, chère enfant; soyez confiante , c’est la seule chose que je vous demande à présent. Tâchez de croire en moi. Votre bonheur est le seul but de ma vie: je l’atteindrai quoi qu’il m’en coûte, et par le chemin que vous m’indiquerez vous-même.

— Oh ! je reconnais bien là ta grande âme , dit Edmée avec un de ces gestes d’enthousiasme exalté qui vous enverraient à la mort; et avant qu’il ne pût l’en empêcher, saisissant brusquement une des mains du jeune homme, elle la porta à ses lèvres brûlantes en murmurant d’une voix éteinte : Va-t’en, car je t’adore! - . -

— Chère créature , trop aimée et trop faible, tu nous perds tous deux! » '•

Et, sans la regarder , sans oser revenir à elle , il - sortit.

Il n’avait pas fait dix pas dans la rue, qu’un homme, caché dans les massifs de tamaris qui bordaient le rivage, avança la tète avec précaution, et suivit du regard sa marche rapide.

Quapd il l’eut vu disparaître dans l’ombre, il s’a- ■ vança rapidement vers la maison, et poussa la porte juste au moment où Edmée ? qui venait de descendre après Hérald, s’apprêtait à la fermer.

« Qui va là? demanda-t-elle en essayant de résister.

— Moi ! » répondit une voix qu’elle eut bien vite reconnue.

Mme Delaunay se trouvait en face de son mari.

« Edmée! dit celui-ci avec un ton d’autorité, moi aussi j'ai besoin de vous parler! Montez chez vous ! » Il referma -la porte, et, suivant sa femme qui regagnait la chambre où elle venait de recevoir Hérald, il s’âssit à la place même qu’un instant auparavant occupait M. de Ferseri. ‘ v Edmée resta debout devant lui, les bras croisés sur sa poitrine, dont elle essayait en vain de comprimer les battements. ,

M. Delaunay ne parut point prendre garde à son émotion. Il examinait avec une certaine attention cette chambre pleine du charme mystérieux et de la gracieuse coquetterie qui trahissent la femme aimante et aimée. Pour luij’ qui venait de mener pendant un an la vie à peu près sauvage d’un coureur de bois et d’un écumeur de mer, toutes ces superfluités élégantes, tous ces raffinements du luxe, toute cette recherche du comfort, dont il avait perdu l’habitude, peut-être aussi la beauté de sa femme, tout, en un mot, lui suggéra cette pensée, que plus d’un lecteur, sans doute, trouvera naturelle : « On serait cependant mieux ici qu’à Y Hôtel de la Marine ! * ' '

Mais il ne s’arrêta point à des sentimentalités hors de propos, et, décidé à porter un grand coup, il précipita l’attaque sans laisser à l’ennemi le temps de se remettre.

« Madame, dit-H à sa femme, il. est minuit, et M. de Fersen sort de chez vous ! •

— Monsieur, je vous proteste.... ; -

— Jusqu’ici, Edmée, vous n’avez jamais menti : ne commencez point. D’ailleurs, toutes les protestations seraient Inutiles, et ne prouveraient rien contre un fait.... J’ai vu 1 . v

— Je ne sais ce que vous avez- vu; les apparences peuvent être contre moi..,. Mais je vous jure.... • , '

— Ne jurez rien. Je suis convaincu que vous êtes ce que l’on est convenu d’appeler innocente; si je ne le croyais point, je ne serais pas ici. Mais si vos principes et votre éducation vous. ont sauvée de cette dernière faute, la seule qui compte aux yeuxde certaines femmes, il y a place. avant celle-là pour tant d’autres, qui peuvent compromettre et perdre l’honneur, que l’homme dont vous portez le nom a peut-être le droit d’en prendre quelque souci. Ne craignez point, Edmée, que je veuille soulever à propos du passé de vaines récriminations.... » .

Ici, Mme Delaunay redressa la tête et regarda , son mari bien en face. ,

« Oui, oui, dit-il, je sais ce que l’on pourrait m’objecter : * Je n’en ai pas le droit..». » Mauvaise réponse ! un mari a toujours le droit I Mais tout cec i serait sans résultat pratique, et vous savez que je

n’aime pasles choses inutiles; j’ai le malheur d’être froid comme la raison, ét positif comme un chiffre.... En toute chose je vais au fait, et par le plus court chemin. Je veux donc admettre , j’admets la pureté de vos relations avec M. de Fersen; mais le monde qui yous connaît moins bien que moi ne l’admettra pas. Il y a des moments où il faut regarder sa position en face, quelle qu’elle soit, et la voir telle qu’elle est. Ne vous faites pas d’illusion. Vos aventures, j’adoucis le mot autant que je le puis, vos aventures ne sont plus un mystère pour personne, et on les a commentées avec une malice que mon retour ne fera qu’aviver encore. Elles ont pris dans l’esprit du public de telles proportions et un tel caractère , que vous ne pouvez plus les continuer sans porter à votre réputation, à laquelle je tiens, à la quelle je dois tenir, de sérieuses , de mortelles atteintes.... - v -,

■ * , < , ' " — Eh! que m’importent les jugements du

monde?

— Mais ils m’importent, à moi, dont l’honneur est solidaire du vôtre? . ' \ >

— Vous ne pourrez jamais les empêcher.

— J’essayerai du moins.

— Et comment cela? demanda Edmée dont la voix tremblait. . ‘ -

— En cessant de recevoir M. deFersen, et en vous priant de ne le plus voir....

— Mais c’est impossible, monsieur, ce que vous medemandez-là. -, *

, — C’est peut-être impossible.... mais cela sera ! »‘

Le voyage avait fait un autre homme de M. Delaunay, et il apparaissait à sa femme sous on jour tout nouveau : elle n’avait jamais soupçonné chez lui cette fermeté de caractère, et cette énergie de résolution, dont il lui donnait maintenant une si fatale preuve. • , • - ;

«, Eh bien f non 1 reprit-elle au bout d’un instant, comme si elle se fût secrètement excitée à- la résistance et à la lutte, non,- je n’abondonnerai pas un ami auquel, après tout, on ne peut reprocher que la constance et la fidélité de son affection pour moi! ce serait une lâcheté, et je n’ai donné à personne le droit de m’en croire capable. •:

— Et si je le veux, moi, moi, votre mari.... moi, le maître!» ’

Jamais M. Delaunay, dans aucune circonstance de sa vie conjugale, n’avait déployé une telle énergie.

Edmée en fut si surprise que son étonnement ne trouva point tout d’abord de paroles pour répondre.

Ce ne fut qu’au bout d’un instant qu’elle osa dire :

h Non, monsieur, vous n’oserez jamais cela! ce serait un acte d’odieuse tyrannie, et je ne le souffrirais point, parce que je ne l’ai pas mérité.

— Alors, vous choisirez entre M. de Fersen et

moi. 11 passe pour votre amant, à tort je le veux ,

’^er

bien, mais le monde, s’inquiète peu de la justesse de ses arrêts? il les prononce et nous les subissons. Mais vous me ferez, je l’espère, la grâce de comprendre que je ne puis encourager davantage, par une complaisance lâche et coupable, un état de choses que j’ai souffert trop longtemps, qui a tou- ' jours été un danger , et qui finirait par devenir un scandale.... . . • /• •

— Monsiëur 1 •

— Veuillez ne pas m’interrompre! soyez persuadée que ce n’est pas moi qui parle ainsi : c’est la raison même, la loyauté et la droiture qui vous parlent par ma bouche. On sait que M. de Fersen est amoureux de vous : il ne l’a que trop prouvé.

On sait également (ici M. Delaunay eut une légère émotion dans la voix), on sait que vous l’aimez. . Si, par égard pour ces traditions de vertu et d’honneur, qui sont chez vous comme un héritage de famille, L’opiniop vous a ju9qu’ici épargné ses der-’ nières sévérités , ne craignez rien ; elle saura se dédommager de sa longue patience, et se montrera d’autant plus cruelle qu’elle aura été plus indulgente.

— Indulgente ! réprit Edmée, avec un sentiment d’orgueil révolté, je n’ai jamais eu besoin de Tin- * dulgence de personne.

— Je vous souhaite d’en pouvoir toujours dire autant ; mais, sachez-le bien, c’est au moment où

l’on réelame l’appui du monde, que cet appui vous manque; n’en faites jamais l’expérience : elle serait cruelle à une âme comme la vôtre. Ce sera là, si vous le souhaitez, le dernier mot que vous aurez entendu de moi. » ' . .

Edmée resta quelques minutes sans paroles : elle sentait trop bien la justesse des arguments de son mari, et elle ne trouvait point de réponse. M. Delaunay regarde l’heure à sa montre, alla jusqu'à la fenêtre et marcha de long en large par la chambre, sans paraître s’occuper de sa femme.

Edmée releva enfin sur lui ses yeux humides, tout pleins de prières.

« Mon Dieu, dit-elle , vous croyez peut-être avoir le droitdeparîer comme vous le faites.... Mais je suis , bien à plaindre.... pui, j’ai un attachement profond pour M. de Fersen , que j'ai connu, vous le savez maintenant, bien avant de vous épouser ; des événements cruels nous ont séparés ; le hasard nous a réunis ; nos deux existences se sont écoulées côte à côte ; mais nous vous avons respecté et nous vous respecterons toujours ; soyez donc bon , assurez -

vous une éternelle reconnaissance ; faites ce que ne ferait aucun autre homme, et accordez-moi ce que je n’oserais demander'à personne qu’à vous.... Ne brisez pas deux âmes ; ne nous séparez point. Hieu est juste, et si je ne peux vous payer assez ma dette par une affection profonde et un dévouement sans bornes, c’est lui qui s’en chargera.

— ' Ah I vous l’aimez bien ! » murmura M. Delaunay à demi-voix.

En revenant vers elle, les bras croisés sur sa poitrine, et la regardant fixement :

« Si Vous m’aviez parlé ainsi, il y a deux ans, lui dit-il, je ne sais ce que je vous aurais répondu.... Mais, à présent, cela në peut plus être : il ne le faut, ni pour vous, ni pour moi, ni pour lui.

— C’est bien, alors ! je sais ce qu’il me reste à

faire. * . ' * .

— Et moi aussi ! Mais je suis trop intéressé dans la question pour avoir le droit de vous donner un avis que, d’ailleürs, Vous n’écoûteriez pas. Ceux-là seuls sont écoutés qui sont aimés! Laissez-moi seulement vous dire qu’avant de prendre un parti décisif, voas devez consulter vos forces et savoir ce que vous pouvez supporter d’humiliations, de repentir et de remords.... Oh ! ne faites pas de signes d’incrédulité ; je ne suis que trop sûr d’avoir raison.... Humiliation d’abofd ; bientôt repentir, et remords toujours ! voilà , pour une femme comme

yous „ les inévitables conséquences d’une position fausse. Examinez -vous donc froidement, sérieusement. Voyez, si vous, fière, digne, honnête et vraiment noble, vous êtes capable de vivre bien longtemps sans considération et sans honneur! Et, sachez-ïe bien, l’honneur pour vous , c’est Je toit conjugal : la considération , c’est votre mari à vos côtés. Vous allez perdre tout cela d’un coup ; de-' mandez-vous , si tout cela peut être remplacé par l’amour. » ^

La justesse accablante de ces raisons tombait sur Edmée et l’écrasait. Aussi, elle courbait la tête et rie répliquait rien. ' ' • ,

« Je n’ai pas tout dit, continua M. Delaunay, qui ne voulait pas laisser h sa femme le temps de respirer. Jusqu’ici vous êtes restée fidèle à vos devoirs, * ‘ / - •

et j’en remercie Dieu. Yous le devez peut-être un peu à l’ombre de la maison qui vous couvrait, et atx respect qu’une, femme, comme vous aura toujours pour le nom qu’elle porte.... Mais quand vous aurez abandonné cette maison pour toujours; quand le monde se sera fermé pour vous irrévocablement ; quand vous serez tombée de votre rang; quand vous n’aurez plus mêmé de nom à vous, car vous êtes trop loyale pour ne pas me rendre le mien, et trop fière pour traîner dans les aventures celui que vos ancêtres ont 'fai* ai glorieux ; oui, quand vous vous trouverez seule monde, avec lui, dépendant de

lui, polir tout; si généreux qu'il soit, et si forte que vous soyez , vous serez emportés tous deux par la logique fatale de votre situation, et vous serez, ce qu’il est impossible que vous ne Soyez pas : amant et maîtresse !... Oh ! nè vous récriez pas.... ce n’est pas du mot qu’il faut avoir peur ! Vous serez donc amant et maîtresse! èt alors une nouvelle vie commencera pour vous, pleine d’atnettumes secrètes et de regrets dévorés en silence.... car vous n’êtes pas seulement' vertueuse par habitude, Edmée, mais vous avez besoin de vertu, et l’air que vous respire^ né vous est pas plus nécessaire que l’honneur!... Ah ! du moips, si l’amour né devait pas finir.... On dit que ce sentiment, que je n’ose pas éprouver,, puisque je ne saurais l’inspirer, apporte avec lui de telles joies qu’il nous fait oublier tout ce qui n’est pas lui.... Mais il y a des moments terribles dais les existences déclassées. Je n’entends pas parler des heures moroses de l’abandon. Je veux croire que vous n’aurez jamais à les craindre avec un homme comme M. de Fersen ; mais il y a d’autres malheurs à craindre. Il y a‘ d’abord celui de se sentir moins aimée.. Si jamais vous surpreniez une ombre sur son visage ; si, dans ses yeux, un regret, un seul, de la famille oubliée et de l’avenir sacrifié. .. .je vous connais trop pour ne pas savoir que ce serait la mort de votre bonheur!... et que vous resterait-il alors? Ah! sans doute, il est fort regrettable pour nous

deux, pour nous trois peut-être, que je sois revenu si mal à propos.... Il vaudrait mieux pour tout le monde que je fusse mort... Mais, que voulez-vous? on n’est pas parfait! Je n’ai pas eu le courage de me tuer pour vous : et d’ailleurs je ne savais pas que les choses fussent aussi avancées. M. de Persen ne peut donc pas vous épouser.... et, sachez-le bien! à la longue , le plus mauvais des maris est encore préférable au meilleur des amants, parce qu’un mari est le seul homme près duquel une femme puisse vivre sans amour; car il remplace l’amour, s’il n’a pas su le donner, ou qu’on n’ait pas voulu le recevoir de lui, par là considération ev la famille; c’est aussi le seul homme près duquel une femme puisse vieillir, parce qu’il lui rend en dignité ce qüe les années lui enlèvent en grâce et en beauté. »

Edmée ne répliquait rien ; on eût pu croire que M. Delaunay parlait à un rocher, tant elle semblait insensible à ses paroles. Muette et farouche, elle gardait toujours sa pose de statue. Seulement de grosses larmes, qu’elle n’essayait même pas de cacher, coulaient sur ses joues, et, de temps en temps, un sanglot mal comprimé soulevait sa poitrine. De violents combats se livraient dans sa pauvre âme.- • '

Mais, disons-le à sa gloire, ce n’étaient pas les raisons invoquées par son mari qui la rendaient incertaine et perplexe; ce n’était pas la pensée égoïste

de son avenir à elle, plus au moins compromis, qui l'eussent jamais conduite à sacrifier l’homme dont elle était aimée et qu’elle aimait. Ses larmes coulaient d’une source plus haute et plus pure. Edmée n’était point de cellesque la crainte d’une souffrance peut arrêter dans l’élan généreux de leur cœur. Hérald avait tant fait pour elle, qu’elle devait,, à son tour, faire beaucoup pour lui. D’ailleurs, souffrance pour souffrance, celle qu’elle pourrait éprouver plus tard de son abandon, si vraiment il était homme à l’abandonner jamais, n’aurait rien de plus cruel que le déchirement de cœur qu’elle ressentait maintenant en s’arrachant à lui ! Elle se disait encore -■que ses larmes seraient moins amères si c’était lui qui les faisait couler, et quelle supporterait ^ans plainte et sans murmure ùn malheur dont il serait la cause adorée.,,. Mais Edipëe, jusqu’à son mariage, n’avait jamais quitté sa mère; elle avait été élevée dans les principes d’une morale austère, qui ne s’étaient encore laissé ni amollir ni corrompre par les sophismes du siècle ; son mari ne s’était pas trompé en ljui disant qu’elle était née pour la vertu. Il n’avâit pas fallu moins que les circonstances exceptionnellement périlleuses où elle s’était trouvée, et l’irrésistible surprise de son cœur, pour la précipiter sur cette pente fatale, où elle avait glissé, mais en luttant toujours, mais en se retenant à chaque pas, et en évitant, à force de courage et d’héroïsme

féminin, la suprême ét irréparable chute. Mais

ces compromis perfides, qui lui avaient tant coûté, n’étaient même plus possibles aujourd’hui.... Son mari, avec une franchise violente, mais nécessaire peut-être, avait écarté tous les voiles, et elle voyait l’abîme en face d’elle, l’abîme dont rien maintenant ne la séparait plus..r. l’abîme où elle allait tomber !

Le souvenir de sa mère, la pensée du devoir, l’influence toujours présente de- cette éducation première, trésor saint, trouvé dans la famille et que rien ne remplace, le sentiment du Lien, l’horreur du mal, tout se réveillait en elle à la fois et, comme pour récompenser le courage de sa vie, lui apportait la force dont elle avait tant besoin dans cette

lutte suprême, la force, qui ne manque jamais à celles qui la méritent ! . • . ; -

« Il faut avouer que ma femme ferait une ravissante veuve, se dit M. Delaunay, qui regardait toujours Edmée, et son Suédois peut bien m’en vouloir i un peu de n’être pas resté au fond de la mer. Mais, puisque me voilà, je veux défendre mes droits, et les défendre jusqu’au bout.... et en me défendant je la défends, car je ne lui ai, dit que la mérité vraie : elle n’est pas de celles qui boivent la honte comme l’eau, et elle ne saurait vivre sans l’estime de tous.... c’est à moi à la sauver ! Mais voilà qu’il est bientôt une heure et demie; à quoi pense donc cet imbécile > de cocher ? »

3g6 EN PROVINCE.

' Le bruit d’une voiture, roulant sur la crête pierreuse de la falaise, lit tressaillir Edmée, qui releva la tête avec le frisson nerveux du dormeur brusquement réveillé.

Ses yeux rencontrèrent ceux de son mari, qui lui, dit d’une voix calme, douce et presque attendrie:

« Eh bien ! j’attends ; êtes-vous décidée ?

— Sans doute, monsieur 1 et je pense que vous n’ayez pas le droit d’en douter : je ferai mon devoir. * ' . '

' — Alors prenez votre châje et partons ! notre voiture est en bas.

— Ah! déjà? 'Vous êtes cruel! fit la pauvre femme en cachant sa tête dans ses deux mains. Mais que pourriez-vous donc exiger de plus, si j’étais coupable?... . !

— Est-ce que je songerais à rieh exiger, si vous étiez coupable !... C’est parce que vous ne l’êtes point que je ne veux pas que vous soyez soupçonnée davantage. ' ‘ ;

— Mais vous ne voyez donc pas que ce départ précipité a l’air d’une fuite? que sais-je, moi 1 d’un enlèvement! ’•

— Oh! tant qu’une femme n’est enlevée que par son mari !

— Comment! pas même un adieu !... Je vais donc payer de la plus noire ingratitude la tendresse la plus généreuse. . ' - • :

— Puisqu’il faut en finir, poursuivit M. Delaunay avec son impitoyable logique, le plus tôt sera le mieux. Allez 1 je ift.’y connais, un coup de poignard , en pleine poitrine sera moins cruel que cent mille coups d’épingles; vos adieux ne seraient plus que d’inutiles tourments. Veuillez me croire : dans la position difficile et fausse où nous sommes tous trois, il est plus prudent et plus digne de les éviter.

— Ah 1 vous êtes impitoyable.... comme un homme qui n’a pas souffert.

— J’ai souffert plus que vous peut-être, car j’ai

souffert seul.... et je n’étais pas aimé.... Mais, continua-t-il en maîtrisant son émotion, je ne veux que ce qui est juste et nécessaire. Toute dureté inutile me serait par cela même odieuse. Écrivez à M. de Fersen- On ne, s’éloigne pas d’un galdpt homme, comme on quitterait un drôle. Je vous attends en bas. » -,

Une fois seule, Edmée prit sa plume; mais, au lieu de mots, ce furent des larmes qui tombèrent sur le papier. , . <■-. %

« Eh bien 1 non, je ne puis pas, fit-elle en repoussant loin d’elle la feuille humide ayec un geste d’horreur.... Non, je ne lui ferai jamais tant de mal*...

O ma vie ! ma vie perdue ! »

Deux ruisseaux de pleurs s’échappant de ses yeux lui rendirent un peu de ce calme, fruit de l’abattement, qui, d’ordinaire, suit les grandes crises.

« M. Dejaunay a raison, reprit-elle; je ne puis fuir comme une coupable; je ne puis l'abandonner à toutes les angoissés du doute.;.. Mon pauvre Hérald ! que pensera- t-il en ne me retrouvant pas ?»

> Elle reprit le papier et pressa son front dans ses deux mains, comme pour comprimer et retenir sa pensée fuyante.... Elle traça'quelques lignes, et les déchira aussitôt en murmurant :

* Non ! plus tard ; aujourd’hui je sens que c’est impossible.... Deux lignes seulement à M. de Saint- Wandrille : il fera ce que je ne puis pas faire : il préviendra son ami. » ■ <

Elle reprit là plume, et cette fois, ardente, fiévreuse, emportée comme la passion même, elle laissa parler sa tendresse et son désespoir.... toute son âme! Elle disait à Philippe qu’elle se voyait condamnée à déchirer une fois de plus le cœur généreux ahquelj tout en l’aimant, elle avait déjà fait tant de mal. Elle le quittait : elle le quittait pour toujours; elle savait bien qu’en même temps elle disait au bonheur un éternel adieu ; mais elle obéissait à une invincible nécessité. « Je lui rends, disait-elle, la liberté à laquelle il avait si noblement renoncé pour moi; ne lui parlez plus d’un amour qu’il n’a connu que par ses douleurs; mais qu’il compte sur une tendresse qui ne durera pas moins que ma vie. » Elle finissait en léguant son ami à Philippe, en le confiant à la sollicitude de son affection. Elle savait

combien il souffrirait daos les premiers temps, pas plus qu’elle, toutefois, elle priait Philippe de ne le point abandonner de sitôt. « Je crains, ajoutait-elle, les égarements de son désespoir, ne le quittez qu’après avoir vu sa douleur se changer peu à peu en cette mélancolie qui sera désormais le fond de son âme comme de la mienne. » v M. Delaunay venait de rentrer : elle lui tendit sa

lettre tout ouverte ; mais il refusa de la lire et, sonnant vivement la femme de chambre, qui accourut pieds nus, et tout effarée :

s Annette, lui dit-il, vous porterez demain à l 'Hôtel de la Marine la lettre que voici. Puis, vous rangerez tout. Madame a terminé son traitement; elle ne reviendra pas dé la saison. Nous partons tout à l’heure. » •

La soubrette se douta bien qa’il se passait quelque chose de grave chez ses maîtres : mais M. Delaunay avait parlé d’un ton qui n’admettait pas de réplique. Elle ne répliqua point. . • '

Quelques minutes plus tard, une voiture attelée de deux vigoureux chevaux normands roulait rapidement vers Coutances.

Les grondements sourds de la mer couvraient le bruit des roues. M. Delaunay regardait par la portière de gros nuages sombres que le vent d'ouest ' ■ roulait dans le ciel, Edmée pleurait tout bas dans un coin. En passant devant YHôlel de la Marine, elle

leva les yeux vers la chambre de M. de Fersen, et vit ses fenêtres éclairées.

« Pauvre cher Héraldl dit-elle, il va s’endormir dans l’inquiétude et la crainte, pour se réveiller dans le désespoir. Mon Dieu 1 on dit que vous êtes bon 1 que vous ont donc fait vos misérables créatures? » ,

Le lendemain, il était d’assez bonne heure, et M. de Fersen se trouvait déjà.dans la chambre de son nouvel ami. Tous deux tenaient conseil, et, depuis quelque temps déjà, cherchaient le moyen de sortir d’une position que Hérald appelait difficile, et Philippe, désespérée.

Ils étaient du moins d’accord sur un point : c’est qu’il ne fallait pas se flatter, après une telle catastrophe, de reprendre jamais cette vie à trois, toujours compromettaüte , et que l’on avait menée jusque-là à travers tant de périls renaissants et tant d’ennuis. • ' >.

« Il ne vous reste qu’une ressource, disait Saint- Wandrille; mais elle est extrême et convient à ceux-là seuls qui aiment extrêmement.... et qui sont extrêmement aimés ! et je ne sais pas !...

— Dites toujours 1 ' .

— Êtes-vous vraiment résolu à tout?

— A tout, plutôt que de la perdre!

— Vous sentez-vous, quoi qu’il arrive, la force de lui consacrer votre vie?

— Eh! mon ami, fais-je autre chose depuis que je la connais?

— Eh bien ! alors, il n’y a plus à hésiter : enlevez-la !

— J'y pensais! Vous m'aiderez?

— Est-ce que cela se detnande ?

— 11 y a bien une difficulté ? - (

— Oh ! il y en a plus d’une ! '•

— Êdmée consentira-t-elle ?

— Cela vous regarde! mais je vous crois assez éloquent pour la persuader. Elle vous aime : c’est cause gagnée ! Songez d!âilleurs à la vie qu’elle mènera près de son mari , après ce qui vient de se passer, et quand il saura quelle devait vous épouser. ...

— Je n’y pense point sans frémir. Mais Edmée a des idées particulières sur certaines choses.... ce quelle appelle ses principes! Songez que depuis trois ans....

— C’est peu croyable ; mais puisque vous me le dites!

— Enün , tout va se décider aujourd’hui. Mais comment la voir seule?'

— Oh ! je me charge bien de vous occuper le mqri une heure ou deux ! »

Saint-Wandrille parlait encore lorsque la femme de chambre du Grand Hôtel de la Marine entra dans sa chambre sans frapper. Philippe n’avait pas encore pu fourrer dans sa tête bretonne le premier article du code de la domesticité polie et bien stylée, et elle tendit une lettre au baron , de la main à la main, et sans l’intermédiaire du plateau obligé.

« D’elle! fît Saint-Wandrille, en la passant à Hérald. »

Celui-ci, sans même remarquer que ce n’était point à lui qu’il était adressé, ouvrit le billet d’Edmée avec une précipitation folle- mais, tout aussitôt, sa tète se renversa brusquement en arrière, et son front devint si pâle que Philippe crut qu’il se trouvait mal.

« Ciél ! qu’avez -vous ? s’écria- t-il en s’élançant vers lui ; vos mains sont glacées.

— J’espère que je vais mourir. - *

— Malheureux ! et la pauvre Edmée ?

— Mme Delaunay n’a plus besoin de moi I »

Philippe jeta un coup d’œil sur la lettre, et fronça

le sourcil.

« Voilà, murmura-t-il, un coup difficile à parer. Pauvre garçon!... Aimez donc une femme après cela ! »

11 baigna d’eau fraîche les tempes de Hérald, et serra dans les siennes ses deux mains tremblantes.

KN PROVINCE.

i « Oh! Philippe! dit, en revenant à lui, le malheureux jeune homme, dont un sanglot souleva la poitrine, avez-vous lu? avez-vous compris?

— Que voulez-vous? mon pauvre ami, répondit celui-ci avec un geste de résignation philosophique; c’est toujours ainsi que cela finit.

— Et moi 1 alors, comment donc finirai-je?

— Peut-être fort mal! peut-être assez bien! » pensa le baron de Saint-Wandrille , qui avait, lui aussi', traversé ces crises du désespoir.

M. de Fersen, en effet, était comme accablé; il était tombé dans une sorte d’atonie : on eût dit que * les ressorts de sa vie s’étaient brisés; la machine ne fonctionnait plus. Ce que Philippe avait devant lui ressemblait plus à un cadavre qu’à un homme. Il en fut effrayé. De temps en temps, le jeune Suédois sortait de son assoupissement et répétait, comme se parlant à lui-même :

« Je voudrais mourir ! » . \

Cette idée du suicide, enracinée parfois si profondément dans l’âme attristée des enfants du Nord, lui revenait sans cesse, et passait sur ses lèvres comme le refrain monotQne d’une chanson lugubre.

Philippe le soigna comme un frère, et l’on peut dire qu’il ne manqua à aucun des devoirs de l’amitié. Il essaya de tout ce qui peut distraire, charmer, consoler, assoupir la douleur. Tout fut inutile : Hérald n’était pas plus capable de raisonner qu’un en-

faut, et l’on ne pouvait en arracher que des paroles insensées et confuses. « Je sens que je ne puis plus vivre sans elle ; puisqu’elle ne m’aime plus, il vaut mieux que je meure tout de suite.... Quel lendemain 1 disait-il encore, et après quellejournée ! Quel réveil, et après quel rêve!... » Puis il accusait Edmée; il l’appelait ingrate et perfide.... Et quand Philippe, au lieu de le heurter, abondait, au contraire, dans son sens, et l’accusait comme lui, lui, changeant de rôle, la défendait et la justifiait. Mais bientôt il s’abandonnait de nouveau aux tran ports d’une* colère aveugle; il voulait partir pour Coutances, forcer sa porte, la revoir malgré son mari, malgré ses gens, malgré toutle monde, et l’accabler de ses reproches.

Philippe se garda bien de l’interrompre; mais quand il eut tout dit, et qu’il le vit à bout de forces, il prit la parole à son tour, et s’exprimant avec une autorité à laquelle Hérald céda malgré lui :

« Vous n’avez rien à reprocher à Mme Delaunay, lui dit-il ; elle a été bonne, autant que sa vertu le lui a permis ; elle a été dévouée, autant qu’une femme puisse l’être, puisqu’elle vous a sacrifié jusqu’à sa réputation.... elle a été loyale jusqu’au bout, et ne s’est arrêtée que devant le respect de son devoir.... et vous allez reconnaître tout cela par la plus noire des ingratitudes, et en achevant de la perdre.... vous, l’homme qu’elle a choisi et préféré entre tous.... Ah I vous n’étiez pas digne d’elle!

— Assez, assez! s’écria M. de Fersen en laissant couler les premières larmes qui fussent tombées de ses yeux brûlants ; je tie la reverrai pas; je lui enverrai d’ici mon dernier adieu.... Non ! quoi qu’il m’en coûte , je vous jure que je ne la reverrai pas.

— Cela est bien, dit le baron; mais ce n’est pas encore assez : il ne faut pas que l’on voie jamais de sang sur ses mains...; Aux yeux du monde, votre mort serait son crime, et le même coup qui emporterait votre vie tuerait aussi son honneur ! Vous m’ave? compris, Hérald?

— On ne peut cependant pas empêcher un homme de mourir....

— On ne peut, s^ns doute, donner du courage à ceux qui n’en ont pas , et il en faut parfois pour porter la vie, un lourd fardeau 1 Mais j’imagine que l’on peut toujours empêcher celui qui a dans l’âme quelque délicatesse d’ajouter un malheur de plus à tous les malheurs dont il a été la cause....

— Ah! vous êtes dur, Philippe, et j’espère, du moins, que vous ne me parlez pas au nom d’Edmée ; cependant, ne craignez rien, elle n’eniendra plus prononcer mon nom. Je ferai comme ces animaux farouches qui, s’ils se sentent blessés, s’enfoncent au plus épais des fourrés et dérobent à tous les yeux l’horreur de leur agonie.

— Cette fois, je n’ai plus rien à répondre : vous semblez avoir tout prévu. Mais, si votre détermina -

tion est bien arrêtée, si vous voulez vraiment en finir avec une existence qui ne vous offre que des ennuis sans compensation— je n'ai plus qu’un mot à vous dire : Un comte de Fersen ne doit pas disparaître de ce monde comme un courtaud de boutique, amoureux d’une grisette ! Il ne manquerait plus que de laisser sur votre table de nuit une lettre tout ouverte et adressée au commissaire de police , qui l’insérerait dans les journaux ! Fi donc ! mon cher. Ah 1 c’est qu’un suicide convenable n’êst pas chose aisée I le poignard est brutal ; le poison.... apothicaire; la corde, anglaise ; la noyade, hideuse.... on enfle! quant au charbon, il est encore plus mal porté.... Je vais vous proposer la seule mort qui soit digne de vous ... et digne d’elle, et cette mort-là je veux la partager avec vous. »

Hérald écoutait avec une attention absorbante, mais en homme qui n’est pas sûr de comprendre ; il craignait quelque piège tendu par l’amitié ingénieuse, et se tenait sur ses gardes pour n’y point tomber.

« Il ne faut pas, continua le baron, que des hommes comme vous et comme moi s’en aillent de ce monde sans laisser de traces. Je veux bien mourir, car je ne suis pas moins que vous fatigué de la vie, mais je veux une mort utile, sinon glorieuse, une mort qui garde mon nom ! »

Hérald, par un dédaigneux mouvement d’épaules,

lui fit comprendre qu’il était fort indifférent à toutes ces raisons, et qu’il voulait, lui, la mort pour la mort....

« Eh bienl nonl reprit Saint-Wandrille, je n’en suis pas arrivé à ce farouche désespoir.... ou plutôt j’en suis revenu, et je veux maintenant que celle qui a été le jouet et le tourment de mon existence entende parler de moi une fois encore, et qu’elle m’admire en me pleurant!

— Je ne tiens pas à être admiré, moi ! je ne tenais qu’à être aimé !

— Là-bas, reprit Philippe, bien loin d’ici, de l’autre côté de la mer, je sais un magnifique pays, aux horizons sans bornes, où le soleil dévore, où le sable engloutit, où la nature ennemie ligue toutes ses forces contre l’homme ! C’est l’Afrique aux vastes déserts. Chaque année un petit groupe de vaillants part du Nord, et s’enfonce vers le Sud pour trouver entre les deux rives extrêmes du grand continent une communication que l'on cherche encore. Ils s’en vont et ne reviennent pas. Ils ne reviennent pas, car ils rencontrent la mort sur leur route ; la mort sous toutes ses formes , et parfois sous les formes les plus terribles.... mais une mort héroïque, vraiment digne d’hommes qui jettent fièrement leur gant à la destinée; une mort généreuse et qui plante un jalon de plus sur la route ardue de

l’humanité.... Voilà le trépas que j’ambitionne! en veux-tu ?

— Quand partons-nous ? demanda Hérald avec une simplicité qui toucha son ami. »

Un mois plus tard , l'Alexandre , qui faisait voile de Marseille à Alger, emportait deux passagers qui s’isolaient presque complètement du reste des voyageurs; c’étaient deux hommes encore jeunes, mais dont les beaux traits portaient l’empreinte d’une gravité précoce. L’un tournait déjà la tête vers l’Afrique, l’autre regardait encore la France, qui s’effaçait de minute en minute dans les brumes dorées du soir.

Ils préoccupaient assez l’attention du bord, et plus d’une version contradictoire circulait sur leur compte : les femmes soupçonnaient un chagrin d’amour ; les hommes pensaient que c’étaient deux aspirants aux glorieux fauteuils de l’Institut, qui prenaient l’Afrique pour le pont des Arts, et qui s’en allaient au palais Mazarin par le Sahara. Tout chemin mène à Rome, et à l’Académie.

Notre lecteur, plus perspicace, a déjà reconnu, sans doute, le comte de Fersen et le baron de Saint- Wandrille.

Nous les retrouverons peut-être un jour sous la

PARIS. — IMPRIMERIE DE CH. LAHURE, Rue de Fleuras, 9.

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